L'Invention^ poème
de Gœthe. À vrai dire, ce projet demeura pendant toute la vie de l'auteur de Faust, comme durant la courte vie d'Àndé Chénîer, placé devant ses yeux comme un idéal à réaliser. Admirablement préparé à une telle œuvre par un long commerce avec la science et par ses travaux personnels sur la métamorphose des plantes, sur l'anatomie comparée, sur l'optique, Gœthe ne cessait pas de songer à ce poème, qui est resté à l'état de fragment, mais qu'Alexandre de Humboldt considérait comme devant être une des plus puissantes créations de cette pensée souveraine dans toutes les régions de l'esprit.
Aujourd'hui que ces tentatives se renouvellent parmi nous, il est intéressant de se demander dans quelle mesure et à quelles conditions la science moderne, si vaste et si complexe, peut devenir l'objet et la matière de la poésie. Cette question demanderait à être tranchée par un grand exemple, quelque poème achevé et d'un succès décisif. Nous n'en sommes pas là, et c'est dans la théorie pure que le problème se pose encore. Tout le monde est d'accord sur ce point, que l'exemple de Lucrèce ne résout rien ; à ce degré de la science naissante qui n'était encore qu'un amas d'hypothèses et où la formule exacte des lois n'était ni trouvée ni pressentie, le mélange, l'union était possible : la science n'était à ce moment qu'une sorte de poésie abstraite. Mais aujourd'hui, avec la rigueur inflexible des méthodes, avec l'instrument de précision appliqué aux phénomènes et cette chaîne serrée des lois où chaque anneau, soutenu par le précédent, soutient ceux qui le suivent, dans ce vaste déterminisme qui exclut le hasard et n'admet l'hypothèse qu'à titre provisoire, un Lucrèce est-il possible? — Sur ce point se produisent des opinions contradictoires. Nous en citerons deux qui résument les autres; d'abord celle de Guillaume de Humboldt, rencontrant la [question au cours de ses
études sur l'histoire du langage : a II peut sembler étrange, dit-il, puisque la poésie se plaît avant tout à la forme, à la couleur et à la variété, de vouloir l'unir avec les idées les plus simples et les plus abstraites, et pourtant cette association n'en est pas moins légitime. En elles-mêmes et d'après leur nature, la poésie et la science, de même que la philosophie, ne sauraient être séparées. Elles ne font qu'un à cette époque de la civilisation où toutes les facultés de l'homme sont encore confondues. et lorsque, par l'effet d'une disposition vraiment poétique, il se reporte à cette unité première. » Mais le problème est précisément de savoir si cette unité primitive, rompue par le développement isolé des facultés, qu'exigent la constitution même et le progrés de la science, peut jamais être rétablie par un simple effort de la volonté ou par l'effet naturel d'une disposition de l'esprit. M. Sainte-Beuve ne semblait pas le croire, et il a porté un jugement bien sévère et décourageant, sur les tentatives de ce genre : c'est à propos d'une idée émise par Chênedollé, qui aimait à expliquer le médiocre succès du Génie de V Homme (un autre Hermès, achevé celui-là) en se disant à lui-même que le temps n'était pas venu d'appliquer la poésie aux sciences^ que la science était encore trop verte, trop jeune, que dans l'état des choses actuelles, elle n était pas encore nubile et qu'il ne fallait pas songer au mariage. M. Sainte-Beuve trouve cette raison mauvaise. aEsi-il bien vrai, dit-il, que la maturité de la science se prépare eu effet à un hymen suprême avec la poésie? Non, la poésie de la science est bien à l'origine; les Parménide, les Empédocle et les Lucrèce en ont recueilli les premières et vastes moissons. Arrivée à un certain âge, à un certain degré do complication, la science
échappe au poète; le rythme devient impuissant à enserrer la formule et à appliquer les bus. Le style des
Laplace. des Guvier et des Humboldt (celui de Cuvier et de Laplace surtout) est le seul qui convienne désormais à l'exposition du savant système1. »
11 me paraît qu'ici M. Sainte-Beuve ne distingue pas ce qui doit être distingué, l'exposition des théories scientifiques et l'inspiration qu'un poète peut y puiser. Il est bien vrai qu'au degré de complication et de rigueur où la science est arrivée, la formule de ses lois, qui n'admet plus d'à peu près, échappe au rythme et à la langue poétique. On doit laisser aux purs savants, géomètres, astronomes, physiciens, le soin d'établir les formules, d'énoncer, dans un style approprié soit les rapports des quantités abstraites, soit les relations des phénomènes et les évaluations numériques qui les déterminent. Un poète serait insensé qui voudrait refaire, dans les conditions spéciales et avec les ressources de son art, le tableau général que M. de Humboldt nous a tracé du cosmos, plus insensé encore s'il prétendait soit reproduire dans la langue des vers les expériences du laboratoire ou les lois de l'optique et de l'électricité, soit nous donner une exposition complète et précise des principes de l'astronomie. La loi de l'attraction, si grande dans ses applications, si simple dans la formule mathématique qui l'énonce, ne fournirait au plus habile artiste de vers que la matière d'un jeu puérilement laborieux de style, l'occasion d'un tour de force, une sorte de charade poétique. — En ce sens, et s'il ne s'agissait que de cela, M. Sainte- Beuve aurait mille fois raison de dire que le style des Laplace est le seul qui convienne à ce genre de sujets. Mais est-ce là tout, et en dehors du détail des expériences e1 de la formule précise, qui échappent au poète, n'y a-
1. Chateaubriand el son groupe littéraire sous l'Empire, t. II, p. 298.
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t-il pas pour lui au contact de la science, bien des sources profondes et neuves d'inspiration ?
