‹ Poètes et romanciersChapitre 2 sur 5 · ADMÈTE · texte numérisé non relu

ADMÈTE

Salut, printemps, salut! c'est toi qui fais aimer; Salut aux champs, aux bois que tu viens ranimer, Où, sous chaque rameau, la volupté palpite. Je cherche les forets, car l'amour les habite. L'odeur des prés m'attire et leurs vives couleur?, Car j'y trouve une enfant plus douce que les fleuré.

ERWYNN.

0 nature, salut!

Désert, nature, asile où l'être se transforme,

Dans tes chastes séjours reçois mon cœur lassé ;

Éloigne de mon âme, afin qu'elle s'endorme,

Et les bruits de la vie, et l'écho du passé !

La plus sainte vertu que possède ton onde,

Ce que je viens chercher dans ton sein, c'est l'oubli,

Ce doux sommeil par qui s'éveille un autre monde

Lorsqu'on ta longue paix on reste enseveli.

Parlez donc, ô désert, ô voix de l'invisible,

Bois où tout autre amour a pour moi son tombeau ;

Chantez de l'infini le cantique paisible,

O Nature, et bercez en moi l'homme nouveau !

Ces strophes alternées, où se jouent le plaisir et les gracieux amours, où soupirent la tristesse grave el les hautes curiosités de l'âme, ont tour à tour un charme et une puissance d'accent dont l'effet est irrésistible. Le divin aveugle partage ses dons. Admète aura la coupe, don joyeux et digne de son chant. Erwynn recevra la lyre d'ivoire, la lyre d'Homère, cette lyre qu'il a su enrichir d'une corde, el donl les sons attendris porteronl comme une âme nouvelle sous l'inspiration d'un arl nouveau.

Les montagnes inaccessibles, les déserts lointains, les

ombres insondables, les retraites les plus hautes sur les sommets, les plus sombres dans les forets gardées par la terreur, voilà ce que recherche, ce que chante avec prédilection M. de Laprade dans un poème infatigable et toujours renaissant. Il sent une vie, une âme, dans les grands arbres. Chaque coup de la cognée ne frappe pas plus profondément sur le cœur du chêne que sur le sien. La sève qui s'échappe à Ilots des plaies profondes, c'est le sang des divins blessés. Il faut voir jusqu'à quel point se porte cette piété végétale dans le Poème de V Arbre, dans le Bûcheron. Ce ne sont pas là des jeux de style, des accès de sensibilité d'imagination; ce sont de vraies douleurs qu'il ressent, de vraies larmes qu'il mêle à la sève répandue des chênes. Il porte vraiment en lui comme une profonde fraternité avec les arbres. Dans cet ordre de sentiments où l'exagération est si facile, et dont le ridicule serait si voisin, le poète réussit à garder presque toujours la mesure, et peu à peu le lecteur se sent comme gagné lui-même à la contagion de ces sentiments étranges, transmis par de nobles vers. C'est le triomphe de l'art du poète d'arriver presque à émouvoir les cœurs les plus dénués de miséricorde pour les arbres.

Ce sentiment de tendresse et de vénération pour la nature s'entremêle souvent, chez M de Laprade, avec une sorte de culte pour l'héroïsme, d'excitation aux grands efforts, aux grandes audaces, aux élans vers les morts glorieuses, à l'essor des volontés dans le dévouement ou dans la guerre. On sent dans ses Idylles héroïques l'élévation de l'ame, la fierté du cœur, je ne sais quoi de libre et de magnanime, d'incorruptible et de stoïquement pur, qui vibre à ces images : de terribles combats se livrent pour des causes illustres que l'on ne connaît pas; des martyrs du droit tombent, frappés d'une balle im-

pie; des générosités inouïes, trop peu expliquées, s'accomplissent. Nous sommes transportés dans un monde, légèrement idéal, où les âmes ne respirent que l'héroïsme. La vertu ne leur suffit pas. 11 leur faut quelque chose de plus difficile et de plus rare. Mais cette aspiration vers la vertu, vers le courage, vers la pureté extraordinaire, ne se soutient pas toute seule, ne s'élève pas toute seule à ce niveau sublime. Le poète lui donne pour base d'élan la nature, la nature alpestre, qui, par l'élévation même de ses sommets, semble provoquer L'âme à ces ascensions glorieuses. Suivez Herman dans le poème qui porte son nom; suivez-le dans son périlleux voyant'. Montez avec lui pour respirer la pureté sauvage, l'héroïque vigueur. L'esprit des sommets l'appelle et l'encourage. Herman traverse les divers sites des montagnes. A mesure qu'il s'éloigne des villes, qu'il s'élève et qu'il franchit les zones diverses du climat et de la flore des hauts lieux, il sent se former en lui, il voit apparaître divers ordres de sentiment et d'idées, une série de cultures morales et de végétations successives. C'est la même personne, mais plus libre de ses passions, la même imagination, mais lavée, par l'air vif et pur, des souillures qui la flétrissent, dépouillée des lambeaux sordides qui la défigurent, fortifiée par les après parfums des solitudes.

Mais nous, ô voyageur, plus haut! montons encore

Cet escalier des monts par où descend l'aurore; Chacun de ses degrés offre au cœur agrandi L'image et le conseil d'un travail plus hardi.

C'est le pâtre des montagnes qui parle au voyageur, puis c'est la (leur des cimes, le chasseur de chamois, le glacier; plus haut que la région des hommes, ce sont les facultés lyrique*, les voix do la nature qui s'éveillent. Au sommet, dans un Éden idéal, c'est Léonidas, c'est Caton

d'Utique, c'est Jeanne d'Arc, le chevalier Bavard, Pierre Corneille, qui trempent le cœur du pèlerin dans les mâles conseils de la raison divinisée.

Ne vous étonnez pas s'il redescend si vaillant et si pur dans les cités infimes. Il y rapporte les senteurs de l'infini :

Les hauts lieux m'ont ouvert leur magique arsenal, Je m'y suis revêtu de granit et de chêne; Leur souffle en moi s'agite et leur feu s'y déchaîne, Et mon cœur débordant n'attend plus qu'un signal.

Je suis loin de nier l'originalité de ce lyrisme héroïque et alpestre, M. de Lapradc excelle à saisir l'insaisissable, à renfermer dans des vers d'une grande beauté plastique des idées qui semblent ne pas donner prise à l'expression. Il y a là à la fois les signes d'un grand art et d'une grande âme. Mais que M. de Laprade ne s'arrête pas plus longtemps dans cette veine de sentiments exceptionnels. Sa poésie n'a déjà que trop de tendances à ce qui est extraordinaire et rare. Qu'il lutte contre cet instinct au lieu de lui donner une si libre carrière. Qu'il abandonne pour quelque temps cette forme de poèmes, trop spéciaux, trop empreints du mysticisme de la nature, et dont l'action imaginaire se passe dans une région entre ciel et terre. La curiosité excitée par un essor si nouveau d'imagination a pu le suivre jusque-là. A coup sûr, l'émotion n'a pu monter si haut. Ce qui nous touche, c'est l'humain, et M. de Laprade s'est trop attardé dans les régions surhumaines. Qu'il revienne à la passion, au vrai drame du cœur, mais pour spiritualiser la passion, en vrai poète platonicien, et il verra si notre humble conseil le trompe. Sans déchoir de la haute place qu'il s'est faite dans l'art, il doublera les sympathies qui s'attachent à son nom, il doublera sa gloire. L'Académie Ta élu; le public l'aimera.

Les Voix du silence, qui ne les connaît, s'il a vécu, s'il a pensé, s'il a souffert? On les entend surtout, ces voix, aux heures tristes, quand on se retire de la foule humaine, emportant au fond de son âme ce que Lucrèce appelle énergiquement les blessures de la vie, hœc vulnera vitœ , rêves déçus , amitiés trahies , espoirs brisés. Tant que la lutte humaine nous occupe, ces voix sont muettes, ou plutôt leur mystique murmure se perd dans le tumulte du dehors. L'action, l'agitation, la passion étouffent la parole intérieure, qui veut être écoutée avec recueillement. Mais faites taire en vous et autour de vous le bruit de la vie, et vous serez étonné de tout ce que peut contenir d'enseignements secrets une heure de vrai silence. M. de Laprade essaye de nous donner le poème de ce discours intime, de ces hautes et viriles pensées qui retrempent l'âme fatiguée de la lulte : il a voulu composer ses vers avec ce qu'il y a de plus élevé et de plus pur dans la pensée d'un honnête homme éprouvé par la vie, trompé par les hommes et réfugié dans la solitude de son cœur.

Quelle entreprise rare et difficile! Si le poète y a réussi, c'est la marque d'un grand art et d'une inspiration vraie.

Qu'y a-t-il de plus difficile que de nous émouvoir avec des moyens si simples, sans rien emprunter au monde de la réalité et de la passion? Je ne prétends pas qu'un grand nombre de lecteurs doivent être attirés à une poésie si austère et si liante. Évidemment, cette poésie n'est pas laite pour la foule, et les Voie du silence ne peuvent avoir beaucoup d'échos sur les boulevards de Taris. Mais attendez l'instant favorable pour chacun, épiez

les heures propices, et vous verrez qu'il est peu d'âmes, pourvu qu'elles aient gardé quelque goût pour la vie intérieure, qui, sous le coup de quelque douleur vive, ne soient sensibles au charme pénétrant des conseils et des consolations qui sortent de ce livre. 0 vous qui avez senti un jour les amertumes de quelque noble effort stérilisé par la fatalité des circonstances ou par des volontés contraires; vous qui, ayant eu les grandes ambitions de l'esprit, n'en avez connu que les grandes déceptions, et qui seriez tenté de vous laisser gagner par le découragement, prenez ce livre, ouvrez-le à cette page où le poète nous raconte un entretien qu'il eut un soir avec Corneille :

L'ennui, ce jour-là, mille poids étouffants,

Avaient résisté même au baiser des enfants,

L'ombre des mauvais jours, la crainte des jours pires,

Passaient entre mon cœur et ces jeunes sourires.

J'avais froid dans les os ; le brouillard de novembre

Semblait percer les murs et pleuvoir dans ma chambre.

Incapable d'effort, étendu près du feu,

Je m'écoutais souffrir sans pouvoir prier Dieu.

Sombre, amer, je songeais, cédant presque à l'envie,

A ces âpres détours du combat de la vie

Où va mon pauvre esprit, si souvent abattu

Sous le corps douloureux dont il s'est revêtu ;

Tel qu'un frêle soldat qui, dans sa main trompée,

Saisirait un roseau quand il cherche une épée,

Et devant le destin, sans plus noble souci,

J'allais demander grâce et me rendre à merci.

Tout d'un coup la pauvre chambre du poète s'illumine. Le maître évoqué si souvent est là debout devant lui : simple et rude en son air, pauvre dans son costume, et plus digne, plus majestueux dans son pourpoint troué que ne le fut jamais un roi sous l'hermine. C'est Corneille, et voyez par quel fier langage il s'annonce :

A quoi bon de ma voix implorer le secours, Si par tes actions tu mens à nos discours ;

Si tu n'as su trouver, toi nourri de mon livre,

Dans l'heur de mieux penser la force de mieux vivre;

Si le mâle entretien de tant d'esprits fameux

N'a pu te faire une âme indomptable comme eux?

Ta muse a des fiertés ; tu n'as que des faiblesses;

Ose encor nous prêcher des dieux que tu délaisses

Et prétendre aux sommets, du fond de ta langueur,

Et colorer tes vers d'une fausse vigueur !

Honte au mol histrion, au poète frivole,

Dont toute la vertu se dissipe en parole ;

Qui s'exalte en son livre et qui s'abaisse ailleurs,

Et qui ne vaut pas mieux que ses vers les meilleurs !...

Tu souffres et tu crains et l'avenir t'effraie,

Et bien près de ton cœur j'aperçois une plaie ;

Tu souffres dans ta chair, ta vigueur se flétrit ;

L'argile de ton corps pèse sur ton esprit.

Eh bien, c'est là l'épreuve où l'homme enfin s'atteste!

Tu peux vouloir encor, ta liberté te reste ;

Si, même en se courbant sous les maux entassés,

On marche et l'on suffit au devoir, c'est assez.

. . . Il avait disparu, mais laissant après lui Ces clartés du devoir mortelles à l'ennui.

Ces claires du devoir mortelles à V ennui : voilà, dans un beau vers, une grande pensée qui résume toute la pièce. Corneille, du droit de sa maie et droite raison, vient faire la leçon à nos rêveries molles, à nos volontés énervées; il dissipe les ombres malsaines de nos mélancolies en faisant luire à nos yeux les pures clartés. Le devoir, c'est la raison, c'est l'évidence, c'est la lumière. Ce mol ennui du poète, c'est l'imagination malade se tourmentant dans les ténèbres, s'abattant sous des maux imaginaires, abdiquant la noble fatigue de vivre.

