Poètes et romanciers
Quand M. de Vigny mourut au mois de septembre 1807), aucun discours ne fut prononcé sur sa tombe; c'était sa volonté expresse. 11 avait voulu conserver jusque dans la mort cette réserve silencieuse dont s'était entourée avec un soin jaloux la dernière moitié de sa vie. Fierté froissée, pudeur exquise, facilement inquiétée et souffrante, tristesse et lassitude, il y avait de tout cela dans ce dernier sentiment. L'écho des louanges officielles autour de sa tombe lui faisait peur; il y voyait une sorte d'indiscrétion posthume. La seule et innocente vanité dont il ait laissé trace après lui, c'est le désir qu'on rendît les honneurs militaires à son cercueil. Il était fidèle en cela à l'un des goûts les plus vifs et à l'une des préoccupations constantes de sa vie. L'écrivain illustre, l'académicien gentilhomme a demandé que ses jeunes camarades de l'armée suivissent au cimetière le vieux capitaine d'infanterie. Le seul bruit qu'il ait permis autour de son cercueil, c'esl la voix sourde dr> tambours voilés (le crêpe.
Nous n'irons pas faire, au lendemain de si mort, le discours qu'il n'a pas voulu qu'on prononçât sur sa tombe: nous nous contenterons de recueillir quelques impressions familières sur l'homme el ses œuvres; une
élude littéraire, impartiale et complète, ne peut avoir sa place que plus tard.
Il y avait longtemps que le noble poète n'était plus en communication avec le public. Les vingt-liuit dernières années de sa vie s'étaient écoulées dans un silence méditatif à peine interrompu, en 1855, par des fragments de Poèmes philosophiques, publiés dans la Revue des Deux Mondes : la Mort du Loup, la Flûte, etc., etc. ; en 1846, par son discours de réception à l'Académie française, où il remplaça M. Etienne. La dernière année vraiment féconde de sa vie littéraire a été l'année 1855, qui vit, presque en môme temps, paraître Chatterton et Servitude et grandeur militaires. Depuis cette date mémorable, il s'était tenu à l'écart de la foule, loin du bruit, dans une attitude difficile à définir, qui n'était peut-être ni du découragement, ni de la bauteur, mais qui tenait quelque chose de ces deux sentiments. Dès lors, il pensa et rêva pour lui, presque seul, n'admettant dans son intimité que de rares élus, sortant rarement de ses calmes retraites, n'en sortant guère que pour aller porter à l'Académie des votes libres de toute influence de secte ou de parti; pour aller y défendre ce qui lui paraissait être l'Art vrai, l'Art désintéressé, indépendant. Un des clients dont il gagna vaillamment la cause devant l'illustre assemblée, c'était précisément un écrivain de sa race intellectuelle, celui-là même que, par une touchante adoption, il a désigné pour être le mandataire et l'exécuteur de ses volontés littéraires.
Dans ce jour de bataille, le chantre d'Eloa obtint les suffrages, toujours très disputés, de la Compagnie, en faveur du traducteur de Dante, poète lui-même. Ce fut une de ses dernières victoires académiques. Elles étaient rares. 11 n'aspira jamais à conquérir, sur ses confrères de l'Institut, cette influence qui n'est pas toujours le signe
et le prix de la supériorité et qui, d'ailleurs, demande, pour s'accroître ou seulement se maintenir, plus de peines et de soins qu'il n'en faudrait pour faire un bon
ouvrage.
Je le vis, un soir dans ses derniers temps, avant les derniers coups qui vinrent frapper et abattre sa vie déjà languissante. C'était dans une de ces maisons amies, où M. de Vigny se plaisait à venir et, comme rassuré sur les affections qui l'entouraient, à se montrer dans le charme original de son naturel. Ce fut, ce soir-là, pour ceux qui l'entendirent, une véritable fête d'esprit. Non pas que sa conversation ressemblât le moins du monde à ces improvisations étincelantes, éblouissantes, comme celles de quelques-uns de nos écrivains à la mode. Il y portait beaucoup de réserve, un grand scrupule d'idées et de mots, une justesse ingénieuse et élégante, une mesure surtout et un tact qui se conciliaient parfaitement avec l'air de toute sa personne. 11 était homme du monde, comme on l'était il va trente ans, sachant écouler, se donnant la peine de répondre, discutant peu, prenant de tout sujet, de toute idée, l'essentiel seulement, indiquant tout, n'épuisant rien, hardi dans l'anecdote sans être jamais risqué, gentilhomme dans toute la force du terme.
Avec de tels dons pour la vie du monde, où son nom d'ailleurs et la supériorité de ses talents lui faisaient une si belle place, comment comprendre cet isolement volontaire, ces retraites profondes, qui dérobèrent les trente dernières années du poète aux sympathies publiques el firent presque de lui un inconnu pour les générations nouvelles? Quoi caprice ou quelle influence l'amenèrent à ce genre de vie extraordinaire? Est-ce le soin jaloux de la Muse et de la passion secrète du travail? Mais le poète ne fui jamais plus prodigue de ses chants (si ce mol prodigue peut être employé jamais à propos de M. de Vigny),
qu'à l'époque brillante et mondaine de sa vie, depuis 1826, qui marque la date de son plus grand succès, Cinq-Mars, jusqu'en 1835, qui marqua la date de son dernier succès, Chatterton. Comment donc comprendre cette fuite obstinée au désert, en plein Paris?
Il y a à cela des causes diverses, dont quelques-unes ne se laissent qu'entrevoir dans la pénombre de sa vie intime. Sans doute ceux qui l'ont le mieux connu ne manqueront pas à ce pieux devoir de nous révéler ce qui peut nous intéresser dans le détail de son existence et de son caractère. Mais, en dehors de ces particularités biographiques que l'on nous donnera, je le sais, dans la mesure convenable, ne reste-t-il pas encore, pour le critique, bien des explications très plausibles et très naturelles de ce genre de vie, puisées dans la connaissance des œuvres de M. de Vigny, et dans cette habitude de l'analyse qui interprète l'homme par l'écrivain?
Ce qui semblait dominer chez lui, c'était l'horreur du trivial, du convenu; c'était l'amour de l'exquis, du singulier, du rare. Il y eut, de très bonne heure, dans M. de Vigny, un fond toujours agité d'idées et de sentiments chevaleresques qui ne trouvèrent pas leur emploi. Ce goût des grandes aventures ne rencontra dans sa vie que les plus cruelles déceptions. Cette disproportion choquante entre la passion de l'idéal qui exaltait cette âme, et la réalité terne et médiocre des événements au milieu desquels il vécut, devint un vrai supplice.
Quelques pages très rares, disséminées dans ses œuvres, nous révèlent ces souffrances intimes et rappellent, par le ton discret et fier, les confidences de Vauvenargucs. C'est dans le chapitre premier de Servitude et grandeur militaires ({lie l'on peut recueillir les traits principaux de cette histoire morale : « J'appartiens à cette génération née avec le siècle qui, nourrie de bulle-
tins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue, et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Courbons.... Les événements que je cherchais ne vinrent pas aussi grands qu'il me les eût fallu. Qu'y faire? » Il y a là un cri de douleur, un vrai désespoir d'être resté quatorze ans de sa vie entre l'écho et le rêve des batailles. Ces âmes à la Vauvenargues, amoureuses de l'action, sont inconsolables des heures perdues à attendre inutilement l'occasion de la gloire. Elles se dévorent dans l'ombre.
Élevé par un père qui amusait son enfance déjà pensive avec les récits de la guerre de Sept Ans, lui-même contemporain, par les premières impressions de sa vie, deî luttes héroïques de la France impériale contre l'Europe coalisée, il devint de bonne heure la proie de ce rêve de gloire. 11 crut saisir ce rêve en se faisant soldat.
Il n'en saisit qu'une ombre misérable et vide. Une paix inaltérable faisait régner sur l'Europe, lassée de la grande guerre, son ironique sérénité. À la place des champs de bataille où l'empire du monde devait être l'enjeu, ce n'étaient que des champs de parades. L'ennui, l'inexorable ennui des longues journées militaires saisit bientôt ce cœur trop haut pour se satisfaire à si bas prix. 11 fut cependant plus longtemps qu'on ne l'aurait cru à vouloir reconnaître sa méprise. Il donna enfui sa démission vers l'Age de trente ans; niais il avait égaré et brisé dans cetle tentative stérile ses plus beaux rêves; il rentra dans la vie privée, navré.