Il y a tout un côté dans la science par où elle agit profondément sur le sentiment et sur l'imagination, et c'est par ce côté qu'elle appartient à la poésie. S'il vous est arrivé de causer avec un grand astronome ou un grand chimiste, assurément vous n'aurez pu échapper à la fascination de l'enthousiasme grave dont ces intelligences sont remplies et qui n'est que la sympathie profonde pour les objets dont elles sont possédées, l'émotion des découvertes déjà faites, le tourment vague et délicieux de relies qui restent à faire. Vous n'avez pu sortir de ces entretiens sans que votre âme ait été remuée et fécondée. Vous vous êtes, pour un instant, identifié avec la pensée du savant, soit qu'il fût alors agité par une conception nouvelle el sur la trace d'un des mystères de la nature, soit qu'il fût encore animé de la joie d'une découverte récente, ou bien qu'il ait résumé devantvous l'état de la science contemporaine dont il est en partie le créateur, l'éclairant par des traits imprévus d'une grandeur saisissante. Trouverait-on ailleurs une disposition d'esprit plus poétique que celle-là, et à ces heures privilégiées, n'y a-t-il pas aulant de poésie dans les conceptions animées d'un Le Verrier ou d'un Pasteur que dans les plus belles inspirations d'un Lamartine ou d'un Victor Hugo? Telle esl L'âme des vrais savants, un foyer d'enthousiasme, voilé souvent sous les nuages de la méditation, dans les intervalles laborieux de la recherche, mais toujours brûlant au dedans. Chaque grand inventeur jette à son tour le cri d'Archimède, Veurèka triomphant : mais ce cri n'est pour lui (pie l'expression rapide el spontanée de l'esprit qui se sent victorieux de l'obstacle el qui va courir à un autre obstacle déjà entrevu, (le cri ne marque pas seulement une étape* franchie, une arrivée* triomphante à un but; il
porte le pressentiment de nouvelles luttes contre l'inconnu. C'est ce que cet illustre et cher Claude Bernard aimait h nous répéter dans des entretiens intimes : « Pour le vrai savant, nous disait-il, la joie de la découverte est profonde et pure, mais elle est courte. Chaque loi trouvée n'est pour lui que l'occasion d'une nouvelle recherche à faire; il n'a jamais accompli son œuvre, il ne peut même en jouir longtemps : à chaque pas qu'il fait dans l'inconnu, un nouvel horizon s'ouvre plus vaste et plus lointain. Il n'a pas le droit de se reposer dans sa conquête, elle n'est qu'un point de départ; chaque résultat acquis n'est à certains égards qu'un commencement. » C'est cette même pensée qui fait la beauté philosophique et l'éloquence singulière du dernier chapitre de son Introduction à l'élude de la médecine expérimentale. Nul n'est digne du nom de savant s'il ne sent ce qu'il y a d'inachevé dans son œuvre. Et en cela le savant ressemble à l'artiste; il n'y a de grand artiste que celui qui cherche toujours au delà. La science et l'art ont également un objet infini.
Qu'y a-t-il de plus propre à remuer l'âme d'un poète, à exciter son imagination, à le tirer hors des réalités plates et vulgaires, que la contemplation raisonnée du cosmos à travers les écrits ou les entretiens des savants, l'idée toujours grandissante de l'univers qui va de plus en plus s'étendant, à mesure que les instruments d'observation deviennent plus forts et plus délicats et que l'expérience, aidée du calcul, recule dans tous les sens les bornes de l'espace ou de la vie? Aujourd'hui lé monde des infiniment grands et des infiniment petits est également ouvert à la pensée : le double infini pressenti par Pascal est scientifiquement découvert, exploré, partiellement conquis. Partout se découvrent aux yeux de l'esprit des perspectives sans limite dans l'espace et dans le temps ; la Science montre à l'homme que ses conceptions les plus
hautes et les plus profondes sont inférieures à la réalité; elle semble, dans son progrès continu, être devenue le commentaire vivant de cette pensée du grand géomètre qui est aussi parmi les plus grands des philosophes et des poètes : « L'imagination se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir » . En môme temps que se dévoile devant notre pensée la grandeur illimitée de la création, le sentiment de l'harmonie universelle, de la solidarité des êtres, de la connexion des phénomènes, se révèle de plus en plus clairement aux esprits attentifs que l'esprit de système n'a pas troublés. Est-il besoin de citer des exemples, la loi d'équivalence et de transformation des forces, l'homogénéité de la matière cosmique révélée par l'analyse spectrale? Chaque loi nouvelle devient ainsi un élément plus précis et plus délicat de l'ordre. Chaque découverte est comme une révélation inattendue de l'unité, poursuivie à travers la variété et même la contradiction apparente des phénomènes; les lois nous paraissent être les éléments indestructibles de la trame divine des choses. N'y a-t~il pas là pour la poésie une matière inépuisable? Et, sans qu'elle prétende imposer aux formules une langue rebelle, ne peut-elle s'inspirer de la grandeur et de l'harmonie du vrai cosmos entrevu à travers les travaux des savants, de ce spectacle réel mille fois plus grand que toutes les fictions e1 plus beau que toutes les mythologies? Que dire encore, à ce point de vue du rajeunissement possible de la poésie, des ressources sans nombre que lui offrent les applications de la science el ces découvertes qui transforment si prodigieusement autour de nous les conditions de l'existence humaine et de la > ie sociale? La conquête des forcesde la nature livrées comme dos esclaves obéissantes à l'industrie, allégeant le rude travail des hommes en le multipliant dans dos proportions inouïes, oos inventions sans nombre qui augmentent la puissance