Le poème le plus important de ce nouveau volume est la Tour il Ivoire. C'est un vrai poème en cinq parties, qui révèle l'amour de l'artiste par la composition et le soin du détail. Il y a de tout dans ce poème : des dialogues, des chants d'amour, des récits, des chants lyriques, des féeries. Le sujet a de la grandeur : si je l'ai bien com-

pris, ce n'est pas moins que la chevalerie de l'idéal, résumée dans une allégorie d'une forme et d'un ton épiques.

Ceux qui ont lu les Idylles héroïques du même poète n'ont pu oublier assurément cet Herman, qui va demander au génie des Alpes l'inspiration de l'héroïsme. On se rappelle ce périlleux voyage, raconté par le poète avec candeur, avec une sorte de foi dans la brillante et austère fiction de son esprit. Il nous faisait monter avec Herman, à travers les glaciers, pour aller chercher là-haut, bien haut, les senteurs de ïinfini. Le poète nous excitait à le suivre et par l'élévation même de ces sommets, surmontés par l'audace de son héros, il semblait provoquer nos âmes à ces ascensions glorieuses.

Le chevalier de la Tour d'Ivoire est assurément frère d'Herman, s'il n'est Herman lui-même. Il a la même ambition, le même cœur. Lui aussi, peu jaloux des succès faciles, il n'aspire qu'à ceux qu'il faut payer des plus rudes efforts et des plus durs sacrifices. 11 n'aspire à rien moins qu'à des amours et à des gloires parfaites. Il veut voir l'invisible, il veut boire au Saint-Graal. Pour cela, il faut qu'il gravisse jusqu'à la Tour d'Ivoire, à travers les enchantements et les détours de la forêt magique. Eu vain l'ermite qui veille aux abords de ces lieux terribles l'avertit des périls et des illusions auxquels le chevalier va s'offrir. « 11 n'y a dans toute cette forêt que de noirs esprits et des embûches. Où donc le Saint-Graal, où la Tour d'Ivoire? — Je ne les ai vus qu'en rêve, dit Termite, et j'ai cessé d'y croire. »

Je ne les vis qu'en rêve, et j'y croirai toujours!

répond héroïquement le preux, et il s'avance. Ni les maléfices des nécromans, ni les monstres de toutes formes

ne l'arrêtent, ni les sirènes, plus terribles que tous les démons de la foret.

Le dernier péril, il le surmontera comme tous les autres. Une pauvre fille, admirablement belle, perdue au fond des bois, délivrée par sa valeur, il l'adore en la voyant, il la quitte en l'adorant. Il triomphe de lui-même, malgré la chanson moqueuse des gnomes et des lutins, malgré le sifflet des merles, — malgré son ivresse, et la nature entière qui conspirent, en dépit de l'heure silencieuse et enchantée et de la profondeur discrète du bois. Il a bien mérité de toucher le but sacré de son voyage, la blanche Tour. Il y entre, le fidèle, le vaillant, le chaste chevalier, et sur le trône intérieur du palais il trouve la dernière fée, la jeune fille du labyrinthe, dont il a gagné l'amour et qui couronne le sien par la plus pure des extases; la dernière fée, devenue chrétienne, aime son beau chevalier; mais, plus sévère que ne le comporte sa race aérienne, elle lui impose, pour la mériter, toute une vie de longs travaux et de chevauchées à travers le monde, au service des innocents et des faibles.

— Quoi! partir! disait-il, je me croyais au portl

— L'amour n'arrive au but qu'en traversant la morl !

— Attendons, dans l'extase où notre aine est ravie, Attendons cette mort sans rentrer dans la vie !

— La vie est un devoir.

— Vivons dans ces beaux lieux.

— Vivons où Dieu nous place, au poste périlleux. La vie est un combat ; ici l'on se repose :

Sur ce Thabor d'un jour un se métamorphose, Vers la beauté qu'on cberche on avance d'un pas ; On touche à l'idéal, on ne L'habite pas.

Et la Tour d'Ivoire referme sa porte implacable sur le chevalier, condamné au rôle si rude de grand justicier de la terre.

Ce poème abonde en beaux vers. J'indiquerai surtout

la chanson alternative des lutins et des sylphes autour de l'amant, qui a su être plus fort que son amour même. Les sylphes applaudissent, en strophes délicieuses, à ce rare triomphe. Les gnomes , en vers gais et mutins, raillent la naïveté du vertueux chevalier. Un vrai tournoi poétique sous la fouillée : c'est la pureté des premières amours, c'est la gaieté moqueuse de l'expérience; c'est l'innocence même, c'est la science de la vie qui ne veut pas être dupe : dialogue naïf et passionné, rieur et libertin, qui montre le poète dans l'inspiration plus libre de son talent, osant être plus humain, plus homme même, moins grave, moins haut et plus ému peut-être.

Ce poème de la Tour d'Ivoire n'est rien moins que l'histoire de L'âme à la poursuite de l'Idéal. Herman allait le chercher au sommet des Alpes, dans un Éden peuplé de héros. Le chevalier va le conquérir, à travers les épouvantes et les séductions, au fond de la mystique forêt peuplée par les Désirs et les Terreurs, dans cette blanche Tour qu'habite l'immatérielle et immortelle Beauté. Les critiques que le poème d'Herman avait provoquées déjà parmi les amis de ce noble et beau talent ne seront pas épargnées à la Tour (V Ivoire. On dira encore que c'est une allégorie, et une allégorie trop peu dissimulée. Nous sommes transportés dans un monde purement fictif, peuplé d'abstractions, et, malgré le sentiment sincère et profond que le poète a pour la nature, on sent qu'il l'abandonne, ou du moins qu'il la transforme en je ne sais quelle nature métaphysique qui n'a plus ni la même grâce ni les mêmes parfums. Vous me décrivez à merveille, ô poète, la forêt, ses détours, son labyrinthe, l'horreur sacrée de son obscurité et de ses profondeurs; niais comment puis-je me laisser prendre au charme quand vous-même vous vous empressez de le détruire si vile, en l'appelant une mystique forêt? Mystique, soit!

mais#ce n'est plus la forêt que j'ai tant aimée. Vous racontez avec bien de la grâce, le repas rustique que font, sous les grands arbres, la jeune fille et le beau chevalier, tous deux assis près de l'eau vive ou se mirent leurs yeux; puis l'adieu qu'ils s'adressent, et pendant que tous deux partent par des chemins différents, mais d'un rêve pareil troublés et palpitants, le printemps qui leur envoie toutes ses ivresses, l'air qui s'emplit pour eux d'harmonies.... Hélas! pourquoi tout cela n'est-il qu'un symbole, et pourquoi, cher poète, n'essayez-vous pas de me tromper davantage? Certes, aucun de vos lecteurs ne vous en voudrait de cette erreur.

La Tour d'Ivoire plaira, malgré tout, aux âmes fortes et tendres, éprises du beau, et qui salueront dans le poète un de leurs plus nobles frères, un des plus vaillants chevaliers de l'Idéal. Beaucoup d'autres pièces de ce recueil, Resurrëcturis, A des Martyrs, Psaume de combat, le Dernier druide, mériteraient une analyse et une louante

7 cl O

détaillées. Elles nous montrent le poète dans cette attitude de rêverie triste, de hauteur stoïque, de méditation platonicienne et chrétienne à la fois, qui sied mieux à sa muse que l'allure militante de la satire, dans la poussière et le feu des combats terrestres. Lui-même, dans la pièce qu'il appelle de ce beau nom : la Trêve de Dieu, a semblé renoncer aux luttes violentes où la poésie s'abaisse et s'aigrit.

Toi, libre pour un jour (1rs assnuls de la vie, Quille la sombre armure où tu t'enveloppais;

Assieds loi ! — la nature ;ui rcpOS le convie, —

Va goûte intimement ion Dieu dans cette paix.

Il faudrait citer toutes les strophes qui suivent jusqu'à ce beau vers, de race cornélienne, qui les couronne de sa royale simplicité :

52 TOÈTES ET ROMANCIERS.

Juge ton propre cœur : tu n'as droit que sur lui

Le vieux maître, évoqué dans les premières pages de ce volume, reconnaîtrait ainsi, parmi les vers que chantent les Voix du silence, plus d'un qui porte sa marque, celui-ci entre autres, qui exprime bien le stoïcisme altier du poète : « J'irai! dit le poète, j'irai! Je ne sais ni la hauteur ni le nombre des écueils. J'ai vu par delà, j'irai! »

Je ne sais si je puis, mais je sens que je veux.

C'est là un de ces mots qui relèvent une âme, quand elle le voit tout d'un coup briller devant elle, dans un livre ouvert au hasard, aux heures où la vie semble lourde, où la lumière elle-même est triste, où tout languit en nous et autour de nous. Avec un mot pareil, tout se ranime aussitôt; les clartés du devoir, rendues visibles dans un beau vers, dissipent les molles chimères et montrent la vérité, qui est de vouloir toujours, intrépidement sans savoir même si l'on peut.

Dans son livre sur le Sentiment de la Nature avant le Christianisme, M. de Laprade nous montre dans le même homme une variété de mérites et de talents rarement réunis : c'est le livre d'un savant, d'un poète, d'un philosophe. Peut-être cette multiplicité d'aspects que présentent successivement à nos regards des recherches sur les temps primitifs, mêlées à des inspirations poétiques ei à des aperçus de métaphysique religieuse, produit-elle au premier coup d'œil quelque confusion dans l'esprit du lecteur el nuit-elle h l'unité d'impression. Nous es-

sayerons de préciser d'abord le dessein du livre, la suite des idées qu'il développe, leur enchaînement et direction vers un but unique, afin de nous entendre nousmême avec l'auteur et d'appuyer sur un fond consistant et bien arrêté nos critiques et nos éloges.

Si j'ai bien saisi la pensée de M. de Laprade sous les riches symboles et les voiles de pourpre qui la recouvrent, l'auteur n'entreprend rien moins que de nous donner une philosophie et une histoire de l'art dans ses rapports avec le sentiment religieux et celui de la nature qui en dépend. Je ne serais pas surpris que l'inspiration de ce livre lui fût venue dans la méditation des pages célèbres de M. de Lamennais sur l'Art et le Beau, insérées au troisième volume de YEsquisse d'une philosophie; mais c'est avec des vues toutes personnelles et sous l'influence de croyances positives que M. de Laprade a tenté à son tour ce vaste et périlleux sujet dont le plus grand péril est peut-être cette immensité même.

L'Introduction nous offre l'esquisse de l'œuvre future en une centaine de pages où la substance des idées s'est comme recueillie, avant de se développer abondamment dans les analyses et les tableaux du livre. L'auteur y résume à son point de vue l'histoire générale des impressions de l'âme en face de la Nature; il nous montre les arts se succédant dans le même ordre que les opérations de l'esprit humain sur le monde extérieur. Les temps primitifs expriment leurs sentiments par la parole. Selon l'auteur, qui suit ici les grandes traditions religieuses de l'histoire, aussitôt que l'homme a paru sur ce globe, la parole humaine, inspirée d'en haul el s'égalanl sans effort au premier sentiment de la Nature, a constitué la première science et la première poésie. Le savant, l'inspiré, le législateur primitif confondent e( mêlent leurs personnages divers dans la même inspiration, dans la même

action. L'hymne primitif, en même temps qu'il est le premier acte d'adoration, est la première encyclopédie du savoir humain. Avec la période orientale commence un art nouveau. L'homme cherche à exprimer dans un art figuratif Tidée qu'il se forme de la substance et du principe des choses. Mais il ne dépasse pas clans ses symboles l'idée du Dieu-Nature qui est le Dieu du vieil Orient; il s'inspire du monde extérieur dans son ensemble: il cherche à en exprimer la grandeur; il crée le temple. L'architecture est née; elle a trouvé dans l'Inde son berceau; mais c'est en Egypte qu'elle a rencontré sa véritable patrie, et les conditions organiques de son plus merveilleux développement.

Les temps de la civilisation grecque sont venus ; l'homme s'aperçoit que parmi les formes et les êtres divers contenus dans la nature, la forme et l'être par excellence, c'est l'homme même. Il se prend ainsi pour modèle et pour but de l'art renouvelé sous l'influence de sentiments et d'idées qui se précisent en se divisant. Un morcellement s'opère dans la sagesse primitive; le roi se distingue du prêtre, le philosophe du poète, la science morale de la science physique. Comme la poésie et la science s'affranchissent de la religion, la figure de l'homme se détache du tableau de l'univers; la statuaire, qui devient l'art prédominant de la période hellénique, s'affranchit de l'architecture. Elle crée le type de Jupiter, qui n'est que l'homme idéalisé, en même temps que l'épopée crée le héros. L'homme adore Dieu dans sa propre figure divinisée; il l'adore dans des chants immortels comme dans des poèmes de marbre qui ne sont que des hvnincs variés à la orandeur et à la beauté humaines.