(i'esi là ce qui nous aide à comprendre l'amertume* extraordinaire avec laquelle ce soldai amoureux de la guerre parle, en plusieurs endroits, de l'armée, el surtout des années permanentes, de celles qui survivent au besoin que la nation a d'elles et que les gouvernements
séparent du pays, en leur [disant une servitude oisive et
e POÈTES ET ROMANCIERS.
grossière, en isolant le soldai du citoyen, en le rendant malheureux et féroce, parce que la condition quart lui fait est mauvaise et absurde. Et l'écrivain, ne se consolant pas encore d'avoir été un solda! désœuvré, s'en venge par l'utopie, en hâtant de ses vœux l'époque où les Armées seront identifiées à la Nation, où les armées et la guerre ne seront plus, où le globe ne portera plus qu'une nation unanime, enfin, sur ses formes sociales. Mais tout cela n'est que rancune d'une âme ulcérée par le souvenir de sa longue inutilité sous les armes. Il écrivit un livre sous ce titre : Servitude et grandeur militaires; mais l'impression définitive du livre est toute favorable à l'idée qui a charmé sa jeunesse. Lui-même avoue qu'au fond, il prend plaisir à la caresser et qu'il ne serait pas éloigné d'une rechute. Il parle de la guerre comme un amant malheureux parle d'une maîtresse adorée qui l'a repoussé. Dans ces déclamations, il y a bien de l'amour encore.
De la carrière des armes, qui prit quatorze ans de sa vie, il emporta autre chose que l'incurable blessure d'une passion trompée. Il emporta le sentiment vif et puissant qui s'imposa à toute son existence, qui en devint comme l'infaillible régulateur : le culte de l'Honneur. Par bien des côtés, M. de Vigny était du dix-huitième siècle; il était singulièrement indépendant (malgré quelques apparences et même en dépit de quelques inspirations contraires) sur la plupart des questions philosophiques et religieuses. Bien que certaines de ses poésies révèlent un commerce intime avec la Bible, c'est là, nous àssure-t-on, jeu de poète et sa vraie pensée était ailleurs. Mais, dans cette incertitude philosophique, dans cet affranchissement à peu près complet de tout dogme positif de religion ou même de métaphysique, un point resta fixe pour lui : l'Honneur. Nous ne perdrons pas de temps à faire remarquer que réduit à lui-même, séparé de tout point
d'appui, ce sentiment est obscur, souvent vague, mobile môme suivant les impressions des temps et des pays, que tout-puissant comme sentiment, il a besoin de se définir par la double idée du Devoir et de la Dignité humaine dont il est l'expression abrégée et comme la formule pratique, la révélation permanente dans l'instinct des civilisés. L'Honneur, voilà donc sa religion. 11 y rapporte son existence entière; il veut en faire dépendre la vie morale du siècle et la civilisation de l'avenir. Il le célèbre en plusieurs endroits de ses livres avec une magnificence de parole qui révèle la puissance du sentiment.
« Ce n'est point une idole, disait-il, c'est pour la plupart des hommes un dieu et un dieu autour duquel bien des dieux supérieurs sont tombés.... Une vitalité indéfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse, qui se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant même avec eux au point de s'accroître de leur énergie : c'est une vertu tout humaine, que l'on peut croire née de la terre, sans patrie céleste après la mort; c'est la vertu de la vie.... Religion mâle, sans symboles et sans images.... les hommes de l'heure où j'écris sont sceptiques et ironiques pour toute chose hors pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononcé. — L'honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée. C'est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu'à la plus pure élevai ion el jusqu'à la passion la plus ardente. L'honneur, c'est la pudeur virile. La honte de manquer de cela es! tout pour nous. C'est doue la chose sacrée que celle chose inexprimable? »
11 y a donc eu trois pages écrites dans celte note el qui sont de la plus grande beauté. Elles expriment une conscience, une âme, une vie. Elles en sont comme la vibration poétique.
Ce sentiment exalté de l'Honneur qu'il porta dans sa
vie, se transforme, sans changer au fond, quand il s'applique aux œuvres de l'esprit et devient le sentiment passionné de l'Idéal- L'Honneur, règle de la vie, l'Idéal, règle souveraine de ses inspirations, voilà bien, je crois, la double formule qui explique dans M. de Vigny l'homme et l'écrivain.
Dans toutes ses œuvres, il est un pur poursuivant de l'Idéal. Comme la gloire des armes était son rêve dans la vie active, l'art le plus pur, le plus élevé, voilà son rêve dans sa carrière d'écrivain. Je peux dire avec une conviction affirmée par la lecture renouvelée de ses œuvres que le caractère principal qui s'y marque, c'est le souci de l'idée et de la forme qui l'exprime, c'est le respect de la pensée humaine ; il a donné à ses contemporains un bel exemple d'élégante sobriété, de tempérance, d'harmonie et de mesure, bien digne d'être médité dans un temps d'improvisation prodigue, d'abandon immodéré, d'indiscrétion fanfaronne, de sans-façon aussi irrespectueux pour l'art que pour le public. Chez lui, le talent se relève et se décore de tout ce que les mœurs littéraires peuvent donner au talent de plus délicat et de plus distingué. Aimable et rare esprit que celui qui se respecte ainsi dans le choix des sujets, dans la conscience avec laquelle il les médite et enfin dans cette poursuite de la perfection du détail où se révèle le vrai artiste! Cet enthousiasme pour l'idée, cette curiosité du bien dire, cet instinct, ce goût des belles élégances de la pensée et du style, tout cela n'est-ce pas la foi dans l'art? n'est-ce pas le culte même de l'Idéal? N'est-ce pas le sentiment de l'Honneur appliqué aux Lettres? et n'est-ce pas là comme l'unité retrouvée de cette noble vie littéraire?
Cette tendance à l'idéal, présente à toutes les parties de ses œuvres, y imprime un double caractère ; l'art y est impersonnel ; de plus, il est partout subordonné à une idée.
M. de Vigny est, parmi les poètes de ce temps-ci, le moins préoccupé de se mettre en scène lui-même. Il repousse avec une sorte de pudeur virile la tentation d'amuser les désœuvrés des secrets de sa vie ou des mystères de son cœur. Il a quelque part une page d'une douce ironie contre ces écrivains, ses contemporains, qui se sont plu à faire pénétrer tous les regards dans l'intérieur de leur vie et même de leur conscience, l'ouvrant et le laissant surprendre à la lumière, tout en désordre et encore encombré de familiers souvenirs et des fautes les plus chéries. Il ne se juge ni assez illustre, ni assez repentant pour faire ses confessions à voix haute et pour intéresser toute une nation à ses péchés. Si parfois on peut surprendre quelque cri que lui arrache la vie et qui semble sortir de sa poitrine, ce n'est qu'à travers un autre cœur que ce cri a retenti. C'est dans des créations idéales qu'il a mis quelque chose de sa passion et de sa douleur. Et si son âme passe dans quelque vers ému et palpitant, c'est sous un voile qu'elle s'émeut et qu'elle palpite.
Enfin l'art est toujours chez lui, en un sens, philosophique. Parcourez ses plus délicieux récits : ils ne sont jamais écrits au hasard, ils se relient entre eux par une conception générale; ils expriment quelque chose et portent en eux, avec eux, la lumière d'une idée. Chaque livre de ses poèmes exprime une forme spéciale des civilisations antiques ou modernes. Chacun de st»s poèmes. Moïse. Eloax n'est, si l'on veut bien le prendre, qu'un admirable symbole. L'idée dominante de C'nui-Mars* c'est la lin de la monarchie préparée par le grand révolutionnaire Richelieu ; Stella est la revendication de la vraie mission du Poète ou de l'artiste qui doit s'affranchir de tout lien avec la vie pratique ou politique, en ayant toujours présentes à la pensée les images de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier,
Et maintenant, si nous revenons à la question que nous posions au commencement de celle étude, comprend-on pourquoi M. de Vigny a condamné les trente dernières années de sa vie à une sorte d'exil du monde et s'est confiné dans sa Thébaïdé, peuplée de quelques rares amis? Dans cette nature de poète, fine, exquise, passionnée, nerveuse, ardente à la poursuite de l'idéal et de la gloire, mais vulnérable par ses qualités mêmes, faite d'une essence subtile et rare, il n'y avait guère que des motifs de souffrir dans un combat prolongé avec le public. Cela est délicat peut-être à dire, mais, disons-le, certaines qualités isolent un écrivain de la foule humaine comme certains défauts l'en rapprochent. Toutes ces qualités abondaient chez M. de Vigny; il lui manquait tous ces heureux défauts. La popularité, cette partie bruyante de la gloire, il ne put jamais l'obtenir. Et s'il obtint la gloire, ce ne fut jamais qu'une gloire discrète, voilée, comme le reflet de la lumière dans une lampe d'albâtre. Ce ne fut jamais le rayon direct et plein du soleil sur une tête radieuse de poète, montré à la foule et salué par elle dans le triomphe qui le porte au Capitole.