et l'intensité de la vie, si elles n'ont pu encore en accroître la durée ; la vapeur transportant les produits, les idées et les hommes d'un monde aux extrémités d'un autre monde à travers les mers et les montagnes, victorieuse dans une certaine mesure des puissances hostiles, de l'attraction et de l'espace; de simples fils de fer jetés sur la surface du globe et l'enveloppant comme dans un réseau nerveux le long duquel court la pensée, la terre revêtue par l'homme d'organes véritables, investie de pouvoirs nouveaux qui dormaient jusqu'alors dans son sein à l'état de forces perdues, devenant ainsi comme un vaste organisme au service de l'humanité, toutes les conséquences morales qui en découlent, le rapprochement des races, la création d'une conscience collective de l'espèce humaine; l'avenir mille fois plus riche encore que le présent et réduisant de plus en plus le domaine de l'impossible, il y a là des trésors inépuisables pour l'imagination : le danger est qu'elle en soit accablée.
Enfin, — et c'est là peut-être la source la plus féconde, — sous l'action de certaines théories scientifiques, il se produit une agitation prodigieuse d'idées, un conflit dramatique des consciences qui semble s'accroître tous les jours. C'est là un moment psychologique de l'humanité, particulièrement propice à la grande inspiration, tout ce qui est humain appartenant aux poètes, tout ce qui touche à la vie de l'ame, à ses idées, à ses tourments, à ses espérances ou à ses désespoirs. De vastes hypothèses, nées sur les confins de la science et jouant un grand rôle dans la science elle-même, qu'elles agitent et qu'elles sollicitent vers de nouvelles recherches, apparaissent avec des ambitions illimitées, les unes essavant de réunir les lois de la nature dans une autre synthèse, les autres, plus hardies, ne tentant rien moins que de pénétrer jusqu'au principe même des choses. L'idée de l'évolution par
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exemple, appliquée avec succès dans certaines parties de l'histoire de la nature, se porte audacieusement, dans l'ardeur de sa fortune nouvelle, pour la loi unique, contenant l'explication universelle des phénomènes et la solution définitive de la grande énigme. Elle n'est encore qu'une hypothèse, mais cette hypothèse suffit à remuer profondément les esprits, à les agiter dans un sens ou dans un autre. Si elle réussissait dans son entreprise, que de modifications en résulteraient dans notre manière de concevoir les choses et la vie! Quelle suggestion d'idées nouvelles sur l'origine et la fin des êtres, sur le principe et la destinée de l'homme! Et de là que de luttes et quel drame dans la conscience des générations nouvelles! D'une part, ce sont les anciennes doctrines philosophiques ou religieuses, les vieilles institutrices de l'humanité, menacées par ces conquérants nouveaux jusque dans les domaines jusqu'alors inviolables de l'absolu, contraintes à renouveler leurs arguments et leur défense, grandissant par cette contrainte même, brusquement réveillées de leur quiétude et rajeunies elles-mêmes dans leur commerce avec la science, dont elles acquièrent de plus en plus l'intelligence et le goût, et dans laquelle elles puisent, avec une conception plus étendue et plus précise de l'univers, des idées plus approfondies sur le vrai sens de là finalité et sur les grands aspects de l'ordre universel. D'autre part, ce sont toutes ces théories, bien jeunes encore, bien peu assurées de leur avenir, mais enivrées de leurs premiers succès, enhardies à tout renouveler et, en attendant, à tout détruire, poursuivant à travers les ruines du passé un idéal inconnu, sans lequel l'humanité, dépouillée de l'ancien, ne pourrai! subsister ai vivre une heure, s'avançanl avec une intrépidité que rien n'arrête dans (ouïes les régions de la pensée, el soulevant autour d'elles des enthousiasmes et des colères également sans
justice et sans mesure. — Enfin, entre les vieux dogmes que Ton prétend renverser et l'idéal nouveau que l'on n'aperçoit pas encore, il y a pour beaucoup d'âmes un état de crise vraiment pathétique dont un poète contemporain a su tirer un brillant parti pour son inspiration et l'occasion d'un grand succès, montrant par son exemple que la rénovation de la poésie est possible, à quelles conditions détalent, à quel prix de passion et de science.