Avec le christianisme, la distinction absolue de la chair et de l'esprit est posée: l'indépendance de l'âme est proclamée vis-à-vis de la Nature. Sous cette influence non-

VICTOR DE LAPRADE. :>j

velle, un art, lentement développé, arrive après de longs essais à sa perfection; c'est la peinture. L'âme, affranchie des fatalités du monde extérieur, spiritualisme par le dogme de l'épreuve, réalise son type dans les écoles des peintres qui recherchent l'expression de l'homme intérieur, de ses secrètes angoisses et de ses joies mystiques, comme la statuaire grecque recherchait l'expression de l'homme extérieur, de la vie physique dans sa noblesse, dans sa jeune vigueur et sa sérénité. Le culte du saint tend à remplacer le culte du héros. L'idéal de l'homme dans le monde chrétien, c'est l'homme-esprit, l'homme spiritualisé. C'est à exprimer ce type dans sa pureté que tendra de toutes ses forces la peinture à sa grande époque.

Nous arrivons à l'âge moderne, qui se marque par le retour de l'homme à la Nature, par la domination absolue dans l'ordre de la connaissance, des sciences physiques, dans la région des arts, de la musique. Or, la musique, avec tous ses enchantements et ses prestiges, paraît bien être, selon M. de Laprade, un art de décadence, un art inférieur, « puisque l'homme ne s'y préoccupe plus ni de sa propre personnalité, ni de la présence et de l'action de Dieu, et qu'il ne recherche dans le rhythme et la mesure que l'expression des mouvements de la sensibilité et des palpitations de la vie universelle ». Les faits qu'exprime la musique sont des faits entièrement étrangers à la conscience et à la liberté morale; ce sont des rapports nécessaires, des harmonies fatales entre notre âme et les choses, entre les choses elles-mêmes. L'humanité rentre sous l'empire de la Nature. L'ait qui la ramène, par ses molles et énervantes influences, sous le joug qu'il avait secoué dans les Ages précédents; l'ail qui insinue dans les veines de l'homme moderne le vieux panthéisme vaincu; l'art qui se fait ainsi le complice des

excès de l'esprit scientifique tourné à une véritable idolâtrie de la nature, c'est la musique, expression de la vie matérielle dans le monde; art de la sensation vague, mortel à l'idée et à l'esprit; art de la fatalité, mortel aux libres énergies de la volonté.

Nous laissons, bien entendu, à M. de Laprade toute la responsabilité de ces éloquents anathèmes par lesquels se termine V Introduction. — Les deux premières parties de cette vaste histoire de l'art sont ensuite abordées dans ce volume, qui doit bientôt être suivi d'un second. L'auteur s'applique avec un grand soin à nous révéler le rôle de l'Orient et celui de la Grèce dans cette histoire. Il nous conduit jusqu'au seuil du monde chrétien et nous y laisse. Nous devons au moins marquer d'un trait rapide les différents tableaux historiques qui sont déroulés successivement sous nos yeux. C'est l'Inde d'abord qui paraît devant nous avec les hymnes primitifs des Védas, puis avec ses immenses épopées, enfin avec ses drames ; étrange et solennelle figure d'une race absorbée dans les vagues extases de la nature divinisée, dans la contemplation de la vie universelle, épuisant son effort intellectuel dans la création d'une grande poésie et de grands systèmes de métaphysique, rêves sublimes, divin monologue d'une âme ivre de la vie universelle. — Puis c'est l'Egypte, race active qui commence à s'élever au sentiment de la personnalité, conquérant le sol de sa patrie sur le Nil et sur la mer, marquant partout l'empreinte du travail humain sur la Nalure, mais cependant gardant encore les formes mystérieuses et le svmbolisme de l'art oriental dans son architecture, dont la seule traduction possible est l'idée de l'infini. — Une place à part est faite dans l'Orient au monde sémitique, où le divorce absolu de la divinité et de la Nature est funeste au développement des arts figuratifs. Dans ce monde isolé, qui se renferme dans

son étroite et vigoureuse individualité, il n'y a qu'un art, la poésie, dont le principe est l'idée morale et non le sentiment de la nature. La Bible, toujours dogmatique, même dans ses récits, exclut la description et le souci de la vérité plastique. Elle énumère les objets matériels et leurs attributs, elle ne les décrit pas; pour elle la créalion n'est rien devant le Créateur. La mission de la race sémitique est de conserver, dans le monde livré au Dieu-% Nature, l'idée du Dieu-Esprit. Cette mission éclate dans le caractère de sa poésie qui n'est qu'un hymne à la grandeur de Jéhovah et la célébration de ses bienfaits. — L'Orient primitif se continue d'une certaine manière dans l'Orient moderne. M. de Laprade jugerait son œuvre incomplète, s'il ne suivait pas jusqu'au bout ce prolongement de la vie orientale dans les siècles les plus rapprochés de nous; il consacre tout un livre à l'examen des épopées de ce monde et spécialement de la poésie musulmane.

En face de l'Orient, se développe la civilisation hellénique avec sa conception originale de la Nature et de l'Art. Toute la seconde partie du livre de M. de Laprade est consacrée à cette étude. On nous montre, avec une singulière force de dessin et un vif éclat de couleurs, la Grèce (c'est-à-dire ce qu'il y a de plus grand au monde après le christianisme) détruisant le Dieu-Nature, le dieu du panthéisme oriental, dégageant par un viril effort la conscience de la liberté du sentiment vague et presque oppressif de l'infini, adorant l'intelligence et la pensée comme l'Asie avait adoré la puissance et la force, modifiant la langue dans le même simis et sous la même in-

fluenceque le culte; se révélant à elle-même et au monde par cet art où elle exprime le sentiment qu'elle a de la perfection sous forme définie et arrêtée : la statuaire. En Grèce l'architecture symbolique succombe sous Tin-

fluence d'un sentiment nouveau, le sentiment précis et délicat de la beauté : le temple se subordonne à la statue, dont il devienl comme le cadre; la statue y divinise l'homme. (Test toute une révolution dans l'art. La même révolution se fait dans la poésie. Comparez Vlliade aux épopées immenses de l'Inde. Les dieux d'Homère ne sont plus que des hommes grandis, embellis, plus forls, plus intelligents, immortellement jeunes. Le sens propre de la forme se substitue dans la poésie homérique au sentiment vague de l'infini. La tragédie d'Eschyle et de Sophocle ne fait que consacrer cette révolution humaine. — Tout ce tableau vif et pressé se termine par une sorte d'hymne à la Grèce, mère de la liberté, qui a donné en indépendance, en force, en lumière à la conscience de l'homme tout ce qu'elle a retiré aux dieux de l'antique Orient et à la Nature.

Nous n'insisterons pas sur le dernier chapitre du livre, consacré à la poésie latine, et où s'achève, avec la peinture du monde ancien, l'histoire de l'art dans ses rapports avec le sentiment de la nature jusqu'au christianisme. M. de Laprade y développe cette idée que les Romains n'eurent pas de religion autochtone et, par conséséquent, pas d'art vraiment original, que le seul culte vraiment romain fut celui de la cité, que le seul art de Rome, c'est le droit. L'idée générale de ce morceau est juste, mais sur beaucoup de points de détail (en particulier le jugement que l'auteur porte sur Lucrèce), nous aurions beaucoup à dire. M. de Laprade prétend que Lucrèce veut supprimer le divin dans la nature. Cela nous semble très inexact. Il nous paraît, bien au contraire, que Lucrèce substitue le divin de la nature aux dieux de l'Olympe; que son athéisme prétendu n'est qu'une puissante et sincère apothéose de la nature. Voilà, selon nous, la vérité; mais le développement de cette objection et de

quelques autres de ce genre nous entraînerait dans le détail, qui est infini, el nous ferait perdre de vue l'unité et l'ensemble du livre, qui est le seul objet que nous ayons à considérer ici.

Certes, ce qu'il faut louer d'abord sans réserve, cVsl la hardiesse de l'idée, qui a inspiré cette œuvre et qui fait contraste avec l'inspiration courte et morcelée de cette littérature de fragments et de monographies dont nous sommes inondés. Ce n'est pas une ambition commune ni la marque d'un esprit médiocre que d'avoir tenté d'écrire de si haut, du point de vue d'une seule conception, ce grand chapitre de la philosophie de l'histoire, la phisophie de l'art, depuis ses origines dans les profondeurs des temps jusqu'à ses dernières révolutions, celles dont nous sommes les acteurs ou les témoins. 11 v a bien de la fierté et de la force dans cette pensée qui ramène à l'unité d'un plan encyclopédique l'universalité des siècles et des races, interrogés successivement dans le sentiment qu'ils ont eu des rapports de l'humanité avec la nature et avec Dieu, et dans la manifestation qu'ils en ont laissée sur ce globe, comme une trace immortelle de leur passage. Ce n'est rien moins que le développement de l'activité humaine sous la loi du beau; c'est tout un côté de l'histoire universelle, non le moins intéressant à coup sur et peut-être le plus difficile à saisir, le plus délicat de nuances el de contours. 1 n sentiment profond des beautés oi des grandeurs de l'art, une intelligence vive et précise des différentes formes historiques de la civilisation, des instincts et (h^s conditions du génie des peuples, des évolutions diverses de la conscience de l'humanité, une science étendue et variée,

sinon toujours incontestable, surtout dans les questions

si obscures i\c^ commencements et des origines, une élévation naturelle d'esprit qui s'égale à la hauteur du sujet,

qui en prend naturellement et en garde sans effort le niveau, voilà, sans contredit, de belles et rares qualités par lesquelles l'auteur semblait marqué pour réussir dans celte grande entreprise. 11 faut l'honorer et pour en avoir conçu le dessein, et pour l'avoir partiellement rempli. L'ouvrage est écrit avec un grand soin, d'une belle teneur de style, d'un ton peut-être trop continûment élevé, où l'on voudrait parfois quelque halte, quelque repos dans la simplicité des pensées familières. Cette prose brillante, ailée, on souhaiterait parfois qu'elle eût des allures plus pédestres, comme disaient les anciens, plus bourgeoises, comme nous dirions aujourd'hui. On y gagnerait çà et là des précisions plus particulières dans certains détails de l'histoire de l'art et dans les arguments personnels de l'auteur. Il y a dans M. de Laprade quelque chose du vates antique et de l'inspiré. Son sujet le possède, l'exalte, l'enivre, l'emporte sur les hauteurs, sur les cimes de l'idée où il se plaît et dont j'aimerais à le voir de temps en temps redescendre. Mais, en revanche, quelle splendeur de pinceau, quelle magnificence dans les peintures de l'homme primitif, de la vie orientale, du panthéisme indien, de l'ivresse de cette vie universelle qui se répandait parmi les races vouées à l'extase et au fatalisme, étrangères à la conscience, à la liberté! Par contraste, quelle puissante et énergique description du réveil de la personnalité en Grèce, de ce sentiment tracé en caractères éclatants dans les accidents du sol, dans les circonstances du climat, dans la configuration de son territoire, dans les influences de la lumière qui la baigne sans l'écraser, dans les instincts de la race, sensibles à travers les qualités de sa langue, dans tous les détails de son héroïque histoire ! Il y a là des pages qui méritent de rester comme l'expression définitive de certaines phases de la civilisation antique, étudiées dans leurs

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attitudes les plus pittoresques et dans leur vivant esprit.

Et, maintenant, ne devons-nous pas au moins indiquer, en finissant, les innombrables périls du sujet lui-même? Ces périls, qui ne les pressent, qui ne les aperçoit du premier coup d'œil? L'arbitraire dans le choix de certains détails exclusivement pris au milieu de mille autres, le parti pris t/ès sincère de ne voir que d'une certaine manière et sous un certain jour les aspects nuancés de la confuse et mobile réalité , l'abus des idées svmboliques, l'a peu près des vagues formules qui embrassent des périodes entières de l'histoire, des séries de siècles, une multitude de races et de civilisations distinctes, ramenées à l'unité par un effort de généralisation qui ne s'obtient souvent qu'au prix du détail et par le sacrifice absolu des nuances, voilà les dangers à peu près inévitables dans une histoire ou une philosophie de l'art, conçue à ce point de vue métaphysique et théologique à la fois où s'était déjà placé M. de Lamennais, où se place aujourd'hui M. de Laprade et d'où il domine les âges. Ce serait flatter notre auteur que de lui dire que tous 1rs périls ont été vaincus ou éludés par lui. Si l'ensemble de son livre a une incontestable grandeur, s'il a sa beauté et sa vérité dans la perspective, il y aurait matière assurément à bien des restrictions, à des critiques très serrées et très précises, même sur quelques-uns des points qui sont le plus en vue.