Ne blâmons pas M. de Vigny d'avoir senti cela de bonne heure, par un heureux instinct, et de ne s'être pas obstiné dans la lutte avec la popularité rebelle. Il a dû à cette fuite heureuse d'avoir sauvegardé ses meilleures et ses plus fines qualités. Il lui a du de conserver dans sa distinction native ce rare talent qui se serait peut-être compromis et diminué par un excès de fécondité. S'il était dans sa nature de ne prendre en toute chose que la fleur, de solliciter les inspirations les plus diverses sans les épuiser, de ne se satisfaire que dans l'exquis, si c'était là sa destinée littéraire, qui peut douter qu'il ne l'ait remplie?
De Musset, de Vigny, morts tous deux! Chaque siècle,
comme chaque année, a son printemps; avec ces chers et charmants poètes, ce printemps est parti. Les poètes ne sont-ils pas la jeunesse des générations qu'ils charment et consolent? Ne sont-ils pas la partie enchantée de nos rêves et de nos souvenirs? Peuvent-ils se séparer de ce que nous avons le plus aimé dans la vie? Ne nous ont-ils pas prêté leurs chants pour nos amours, pour nos joies? N'avons-nous pas répandu bien souvent toute notre aine dans leurs rêves mélodieux? N'avons-nous pas tous, à vingt ans, vécu de leur vie, vécu de leurs chants? Euxmêmes n'ont jamais que vingt ans! C'est notre jeunesse 7) tout entière que nous avons ensevelie avec eux.
Les œuvres de M. de Vigny, depuis plus de trente années, n'ont pas cessé un seul instant d'attirer à elles l'élite du monde intelligent et d'obtenir le succès le plus enviable, le suffrage des plus hautes et des plus délicates sympathies. La fortune de ses œuvres a été du genre de son talent, éminemment aristocratique. A ce titre, nous croyons devoir recommander plus vivement que jamais celte lecture, à une époque comme la notre, où la brutalité insouciante, sous couleur de réalisme, envahit les lettres. Je ne connais rien de tel que la poésie de M. de Vigny pour dissiper ces influences malsaines et purifier l'atmosphère intellectuelle. Ses œuvres offrent un intérêt ti'ès vif d'actualité pour ce temps littéraire; elles ont l'actualité du contraste.
J'ai élé sous le charme en relisant tes belles histoires et ces nobles vers. Certes, il y a bien des intentions de doctrine et de parti littéraires, surtout dans les préfaces, qui manqueront aujourd'hui leur effet. Ces préfaces, par
leur air belliqueux et leur provocante allure, rappellent une date lointaine déjà et des passions bien oubliées. Toute celte partie de l'œuvre du poète a perdu son intérêt pour nous, et nous lisons maintenant avec un calme parfait la lettre si cavalière à lord** sur la soirée du 24 octobre 1829 et sur un système dramatique. Nous sommes même tentés de sourire de la joie presque solennelle avec laquelle le poète nous annonce l'introduction du mot vrai sur la scène. C'est en 1829, c'est grâce à Shakspeare, scrupuleusement imité par le poète français, que notre tragédie a dit enfin le grand mot, à l'épouvante et évanouissement des faibles qui jetèrent ce jour-là des cris longs et douloureux, mais à la satisfaction du public qui, en grande majorité, a coutume de nommer un mouchoir, mouchoir... Toutes ces allusions, ces hardiesses, ces colères et ces épigrammes ne portent plus la date et la couleur de nos idées; elles n'intéressent que l'histoire littéraire d'une autre époque, et ce sont là, il faut bien le dire, autant de traces d'une passion qui survit à san temps.
Rien, après tout, ne nous oblige à relire ces préfaces et ces avant-propos. Relisons le théâtre seulement; prenons l'art tel qu'il se révèle à nous dans les sincères et curieuses tentatives de M. de Vigny. L'art est toujours jeune, voyez au contraire comme vieillissent les systèmes! A la distance où nous sommes des mœurs et des idées de ce temps si fécond d'ailleurs en nobles émulations, si prodigue d'enthousiasme, nous nous étonnons toujours que les poètes aient cru nécessaire, pour défendre leur droit d'invention, de dresser tant de programmes et de protocoles. Une œuvre vraiment organique et vivante aurait été une démonstration plus péremptoire que toutes les préfaces d'Othello ou de Cromwell. Que de temps perdu en éloquentes apologies d'un droit que le fait eût si vite
consacré, et combien toutes ces théories oratoires auraient pâli près d'un chef-d'œuvre! Le meilleur des plaidoyers eût été un beau drame. L'art se prouve comme le mouvement. Il ne se démontre pas, il se montre. Là où il existe, il a droit d'exister.
Certes, les essais n'ont pas manqué alors à la scène française. Ni la verve la plus hardie, ni l'invention la plus originale ne laissait rien à envier à M. Alexandre Dumas non plus qu'à M. Victor Hugo. Mais à l'un ce qui a fait défaut, c'est cette belle qualité de M. de Vigny, la conscience et le respect de son art; à l'autre, ce tact suprême qui avertit le génie, et qui maintient l'audace dans la mesure du beau. M. de Vigny ne s'est perdu ni par cette insouciance folle d'un talent infatué, ni par ces extravagances d'un esprit puissant que sa violence égare. Aussi, son théâtre garde-t-il encore pour nous, à travers tant d'années, un vrai charme et un vif intérêt. Les traductions ou imitations d'Othello et du Mardi and de Venise sont une œuvre d'une délicate industrie et d'un art consommé. La langue s'y assouplit miraculeusement à l'âme impétueuse et inégalement sublime du drame shakspearien. Noublions pas surtout Chatterton et la Maréchale d'Ancre, deux tentatives des plus remarquables, d'un caractère particulier que je voudrais signaler, pour faire comprendre pourquoi M. de Vigny n'a jamais pu prendre définitivement possession du théâtre, malgré de si vives sympathies émues autour de son nom, et tan! de curiosité autour de son œuvre. Ses tentatives son! plutôt littéraires que dramatiques ; elles sont Faites pour ce théâtre imaginaire que! chacun se construit à sa guise dans s;i pensée h la lecture d'une page émouvante bien plutôt que pour ce théâtre réel dont certaines exigences ne s'accommodent que médiocrement des qualités les plus exquises; de M. de Vigny. Ce qui l'ail l'originalité de ces
deux beaux drames, à la lecture, c'est précisément ce qui en ralentit l'effet et en suspend l'intérêt au théâtre, je veux dire la sagacité extrême se plaisant en ses propres analyses, la recherche curieuse des causes intérieures, des incidents psychologiques, la déduction savante des situations et des caractères, la science heureuse et subtile de l'observateur qui scrute les événements d'idée ou les traits de mœurs, et qui néglige trop peut-être ces deux grands mobiles de la curiosité dramatique, le mouvement et la passion. Où est la passion dans Chatterton! Elle n'est évidemment pas dans ce jeune mélancolique, consumé du double feu de l'orgueil et de la poésie, épuisé de veilles et de pensée et qui goûte une si âpre volupté à savourer ses blessures. 11 est trop occupé de soi pour donner prise à la passion. Est-elle dans Kitty Bell? Pas davantage. Comme le fait remarquer l'auteur, cette jeune femme si réservée, religieuse, timide, tremblante devant son mari, expansive seulement dans le sentiment maternel, se garde bien d'abandonner son âme. Aime-t-elle vraiment Chatterton? Son amour ne me semble être qu'une sorte d'attendrissement, de pitié, ou tout au plus de l'amitié émue. Avec de pareils éléments, avec les ressources d'un style dont chaque nuance est soigneusement étudiée, chaque trait délicatement choisi, on écrit un beau drame psychologique, mais on doit renoncer aux grands effets et aux grands succès de la scène. L'art le plus délicat, l'observation la plus juste et la plus fine, toute la conscience et tout le talent du style ne remplaceront pas les émotions, les surprises, les luttes des événements ou des passions contraires. L'analyse ou la vie, il faut choisir. Tous les instincts littéraires de M. de Vigny le portent à l'analyse. 11 excelle dans ce que je pourrais appeler l'analyse dramatique. Certes la vie n'est pas absente de ses œuvres, bien loin de là; mais elle tend tou-
jours à se replier en soi, à s'observer elle-même* à rentrer dans l'intérieur des caractères, en abandonnant le dehors à la turbulence du hasard et à l'agitation matérielle des événements. Ce sont des caractères qui sont le fond du drame de M. de Vigny, bien plutôt que des fmts et des situations dramatiques. Un instinct de distinction extrême le porte à négliger certains ressorts et moyens très nécessaires à l'effet théâtral et au jeu de la scène.