On le voit, ce n'est pas la matière qui manque : elle estvaste, et les grands sujets apparaissent de toutes parts. II ne tient qu'aux poètes d'oser y faire d'abondantes moissons, s'ils ne trouvent ailleurs que les restes des imaginations souveraines et des fantaisies superbes qui ont épuisé le champ pour plusieurs générations. Nos poètes contemporains sont même, à cet égard, dans des conditions plus favorables que leurs devanciers. Ils ont à leur service un instrument incomparablement plus souple, plus docile, plus apte à traduire la science sinon dans son détail technique, du moins dans ses grandes théories et dans les idées qu'elle suggère. Ce désavantage d'une langue poétique trop limitée, trop générale et trop vague, est sensible même chez André Chénier. — La difficulté n'aurait fait que croître à mesure qu'il aurait avancé dans son Hermès et pénétré plus profondément dans l'exposition savante; cette difficulté serait peut-être devenue insurmontable, au moins dans quelques-uns des sujets qui entraient dans son plan. Sa langue si pure, si habile, si nuancée, quand il reste dans les sujets antiques ou dans ceux qui n'ont pas d'âge, ceux que fournit le cœur humain, éternel dans ses douleurs, dans ses passions et ses joies, cette même langue s'embarrasse et se trouble dès qu'elle touche à des idées scientifiques ou à des pensées modernes que le vers français n'était peut-être pas encore en état de soutenir et d'exprimer. Le premier, il a conçu avec am-
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pleur et suite ce que pouvait être la poésie scientifique ; le premier, il en a eu l'ambition, soutenue à travers toute une vie trop courte. Mais bien des ressources lui manquaient pour remplir cette noble carrière qu'il voyait s'ouvrir devant lui : la science était trop jeune encore ; les esprits n'étaient pas assez familiarisés avec ses méthodes; la langue surtout faisait défaut. La langue qu'il avait à sa dispostion était presque entièrement formée à l'image de celle d'Athènes ou de Rome, saturée d'images antiques, encombrée de mythologie. Même dans les plus brillants morceaux où le poète nous donne des fragments de l'œuvre future et des modèles de ce qu'il voudrait faire, à côté de vers superbes et forts, sortis de la source nouvelle qu'il vient de faire jaillir, combien d'autres issus des vieux moules, remplis d'expressions élégantes et vagues qui ne sont que des artifices pour éluder le mot propre et tromper l'idée précise! On l'a dit, il y a parfois du Delille chez André Chénier, non sans doute dans le sentiment, mais dans certaines formes du langage, dont il n'a pu complètement s'affranchir. 11 veut par exemple, pour exprimer sa tentative poétique,
Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant, Aller sonder les flancs du ])lus loin/ai// Nérée, Et du premier sillon fendre une onde ignorée.
11 nous dira que la terre a ouvert aux regards de Buffon
Ses germes, ses coteaux, dépouilles de Téthys.
II exprime en beaux vers ce souhait pour les poètes qui viendront et auxquels il fail appel,
Que la nature seule, en ses vastes mii*acl<
Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oi acl<
A merveille! Mais aussitôt el dans la suite du même inor-
ceau, voici le langage mythologique qui recommence, précisément pour exprimer le vœu que la mythologie soit chassée de la poésie. Par un contraste singulier, elle régne encore dans le style au moment où le poète veut qu'elle ne régne plus dans les idées :
De la cour d'Apollon, que V erreur soit bannie, Et qu'enfin Calliope, élève oVUranie, Montant sa lyre (Vor sur implus noble ton, En langage des dieux fasse parler Newton!
Les poètes d'aujourd'hui ont un double avantage. De plus en plus les esprits s'habituent au langage de la science; les méthodes se sont popularisées, sinon dans leurs procédés les plus subtils et les plus délicats, au moins dans quelques-unes de leurs opérations les plus simples et dans leurs instruments les plus élémentaires; leurs principaux résultats sont admis par tous et compris dans leur généralité. Il y a eu comme un grand travail d'acclimatation des idées scientifiques dans l'esprit moderne. Il ne serait pas besoin aujourd'hui d'une initiation spéciale pour suivre dans ses libres développements la poésie qui s'inspirerait des découvertes contemporaines, de leurs applications, de leurs conséquences morales et philosophiques. Le public lettré est tout préparé. D'autre part, la langue des vers a été tellement maniée et remaniée de nos jours, travaillée en tous sens, renouvelée et rajeunie, qu'elle est prête à recevoir toutes les idées qu'on voudra lui imposer, pourvu qu'on s'y prenne avec quelque adresse ou qu'on n'ait pas des exigences impossibles. Déjà Lamartine, Victor Hugo, l'avaient retrempée à des sources intérieures, découvertes par leur génie d'écrivain; elle en était sortie avec une souplesse et un éclat nouveaux. Mais dans cette seconde moitié du siècle, peu fécond en vrais poètes, il s'est formé toute une école d'où-
vriers de stylo et d'artisans du vers qui ont développé jusqu'à un point inimaginable le mécanisme de l'instrument poétique, qui ont atteint à la perfection dans la partie matérielle de l'art, qui ont enfin enrichi la langue de tours, de formes et de mots d'une variété inconnue jusqu'à eux. Ainsi, môme dans les interrègnes du génie, le travail qui s'est fait dans la poésie française n'a pas été perdu pour elle : il en a étendu et varié le vocabulaire; s'il n'a pas produit beaucoup d'idées, s'il a été stérile en grandes œuvres, il aura préparé des ressources utiles aux poètes qui viendront plus tard et que tenteront les sujets nouveaux. 11 a singulièrement assoupli le rythme; il a inventé des procédés, autant de moyens ingénieux qui se mettront d'eux-mêmes au service d'une pensée savante, quand elle viendra, et qui en faciliteront l'expression. Et surtout il a donné droit de cité dans la langue poétique à une foule d'idées que Ton ne pouvait jusqu'alors traduire que par des périphrases, il a introduit de grè ou de force des mots légitimes et nécessaires, dont la proscription injuste obscurcissait le style et l'énervait. La pensée scientifique est mûre pour faire éclore une poésie spéciale, l'instrument est admirablement préparé; le public attend, quand viendra le poète?