Le sujet est trop complexe; il trahit sa complexité jusque dans le titre du livre qui est obscur et qui ne correspond pas très exactement h l'idée principale. Il y a trois histoires mêlées el confondues dans ce volume : l'histoire du sentiment de la nature, les conceptions diverses que L'humanité s'est formées de ses rapports avec Dieu, el enfin le développement de l'activité humaine sous la loi du beau, ou L'histoire de Tari. C'csl à ce der-

nier sujet que se réfère la pensée de l'auteur; c'est donc à cette question que toutes les autres auraient dû se subordonner : c'est ce sujet que le titre du livre aurait dû mettre en lumière. Il n'en est rien. On nous annonce l'histoire du sentiment de la Nature avant le Christianisme. 11 y a là matière à plus d'un malentendu. Parmi les lecteurs de ce livre, combien y en a-t-il qui sauront s'orienter dans la complexité de ces trois sujets parallèlement développés et qui comprendront qu'ils ont affaire, avant tout, à une histoire de l'art, de ses évolutions et de ses manifestations variées sous l'empreinte des diverses civilisations qu'il a traversées ?

Voici un autre scrupule qui m'a saisi à la lecture de Vlntrodaclioîi. Est-il possible, à moins de s'exposer aux plus graves critiques, de ramener ainsi chaque période de la civilisaiion du monde à un seul art qui lui sert de type unique et d'expression souveraine, les civilisations primitives à la poésie, la période orientale à l'architecture, la période hellénique à la statuaire, les siècles chrétiens h la peinture, le dix-neuvième siècle à la musique? Les objections se pressent en foule devant une pareille énumération. Est-il vrai que chaque idée religieuse s'exprime dans un art spécial et déterminé? Celte corrélation, marquée avec tant de précision par M. de Laprade, est-elle exacte entre les manifestations de l'art et les conceptions diverses de la Nature et de Dieu? N'y a-l-il pas eu une peinture païenne comme il y a une peinture chrétienne? Est-il juste de dire que la musique est vouée à l'expression des sentiments confus et des palpitations rhylhmécs de la vie universelle et que la prédominance de cet art nous ramène sous le joug de la nature dont la peinture marque aux yeux de l'auteur l'éclatante défaite? Eh quoi! la musique (celle de Sébastien Bach, par exemple, de Uaendel, de Haydn, de Mozart),

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n'a-t-cllc pas été consacrée, ne peut-elle pas être encore consacrée aux cultes spiritualistes, comme on conçoit que la peinture puisse être abaissée à l'idolâtrie de la sensation? Ces différences tiennent moins à la spécialité de tel ou tel art, qu'à la pensée qui l'inspire. — Ces questions et mille autres semblables laissent l'esprit dans une étrange perplexité.

Chaque époque porte en elle l'humanité tout entière ; elle ne se laisse pas saisir par une formule unique. Il y faut au moins, pour réussir, bien des précautions, des réserves, des explications qui étendent presque indéfiniment les limites que l'on s'efforce de tracer autour de chaque siècle, de chaque race, de chaque civilisation. Pour moi, il me semble évident que, sauf pour les périodes véritablement primitives, l'histoire des arts doit être non successive, mais simultanée. Sans doute, sous l'influence de circonstances locales, il a pu y avoir prédominance momentanée de tel ou tel art; mais dans chaque période de civilisation non ébauchée et partielle, complète et définitive en son genre, la plupart des arts ont fleuri en môme temps, se sont élevés d'un commun essor, sont tombés sous l'influence des mêmes causes dans une commune décadence. C'est ce que M. de Lamennais exprime, à la fin de son livre sur F Art et le Beau, en des termes qui méritent d'être recueillis : « Quelle que soit la diversité des moyens que les différents arts emploient, ils tendent tous au même but, s'aidant et se suppléant réciproquement, reposent sur les mêmes principes, se développent dans le même ordre, s'altèrent par les mêmes causes ; dans leurs phases variées, ils ne sont jamais que l'expression des croyances régnantes, ils en suivent fatalement les progrès et la décadence, naissent avec elles, s'éteignent avec elles. » Voilà, selon nous, la vérité. Ce n'est pas parce que la musique est devenue

Y art de notre temps, que je m'associerai aux réflexions si justes et si sévères de M. de Laprade. Ce mouvement naturiste ou naturaliste que trahissent tant de symptômes, j'irai en chercher la preuve dans le caractère commun de tous les arts qui inclinent plus ou moins à flatter les sensations, tous en proie au même travail intérieur de décomposition ou de décadence. Aux époques où les anciennes croyances pâlissent ou s'éteignent, « il n'existe proprement point d'art, dit encore Lamennais, ce qu'on appelle de ce nom n'étant ou qu'une froide et stérile imitation de l'art ancien ou que d'impuissantes tentatives pour en créer un nouveau, dont le modèle, vaguement pressenti, est encore inconnu. L'artiste alors, sans autre guide, sans autre appui que sa pensée, son inspiration personnelle, est lui-même le type idéal qu'il s'efforce de reproduire, type au moins imparfait, toujours obscur, incompréhensible souvent, et qui, ne correspondant à aucune conception générale des choses, à aucune foi vivante dans les âmes, n'y remue rien de profond. » La recherche de la sensation ou la fantaisie individuelle, voilà l'alternative dans laquelle se débat l'art contemporain.

Non, ce n'est pas dans la prédominance de la musique qu'il faut voir le plus grave symptôme des excitations maladives et des énervements de la race intellectuelle au milieu de laquelle nous vivons. C'est dans l'absence de foi et dans le manque d'idéal qui se révèlent également dans toutes les œuvres d'art et de littérature que notre temps produit. — Exceptons de cet anathème, faux comme tout ce qui est trop général et sommaire, injuste entant qu'il est exclusif, certaines œuvres qui échappent à cette loi de la décadence par la hauteur de la pensée inspiratrice, par la virilité et la délicatesse des senliments réservés dans le sanctuaire de quelques âmes, et

qui maintiennent dans l'affaissement du goût et des mœurs publiques le niveau esthétique et moral du monde. On ne pourra lire la dernière œuvre de M, de Laprade sans la placer d'emblée au rang de ces œuvres privilégiées, qui sont pour une époque littéraire un honneur et une consolation.

P. S. — Comme nous écrivions les dernières lignes de cet article, nous recevions une brochure de M. de Laprade qui, sous un titre légèrement hyperbolique : V Éducation homicide, pose avec éclat la question des réformes à introduire dans le régime de l'éducation imposé indistinctement à l'enfance et à la première jeunesse dans les établissements publics ou privés, dans les collèges de l'État aussi bien que dans les maisons ecclésiastiques. Le plaidoyer est vif. Selon l'auteur, le collège a été fondé sur le modèle du couvent et sur le principe de la mortification. Il faut changer cela : il faut substituer le gymnase au couvent et vivifier au lieu de mortifier. Il n'esl que temps, selon lui, si Ton ne veut pas éviter des décadences fatales de race et même d'esprit, de ne plus soumettre des générations aussi peu robustes, au^si nerveuses (pie les nôtres, à ce régime d'immobilité, d'abstinence, de compression physique et de contention intellectuelle, qui impose onze heures en moyenne d'immobilité physique au corps de l'enfant et qui le pétrifie au lieu de lé développer. M. de Laprade en appelle au médecin, qui énumère les cas d'anémie, de lièvres cérébrales, de paralysies, de névroses de toute espèce, conséquences de ce régime meurtrier. — J'expose, je ne critique pas eu ce moment. — Cet éloquent plaidoyer est excessif; il ne lient pas un compte suffisant des réformes déjà fuites. Les couleurs sont pou>>tr> au noir. Mais de tout cela se dégage une impression vraie dont il

faudra tenir compte dans une certaine mesure. Cette impression, la voici : c'est qu'il y a des vices hygiéniques dans notre système d'études; c'est qu'il y a dépression d'énergie vitale chez les classes cultivées, et qu'il n est que temps d'y porter remède.

Les Contemplations ont été l'événement d'un jour. On a ouvert avec avidité ce livre qui nous apportait l'écho d'une grande voix. Dans cette attente universelle, il n'v avait plus d'amis ni d'ennemis, il n'y avait que des impatients. L'heureuse occasion d'oublier ce qui divise ! Croit-on qu'il y eût eu personne assez ennemi de sa jouissance pour ne pas se livrer entièrement, et sans arrière-pensée, au charme des beaux vers, si la source des beaux vers avait jailli? Quelle Trêve de Dieu que l'apparition d'une poésie noble, calme, inspirée, au milieu des passions encore émues ! Doutez-vous qu'il n'y eûl eu comme une réconciliation universelle de (ouïes les intelligences dans l'enthousiasme ? Un beau livre aurait été capable de ce miracle, et M. Victor Hugo pouvait faire ce livre. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait?

Car enfin, il faut dire tout haut ce que chacun pense, il y a eu déception. A part les enthousiasmes prémédités qui ont produit çâ et là des dithyrambes vagues, à pari aussi les louanges indiscrètes, mais sincères, de quelques amis du poète qui le trompent de bonne foi en l'exaltant dans ses défauts, le livre a excité de la curiosité el de l'étonnement, rien de plus. Méritait-il un autre sort? Je ne le crois pas, au moins dans son ensemble. M. Vider Hugo nous tevient plus obstiné que jamais dans une fantaisie gigantesque el systématique, .l'ai bien peur que ce m- soit là désormais une incurable infirmité el que tous

les conseils, toutes ies supplications des amis de la vraie et grande poésie ne viennenl se briser contre cet, inexorable orgueil. Jamais le parti pris d'étonner le lecteur, jamais la résolution de conduire son public à travers les régions troublées du rêve, ne s'étaient plus clairement manifestés que dans cette dernière œuvre, qui semble être comme un suprême défi à la pauvre et chétive raison. Que dans ce perpétuel travail d'une imagination qui se torture et se hausse aux grands effets, il y ait de la force, cela est de toute évidence; il y a de la convulsion aussi. Que dans cet immense débordement d'une poésie fiévreuse et hallucinée, il y ait de temps à autre un vers noblement et simplement beau, quelques strophes qui emportent l'âme du lecteur dans leur vol harmonieux, quelques sentiments vrais et délicieusement exprimés, il faudrait être aveugle ou injuste pour le nier. Mais hélas ! c'est là l'exception aimable, tout le reste appartient au vertige. Nous mettrons notre scrupule à signaler les rares beautés éparscs dans les dix mille vers du livre; pour le reste, nous marquerons en toute franchise les défauts inouïs qui déparent l'œuvre, faussent l'inspiration, et font dévier le poète à chaque instant hors du vrai et du beau. Avonsnous besoin d'ajouter que si, dans tous les cas, la franchise littéraire est un droit de la critique, il est des circonstances qui rendent la personne plus particulièrement sacrée? C'est un devoir strict, et nous saurons l'observer, sans que notre sincérité ait à en souffrir. Nous jugerons l'écrivain librement, comme nous aurions aimé h l'admirer librement aussi. L'homme n'est pas en question ici : il ne s'agit que de poésie.

M. Victor Hugo a divisé son livre en deux parties : la première, A utrefois (1850-1845); la seconde, Aujourd'hui (1843-1856). La première partie se subdivise elle-même en trois livres dont chacun porte un nom particulier :

Aurore, V Ame en Fleur, les Luttes et les Rêves. La seconde partie comprend également trois livres : Pauca meœ, En marche, Au bord de l'infini. Si de ces titres très généraux nous descendions aux titres particuliers (hx< pièces qui composent ce recueil, il y aurait lieu de signaler déjà une singulière prétention à la bizarrerie : Paroles dans V ombre, Crépuscule, Melancholia? Lueur au couchant, Mugitusque boum, Pleurs dans la Nuit, Cadaver, A celle qui est voilée, ïïorror, Dolor, Nomen, Numen, Lumen, Ce que dit la bouche d'ombre, etc.... (les litres vagues, immenses, ténébreux, ont pourtant un avantage. Ils donnent assez bien la note du livre. L'étrange pensée, pour un poète, d'attacher tant d'importance à un titre ! (l'est là du reste une habitude invétérée rhcz M. Victor Hugo, et ce serait une puérilité d'insister davantage. Mais nous nous rappelons, involontairement, que ces admirables poésies, qui ont la douce popularité de toutes les âmes et de toutes les mémoires, ont des titres parfaitement simples : le Lac, Espoir en Dieu, Fantômes.

Avant d'aborder les idées qui sont la substance philosophique du livre, el de suivre le poêle haletant à travers les abîmes el les fondrières, nous voudrions nous arrêter un instant à considérer chez M. Victor Hugo le procédé matériel qui se montre dans cette dernière œuvre à chaque page, presque à chaque vers, A torl ou à raison, j'appelle procédé matériel loul artifice de style, de langue, de prosodie destiné, dans L'intention du poète, à saisir fortement l'âme du lecteur par la surprise de l'imagination ou des sens. J'appelle procédé toute recherche excessive ou singulière de la l'orme. Il y a une famille d'écrivains qui, par instincl ou par réflexion, mettent leur efforl à cultiver ces singularités du détail, à préparer, par exemple, un grand cl'l'el de Style, de 1res loin et à travers une série de phrases ou de mois artiste-

menl graduées, ou bien encore à isoler un vers magnifique au milieu de négligences préméditées, pour en mieux: l'aire ressortir la grandeur, ou enfin à terminer une longue tirade par un de ces traits qui sont comme; le coup de foudre final. Virgile et Horace ignorent ces savants artifices. Lucain et Claudien les prodiguent. Le chef-d'œuvre du genre est le début du poème contre Ru (in, où le poète se complaît à développer longuement le lieu commun des philosophies sceptiques, le doute sur la Providence, l'incertitude sur les dieux, le tout pour arriver à ce trait fameux :

Abstulit hune tandem Rufini pœna tumultum, Absolvitque dcos.