La distinction même de ce rare talent, qui nuit incontestablement à son succès sur la scène, s'oppose également à sa fécondité. En toute chose, il ne prend que la fleur. Les genres les plus variés, les sujets les plus divers excitent chez lui cette curiosité d'un artiste délicat, que chaque sensation nouvelle attire , que chaque inspiration tente tour à tour, mais qui ne se satisfait que daus l'exquis et n'épuise jamais le sujet ou le genre le plus aimé. Ouvrez ces poèmes, ces poèmes si chers à l'auteur, travaillés avec un art si amoureux du beau. Depuis la première page, Moïse, jusqu'à la dernière, ■ Paris, que d'inspirations tour à tour sollicitées, que de sources diverses tentées, que de régions d'idées traversées d'un pas discret et qui ne se fixe nulle part ! Le livre mystique, le livre antique, Y antiquité biblique, ['antiquité homérique, le livre moderne, tout cela en moins de trois cents pages ! Mais c'est au livre mystique que l'on reviendra toujours. C'est là que ce talent tout particulier, ce talent d'âme, si je l'ose dire, s'est livré avec le plus de bonheur et qu'il a le mieux saisi cette note unique, cette note idéale, que tout vrai poète rencontre un jour, une heure, et qui n'est qu'à lui. A travers quelques inégalités, quel Ilot, de pure et fraîche poésie dans Woïse el dans Eloal Comme on relit avec émotion ces nobles vers qui ont été, pour chacun de nous, l'enchantement
dune heure de jeunesse!... Rappelez-vous la plainte de Moïse :
11 disait au Seigneur: « Ne finirai-je pas?
Où voulez-vous encor que je porte mes pas? Je vivrai donc toujours puissant et solitaire? Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. Que vous ai-je donc t'ait pour être votre élu?
Sitôt que votre souffle a rempli le berger,
Les hommes se sont dit : 11 nous est étranger.
Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
Car ils venaient d'y voir, hélas! plus que mon âme.
J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir,
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir!
M'enveloppant alors de la colonne noire,
J'ai marché devant vous, triste et seul dans ma gloire,
Et j'ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent?
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche,
L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche;
Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous;
Et quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
0 Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre ».
Rappelez-vous aussi ce beau poème mystique, Eloa naissant d'une larme de Jésus, la vierge étonnée un jour d'apprendre qu'il y a des malheureux, la pitié la plus divine devenant pour ce cœur angélique un piège, le vol inquiet d'Eloa vers les régions maudites, sa rencontre avec le Réprouvé, tout le drame de sa chute, et ce dialogue sublime qui le termine :
« Où me conduisez-vous, bel ange? — Viens toujours.
— Que votre voix est trisle et quel sombre discours ! N'est-ce pas Eloa qui soulève ta chaîne?
J'ai cru t'avoir sauvé. — Non, c'est moi qui t'entraîne.
— Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu! Nomme-moi donc encor ou ta sœur, ou ton Dieu !
— J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.
— Tu paraissais si bon ! Oh! Qu'ai-je fait? — Un crime.
— Seras-tu plus heureux? du moins, es-tu content?
— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu? — Satan. »
Qu'on me pardonne de citer ces beaux vers. Peut-être est-ce une révélation pour quelques-uns de mes plus jeunes lecteurs, trop parfaitement désabusés de la poésie élevée et chaste. Pour ceux qui les connaissent, ils ne m'en voudront pas d'en réveiller en eux le gracieux souvenir. En tout ceci d'ailleurs, je ne prétends rien faire qui ressemble à un portrait littéraire. Je parcours, la plume à la main et sans beaucoup d'ordre, l'édition nouvelle qui vient de nous rendre une des plus agréables sensations de la vingtième année, et je voudrais inviter à cette calme et saine lecture quelques-unes de ces intelligences fatiguées outre mesure ou révoltées enfin par les niaises violences du réalisme agonisant. Plaise à Dieu que le réalisme repose dans le caveau funèbre où l'a entraîné, en compagnie de trois cadavres, son dernier béros Daniel, un fou furieux et lubrique qui, pour notre malheur, a lu Byron !
Puis-je cependant terminer cette rapide nomenclature, sans rappeler au moins toute une partie, la plus populaire peut-être, des œuvres et de la gloire de M. de Vigny, Cinq-Mars, Stello, Servitude et grandeur militaires! De ces œuvres si célèbres, la seule à laquelle le temps ait ravi quelque chose de son charme, c'est Cinq-Mars. (Test la plus travaillée pourtant, et de toutes aussi, je n'en doute pas, la plus chère à l'auteur. Mais peut-être aussi est-ce la plus artificielle, et malgré l'effort 1res ingénieux des combinaisons historiques, des vraisemblances recherchées, des caractères étudiés, malgré la beauté de quelques scènes ressuscitées par la magie du poète avec le mouvement, l'éclat, le bruil de la réalité et de la vie, l'ensemble du roman trahit les procédés factices et l'inspiration laborieuse.
C'est sans doute le vice du genre plus encore que la faute de l'auteur. Mais dans quelles exagérations cet
esprit si juste et si fin ne s'est-il pas laissé entraîner par le désir de mettre en relief ses personnages? Son Louis XIII est le symbole trop ridiculisé d'une royauté qui ne descendit jamais si bas, et qui sut toujours, même dans ses défaillances intellectuelles, conserver avec la conscience de sa grandeur, le signe de la souveraineté. Son Richelieu est un admirable Richelieu de théâtre; ce n'est pas le grand ministre de l'histoire. Au sortir de cette agitation turbulente de personnages et de caractères trop et trop peu historiques, comme on se repose avec bonheur dans les délicieux et touchants récits du Docteur Noir !
J'omettrais volontiers tout ce qui est théorie pure, intention philosophique, système social dans ces récits. Non pas que je ne comprenne à merveille quelle sympathie élevée, quel noble attendrissement, quelle charité de pensée se trouve au fond de la thèse sociale que défend avec tant d'énergie et d'obstination M. de Vigny. Mais ce que je n'ai jamais compris, c'est que la société fût rendue responsable de ces infortunes sublimes des poètes méconnus, mourant de faim sur le grabat de Gilbert ou buvant le poison de Chatterton. Eh quoi! nous dit éloquemment M. de Vigny, les nations manquentelles à ce point de superflu ? Ne prendrons-nous pas sur les palais et les milliards que nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui tentent sans cesse d'idéaliser leur nation malgré elle? Mais à quel signe M. de Vigny veut-il que la société reconnaisse le vrai poète et le distingue de ce qui n'en est que l'ombre ou la parodie ? — Quand il aura donné, nous dit-on, un seul gage du talent divin. — A qui donc appartiendra-t-il d'apprécier ce gage et de juger ce concours dont le prix sera une place au Prytanée? Qui ne voit que c'est là une de ces sympathies très légitimes et très touchantes qui devien-
nent de pures utopies dès qu'on les veut transformer en institutions? La société n'a déjà que trop de tendance à empiéter sur l'activité individuelle. Elle ne peut pas faire du talent poétique une branche d'administration publique. Que M. de Vigny encourage les Gilbert et les Chatterton contemporains à compter plus sur eux-mêmes, à s'assurer l'indépendance par un libre effort. 11 leur rendra, je crois, un meilleur service qu'en leur créant des droits imaginaires sur la société, sans donnera la société un moyen actif et sérieux d'exercer ses prétendus devoirs envers ces natures divines.
On peut contester la théorie sociale qui enchaîne entre eux les récits du Docteur Noir ; mais dans ces récits, que d'art, à la fois, et de sensibilité vraie! C'est là que je trouve, dans la plus juste et la plus aimable mesure, le mélange si difficile de l'imagination et de l'histoire. V Épisode de la Terreur, sans déclamations, sans phrases, sans images outrées, par l'impression saisissante des faits et des situations, est bien près, selon moi, de marquer la perfection de l'art, ^'appliquant à transformer la réalité. J'en dirai autant de Servitude et grandeur militaires, particulièrement de ces deux nouvelles exquises, chacune en son genre, Laurette et la Veillée de Vincennes; je les préfère au Capitaine Renault, où il me semble qu'il y a trop de système et de parti pris. Ces pages légères, touchées d'une grâce idéale, vivront plus longtemps que plusieurs grands ouvrages de ce temps auxquels l'enthousiasme des coteries décerne une banale immortalité. Elles ont pour elles l'émotion, le charme des souvenir^, le don de* larmes vraies, l'attrait souverain du style. Que fautil de plus?
Un titre énigmatique, presque sibyllin; une œuvre hautaine ; le legs funèbre des chants de la dernière heure ; une voix pleine d'orgueil et de tristesse, venant jusqu'à nous du bord d'une tombe; le silence de vingt années rompu par ce cri superbe d'une âme violemment meurtrie par la vie et par le doute : voilà ce qui, dans l'apparition récente des Destinées, a saisi d'une impression presque indéfinissable l'attention du public et celle de la critique. Cette impression dure encore, et j'espère ne pas venir trop tard pour en rechercher les raisons, en examinant cette étrange poésie que M. de Vigny a confiée en mourant à la piété plus que littéraire, presque filiale, de M. Louis Ratisbonne.