En attendant qu'un André Chènier plus moderne, joignant la même imagination aux connaissances les plus vastes et les plus précises, recommence l'œuvre d'Hermès et tente l'épopée de la science, voici qu'un poète, singulièrement estimé des connaisseurs et qui dans quelques courtes pièces d'amour, de fantaisie ou de sentiment a touché plusieurs fois à la perfection de son arl (le Vase
brisé, les Danaïdes, etc.), a conçu la pensée d'élargir son cadre el de renouveler son inspiration. Quel que soit le sort de cette tentative auprès du grand public, qui n'est pas toujours en goût de faire des efforts pour comprendre, elle mérite d'être signalée à deux points de vue, comme l'essai hardi d'un talent personnel et comme un symptôme des temps. A supposer que le jeune auteur n'ait pas réussi du premier coup dans son effort, c'est au moins là une œuvre de haut vol qui s'élève au-dessus de la plupart des productions contemporaines. Nous aurons à rechercher les qualités par où elle pouvait réussir et aussi ce qui lui a manqué pour réussir complètement. Un succès, même incomplet, cherché et obtenu à cette hauteur, honore un talent, mesure un courage et provoque, avec la plus sérieuse sympathie, un examen approfondi. Depuis longtemps déjà, non content d'un succès rapide qui eût enivré tant d'autres et qui avait mis quelques-uns de ses vers dans bien des mémoires et des cœurs émus, M. Sully-Prudhomme cherchait ailleurs sa voie. 11 se préparait à de plus viriles destinées, et, sans dédaigner la popularité charmante qu'il avait obtenue dans un monde d'élite, il rêvait, il pensait et cherchait plus haut; il avait l'ambition philosophique; les grands espaces découverts par la science le tentaient irrésistiblement. Ce n'était pas là d'ailleurs pour lui une vocation de hasard; il y apportait une culture scientifique bien rare chez les poètes. Il serait intéressant de rechercher depuis 18G5, à travers ses recueils divers, les Stances et Poèmes, les Épreuves, les Solitudes, les Vaines tendresses, la trace de cette préoccupation constante : elle se marque surtout dans la traduction en vers du premier livre de Lucrèce (1869) et dans le petit poème, peu connu et très digne de l'être, les Destins (1872). Ce sont là autant de préparations à l'œuvre future et comme des préludes au poème de la Justice, où
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la longue méditation éclate enfin au grand jour et dans toute sa portée.
De cette traduction de Lucrèce nous ne dirons qu'un mot : elle révèle une industrie, une patience rare; mais le vers, trop substantiel et plein de choses, est souvent rude et obscur. Pour le bien comprendre, il est utile, presque nécessaire, d'avoir le texte latin ouvert à côté; l'éclat poétique s'éteint dans l'excessive condensation du style; l'élan, le mouvement du poète latin s'embarrasse dans la rime, qui l'arrête ou le brise. Malgré tout, c'esl là une sorte de gymnastique qui a pu n'être pas sans utilité pour assouplir le style de l'écrivain et le plier aux grands efforts. — Cet essai de traduction est précédé d'une préface étendue où le poète examine l'état et l'avenir de la philosophie. Lucrèce n'est ici qu'un prétexte pour l'auteur de montrer son habitude de la réflexion et sa compétence dans ces matières. Il s'y porte critique habile et pénétrant des différents dogmatismes. Il repousse également le matérialisme et le spiritualisme comme de pures hypothèses, accordant d'une part aux spiritualistes que les phénomènes moraux n'ont pas leur principe dans les phénomènes physiques, bien qu'ils y aient leurs conditions; d'autre part, aux matérialiste-. que rien n'autorise h distinguer substantiellement le monde moral du physique. La solution de cette antinomie semble être dans une sorte de panthéisme; ce qu'on appelle la matière et l'esprit n'est peut-être que deux ordres de phénomènes irréductibles l'un à l'autre, «mi tant qu'ils relèvent de deux modes distincts de l'être universel, mais
trouvant leur fondement dans cet être unique et commun.