Remarquez comme le second vers s'arrête brusquement au premier hémistiche, contrairement aux habitudes de la poésie latine, pour forcer l'attention et l'applaudissement. N'est-ce pas là le type du procédé matériel, et n'est-il pas curieux de retrouver chez un vieux poète les artifices ingénieusement puérils de nos contemporains?

Il v a d'au 1res procédés : il nous suffira d'indiquer les irrégularités voulues, les incorrections à effet, les mots étranges et rares, auxquels il faut joindre, dans notre langue, les rimes impossibles. Il serait trop long de rechercher, dans le nouveau livre de M. Victor Hugo, les innombrables exemples où peut se saisir cette continuelle prétention à étonner l'œil ou l'oreille. Citons au hasard.

Dans celle fameuse lettre où l'auteur malmène si durement un pauvre marquis, et, souâ prétexte de marquis, l'ancien régime et la royauté, après un long développenienl qui se termine ainsi :

« Dois )() vivre1 portant l'ignorance en écharpe, Cloîtré dans Loriquel el muré dans Laliarpe?

I)ois-je exister sans être et regarder sans voir?

Et faut-il qu'à jamais pour moi, quand vient le soir,

Au lieu de s'éloiler le ciel se fleurdelisé ?

Je trouve ce vers isolé à dessein, escortant le mot sublime, en vedette :

Car le roi masque Dieu même dans son église, L'azur,

et la tirade recommence :

— Écoutez-moi, j'ai vécu, j'ai songé.

Quel solennel enfantillage ! et faut-il que le poète s'arrête et nous arrête sur un mot, comme le chanteur sur sa roulade? Ceci est le procédé typographique. Il se rencontre à chaque instant.

Je ne m'attarderai pas aux rimes impossibles qui terminent des lignes pareilles à celles-ci :

On voit, parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryrjes....

ou bien :

Nous la senlons ramper et grandir sous nos crânes, Lier Deutz à Judas, INonirod à Schinderhannc*.,,,

Que dites-vous (\cs stryges? Gonnaissiez-vous Schinderhannes?

La grande innovation poétique, que tout le monde a remarquée en ouvrant le livre, consiste à marier contre nature deux substantifs qui hurlent de ce! accouplement

hideux.

Ces unions, qui font rougir la langue française, don-

nent naissance h des vers incroyables. En voici quelquesuns pris au hasard :

La biche illusion me mangeait dans le creux JV la main.... »

Les tombeaux sont les trous du crible cimetière.... Fruit tombé de l'arbre hasard....

Nous aurions encore : la bouche tombeau, la caverne vérité, le fossoyeur oubli, le monde châtiment, le grelot monde, la cendre étincelle, Y aurore crête du coq matin, l'océan pensée, Y océan création, Y hydre univers, le spectre providence, le cheval Brunehaut et le pavé Frédégonde, le t<r//fce£ misère; mais le chef-d'œuvre du genre est cette strophe :

Marbre éternité vit. sans faîle et sans racines.

Ses brandies sont partout, proches du ver, voisines

Du grand astre doré ; L'espace voit sans fin croître la brandie Nombre, Et la branche Destin, végétation sombre,

Emplit l'homme effaré.

La rime est d'une richesse fabuleuse chez M. Victor Hugo; mais souvent h quel prix!

Et nous apercevons, dans le plus noir de l'arbre, Les llobbes contemplant avec des yeux de marbre Les Kant aux larges fronts....

Les étoiles, points d'or, percent les branches noires,

Le flot huileux et lourd décompose ses moires Sur l'Océan blêmi....

Elle (la vie) plonge à travers les cieux jamais atteints,

Sublime ascension d'échelles étoilées, Dos démons enchaînés monte aux aines ailées, Fait toucher le front sombre; au radieux orteil, Rattache l'astre esprit à Y archange soleil.,..

Laborieuse bizarrerie qui fatigue l'esprit en le for-

cnril à chaque instant à faire dos tours de force pour comprendre. À la longue, on y prend une courbature.

Nous ne sommes pas au bout de ces singularités de mots. On a remarqué, depuis longtemps, le prodigieux abus que le poète fait de certaines rimes : ombre, sombre, énorme, difforme, cimes, abîmes, étoilées, ailées, les millions de lieues qui amènent infailliblement les queues des paons ou les légions bleues des anges, le voyant et le flamboyant, le fulgore et la mandragore, les avornes et les cavernes, les ténèbres et les algèbres, les alcyons et les rayons. Le retour périodique de ces mois étranges et bruyants donne à tous les vers de M. Victor Hugo un faux air de bout rimé grandiose. Comme il a ses rimes privilégiées, il a des couleurs favorites. Cette fois, c'est la couleur fauve qui rayonne du premier au dernier vers. Tout est fauve : l'univers, la plante, le gouffre, la nature :

Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,

Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves, Fait manger le chacal, l'once et le basilic, L'homme expire....

Il faut d'ailleurs qu'on voie tout à coup un vers fauve sortir de V ombre. Hésiode est proclamé le grand prêtre fauve des forêts. Que de choses fauves l'œil du poêle aperçoit! Mais il en aperçoit un plus grand nombre encore qui son) effarées. )\. Victor Hugo a vu des anges effarés, (\(i^ lueurs effarées. Une belle fille effarée cl sauvage lui esl apparue un jour de printemps, dans les joncs. Il a vu des goules effarées: cela me semble assez naturel pour les goules. Mais grand Dieu ! qui se douterai! que Racine ait élé effaré comme une goule, cl Ahraham luimême, ainsi que le prouvent ces vers :

A Racine effaré nous préférons Molière.

Des Zoroastres au iront blême

Ou des Abrahams effarés.

Ailleurs, c'est l'homme qui voit, qui adore et $ effare. Enfin, nous entrevoyons les arches et les piles du pont monstrueux qui joint l'homme à Dieu, et Yliorreur effare nos pupille*. (Tes! un effarement universel.

Les images horribles, énormes surabondent :

Je violai da vers le cadavre fumant....

Depuis quatre ans j'habite un tourbillon d'écume,

Ce livre en a jailli....

Presque à chaque page, ce sont

Des gouffres monstrueux, pleins d'énormes fumées.

Ou bien encore des mondes-spectres, allant, blêmes, dans l'immensité :

Tristes, échevëlés par des souffles hagards,

Jetant à la clarté de farouches regards,

Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,

Ceux-là presque engloutis dans l'infini sans bornes,

Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux, etc.

Dans les brumes et les ombres, apparaît le grand spectre-Providence, qui semble plutôt être un épouvantai! qu'un protecteur pour tous ces mondes-spectres. On le voit, le style est funèbre, c'est le râle de l'agonie universelle. Étrange Apocalypse, moins l'Esprit-Saint.

Ce ne sont pas là des critiques de mots. Ces images violentes, sauvages, ce style fauve, hagard, effaré, expriment plus vivement que nous ne pourrions le faire les emportements d'une fantaisie lugubre et les hallucinations maladives d'une pensée qu'entraîne dans ses pro-

fondeurs le puits du vertige éternel. La répétition perpétuelle des mêmes mots et des mêmes images indique assez clairement la préoccupation de l'écrivain. Plus tard, nous verrons comment ces hallucinations sont devenues, pour le poète, un système tout entier, une philosophie, une théodicôe. Nous n'en sommes ici qu'à donner une idée du procédé matériel.

Le poète a eu de tout temps et a conservé, même dans les plus prodigieuses aberrations de son talent, un don singulier, un sens d'une subtilité extraordinaire pour saisir les plus secrètes analogies par lesquelles se touchent les plus lointaines extrémités des choses. 11 a une étonnante perception des rapports; aussi sa langue n'a jamais été qu'une langue d'images. .Mais ce qui a été l'âme même de sa poésie, le sens des rapports, menace aujourd'hui de l'entraîner, s'il n'y prend pas garde, à une suprême extravagance. On dirait parfois, en lisant ses vers, une série de logogriphes :

L'idéal est un œil que la science crève.

Quel l'apport y a-t-il entre l'idéal et un œil? La réponse esl difficile à faire, essayons pourtant. On a dil souvenl que la science détruit la faculté de voir les choses avec illusion. L'idéal périt avec le mystère et le mystère disparaît à mesure que la science avance. De là à penser que la science perçant l'idéal agil comme un glaive qui errer un œil, et à dire, par une forte ellipse de pensée, que l'idéal est un œil que la science crève, je vois bien une séi'ie d'analogies lointaines, mais que ees analogies sonl bizarres! On avouera qu'un commentateur esl ici plus nécessaire (pie pour le vers le plus obscur d'Eschyle. 0 les amis imprudents du poêle qui le précipitent dans la décadence par des flatteries insensées!

La nature, splendide dans la plupart de ses créations, semble s'être jouée, par une sorte d'ironie, à créer des monstres. Il y a là, pour M. Victor Hugo, une occasion assez naturelle de dire que la nature a deux langues : Tune admirable, altière, l'autre qui n'est qu'un bégaiement obscur. Mais voyez comme aussitôt, sur la pente périlleuse des analogies, l'idée, juste d'abord, roule, tombe, s'altère et arrive informe au bas de la tirade :

Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours, Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe, Sont le langage altier et splendide, le Verbe; Et la chauve-souris, le crapaud, le putois, Le crabe, le hibou, le porc sont le patois!

Une chouette clouée sur une porte le fait rêver. Le Christ a été cloué, lui aussi. Rapport de mots, c'est assez. Et voici la plus étrange des comparaisons qui se déroule devant nous. Notez bien que le poète est sérieux et, dans son intention, ne blasphème pas. L'âme divine arriva sur terre :

Elle volait, et ses prunelles

Semblaient deux lueurs éternelles Qui passaient dans la nuit d'en bas.

Elle allait, parmi les ténèbres,

Poursuivant, chassant, dévorant Les vices, ces tauj)es funèbres, Le crime, ce phalène errant....

Les hommes prirent le Christ, le clouèrent,

Et la foule, dans sa démence,

Railla cette chouette immense De la lumière et de l'amour.

Tout cela pour arriver h cette apostrophe aux hommes, qui résume l'idée de la pièce dans un rapprochement de

mois :

Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux ! Vous clouez de vos mains peu sûres Les hiboux au seuil des masures, Et Christ sur la porte des cieux !

On avouera que nous sommes indulgent en disant que c'est là du saugrenu gigantesque. On pourrait être plus sévère en restant juste.

Un volcan ressemble à une cheminée. L'image n'est pas belle, mais elle est exacte. C'est assez pour que le pauvre poète Moschus devienne un grillon, et le poète écrira, joyeux d'écrire une chose si neuve;

La chanson que fredonna

Moschus, grillon bucolique De la cheminée Etna.

C'est un vrai rébus. Ailleurs, il arrive que le poète parlant du doute, le compare à un escarpement sur l'abîme. Jusqu'ici, c'est bien; mais attendons la fin. L'image une fois lancée ne s'arrêtera plus, et sur le doute-rocher voici les pensées-chèvres :

Le doute, roche où nos pensées Errent loin du pré qui fleuri (, Où vont et viennent, dispersées, Toutes ers chèvres de Uespritl

Le point d'exclamation n'est pas de moi; je le copie.

Dans cetordre de citations on n'en finirait pas., le voudrais résumer mes impressions dans un dernier exemple, mais caractéristique.

La lune nous apparaît ronde et blancbe. Elle ressemble à une hostie. Elle s'élève graduellement à l'horizon, comme l'hostie consacrée par les mains du prêtre, à l'instant suprême de l'office divin, domine les fronts penchés de la pieuse assemblée. Il \ avait là tout au plus matière à un rapprochement qui aurait gagné beaucoup à être

très resserré et très respectueux. Je crois même que le poète n'aurait rien perdu à le supprimer tout à fait. Pourquoi effaroucher les consciences religieuses par des images indiscrètes, qui vont chercher, dans le sanctuaire, des termes sacrés pour des comparaisons profanes? Mais ce qui n'était qu'une image, s'est agrandi démesurément et est devenu une sorte de parodie du culte catholique par le culte naturaliste. Le point de départ de toute cette pièce, prétentieusement appelée Relligio, c'est la ressemblance de la lune avec une hostie. C'est là l'idée, si une image est une idée, et l'auteur confond volontiers ces deux choses. Tout le reste n'est qu'un moyen de préparer majestueusement l'esprit à la grande surprise de la fin. Hermann, une grande âme dévastée, qui marche dans l'ombre du poète, l'interroge : « Quelle est ta foi, quelle est ta bible? Parle. Es-tu ton propre géant? » Je suppose qu'Hermann, sans la gène de la rime, aurait mieux parlé? On peut être à soi-même sa divinité, on n'est pas son propre géant. — Le penseur se tait, sans doute parce qu'il n'a pas compris. Hermann devient plus pressant : « Quel est ton ciboire et ton eucharistie? Dans quel temple vastu prier? Quel est le célébrant? » En ce moment, le ciel blanchit.