Pourquoi ce titre : les Deslinéesl II nous émeut et nous inquiète tout d'abord. Ces poèmes posthumes sont-ils un retour de la pensée du poète vers le Fatum antique? Estce le règne de la sombre Atê qui va recommencer sur le monde esclave et sur les dieux eux-mêmes prosternés? Est-ce l'orgueil stoïcien qui, sous l'étreinte des lois inflexibles, s'affranchit par sa sublime indifférence et contemple avec dédain les pâles effrois de la foule humaine sous les coups du Destin? Est-ce la doctrine chrétienne de la Grâce exagérée dans l'âme d'un poète janséniste et enlevant à la liberté de l'homme tout ce qu'elle peut pour faire plus grande la part de Dieu? Non, rien de tout cela ne serait rigoureusement exact; chacune de ces interprétations serait incomplète pour rendre compte de l'inspiration bizarre et complexe de ces poèmes. Pourquoi d'ailleurs y chercher une doctrine? Ils sont philosophiques par le mouvement môme de la pensée, s'agitant d'un essor
inquiet autour des grands problèmes du Monde, de l'Histoire et de la Vie. Mais ce serait méconnaître la nature même du poète que de lui demander des solutions précises. C'est l'absence de toute solution qui fait le caractère intime et douloureux de cette œuvre, où semble s'être épanchée une âme plus incertaine, plus troublée que ne l'a été à aucune autre époque celle du poète.
Il a donné dans de beaux vers, dont quelques-uns sont les plus beaux qu'il ait faits, la traduction de ce doute qui, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, s'est abattu sur l'humanité et la désole : Y a t-il un Dieu paternel, guidant, à travers les obstacles, la liberté de l'homme, l'éclairant par les idées divines qu'il lui laisse apercevoir, le récompensant du bien réalisé par des progrès nouveaux dans la justice et dans la vérité et lui ouvrant des horizons sans limites dans l'infini de l'avenir? Ou bien n'y a-t-il qu'un ordre fatal d'existences fortuites, se succédant comme le flot succède au flot dans une nuit orageuse qui n'aura pas d'aurore? N'y a-t-il qu'une Loi mécanique, écrasant dans son évolution implacable la fragile illusion du Libre Arbitre, ramenant toujours le genre humain dans le cercle éternel que creuse, depuis des millions de siècles, l'éternelle Nécessité? Nous revcillerons-nous un jour, âmes libres et purifiées, dans le sein du Père Céleste, ou ne sommes-nous que l'apparition d'une pensée fugitive, suscitée par quelque phénomène obscur d'électricité dont nous n'avons pas encore la loi? Ce doute qui a saisi d'une angoisse immense l'Ame du siècle, étreint celle du poêle. L'inspiration en est sensible dans les trois pièces principales du recueil, la première, qui est comme le sombre portique de ce ténébreux monument et qui en porte le nom. les Destinées* la Maison du Berger et le Mont des Oliviers. Les sept autres pièces qui complètent ce volume se rattachent à la même inspi-
ration par un lien moins visible peut-être, mais encore facile à saisir.
Les Destinées, tel est le sujet du premier poème solennel, d'un accent presque hiératique et qui laisse dans l'esprit une impression lugubre. Le poète nous décrit l'état du monde avant la venue du Christ; il nous montre les hommes
Levant avec effort leurs pieds chargés d'entraves, Suivant le doigt d'airain dans le cercle fatal, Le doigt des Volontés inflexibles et graves. Tristes divinités du monde oriental, Femmes au voile blanc, immuables statues, Elles nous écrasaient de leur pied colossal.
Le Christ vient; la Terre se croit affranchie et bondit d'allégresse. Les destinées remontent vers Jéhovah et font entendre autour de son trône leur lamentation. Mais de ce trône descend une voix qui proclame l'arrêt nouveau. La Grâce se substitue à la Fatalité. L'homme sera plus heureux, se croyant libre ; mais peut-être n'aura t-il gagné à cela qu'une illusion :
De moi naîtra son souffle et sa force à jamais. Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle : Faire ce que je veux pour venir où je sais.
Les pâles Destinées, les femmes inflexibles accomplissent, sous la nouvelle Loi, une œuvre nouvelle :
Oh! dans quel désespoir nous sommes encor tous!
Vous avez élargi le collier qui nous lie.
Mais qui donc tient la chaîne? — Ah! Dieu juste, est-ce vous?
Cette théologie est vague, mystérieuse, étrange. C'est le dogme de la Grâce, expliqué par un prêtre d'Eleusis. Le joug semble moins pesant à l'homme moderne qu'à l'homme antique. En est-ce moins un joug, et qui le tient
clans sa main? Est-ce un père? Est-ce un maître cruel? Est-ce pis qu'un maître, la Nécessité à laquelle notre orgueil oppose le libre arbitre, une chimère peut-être?
La Maison du Berger est un de ces poèmes qui sont le désespoir des lecteurs et le tourment des critiques, mais qui feraient la joie d'un philosophe alexandrin. L'inspiration en est subtile, bizarre, tourmentée. Le ton y change à chaque instant. Pas de suite logique dans les idées; une obscurité préméditée, une incohérence laborieuse, un symbolisme qui se mêle à l'églogue la plus tendre, à la plus fraîche idylle; un sujet qui se dérobe à chaque instant à nous et qui nous laisse dans un perpétuel embarras de savoir si nous avons affaire à un poète amoureux d'une femme, ou à un penseur épris d'une idée. Est-ce la confidence d'un rêve de volupté? Est-ce l'initiation à quelque mystère philosophique? Qui le sait? Et le poète luimême le sait-il toujours? Béatrice, pour Dante, c'était une femme, la plus belle des femmes; c'était aussi la Théologie, la plus austère des sciences. De même pour M. de Vigny, Eva, c'est une femme aimée, espérée, ardemment désirée. À quelques traits de passion on ne peut s'y méprendre. Mais c'est la Poésie aussi, la Poésie dont railleur oppose l'enivrante image et les douces illusions aux effrois que lui cause l'indifférente Nature, aux colères que soulèvent dans son ame le Mensonge social et la prosaïque Industrie. Par quels beaux vers, ailés et enflammés, débute ce poème à Eva :
Si ion cœur, gémissant du poids de notre vie, Se traîne et se débat comme un aigle blessé,
S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie Immortelle, S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle, Éclairer pour lui seul L'horizon effacé;
Si ion corps frémissant dos payions secrètes,
S'indigne des regards, timide o! palpitant; S'il cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insultant; Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges, Si ton beau front rougit de passer dans les songes D'un impur inconnu qui te voit et t'entend; Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin. Du haut de nos pensers vois les cités scrviles Comme les rocs fatals de l'esclavage humain....
11 est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger, Qui plus haut que nos fronts lève sa tète altière Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens-y cacher l'amour et ta divine faute ; Si l'herbe est agitée ou n'est, pas assez haute, J'y roulerai pour toi la maison du berger.
Puis vient un épithalame brûlant, en l'honneur de ces fêtes de l'amour, célébrées sur les hauteurs et dans les solitudes.... Rassurez-vous, et tournez la page, il s'agit de la Poésie que le poète emmène loin des villes, sur les sommets, et dont les chastes embrassements le rassurent contre les épouvantes de la Nature, sereine, ironique, glacée. — Eva ! s'écrie le poète,
Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure.
Ne me laisse jamais seul avec la Nature ;
Car je la connais trop pour n'en avoir pas peur;
Elle me dit : Je suis l'impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs....
Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs;
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
A coté des fourmis les populations;
Je ne distingue pas leur terrier de leur coudre,
J'ignore en lesportanl les noms des Pfations.
On me dil une mère, el je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme une hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
Voilà ce que dit cette voix triste et superbe. La Nature, la froide déesse du dix-neuvième siècle, la déesse qu'adorèrent Gœlhe et Hegel, dédaigneuse de l'homme, humble passager qui se croit son roi, la voilà admirablement peinte dans ce beau monologue. Cette souveraine impassibilité effraye le poète. 11 invoque Eva; Eva, c'est-à-dire la femme et la Poésie; Eva, la Passion et l'Idéal.
Mais allons à d'autres spectacles, à des leçons plus hautes et plus pures. Nous y trouverons sans doute ce que tant de siècles vont trouvé : la consolation, la grâce, la paix. Allons à Jérusalem au moment où Jésus va mourir. Non, la Nature n'est pas l'implacable Déesse de l'Humanité. Au-dessus d'elle il y a Dieu qui nous regarde vivre avec la compassion d'un Père, n'en doutons pas. Il aime assez l'Humanité pour la racheter du sang de son Fils. Jésus est aujourd'hui au Mont des Oliviers, demain il montera sur la Croix infâme. — Cette fois au moins, pauvre et inquiet penseur, es-tu rassuré? L'effroi que tu ressentais hier devant cet infini étoile, que tu croyais vide de pensée et de Dieu; la tristesse qui t'accablait devant la face impassible de la grande Nature, tout cela va-t-il enfin faire place, dans ce cœur plus agité que l'Océan, à la paix divine qui descend du Calvaire? Hélas! non.