Cependant celte solution elle-même n'est qu'une solution
approximative, purement subjective, appropriée aux conditions de notre intelligence. Au tond, nous ne pouvons rien connaître en dehors des catégories de l'entendement
humain. Quand nous parlons de cause, de substance et de fin, nous employons des notions et des principes qui ne sont applicables « qu'aux objets dont l'essence est assimilable à l'essence humaine. » Or nous ignorons si en dehors de l'homme il y a d'autres êtres semblables à lui, pensant d'après les mêmes lois, ou des réalités soumises aux conditions qu'il est forcé de concevoir. Nous ne savons donc pas si ce que nous disons des substances et des causes a un sens en dehors de nous. Logiquement, nous ne devrions même pas poser de pareilles questions aux choses, et voici le panthéisme de tout à l'heure qui se résout dans un criticisme universel. Ni l'expérience externe ni l'expérience interne, nos seules lu • mières, ne sont en état de résoudre le problème de la substance; il leur est donc impossible d'en attester la division et la pluralité. D'autre part, comment concilier l'individualité de la conscience avec l'universalité de la substance? Sachons ne pas savoir, c'est la vraie démarche philosophique et la conclusion de cette ingénieuse dissertation où Spinosa ne semble triompher d'abord que pour succomber à la fin sous la critique de Kant. — « Sachons ne pas savoir », je note le mot, il est caractéristique ; il trahit une disposition philosophique qui a sa raison d'être, puisqu'elle est celle de beaucoup d'esprits distingués en ce temps; mais ce n'est pas assurément une disposition poétique. La poésie doit croire à quelque chose, ou bien, si elle doute, il faut que ce soit sous la forme de la passion, non sous la forme d'un dilemme. Le doute d'Alfred de Musset est poétique parce qu'il peut s'exprimer ainsi : « Je voudrais croire et je ne puis » ; mais nous sommes en défiance des effets poétiques de cet état d'esprit où le poêle se dit à lui-même : « Sachons ignorer ». J'admire cette résignation et cette prUdence philosophiques; c'est peut-être le dernier résultat
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de l'analyse et de la logique, ce n'est pas là matière à poésie. Je jette en passant cette réflexion, que nous aurons plus tard l'occasion cle reprendre et d'appliquer dans l'examen du poème de la Justice. Elle nous éclaire d'avance sur le caractère de l'auteur et nous révèle le vice de l'œuvre. Le petit livre des Destins, publié il y a six ans, sort déjà du cadre ordinaire des poésies de M. Sully-Prudhomme. L'importance du sujet et l'étendue des développements donnés à la pensée philosophique méritent que la critique s'y arrête pour le signaler. Ce n'est rien moins que la question du mal hardiment posée, hardiment débattue et jugée. Les deux principes se disputent la Terre qui vient de naître. Le Mal, qui épie jalousement chaque astre aspirant à la vie, songe à lui composer, de toutes les infortunes qu'il peut concevoir, le plus sombre destin. 11 veut y corrompre d'avance tout germe vivant, éteindre à son aurore toute forme d'idéal qui pourrait éclairer ou consoler la planète maudite: il imagine tous les supplices, la vie, qu'il rend plus sensible pour en faire une proie plus vulnérable à la douleur, l'amour, avec la mort pour en détruire toutes les joies, la beauté souillée, la Vérité se montrant à l'homme pour l'égarer dans une vaine poursuite, la Liberté ignorante et profanée par ses propres (ouvres.
C'esl I»4 mieux combattu sans cesse par le pire.
Mais en même temps l'autre principe, celui du bien, travaille infatigablement à réparer tous ces désastres. 11 crée l'amour idéal, vainqueur de la morl même, il crée la science, il crée la justice, le dévouement, le martyre; il transforme la douleur même, la grande calomniée, et lui fait produire la dignité de l'homme, la perlocliou morale, la bonté; c'est
Le pire par le mieux san^ ce--!1 combattu* • <
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Alors intervient le juge, un stoïcien ou un spinosiste, qui proclame qu'il n'y a qu'une opposition apparente entre le Bien et le Mal, que le monde le meilleur et le pire ne sont que le même monde, le notre, contemplé tour à tour sous ses deux laces, par l'endroit et l'envers, que pour une pensée plus haute la vaine différence des biens et des maux s'évanouit. La Nature nous échappe par sa grandeur; ignorant ses motifs, nous voulons juger par les nôtres : rien n'est bon en soi ni mauvais, tout est rationnel, tout est parce qu'il doit être :
La Nature nous dit : « Je suis la raison même, Et je ferme l'oreille aux propos insensés; L'univers, sachez-le, qu'on l'exècre ou qu'on l'aime, Cache un accord profond des destins balancés.
Il poursuit une fin que son passé renferme, Qui recule toujours sans lui jamais faillir ; N'ayant pas d'origine et n'ayant pas de terme, 11 n'a pas été jeune et ne peut pas vieillir.
Il s'accomplit tout seul, artiste, œuvre et modèle ; Ni petit, ni mauvais, il n'est ni grand ni bon; Car sa taille n'a pas de mesure hors d'elle, Et sa nécessité ne comporte aucun don. »
Zenon, Spinosa, Hegel, reconnaîtraient dans ces vers la fière et triste image de leur pensée. Il y a dans ces strophes et dans beaucoup d'autres une fermeté, une simplicité de style, qui nous montrent déjà M. Sully-Prudhomme en pleine possession de toutes les ressources de son art et de taille à se mesurer avec les plus grands sujets de la science ou de la philosophie.