La lune à l'horizon montait, hostie énorme ; Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,

Le loup et l'aigle et l'alcyon; Lui inoutrant l'astre d'or sur la terre obscurcie, Je lui dis : — Courbe-toi. Dieu lui-même officie,

Et voici l'élévation.

Le poète croit avoir exprimé en termes magnifiques la religion de la nature. Il n'a fait qu'une charade sacrilège qu'il s'est donnée à lui-même, et dont le mot était : Elévation.

M. Victor Hugo semble avoir perdu la juste mesure des

choses. Tout ce qui le touche lui apparaît énorme, disproportionné. C'est l'ordinaire effet de l'imagination. Là où elle domine, elle absorbe tout. Elle empêche les sens de voir, la raison déjuger. Elle nous crée, si je puis dire, des sens nouveaux et une fausse raison qui n'estiment plus la réalité d'après la réalité même, mais d'après sa douteuse image. L'entendement ne sort plus de luimême pour apprécier les objets, il reste dans la caverne si bien décrite par Platon, et là, aux lueurs incertaines qui pénètrent du dehors, il n'aperçoit plus que des ombres et des reflets que l'imagination fantasque agrandit à son gré.

Un des résultats les plus tristes et les plus curieux de cette disposition d'esprit, c'est l'idée étrange que M. Victor Hugo s'est forgée du poète et de sa mission. 11 y a lieu d'insister, parce qu'il y a vingt rimeurs à la suite, empressés d'admettre et de propager cette doctrine. La vanité de ces écrivains subalternes y trouve son compte. On les traitait de fous; ils montent en grade, et, de leur autorité privée, ils deviennent dieux. Il faut arrêter, à sa source la plus haute, cette épidémie de divinité.

Depuis longtemps déjà on pouvait étudier cl suivre chez M. Victor Hugo la progression de celle idée. Dès la préface des Orientales, sans remonter plus loin, on proclamait, eu des termes superbes, l'infaillibilité du poète : a L'auteur de ce recueil n'esl pas de ceux qui reconnaissenl à la critique le droit de questionner le poète cl de lui demander pourquoi il a choisi tel sujet, broyé telle couleur, cueilli à Ici arbre, puisé à telle source.... L'art n'a que faire des lisières, des menottes, des bâillons; il vous dit : Va! et vous lâche dans ce grand jardin de la poésie, où il n'y a pas de lïuil défendu. » Dans la préface des Voix intérieures* le poète est élevé à une fonction civilisatrice. On disait alors :

Ce siècle est grand et fort; un noble instinct le mène;

Partout on voit marcher l'Idée en mission;

Et le bruit du travail plein de parole humaine,

Se mêle au bruit divin de la création.

On conçoit aisément que si l'Idée marche en guerre, c'est le poêle qui est le porte-étendard de l'Idée. Le poète grandit encore dans les Rayons et les Ombres. Il poursuit dans la société un double travail de philosophie et d'harmonie universelle. Tout poète est une encyclopédie vivante ; il doit contenir la somme des idées de son temps; bien plus, il est révélateur, il est prophète :

Peuples ! écoutez le poète !

Écoutez le rêveur sacré !

Dans votre nuit, sans lui complète,

Lui seul a le front éclairé !

Des temps futurs perçant les ombres,

Lui seul distingue en leurs flancs sombres

Le germe qui n'est pas éclos.

Homme, il est doux comme une femme,

Dieu parle à voix basse à son âme

Comme aux forêts et comme aux flots !

C'était déjà beaucoup; ce n'est rien, si vous comparez le Rêveur sacré des Rayons et des Ombres à ce qu'il est devenu dans les Contemplations. Non seulement il est, comme autrefois, infaillible; non seulement il est le missionnaire de l'Idée; non-seulement il marche dans la nuit universelle, le front éclairé; il est grand prêtre, hiérophante, mage; je le soupçonne de ne plus démêler distinctement le célébrant du culte nouveau de l'objet même de ce culte. Jamais nous n'avions pensé que l'infatuation pût se pousser si loin. Bien entendu que nous ne parlons ici que preuves en main; de pareilles choses ne s'inventent pas. II faut lire la pièce tout entière des Mages pour se faire une idée de cette apothéose.

C'est la grande revue des poètes, tous pontifes, tous

dépositaires du Verbe frémissant. — Notons, en passant, que les paroles des poètes ne peuvent être moins que des émanations du Verbe. Tout est verbe, sortant de ces bouches sacrées.

Pourquoi donc faites-vous des prêtres Quand vous en avez parmi vous?

Les esprits conducteurs des êtres Portent un signe sombre et doux.

Nous naissons tous ce que nous sommes.

Dieu de ses mains sacre des hommes Dans les ténèbres des berceaux ; Son effrayant doigt invisible Écrit sous leur crâne la Bible Des arbres, des monts et des eaux.

Je résume le reste de la pièce, ne pouvant (oui citer. — Ces hommes, ce sont les poètes, Ames envahies par les grandes brumes du sort, yeux où la lumière entre, fronts d'où le rayon sort, têtes vers qui monte l'océan de l'idée. Ce sont les sévères artistes que l'aube attire à ses blancheurs, les savants, les inventeurs, les puiseurs d'ombre, les chercheurs, ceux qui ramassent dans les ténèbres les faits, les chiffres, le nombre, le doute et tous les morceaux noirs qui tombent du grand fronton de l'inconnu. Le poète s'adosse à l'arche. Ces! David qui ouvre la procession. Nous avons déjà fait connaissance avec le grand prêtre fauve des forêts, métaphore ' qui s'étonne de désigner Hésiode. Il ne faut pas oublier Homère dont l'océan de l'idée lave les pieds mis avec un flot d'éternité. Dans nu ordre mi peu confus (mais c'est un dithyrambe) apparaissent Moïse, immense créature, Manès,Jean de Patm( -, Apollonius de Tyane, Eschyle, Milieu, Shakespeare. Tous ces grands noms sont salués d'apostrophes très vives et tout à fait neuves :

Génie! ô tiare de l'ombre !

Pontificat .lr l'infini !...

..... D'autres qui sonnent la diane Dans les sommeils du genre humain....

0 ûgures dont la prunelle Ësl la vitre de l'idéal !

Puis arrivent, toujours parmi les poètes, Archimède qui rouvrirait avec sa spirale le puits de l'abîme, si Dieu le fermait, Euclide, Kopernic, Thaïes, Pythagore, Aristophane, Lucrèce qui crée un poème dont l'œil luit, Jérôme, Élie, saint Paul, Orphée, Baruch, Pindare, Daniel qui chante dans la fosse et fait sortir Dieu des lions, Tacite qui sculpte l'infamie, Perse, Archiloque, Jérémie qui lancent après le crime

Tes âpres chiens de la satire Et le grand tonnerre des cieux.

A la suite, viennent les prêtres du rire, Scarron, Ésope, Cervantes, Molière,

Rabelais que nul ne comprit ;

Il berce Adam pour qu'il s'endorme,

Et son éclat de rire énorme,

Est un des gouffres de l'esprit.

Les artistes ont leur tour : Gluck, Beethoven, Mozart, Pergolèse qui rime admirablement avec Piranèse et fournaise, Bramante, Phidias, Michel-Ange.

Chacun d'eux écrit un chapitre J)u rituel universel ; Tes uns sculptent le saint pupitre, Tes autres dorent le missel; Chacun fait son verset du psaume; Lysippe, debout sur l'Ithome, Fait sa strophe en marbre serein, Rembrandt à l'ardente paupière En toile, Primatiee en pierre* Job en fumier, Dante en airain.

Tous ces prêtres, tous ces messies regardent effarés, livrant leurs barbes au gouffre du vent. Ils sont sortis du grand vestiaire où l'esprit revêt la chair, et, splendides histrions, ils jouent l'énorme comédie de l'éternité. Ce sont des histrions sans doute, mais ces histrions se trouvent être, à la strophe suivante, des héros. Ils donnent aux cœurs la pâture, ils émiettent aux âmes Dieu. Grâce à eux, les ténèbres sont des visages, le problème ouvre les ténèbres, l'énigme éventre le sphinx, et une sorte de Dieu fluide coule aux veines du genre humain.

C'est le cas de s'écrier avec le poète, qu'en lisant de telles choses, notre chair est pénétrée du frisson de l'énormité.

De bonne foi, M. Hugo croit-il agrandir le poète à nos yeux en nous disant que son sourcil abrite un astre, qu'un ciel bleuit sous son crâne, et que, quand il sort du problème pour rentrer dans la foule blême, ayant mêlé sur la montagne son front au front de l'aurore, il a encore des rayons dans les cheveux? Quel est le naïf que ces images peuvent émouvoir? Et quand il assure que c'est une chose ineffable de se sentir immensité, quel homme sérieux peut retenir un sourire? A quoi sert-il de donner à de pauvres êtres, hommes comme nous, des proportions démesuréees, de leur prêter des attitudes et des poses gigantesques, de nous les représenter, un pied sur le fini, l'autre pied sur l'infini, avec un mystère qui /ïambe à leur front, et plongeant leur regard dans les abîmes illimités? Ce n'est plus là de la fantaisie, elle est trop triste. C'est doue une révélation, un dogme nouveau. Hélas!

pour ajouter loi à des pareilles histoires, pour prendre au sérieux ces épitlièies flamboyantes, prodiguées aux poètes, célébrateurs, révélateurs, mages combattants des

idées, athlètes de Dieu, pontifes, penseurs, lutteurs des grands espoirs, voyants (\(i> choses inconnues, vivants

sublimes, aigles, essors, raisons, il n'aurait pas fallu voir de près ces hommes, ni mesurer de l'œil ces acteurs démesures. Il n'aurait pas fallu voir à l'œuvre ces gladiateurs du beau, du saint, (Injuste, si majestueux dans leur programme, si faibles, si humains dans la vie. 11 faudrait ne pas savoir quelles ombres les passions les plus terrestres ont projetées sur ces vastes fronls, creusés par l'idée et penchés sur le gouffre de l'infini. Je ne les accuse pas, ces poètes. S'ils ont failli, ils étaient hommes et nous le savions. Mais quand je les vois oublier l'humaine nature, se faire sacrer par Dieu môme, un Dieu de fantaisie complice de leur vanité, et monter orgueilleusement dans les nuages, je me souviens et je souris.

L'idée qu'il a du poète et de sa mission fait que M. Hugo ne parle de lui-même qu'avec vénération. Quand il parle de lui, c'est presque toujours à la troisième personne, ce qui est une des formes les plus augustes du respect. C'est un de ces grands esprits en butte aux Ilots du monde, c'est un grand vaisseau battu de l'ouragan, c'est le rêveur sacré, le penseur, c'est \e poète. Il aime à nous donner une haute idée de sa force, à se montrer formidable. Il faut, nous dit-il, que par instants le poète fasse frissonner. Il faut qu'il soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes, pleines de chants,

Charmantes, où, soudain, l'on rencontre un lion.

Il sera lion pour les hommes, lion pour Dieu même. 11 ira sans pâlir jusqu'au seuil de l'ombre que garde la meute livide des noirs éclairs. — J'irai, nous dit-il,

,1 usqu'aux portes visionnaires

Du ciel sacré ; El si vous aboyez, tonnerres.

Je ri il.', irai.

11 est impeccable, car il est poète. 11 nous dit qu'il a des pleurs à son œil qui pense et des trous à sa robe en lambeaux, mais qu'il n'a rien à la conscience. Combien peu, parmi les saints, qui pourraient en dire autant !

11 est infaillible dans ses dogmes littéraires, comme dans sa vie. Tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il fait encore est sacré, et il lâche les âpres chiens de la satire contre ceux qui lui font un grief d'avoir été révolutionnaire en poésie. On se croirait au plus beau temps des grandes colères de 1829. Il faut lire la Piépo?ise à un acte d'accusation. C'est une sorte de sarcasme rétrospectif qui n'a plus d'intérêt qu'au point de vue du style, mais à ce point de vue, l'intérêt est vif. Ce sera pour nous une excellente occasion d'étudier une des formes les plus curieuses du génie de M. Hugo, la plaisanterie. 11 nous transmet luimême sa théorie : c'est celle que lui a enseignée un bouvreuil qui faisait le feuilleton des bois. Elle se réduit à dire que l'Olympe reste grand même en éclatant de rire, cl que la nature, en accouplant au fond des siècles Kabelais à Dante, l'Ugolin au Grandgousier,

Près de l'immense deuil montre le rire énorme.