Le poète a recueilli, dans le silence ému dune nuit d'Orient, la prière ardente de Jésus, celle prière, qui esl toute la vie d'une âme divine élancée vers le Ciel dans une parole suprême; le Ciel inexorable, sourd, le Ciel d'airain n'a pas répondu. Je ne connais pas de peinture plus navrante que celle-ci, dans sa tragique simplicité, pour exprimer le désespoir religieux. 11 esl nuit. Jésus marche seul parmi les oliviers que le venl incline, frissonnant comme eux, triste jusqu'à la mort, triste de la tristesse d'un dieu :
Il se courbe à genoux le front contre la terre, Puis regarde le ciel en appelant : « Mon père ! » Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.
Jésus, se rappelant ce qu'il avait souffert
Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte
Serra son cœur mortel d'une invincible étreinte.
Il eut froid. Vainement il appela trois fois :
« Mon père! » Le vent seul répondit à sa voix.
11 tomba sur le sable, assis, et, dans sa peine.
Eut sur le monde et l'homme une pensée humaine.
Et alors commence une prière hardie et magnifique de Jésus. Il demande à Dieu, pour prix de sa mission et de sa mort, de laisser détruire le Mal et dissiper le Doute :
Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre De les avoir permis !
Il demande à Dieu que l'évidence divine se révèle enfin à cette pauvre et incertaine raison de l'homme :
Sur son tombeau désert faisant monter Lazare. Du grand secret des morts qu'il ne soit plus avare, Et de ce qu'il a vu donnons-lui souvenir : Qu'il parle !
Qu'il parle et qu'il dise le mystère des choses éternelles et l'origine des choses passagères; qu'il dise si les astres des cieux ont vu, comme notre planète, la mort d'un Juste; si la terre est pour eux ou s'ils sont pour la terre; pourquoi l'âme est liée à ce corps pesant et ténébreux; pourquoi dans cette âme tant de contradictions, l'ennui du repos, le dégoût des joies paisibles, le désir inassouvi des vagues passions; pourquoi sur la tète de chaque créature pend la menace de la Mort; pourquoi l'Esprit du mal mène sur cette planète son insolent triomphe; si les nations sont guidées
Par les étoiles d'or des divines idées.
ou si elles ne sont que de folles enfants errant dans la nuit de leurs pensées, dans un cercle fatal et sans issue;
Et si, lorsque des temps l'horloge périssable Aura jusqu'au dernier versé ses grains de sable, Un regard de vos yeux, un cri de votre voix, Un soupir de mon cœur, un signe de ma Croix, Pourra faire ouvrir l'ongle aux Peines éternelles ! Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes!
Que tout cela soit d'une orthodoxie médiocre, j'y consens; mais ce sont de bien nobles et grandes pensées que le poète nous présente, comme le texte sublime de cette méditation au mont des Oliviers! Oui, s'il y a là une fiction humaine, elle n'est pas du moins indigne du nom divin sous lequel elle s'offre à nous. Je ne souffre pas de voir Jésus, en cette Nuit suprême, porter dans sa pensée ces grands problèmes qui sont ceux de la vie et de la mort, qui sont le problème de l'homme, depuis que l'homme a été jeté sur ce globe avec la pensée.
Ah! combien diffère-t-il, ce Jésus du poète, d'un autre Jésus qu'on nous donnait, h peu près en même temps, et de qui on retraçait ainsi les suprêmes pensées : « Se rappela-t-il à ce moment les claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles qui auraient peut-être consenti à V aimer? Maudit-il son âpre destinée, qui lui avait interdit les joies concédées à toutes les autres? Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de Nazareth? »
Certes M. de Vigny est un libre penseur, on le voit par les vers énergiques et terribles qui terminent ce poème. (Test un penseur aussi libre el plus hardi que M. Renan. Mais au moins il conserve à Jésus une attitude qui nous laisse dans le doute jusqu'à la fin, si c'est un homme ex-
traordinaire qui va mourir ou si c'est un Dieu. Il ne lui donne que de magnifiques pensées, dignes de l'être sublime qui remplit la scène de sa grandeur : c'est l'origine des choses, c'est le grand mystère, c'est le conflit du Bien et du Mal, c'est la destinée, c'est la vie future, c'est l'enfer.... Il n'a pas imaginé cette triste bucolique d'un jeune paysan, dont la grâce languissante ne résiste pas à l'épreuve qu'il affronte, donnant ses derniers regrets aux jeunes filles qui auraient pu l'aimer, pleurant de n'être pas resté dans l'humble échoppe de Nazareth. M. de Vigny, ce grand douleur, n'a pas avili ni affadi Jésus. Dans ses vers sceptiques, la note divine vibre encore. Comme poète, il comprend Dieu, même quand il a cessé d'y croire.
Une terreur profonde, une angoisse infinie Redoublent sa torture et sa lente agonie. Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir : Comme un marbre de deuil, tout le ciel était noir- La Terre, sans clartés, sans astre et sans aurore, Et sans clartés de l'âme, ainsi qu'elle est encore, Frémissait. — Dans le bois il entendit des pas, Et puis il vit briller la torche de Judas.
C'est ici que se placent ces vers, devenus bien vite célèbres, dans lesquels éclate, avec une sincérité inhabile à feindre, le plus morne et le plus navrant désespoir, le désespoir résigné :
S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures
Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté,
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à l'absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence*
Au silence éternel de la Divinité.
Discuter de pareils vers serait faire acte d'une naïveté que le siècle a perdue. Habitués que nous sommes à suivre l'esprit humain jusqu'aux extrémités les plus re-
culées de la négation et du doute, familiarisés avec l'idolâtrie humanitaire des uns, avec l'athéisme systématique des autres, avec le panthéisme géométrique de Hegel ou l'idéalisme poétique de Schelling, de quoi pourrions-nous aujourd'hui nous étonner, nous tous écrivains, critiques ou philosophes?
Dans cet abandon de Dieu, que reste-t-il à l'homme? Trois choses qui peut-être donneront encore quelque prix à sa vie : l'Amour, — la Science, — l'Orgueil. C'est à ces trois divinités, les seules qui demeurent sur ce globe désolé, que l'homme offrira ses derniers sacrifices, le poète ses derniers chants.
Mais que l'Amour va donner à ce pauvre déshérité du ciel des consolations insuffisantes! que d'amertumes effroyables mêlées à ces tristes et courtes joies! Voyez Samson tenant sur ses genoux Dalila endormie1, connaissant la perfidie de sa fatale amante, et qui, tout en la méprisant, a cherché encore dans cet objet de tous ses mépris la dernière ivresse d'un plaisir dont il a déjà le dégoût! Dans quels vers s'exprime cette colère de Samson :
Éternel! Dieu des forts! Vous savez que mon Ame N'avait pour aliment que l'amour d'une femme, Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur Que mes cheveux divins n en donnaient à mon cœur. — Jugez-nous. La voilà sur mes pieds endormie. Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie, Er. trois fois a versé des pleurs fallacieux Qui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux; Honteuse qu'elle était, plus encor qu'étonnée, De se voir découverte ensemble et pardonnée, Car la houle de L'Homme osi forte, el sa douceur Écrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur. Mais enfin je suis las.
Et il s'endort près d'elle jusqu'à l'heure où les guerriers ennemis arrivent, le chargent de chaînes, brûlent
ses yeux, le font traîner sanglant par douze grands taureaux devant la statue d'or de leur dieu Dagon, pendant que Dalila couronnée préside à l'horrible fête,
Mais tremblante et disant : II ne me verra pas!
Le poète aussi semble dire comme Samson, en pensant h tant d'amours factices dans lesquelles on sent que sa vie s'est débattue jusqu'à ce que son cœur s'y soit brisé : « Moi aussi, je suis las ! »
L'Orgueil lui offre un abri plus sûr. Il semble qu'il va y réfugier ce qui lui reste de courage et de vie. Il s'enhardit lui-même, par de fortes images et de virils pensers, à vaincre le Sort par le mépris, la Mort elle-même par le silence. Tomber en se taisant, c'est être plus fort que ce qui vous renverse. Telles sont les leçons stoïques qu'il se donne à lui-même.
Tout cela, remarquez-le bien, ne se produit jamais sous une forme purement philosophique et abstraite. C'est une succession de petits ou de grands drames dont chaque partie se relie par une pensée unique ; mais l'artiste, nulle part, ne se sacrifie au penseur; il garde tous ses droits, nous enivre et s'enivre lui-même de poésie, orne d'une grâce infinie chaque détail. La conception nous arrive d'autant plus vive, nette, éclatante, qu'elle est comme matérialisée (ou, en un sens, idéalisée), dans une image, dans un tableau. Voyez la Mort du loup. Comme toutes les parties de ce tableau sont brillantes, animées, jusqu'au moment de la lutte terrible où le Loup meurt sur le cadavre du chien qu'il a étranglé, sous les coups des armes pressées, et regarde les chasseurs,
Et sans daigner savoir comment il a péri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
Mais la leçon se dégage, précise et forte, le chasseur a
compris ce dernier regard du loup mourant, qui lui disait :
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais éncrgiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler.