C'est ce qu'il a fait dans le poème de la Justice, le plus récent et le plus considérable de ses ouvrages, et dont lui-même a déterminé l'intention, expliqué le titre, marqué le caractère en quelques mots que nous devons recueillir. « Dans cette tentative, nous dit le poète, loin de
fuir les sciences, je me mets à leur école, je les invoque et les provoque. La foi étant un compromis entre l'intelligence et la sensibilité, l'une des deux parties s'y est reconnue lésée, et aujourd'hui toutes les deux se défient excessivement l'une de l'autre. La raison et le cœur sont divisés. Ce grand procès est à instruire dans toutes les questions morales; je m'en tiens à celle de la justice. Je voudrais montrer que la justice ne peut sortir ni de la science seule, qui suspecte les intuitions du cœur, ni de l'ignorance généreuse qui s'y fie exclusivement; mais que l'application de la justice requiert la plus délicate sympathie pour l'homme, éclairée par la plus profonde connaissance de sa nature; qu'elle est par conséquent le terme idéal de la science étroitement unie à l'amour. » C'est donc bien d'un poème scientifique et philosophiqne qu'il s'agit. 11 est divisé en deux parties d'inégale étendue : l'une intitulée Silence ait cœur, dans laquelle se révèlent un à un les durs arrêts de la science positive; l'autre, Appel au cœur, où le poète invoque la conscience humaine, seul tribunal où la justice se promulgue au milieu du silence de la nature. Ces deux parties ont été composées à deux époques distinctes de la vie de l'auteur et sous des impressions différentes. La première reflète un pessimisme plein d'amertume et porte pour ainsi dire la date des sinistres événements qui avaient détruit la confiance du poêle dans la dignité humaine. La seconde nous révèle une disposition moins sombre; le poète s'est réconcilié avec la vie, avec la société , avec
l'homme : il a compris que son devoir était d'espérer
encore.
Nous ne pourrons donner qu'une idée bien incomplète (le ce poème; si philosophique qu'il soit, un poème ne s'analyse pas connue un traité. Le prologue marque le lien qui existe dans la pensée du poète entre /es Destins
et la Justice ; il reprend l'idée qui a servi de conclusion à son dernier livre :
Une œuvre s'accomplit obscure et formidable, Nul ne discerne, avant d'en connaître la fin, Le véritable mal et le bien véritable ; L'accuser est stérile, et la défendre vain.
Quelque obscure que soit celte œuvre, essayons d'en comprendre au moins et d'y lire ce qui nous regarde. Demandons à cette nature, impersonnelle et froide, ce qu'elle fait de la justice, si elle lui a réservé quelque part un asile, ou si ses oracles sacrés ne sont que la dernière forme des religions, la superstition suprême de l'humanité.
C'est sur cette question que le poème commence. Deux personnages invisibles, abstraits, remplissent de leurs strophes alternées les premières veilles. Le Chercheur représente la science; il est décidé à s armer pour savoir, h se rendre fort contre toutes les illusions et tous les prestiges qui pourraient amollir son cœur.
Mais alors une voix s'élève, celle du passé, qui réclame et proteste contre l'œuvre implacable qui va s'accomplir. Le Chercheur s'arrête interdit :
J'entends monter des voix à des appels pareilles, Indomptables échos du passé dans mon cœur. Ce sont tous mes instincts poussant des cris d'alarme; En moi-môme se livre un combat sans vainqueur Entre la foi sans preuve et la raison sans charme.
La justice est un cri du cœur, dit la Voix. L'univers n'a pas de cœur, répond le Chercheur : il n'y a que des lois éternelles et le monde est vieux comme elles. Suivons la science jusqu'au bout; elle seule est digne de guider l'humanité hors de tutelle. Vous n'irez pas sans doute chercher la justice en dehors de la vie? La vie commence
avec les végétaux. Et déjà là commence en môme temps l'implacable loi de vivre aux dépens des autres, la concurrence vitale qui conclut à l'immolation des faibles.
Tout vivant n'a qu'un but : persévérera vivre; Même à travers ses maux, il y trouve plaisir ; Esclave de ce but qu'il n'eut point à choisir, Il voue entièrement sa force à le poursuivre.
Ce qui borne ou détruit sa vie, il s'en délivre, Ce qui la lui conserve, il tâche à s'en saisir ; De là le grand combat, pourvoyeur du désir, Que l'espèce à l'espèce avec âpreté livre.
Malgré les plaintes touchantes et la Voix qui ne cesse de faire appel à des idées moins sombres, à tous les sentiments, à tous les souvenirs enchanteurs, à toutes les joies honnêtes et pures qui consolent l'homme de porter le poids et le joug de ces lois si dures, le Chercheur continue son enquête. La justice qu'il n'a pas trouvée dans les rapports des espèces entre elles va-t-il la rencontrer au sein de l'espèce, dans l'espèce humaine surtout? Pas davantage. Même là rien qui ressemble ni à la sympathie ni à l'équité. La conservation du fort y est assurée par son propre égoïsme, et celle du faible par des instincts dérivés de l'égoïsme, qui lient l'intérêt des forts aux siens. A défaut de bonté, la Nature a de la prudence. Elle ruse en nous et avec nous pour arriver à ses lins; elle nous trompe nous-mêmes sur la sympathie, sur l'amour, qui au fond ne sont que l'égoïsme; sou art est de jeter silices insiincis grossiers je ne sais quel voile d'idéal qui en cache la vulgarité. On dirait qu'ici le poète traduit Schopenhauer :
L'Amour avec la Mort a fait un pacte tel Que La lin de L'espèce est par lui conjurée. Meurent donc les vivants! la vie est assurée....