Le rire énorme, c'est bien cela, et personne n'a mieux défini la plaisanterie de M. Hugo. Sa gaieté esl colossalement drôle, ses éclats de rire sonl monstrueux, ses sarcasmes sont des blocs de granit, sa plaisanterie est une avalanche, cl je ne snis pourquoi nous restons impassibles devant ce déploiement d'une hilarité démesurée. Plus il fait d'efforts pour nous arracher un éclat de rire, plus nous devenons froids. Ces! peut-être défaut d'organisation ou d'intelligence. Nous ferons le public juge entre le

poêle et nous.

Le Tond de la salhv se borne à une idée bien simple : il v avait, avant M. Victor Hugo; dos mois nobles et dos

mois vulgaires. La poésie admettait les uns, répudiait les autres. M. Hugo a renversé les barrières, et il n'y a plus eu de castes dans la grande famille des mots. Tous les mots ont été déclarés égaux devant la loi. C'est là l'idée; voici le développement :

M. Hugo avoue ses torts avec orgueil : Oui, dit-il, je suis ce monstre énorme, ce démagogue débordé, cet envahisseur, ce ravageur :

Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces.

N'étaient que des toutous auprès de mes audaces ;

Je bondis hors du cercle et brisai le compas.

Je nommai le cochon par son non]. Pourquoi pas?

Guichardin a nommé le Borgia! Tacite

Le Yitellius ! Fauve, implacable, explicite,

J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier

D'épithètes

Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra; Sur le sommet du Pinde on dansait Ca ira...*

On vit trembler Pathos, Pilhos et le pathos.

Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos, Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue. Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.... Vous tenez le reum confitentem. — Tonnez ! Jai dit à la narine : Eli mais! tu nés quun nez!

Près de trois cenls vers de cette force! Trois cents plaisanteries de ce calibre!

Dans un de ses derniers Entreliens, M. de Lamartine a un mot charmant. Il nous dit que deux maîtres tendres et vénérés dont les vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion n'ont point refroidi en lui la mémoire, lui témoignaient, au collège des Jésuites, une prédilection presque paternelle, qu'il serait ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, ajoute-t-il, on ne doit pas changer de cœur. M. Victor Hugo n'a pas gardé pour ses maîtres celte vénération affectueuse qui honore le disciple, môme quand il est déjà d'un âge mûr, même quand il est illustre. Rien n'est comparable à la haine qu'il leur a vouée. — Je ne con-

nais qu'un homme sérieux qui se soit amusé à écrire des dithyrambes contre ses professeurs, et cet homme, c'est M. Toussenel : « Je me souviens encore, comme si c'était d'hier, du jour où ils m'ont arraché à mes vertes pelouses, au grand air, au vagabondage, aux lapins et aux merles; où ils m'ont pris tout chaud encore des larmes et des baisers de ma mère pour me livrer à des cuistres crasseux.. . » Suit une page d'invectives qui n'est pas une des moins amusantes de ce singulier livre, le Monde des Oiseaux. — Le vocabulaire de M. Hugo est beaucoup plus riche dans la satire à propos d'Horace. Marchands de grec, de latin, cuistres, pédagogues qui rime avec dogues, pli i listins, magisters, monstres aux ongles noirs de crasse,

(irimauds liidcux, qui n'ont, tant leur tête est vidée, Jamais eu do maîtresse et jamais eu d'idée!

Cancres, eunuques, tourmenleurs, crétins, cruches, sacristains, noirs tessons, vieux pots égueulés dont le vieux viscère est mort,

Ils ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âme Sous la forme pensée ou sous la foi' me femme.

Sarcleurs d'idéal et pour terminer, culs de bouleille!

Et toute celte colère épique, s.ivez-vous à quel propos?

C'est que le jeune écolier fut mis en retenue un jour où

il avait justement

Douce idée

Oui le faisait rêver d'Àrmide et d'Haydée —

Un rendez-vous arec la fille du portier.

Il devait, en parlant d'amour, extase pure!

En l'enivrant avec le ciel et la nature,

La mener, si le temps n'étail pas trop mauvais,

Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais!

On ne mangea pas de la galette, ce jour-là; mais la colère fui terrible, el quarante ans plus tard on s'en sou-

vient encore, et on vous fouaille les cuistres devant la postérité. — Un jour, tout sera mieux, puisque l'âge d'or est devant nous. Au lieu du vieux pot égiieulé, qui répand l'odeur de Ions les vices, ce sera un maître, doux apôtre, qui, incliné sur l'enfant, lui versera Dieu. On nous dit même l'époque où cette transformation aura lieu, mais l'indication ne nous semble pas encore assez claire :

Alors tout sera vrai : lois, dogmes, droits, devoirs. Tu laisseras passer, dans les jambages noirs, Uue pure lueur, de jour eu jour moins sombre, 0 nature, alphabet des grandes lettres d'ombre !

Quel style étrange !

Nous ne pouvons pas admettre la plaisanterie de M. Hugo, dans ces pages grotesquement furibondes. 11 en est d'autres où son esprit veut s'égayer avec la nature, et alors la plaisanterie n'est pas assez légère. Faut-il rappeler cett°, étrange description où il nous représente la bruyère violette mettant un camail au vieux mont, afin qu'il puisse dire sa messe sublime sous sa mitre de granit? Ailleurs, dans un chant d'amour universel, les chênes répètent un quatrain fait par les quatre vents, les loups songent près des louves, l'arbre redit pour son compte les devises qu'on lui a confiées, les vieux antres pensifs clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur. Le poète est dans les termes de l'intimité la plus familière avec la nature. 11 est l'interlocuteur du vent, et a des conversations avec les giroflées. La foret, basse énorme, lui adresse la parole. S'il n'était songeur, il aurait été Sylvain. Il a fini par descendre à ce point dans la création qu'il ne fait plus même envoler une mouche.

Le brin d'herbe, vibrant d'un éternel émoi, S'apprivoise et devient familier avec moi, Et s;ins s'apercevoir que je suis là, les roses Font avec les bourdons toutes sortes de choses.

Je suis j)Our ces beautés l'ami discret et sûr ;

Et le frais papillon, libertin de l'azur, Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue. Si je viens à passer dans l'ombre, continue. Et si la (leur se veut cacher dans le gazon, Il lui dit : Es-tu bête ! Il est de la maison. »

Cela au moins est spirituel et galamment tourné. Et quoiqu'il y ait très peu de naturel et de simplicité dans celte plaisanterie, elle obtient un sourire. Voici qui ne mérite et n'obtient rien : Le poète songe h toutes ces missives,

à ce tas

De lettres que le feutre écrit au taffetas.

(Traduisez : que les amants écrivent aux belles), à tous ces messages d'amour qiïon reçoit en avril et qu'en mai Von déchire, et il suppose que les petits morceaux blancs de tous ces billets doux deviennent papillons. Est-ce que cela vous paraît plaisant?

On nous gâte la nature en la faisant trop semblable à l'homme, et l'animant d'une vie, d'une Ame pareille. Les oiseaux, précepteurs de l'homme et modèles de toutes les vertus, selon MM. Toussenel et Michelet, ont pris, depuis cette belle découverte, un petit air de pédants qui m'es! insupportable. Le sentiment de la nature s'exagère el perd tout son charme en s'exagérant. On répand à Dots dans le monde l'âme humaine, on prête très sérieusement i\s* pensées aux animaux, d(^s sentiments aux plantes. On ne s'aperçoil pas qu'on ravi! à la nature son prestige et son attrait, le mystère. Le beau résultat, quand vous m'aurez montré dans tous les animaux de la création el dans tous les arbres de la forêt des esprits humains, captifs dans des formes incomplètes ! J'aurai horreur de celle humanité muette et prisonnière. Ce bois peuplé d'hommes prendra à mes yeux l'apparence d'une geôle, je ne gOÛ-

terai plus le charme de ces ombrages dans lesquels je crois entendre gémir des âmes. Ces frères, martyrs inconnus des forces aveugles, m'intéressent à peu près comme les métamorphoses d'Ovide. Si vous faites de la nature encore une autre humanité, il n'y a plus de nature et je retrouve dans les bois l'ennuyeuse société que je voulais fuir. Voilà ce que ne semble pas avoir compris M. Hugo, quand il prête une sorte d humanité bizarre à la création muette :

Interroges-tu Tonde? Et quand tu vois des arbres, Parles-tu quelquefois à ces religieux! '

Une autre fois, il nous raconte le triomphe étrange que lui font les grands arbres, quand il paraît dans les bois. Tous les vieillards de la foret, les ifs, les tilleuls, les érables, les saules tout ridés, l'orme couvert de mousse, courbent jusqu'à terre leurs tètes de feuillée, comme les ulémas devant le muphti,

Contemplent de son front la sereine lueur,

Et murmurent tout bas : C'est lui I c'est le rêveur !

M. Hugo a du reste deux façons très différentes de considérer la nature. Tantôt il la rapproche de l'humanité jusqu'à la confondre avec elle. 11 mêle son àmeavec l'âme des animaux et des arbres, et semble se complaire dans ce jeu d'une imagination bizarre, qui répand la pensée et le sentiment dans les objets les plus inertes, ne s'aperccvant pas qu'on détruit la nature en mettant l'homme partout. Tantôt il envisage la création immense sous ses aspects effrayants, abîmant sa pensée dans le vertige de l'infini malériel, et mettant tout son effort à traduire dans le langage humain les épouvantes et les visions de son âme éperdue. (Test dans la pièce qui a pour litre : Magniludo parvi, qu'il faut se donner le spectacle de cette in-

telligence haletante aux prises avec l'impossible. Le résultat ne vaut pas l'effort. Si nous n'aimons pas que la nature devienne trop familière et qu'elle se rapproche trop de l'homme, nous n'aimons pas davantage ces hallucinations qui se complaisent si longuement dans le spectacle d'une nature disproportionnée avec l'humanité, d'une création qui broie le pauvre atome pensant sous ses roues de feu, ou qui l'absorbe dans ses insondables abîmes. Là, comme ailleurs, ce qui manque à M. Hugo, c'est la vraie mesure, la juste proportion. Si c'était de la science, nous pourrions admettre, sans nous y intéresser beaucoup, ces descriptions qui essayent de nous donner ce que M. Hugo appelle la formule nouvelle du gouffre. Mais ce n'est qu'une rêverie, et cette rêverie démesurée étonne et fatigue. Le poète nous emporte au delà des bleus septentrion^ ; il force l'ombre où Dieu seul pénètre, et annonce qu'il va nous faire voir dans leur antre ces énormités de la nuit. Ici commence une énumération fantastique de pôles, d'axes, de feux, de jets de soufre, de lueurs et de tonnerres, de fournaises rouges, d'astres effarés; ce sont des flottes de soleils et des marées de constellations. Ce sont des mystères qui chantent et qui souffrent. On voit là des mondes ignorés dont la fauve aurore fait accourir Pythagore pour la rime et reculer Ézéchiel pour l'effet. Dans ce monde renversé, les monts sont des hydres, les arbres des bêtes, les rocs hurlent, le feu chante, le sang coule dans les veines du marbre; d'horribles embryons d'hommes viennent à nous, nous regarder dans l'ombre, de monstre à monstre, et de sinistres dialogues s'échangent entre eux et nous. — Nous rencontrons des planètes dont la livide surface étale des océans verts qui frissonnent, une comète, Canidie affreuse des cieux, qui s'évade en hurlant, des globes doid les mers sanglotent et dont le liane crache un brasier central; on entend de loin dans la

brume la toux lugubre des volcans. Les soleils sont les masques, noirs ou vermeils, de l'Inconnu, le grand Voilé de l'éternité, mais on nous promet qu'un jour tous ces masques hagards s'effaceront, et qu'alors, dans les lieux bas et sur les hauteurs, la face immense apparaîtra. En attendant, le poète veut exprimer dans un seul vers l'infini de l'espace et du temps, et voici ce vers :

A jamais! le sans fin roule dans le sans fond.

Nous avons résumé cette vision, nous ne nous chargeons pas de l'expliquer. Rien n'est triste comme un cauchemar. 11 est juste de reconnaître que M. Hugo avertit les lecteurs, dès le début de son poème, qu'ils sortiront d'une vision pareille avec un regard ébloui sous un front hérissé. Nous étions prévenus, la conscience du poète est en règle. Ce monde qui nous semble étrange, où les monts sont des hydres et les arbres des bêtes, n'est pas, à le bien considérer, si différent du nôtre, tel qu'une science nouvelle va nous le révéler, et je soupçonne que M. Hugo, en plaçant cette description lugubrement fantastique à la fin du premier volume, a voulu nous préparer aux surprises renversantes que le second volume nous réserve. C'est ici que nous allons voir enfin se dévoiler le grand mystère que Dieu communique aux poètes, en les sacrant sur les hauteurs. La révélation commence. Nous en exprimerons ce que nous en avons pu comprendre. — Si les deux grandes pièces Pleurs dans la Nuit et Ce que dit la Bouche d'Ombre, n'étaient que des fictions poétiques, nous pourrions blâmer la bizarrerie du goût qui aurait fait choisir au poète un thème impossible pour sa fantaisie épuisée. Ce serait tout, et nous pourrions ne pas nous occuper plus longtemps de cette effroyable débauche d'imagination. Mais cela ne ferait pas le compte du poète. 11 est facile de voir, à la gravité du ton, qu'il est pénétré

de la sublimité de son sacerdoce, qu'il porte avec vénération sa pensée qui est un dogme, et que sa poésie devienl un véritable apostolat. Ce n'est pas en \ a i 1 1 que M. Hu-<> est un mage. Il faut bien faire son métier. 11 fait le sien en conscience. Nous ne pouvons pas répondre de faire le nôtre avec le même sérieux. Ce sérieux-là n'est donné qu'à ceux qui ont reçu la formule du gouffre.