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler....
Seul le silence est grand; tout le reste est faibksse.
Que l'homme cherche donc dans sa pensée la force du mépris que le loup trouve dans son instinct. Tous les efforts conjurés des tyrannies aveugles, toutes les puissances de la Nature conspirant à sa perte ne lui arracheront pas une plainte, pas un cri. Quand il sera bien convaincu de l'inutilité de son effort, qu'il se couche à terre, impassible; il est bien sûr, au moins, de ne pas mourir deux fois.
La double forme de l'orgueil digne de l'homme est de mépriser les forces brutales quand il y succombe, et de les asservir, quand il le peut, par la pensée. L'orgueil de l'esprit, de la science, est la plus haute volupté de l'homme. Voyez ce capitaine, ce savant, sur le pont de son navire qui sombre : il délie le Sort et la Mer; le secret qu'il a ravi au pôle ne périra pas avec lui.
L'eau moule à ses genoux et frappe son épaule; 11 peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus : Son navire est coulé, sa vie est révolue. 11 lance la bouteille à la mer et salue Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus. 11 sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée ri sou nom jusqu'au port ; Que d'une île inconnue il agrandit la terre; Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort; Que Lieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées, Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.
Mais nulle part cette foi, cette volupté de l'orgueil ne
s'est révélée avec une liberté plus ingénue, si j'ose le dire, que dans la pièce intitulée : l'Esprit pur. Ce sont des vers cornéliens de rythme el d'accent. Mais Corneille ne les aurait pas appliqués à lui-même. Il les aurait mis dans la bouche d'un Lucain, où ils eussent été mieux placés. M. de Vigny les prend à son compte et déclare fièrement à ses nobles aïeux que sa race datera de lui, non d'eux ;
J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire. Qu'il soit ancien, qu'importe? Il n'aura de mémoire Que du jour seulement où mon front l'a porté. Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes, J'ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi. J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes Empreintes sur le flanc des sceaux de chaque roi. A peine une étincelle a relui dans leur cendre. C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre; Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.
Puis, après avoir décrit à grands traits leur aventureuse et guerrière histoire, leurs chevauchées à travers le monde, leur vie retirée et vieillissante dans les champs de la Beauce, les nombreuses familles dont ils enrichissaient la patrie, il déclare que tout cela ne forme qu'un obscur amas de vieux noms inutiles, et sa pensée s'achève en style apocalyptique, que j'aime moins :
Ton règne est arrivé, pur esprit, roi du monde! Visible Saint-Esprit!
Enfin, revenant à lui-même, le poète ajoute :
Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées, Je reste. Et je soutiens encor dans les hauteurs, Parmi les maîtres purs de nos savants musées, L'IDÉAL du poète et des graves penseurs.
Telle est cette œuvre. Il y a là des fragments d'une
poésie incomplète, à chaque instant brisée, inégale, mais toujours puissante, fière et triste. J'ai voulu en faire juges mes lecteurs, en leur citant, sans aucun commentaire, presque sans critique et sans objection, un grand nombre de ces vers. Ils y auront vu de quelle source troublée s'épanche l'inspiration de ces dernières années. Le poète a ressenti profondément l'inquiétude et l'émotion de son temps. Il s'y est abandonné sans réserve. Le Doute l'a envahi, terrassé, dominé. Mais du moins, dans cette victoire du Doute, il n'a pas perdu le sentiment de la grandeur du Dieu auquel il ne croit plus. On relira éternellement cette page du Mont des Oliviers, et à travers ces beaux vers et ces magnifiques pensées, on peut entendre comme le sanglot viril du poète. Pour moi, quand le désespoir s'exprime si hautement et si fièrement, je ne me reconnais pas le droit de le condamner. Ces tristesses sublimes du poète, succédant à de longs silences, ont un accent de sincérité qui ne trompe pas. Partout où la souffrance est vraie, il y a de la grandeur.
X syché. — Odes et Poèmes. — Poèmes évangéliques. — Les Symphonies. — Idylles héroïques.
Il y a, dans la vie des écrivains sérieux, une heure vraiment solennelle : c'est celle où, après avoir donné la mesure variée de leur inspiration et de leur talent, ils sentent que la critique va enfin se prononcer en connaissance de cause et porter, sur la valeur de leur œuvre, une sentence peut-être définitive. Aux premiers instants de la vie littéraire, rien n'est encore déterminé avec une suffisante précision, ni le caractère dominant, ni la vraie direction, ni la fécondité du talent. Aussi la critique, livrée à de pures inductions, a-t-elle chance de pécher également par enthousiasme irréfléchi ou par dédain immérité. Les esprits sincèrement forts ne se laissent ni séduire à ces ovations trop faciles des premiers jours qui ont de si cruels lendemains, ni abattre par ces iniques mépris, par ces injustices d'opinion, dont une âme fière ne doit pas souffrir, sentant qu'elles ne sont pas durables. Mais quand l'écrivain a donné assez de preuves et de gages de lui-même, à cette heure qui marque pour chacun de nous le milieu de la vie littéraire, c'est alors qu'une véritable angoisse commence. On veut savoir si la foi qu'on avait en soi-même venait d'une juste conscience ou d'une misérable illusion. On interroge avec anxiété tous les échos de l'opinion. On presse la critique de dire
son dernier mot. Quel désespoir, s'il devient évident, par un arrêt unanime, que l'on a fait route vers le chimérique et le faux! Mais y a-t-il au monde une plus vive el plus noble jouissance que de recueillir, dans l'applaudissement sincère de l'opinion, enfin éclairée, la certitude que l'on ne s'est pas trompé? On a souffert, on a lutté; les aspirations les plus courageuses ont été méconnues, les efforts calomniés, la bonne volonté travestie et injuriée. L'intelligence a son martyre aussi, souvent plus douloureux que le corps. Qu'importe? Tout est oublié maintenant; une heure radieuse a tout emporté.
Cette heure est venue pour M. de Laprade; elle lui sera propice, je n'en doute pas. J'ai pour gages de cel espoir l'intérêt vif avec lequel je viens de relire ses principaux poèmes, la curiosité élevée, l'émotion grave qu'ils ont excitées en moi. Son œuvre n'est pas achevée, grâce à Dieu; mais elle s'est organisée, et, en s'organisant, en se développant, elle s'est éclairée à nos yeux. Tel de ces poèmes qui, considéré isolément, pouvait offrir quelques exagérations de tendance, trouve son correctif et son complément dans un autre poème. Le monument poétique s'élève déjà à cette hauteur où l'œil peut saisir l'inspiration générale du plan, les proportions des parties, l'heureux instinct ou l'art qui en règle la secrète harmonie et qui la conserve. L'ensemble de l'œuvre révèle une noble et saine originalité qui devient de plus en plus rare, à cette époque de fantaisies maladives et de tristes bizarreries, l'originalité des belles pensées, des sentiments purs, et, celle, non moins rare, d'une exécution sculpturale, simple et grande.
Je ne me préoccuperai pas de savoir quelles ont été les origines diverses du talent de M. de Laprade, les imitations essayées, les noviciats traversés. Il n'est guère contestable que, sur ce talent comme sur tant d'autres.
on reconnaisse la victorieuse empreinte du dominateur des intelligences poétiques, de Lamartine. Mais, tout en subissant la magique influence, M. de Laprade a retenu son inspiration personnelle, sa forme. Il a mérité d'avoir sa place à part, en dehors du rayonnement de l'astre, dans sa propre lumière, moins étincelante, sans doute, mais émanant de lui-même; le rayon qui l'éclairé est bien un rayon et n'est pas un reflet. Essayons de le saisir dans toute sa pureté.