Le doute torture l'homme. L'homme ne voit partout que des mystères. Un mariage obscur se consomme sans cesse entre l'ombre et le jour. La prunelle de la création est trouble. L'être montre éternellement sa double face, mal et bien, glace et feu. L'homme sent à la fois, dans sa chair sombre, la morsure du ver, dans son àme pure le baiser de Dieu. Où commence lame, où finit la vie? Nous voudrions, c'est là une envie incurable, nous voudrions voir par-dessus le mur. Ailleurs, cette curiosité passionnée de l'homme pour l'inconnu inspire cette strophe à M. Hugo :

Car la Création est devant, Dieu derrière. L'homme du côté noir de l'obscure barrière,

Vit, rôdeur curieux; Il suffi l. que son front se lève pour qu'il voie A travers la sinistre et morne claire-voie

Cet œil mystérieux.

Mais il paraît que quelquefois la claire-voie est fermée. Tous les hommes ne voient pas luire dans l'ombre la prunelle divine. 11 y a dos athées.

Leur àme, en agitanl L'immensité profonde, Y\ senl pas même l'être, et dans le grelot monde N'entend pas sonner Dieu!

Le doute est doue le supplice du songeur. Heureusement, un jour qu'il erre près du dolmen de ftozel, un spectre, qui l'attendait, le prend par les cheveux, remporte sur le rocher, et voici ce que lui dit la bouche d'ombre.

Tout a conscience dans la création, tout pense, tout parle; dans tout bruit il y a un verbe, tout vit, tout est plein d'âmes.

Mais comment? oh ! voilà le mystère inouï, Puisque tu ne t'es pas en route évanoui. Causons.

El alors la bouche d'ombre déclame une genèse étrange, dans laquelle, si la chose en valait la peine, on pourrait retrouver des influences diverses et inégalement combinées entre elles : des rêves cosmogoniques de la philosophie indienne, des réminiscences de Saint-Martin, l'illuminé du dernier siècle, beaucoup d'emprunts faits à M. Pierre Leroux, quelques idées qui pourraient bien avoir leur source prochaine dans Evenor et Lencippe, le dernier roman de Mme Sand; l'inspiration générale vient de Terre et ciel. Mêlez toutes ces influences avec l'originalité personnelle du poète, se livrant à toute la liberté de ses inventions, qu'il vénère comme des oracles, vous aurez une faible idée de ce que peut être l'incommensurable excentricité de cette révélation. On croit parfois que c'est une ironie sinistre et démesurée du poète contre les fabricateurs contemporains de religions et de dogmes. On est consterné, en y regardant de plus près, de reconnaître que ce n'est pas une ironie fantasque qui déborde, mais une conviction qui s'exprime.

A l'origine, Dieu n'a créé que l'être impondérable; Dieu fit l'univers. L'univers a fait le mal. La première faute a été le premier poids. Le poids prit une forme, et la matière fut. Le mal a donc fait la matière, comme l'univers a fait le mal.

Le mal était l'ait. Puis tout alla s'aggravant; El l'éther devint l'air, et l'air devint le vent; L'ange devint l'esprit, et l'esprit devint l'homme.

L'âme tomba, des maux multipliant la somme,

D.'uis la brute, dans l'arbre, et même; au-dessous d'eux.

Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.

Dès lors, il devient assez clair que la nature est une assez vilaine chose en soi. Elle est la geôle impure des âmes décimes.

Et d'abord, sache Que le monde où tu vis est un monde effrayant Devant qui le songeur, sous l'infini ployant, Lève les bras au ciel et recule terrible. Ton soleil est lugubre et la terre est horrible. Vous habitez le seuil du monde châtiment.

Une échelle immense relie la terre au ciel. Mais cette échelle vient de plus loin que la terre. Elle commence aux mondes des terreurs et des perditions. Elle plonge jusque dans ces ahîmes où le mal dégorge une vapeur monstrueuse qui vit.

Donc la matière pend à l'idéal, et tire L'esprit vers l'animal, Fange vers le satyre.

Mais qu'est-ce que cette justice immense qui peuple la terre et les abîmes de châtiments? L'être est libre. Chaque être a ses actions pour juges. La vertu nous délivre el donne à notre âme l'aile de l'archange, le crime est notre geôlier et notre boulet.

..... Tout être est sa propre balance.

Dieu ne nous juge pas. Vivant tous à la fois, Nous posons, et chacun descend selon sou poids...,

. ... Toute faute qu'on l'ait est un cachot qui s'ouvre

u Tout méchant

Fait naître en expirant lo monstre de sa \i<i. Qui le saisit o

Phryné meurt, un crapaud saute hors de la fosse ;

Ce scorpion au tond d'une pierre dormant,

C'est Clytemriestre aux bras d'Egisthe, son amant

Dieu livre, choc affreux don! la plaine au loin gronde,

Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde....

Quand tombent dans la mort Ions ces brigands : Macbeth,

Ezzelin, Richard III, Carrier, Ludovic Slorce, La matière leur met la chemise de force....

Je ne comprends pas très bien par quelle bizarrerie il se fait que Messaline est mieux traitée que ses camarades,

Et qu'ayant été monstre, elle devienne fleur....

Claude est l'algue que l'eau traîne de havre en havre,

Xerxès est excrément, Charles neuf est cadavre; Hérode, c'est l'osier des berceaux vagissants ; L'âme du noir Judas, depuis dix-huit cents ans, Se disperse et renaît dans les crachats des hommes....

Nous ne poursuivrons pas dans le détail ces étranges aventures de la métempsycose universelle. D'ailleurs qui de vous est assez sourd pour n'avoir pas entendu le dur caillou dire : Je suis Octave, et le chardon crier à votre talon : Je suis Attila, et le ver de terre soupirer : C'est moi qui suis Cléopatre! — Les cailloux, en particulier, ces aveugles hideux, sont tout pénétrés de crimes. Chacun d'eux renferme un tyran. — Il y a des criminels qui subissent des punitions bien bizarres. Pourquoi Phryné devient-elle un crapaud? Je ne m'explique pas bien la raison de ce monstrueux châtiment; je ne m'explique pas davantage la raison de cette grande colère de M. Hugo pour des fautes comme celles de Phryné. Je croyais qu'il y avait plus d'indulgence et moins de moralité chez un poète. Je me trompais. — Si nous regardions toute la nature avec les yeux de M. Hugo, dans quel tremblement nous passerions notre vie! Dans ce débris que vous poussez du pied il y a un remords. La flamme, esprit, brûle avec angoisse l'huile, une pensée. Les fleurs

souffrent sous le ciseau. La jeune fille qui porte au bal une touffe de roses respire, sans s'en douter, un bouque d'agonies. Il faut plaindre le prisonnier sans doute; mais il fautplaindre son cabanon, car ce cabanon est un martyr aussi; il faut plaindre le condamné qui porte sa tète sur le billot; mais plaignez le billot et la hache. La hache souffre autant que le corps, le billot autant que la tète. C'est une âme que l'eau scie dans le rocher du rivage, c'est une âme que ce jus de raisin qui jaillit sous le pressoir. 0 le pauvre jus ! Il y a de l'épouvante même dans les berceaux; vous savez qu'Hérode est devenu berceau. Il y a un bagne dans chaque germe. Vous vous enfermez dans votre chambre pour échapper à tant d'horreurs! Peine inutile ! Votre verrou ricane. Vous voulez dormir, vous tirez les rideaux de votre lit, c'est une Ame qui gémit. — Vous vous chauffez — à quel prix! Vous brûlez des âmes! Et cette cendre, c'est une âme encore! Vous voyez un cloporte, vous l'écrasez avec dégoût. Malheureux! ce cloporte était femme!

Mais ces épouvantes auront un terme. Il y aura amnistie générale à l'égard de l'univers, forçat de Dieu. Déjà, quand il passe un rayon de l'éternel amour dans l'enfer, le volcan Marie pousse un cri vers Dieu, le chat lèche l'oiseau, l'oiseau baise la mouche, h4 houx caresse, les cailloux récitent leur Confiteor, le rocher fond en pleurs, l'abîme n'est plus qu'un sanglot. A la fin des temps, Dieu dissipera le mal et fera rentrer l'univers paria parmi les univers archanges. Ici il faut textuellement citer. On croirait (pie nous inventons :

La clarté montera dans toul comme mu1 sève; On verra rayonner an front du bœuf qui rêve,

Le céleste croissant ; Le charnier chantera <lans l'horreur qui L'encombre, Et sur ions 1rs fumiers apparaîtra dans t'ombre

In Job resplendissant.

f>8 POÈTES ET ROMANCIERS.

On verra le troupeau des hydres formidables Sortir, monter du fond des brumes insondables

El se transfigurer; Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes, Dieu juste! et, par degrés devenant diaphanes,

Les monstres s'azurer !

Ils viendront, sans pouvoir ni parler, ni répondre. Éperdus! on verra des auréoles fondre

Les cornes de leur front; Ils tiendront, dans leur griffe, au milieu des cieux calmes, Des rayons frissonnants semblables à des palmes;

Les gueules baiseront!

Dans cette transfiguration universelle, où l'on voit des monstres monter au ciel avec des palmes dans les griffes, Jésus se penchera sur Bélial qui pleure, en lui disant : C'est donc toi ! Et tous deux seront si beaux que Dieu, dont l'œil flamboie, ne pourra distinguer Déliai de Jésus!

Voilà, en vérité, oui, voilà ce que dit la bouche d'ombre. Insister serait absurde. Nous passons; mais on nous accordera que cette révélation a tout l'air d'avoir été écrite sous la dictée dune table tournante.

Un révélateur doit connaître Dieu. Nous allons voir comment M. Hugo le décrit :

Dieu, triple feu, triple harmonie, Amour, puissance, volonté, Prunelle énorme d'insomnie, De flamboîment et de bonté, Vu dans toute l'épaisseur noire, Montrant ses trois faces de gloire A Tâme, à l'être, au firmament, Effarant les yeux et les bouches, Emplit les profondeurs farouches D'un immense éblouissement.

Voilà donc Dieu : une prunelle énorme qui flamboie et qui effare les yeux et les bouches! 11 y a six siècles, un autre poète, après avoir décrit avec magnificence les attributs du Souverain Etre, osa réfléchir sa conception dans une

grande image. Il semblait, dit un écrivain moderne, que l'image ne pouvait plus qu'appesantir la pensée. Mais le génie accepta le défi; et jamais peut-être, ni avant, ni depuis, l'expression poétique ne s'éleva à une pureté plus parfaite avec une plus audacieuse énergie. — Le ciel était ouvert; un point lumineux apparut, qui rayonnait d'une clarté insoutenable à l'œil. De toutes les étoiles, celle qui d'ici-bas nous paraît la moindre semblerait pareille à la lune, comparée à ce point indivisible. Environ à la même distance où l'auréole aux sept couleurs se forme à l'entour de l'astre dont elle réfléchit les rayons, autour de ce point immobile, un cercle de feu tournait si rapide, qu'il surpassait en vitesse la rotation des deux. D'autres cercles concentriques entouraient celui-ci jusqu'au nombre de neuf, toujours plus vastes dans leurs dimensions, mais moins prompts dans leur course, moins purs dans leur éclat. Or, comme à ce spectacle le poète demeurait suspendu entre l'étonnement et le doute, il lui fut dit : De ce point dépend le ciel et toute la nature. — C'était Dieu. — Quand sa vue miraculeusement affermie put pénétrer le poinl qui l'avait éblouie d'abord, il y vil rassemblé en un seul faisceau, et réduit h l'état d'une simple lumière, tout ce qui se déploie dans l'univers, substance, mode, accident: c'étaient les idées typiques de la création1. Comparez maintenant la vision de Dante et celle de M. Hugo. Comparez ce point lumineux, indivisible, immobile, autour duquel tourne un cercle de l'eu, e! qui contient, rassemblé en un faisceau de lumière, toul ce

qui se déploie dans l'univers, compare/ cette simple el

grande image avec la prunelle énorme qui (Ïambe dans les vers de .M. Hugo, et décidez lequel des deux poètes vous donne la plus haute idée de Dieu. Dante pour-

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