Ce qui me frappe tout d'abord, à la lecture de ces poèmes, c'est l'élan de la pensée vers les choses supérieures, l'aspiration vers le mystère de l'infini, c'est l'idéalisme religieux, répandu dans toute l'œuvre et donnant à cette poésie je ne sais quel caractère hiératique et solennel. Il y a vraiment dans M. de Laprade quelque chose du vates antique, prêtre et poète à la fois, chantre et prophète. Aucun écrivain ne porte et ne soutient plus haut sa pensée et son cœur. Comme il l'a dit, c'est un perpétuel sursum corda qu'il s'adresse à luimême et à l'âme de ses lecteurs. Il s'excite et il nous excite vers l'Idéal, voisin de Dieu s'il n'est Dieu même. Il excelle à donner une voix aux sollicitations, aux inquiétudes sublimes qui nous agitent d'une sorte de fureur sacrée et d'impatience du divin. Tout un poème, d'une ampleur et d'une fécondité de lyrisme extraordinaire, Psyché, est la magnifique allégorie du Désir élancé vers l'Infini. C'est là le vrai sens, la vraie portée de ce poème, si diversement interprété, si rarement compris, et qui restera parmi les tentatives les plus hardies de l'imagination moderne. Il appartient à la philosophie religieuse, bien plus qu'à aucune forme de religion positive. Ou plutôt c'est un essai de conciliation audacieuse entre deux éléments qui semblaient incompatibles, la forme antique et l'idée chrétienne; c'est une fable
païenne spiritualisée, domptée par un effort victorieux, contrainte à recevoir le souffle chrétien, à s'animer, à se féconder par lui.
Le mélange de ces deux éléments étonne d'abord. On ne sait au juste ce qu'il faut comprendre, ce qu'il faut penser. Est-ce Psyché qui s'éveille dans les jardins mystérieux de l'âge d'or, à qui toute la création parle d'un maître invisible et tout-puissant, de l'époux sacré; qui reçoit, dans l'ivresse même des noces mystiques, la loi d'en respecter le mystère; qui, infidèle à l'ordre suprême, allume la lampe fatale, reconnaît, avec un effroi voluptueux, l'Amour, le plus beau, le plus puissant des Dieux, verse la goutte d'huile brûlante sur son front irrité et subit en pleurant, avec la colère de l'époux, l'exil de l'hvmen divin? C'est Psyché; mais c'est aussi la Psvcht de la Bible, c'est Eve, et la fable antique se mêle avec l'histoire biblique dans la trame subtile du poème. C'est Eve qui attire la malédiction de Dieu sur la terre et qui part pour le voyage aride, au milieu de la nature ennemie. Et ici commence, après les élégies amoureuses du premier livre, l'épopée grandiose de la vie terrestre, de l'expiation, des divers âges de l'histoire. Le troisième livre semble ramener dans les chants du poète, non plus Eve, mais Psyché, épouse réconciliée d'Éros, el déesse nouvelle de l'Olympe transfiguré, qui va bientôt devenir chrétien.
Tel est le sujet complexe de cette œuvre abondante en vive, en lumineuse poésie, étincelante d'inspiration, mais étrange de pensée, discordante, insensée, si l'on veut y voir, soit la fable de la Psyché païenne, SOÎI la tradition de l'Eve biblique. Il Faul chercher autre chose sous celle puissante allégorie : c'est Pâme humaine, touchée dos immortels désirs. Tout s'explique alors; toutes les discordances s'apaisent. La lumière purifiée, circule
dans toutes les scènes de ce grand drame métaphysique; c'est le tourment de l'âme, sollicitée par l'Infini, s'agiiant dans son ignorance, sacrifiant son bonheur à la passion de savoir, conquérant au prix de l'épreuve la conscience de sa personnalité, se distinguant de la nature, mais exaltée au-dessus de ses forces par sa victoire sur l'univers visible, brisée par la violence de son désir inassouvi et trouvant dans sa mort même le secret de l'énigme dont elle meurt. Jamais une poésie plus hardie n'avait traduit les pressentiments, les agitations mystérieuses, la fièvre divine dont souffre, sans vouloir guérir de son mal, le grand cœur de l'humanité. Quel hymne désespéré, quel cri navrant pousse Psyché vers l'invisible, lorsque, reine de l'univers dompté, ayant épuisé ses désirs dans la satiété, elle sent que, maîtresse de tout, tout lui manque encore :
Viens, c'est le jour; plus tard, tu m'auras vu mourir. Verse en moi ton haleine, ou mon sang va tarir ; Viens arracher mon âme à sa prison brûlante. Oh! pour un fiancé que ta venue est lente! Ce trône, ce pouvoir, ces trésors tant prisés, Toute la terre enfin, pour un de tes baisers ! Qu'y ferais-je sans toi, d'une vie inféconde? C'était pour te chercher que j'ai conquis ce monde. J'y manque d'air, ô Dieu ! viens et délivre-moi ; Viens, Amour, il me faut ou le néant ou toi !
C'est le désir de l'Infini qui inspire Psyché; c'est l'idée du sacrifice qui inspire les Poèmes évangéliques. En ce sens, on peut dire que ces Poèmes continuent. Psyché et lui donnent son véritable dénoûment. L'Amour céleste répond à l'appel désespéré de l'amour humain. 11 descend sur la terre et le sanctifie de son exemple, de ses paroles, de son sang, de sa Croix. La Charité, plus forte que le Désir, va donner à l'homme la mesure du sacrifice divin. <Juolques-unes des scènes évangéliques sont reproduites
avec un rare bonheur, dans un ton de forte simplicité et de grandeur calme. L'ensemble nous satisfait moins complètement. Ces poèmes ont été écrits dans les temps troublés qui suivirent la révolution de 48. On y reconnaît trop souvent la marque des jours inquiets, les anathèmes contre des utopies trop voisines de nous, une inspiration moins sereine, et par conséquent moins élevée, des préoccupations de haine ou de colère actuelles venant se mêler, non sans quelque surprise pour le lecteur, au drame du Calvaire et par instants ravir l'âme à l'émotion mystique pour la rejeter dans les soucis vulgaires du carrefour ou de l'émeute. L'œuvre se complète et se consacre par une pièce très hardie, la Cité de Dieu, dont certains juges délicats ont sévèrement condamné la couleur ascétique, mais qui nous attire précisément par le mâle attrait de la doctrine de l'épreuve, présentée à l'homme dans son effrayante sévérité. Si l'épreuve est véritablement le mot de l'énigme terrestre, l'explication de la destinée de l'homme ici-bas, pourquoi vouloir que l'on efféminé la vérité? La douleur est notre loi sur la terre, subissons-la d'un cœur viril. C'est notre loi ici-bas, loi dure, je le veux; mais c'est aussi notre droit plus tard. Psyché, qui est le Désir de l'Infini, les Poèmes évangéliques, qui sont la Charité, le Sacrifice, la Douleur, expriment presque au même titre l'idéalisme religieux chez M. de Laprade. Elles l'expriment sous sa forme la plus complète et la plus achevée. Il serait inutile d'aller chercher d'ailleurs des témoignages surabondants. Partout nous trouverions le même sentiment, parlant en rhythmes graves et amples, d'un (on pénétré, qui sait être solennel sans emphase, parce qu'il s'inspire au plus profond de la conviction humaine, ;'» ce point où le cœur touche à la raison, où la loi du chrétien se confond avec la dialeclique du philosophe.
40 FOETES ET ROMANCIERS.
Mais ce qui est propre à certains poèmes, ce qui les marque d'un caractère à part, c'est la prédominance d'une sorte de piété attendrie, de vénération filiale pour la Nature. Il faut s'entendre ; car ce mot Nature offre des sens distincts, des interprétations au moins très différentes. Ou bien, c'est la Nature, comme l'a si bien décrite quelque part M. de Lamennais, telle qu'elle frappe les regards, sous l'éternelle sérénité du ciel de la Grèce, telle qu'elle se lie, par des rapports harmonieux et doux, à la vie de l'homme, presque son enfant, jouant sur son sein indulgent; ou bien, c'est la Nature spiritualisée par l'idée des forces secrètes et de la force suprême, l'ensemble des puissantes énergies formatrices des êtres, la nature animée du souffle créateur et en recevant je ne sais quel flottant reflet d'infini. Et de là, on le conçoit aisément, deux formes de poésie : l'une chantant la vie naïve, ses amours faciles, ses peines et ses joies également légères, sur la mousse des grottes ou près de la fontaine que le lierre ombrage; l'autre empreinte d'une sorte de respect mélancolique et de profonde rêverie, en face de la mer, sur les montagnes, à l'ombre des chênes antiques et dans l'horreur sacrée des forêts.
C'est à cette Nature, redoutable et mystérieuse puissance, que M. de Laprade consacre une partie de ses Odes et Poèmes, presque toutes ses Symphonies, plusieurs chants de ses Idylles héroïques. C'est vers elle qu'il se sent attiré dïm invisible amour. C'est dans le sein de ses âpres solitudes qu'il aime à épancher les fiertés incomprises de son âme; c'est à ses sommets sublimes et à ses glaces éternelles qu'il vient demander les conseils qui font la raison droite, la volonté forte qui fait la vertu.
Le contraste des deux Natures et des deux poésies inspire h M. de Laprade un poème d'une beauté originale et d'une inspiration épique, les Deux Muses. Voyez sur
ce quartier de roche le divin aveugle assis et provoquant à la lutte du chant deux pasteurs, Admète et Erwynn. L'un chante la nature souriante et la volupté d'Épicure, l'autre la Nature austère et la recherche de l'Invisible.