Qu'importent que les individus disparaissent, après avoir accompli leur tache et semé la vie? C'est tout ce que voulait d'eux le génie de l'espèce; la pudeur n'est qu'un artifice pour vaincre
Le dégoût de peupler une terre aussi dure.
La Beauté n'a d'importance que parce que c'est à elle qu'a été confiée l'intégrité du moule de la race. — L'amour maternel n'est qu'un instinct de la chair et du sang dont la Nature a besoin pour faire vivre l'enfant, trop faible pour se nourrir lui-même.
Les États se comportent comme les espèces entre elles. Encore y a-t-il une différence à marquer en faveur des animaux ; les individus de la môme espèce ne se déchirent pas entre eux. La guerre, l'horrible guerre est le privilège de l'espèce humaine : la sentence du meurtre est la seule que l'on respecte, et ce qu'on appelle dans les palais et dans les cathédrales la justice de Dieu n'est que la loi de la force. — Dans l'intérieur de l'État, c'est la même chose : la loi du besoin y règne seule; c'est l'intérêt de la réciprocité qui fonde l'apparence de ce qu'on nomme la justice. Le besoin partout crée le droit; et quel besoin ! le besoin physique uniquement :
C'est du conflit des corps que le droit est venu.
Si l'homme n'était qu'une ombre impalpable, il n'aurait imaginé rien de pareil, et le nom même de justice serait inconnu. Mais nous sommes soumis à la loi de l'attraction qui nous fixe sur un sol déterminé; les autres hommes nous disputent cette place; il faut que chacun mesure à chacun l'espace qu'il occupera :
Toujours d'un droit qui nail une liberté meurt
SULLY-PRUDIIOMME. 199
Peut-on croire au moins que la justice, cette chimère sur la terre, sera une réalité ailleurs? Y a-t-il quelque part une justice transcendante? Rien ne nous le fait supposer, tout nous fait croire le contraire. L'universalité des lois, qui est depuis longtemps un axiome, l'identité de la matière cosmique, qui en devient un autre, nous empêchent de concevoir qu'il y ait des mondes organisés plus moralement que le nôtre :
Le ciel s'évanouit quand la raison se lève,
Et toute sa splendeur a moins d'être qu'un rêve.
Donc, pas de paradis dans ces étoiles dont la substance est en tout semblable à celle qui compose notre pauvre globe; pas même de ciel idéal à conquérir sur cette terre par la perfection morale : cette perfection n'est qu'une autre illusion; elle est impossible, car le fatalisme qui règne au plus profond des firmaments doit régner aussi dans mon cœur; ainsi le veut l'universalité des lois qui régissent le monde. Ici nous devons citer quelques vers d'une habileté rare, malgré quelques obscurités, dans lesquels l'ingénieux et subtil auteur a réussi h enfermer tout le problème du libre arbitre :
Seul le plus fort molif peut enfin prévaloir; Fatalement conçu pendant qu'on délibère, Fatalement vainqueur, c'est lui qui seul opère La fatale option qu'on appelle un vouloir.
En somme so résoudre aboutit «à savoir Quelle secrète chaîne on suivra la dernière; Toute l'indépendance expire à la lumière
Puisqu'on saisit l'anneau sitôt qu'on l'a pu voir.
Tout ce qu'un être veut, son propre fond l'ordonne; Mais l'ordre irrésistible à son insu lui donne Le sentiment flatteur quil est sollicité*
Ainsi la liberté, vaine horreur de tutelle,
N'est que V essence aimant le dernier joug ti<: <!'c'h\
L'illusion du choix dans la nécessité.
Cependant le Chercheur ne parvient pas h lever un dernier doute, un dernier scrupule. Le cœur ne se laisse pas immoler jusqu'au bout, son autorité se révèle par le sentiment indestructible de la responsabilité devant le crime. La science positive a beau dire et beau faire; en vain elle nous dit que l'homme n'est qu'une pièce infiniment petite, perdue et entraînée dans le jeu du mécanisme universel; l'homme, spectateur de la vie, la juge; témoin de l'inégale répartition des biens et des maux, il s'en indigne; témoin de sa propre vie, il se condamne quand il fait mal; il ne peut s'empêcher de juger et la nature et lui-même. C'est sans doute que la justice, bannie du reste de l'univers, a son refuge dans le cœur de l'homme, et c'est ainsi que le monde moral, né de la conscience humaine, va se relever en face du monde physique, théâtre des jeux éternels de l'atome, instrument et matière du destin.
Mais le Chercheur ne veut pourtant pas reconnaître qu'il s'est entièrement trompé dans son enquête à travers le monde. Eu même temps qu'il rétablit la justice dans le cœur de l'homme, il soutient que, hors l'espèce humaine, elle n'a aucune raison d'être, que nos griefs contre la Nature ou la Divinité sont sans fondement. La Nature n'est pas soumise aux lois de notre conscience, et la Divinité, si elle existe, laisse faire à la Nature son œuvre nécessaire ; le large plan qui se développe à travers l'infini de l'espace, du temps et du nombre, ne peut se laisser troubler par les incidents misérables de nos plaintes et de nos gémissements. L'univers s'est fait sans la vertu, il se maintient et durera sans elle. Tous ces mots sacrés n'ont de sens que pour l'homme; la conscience est l'unique autel de la justice. Ce que nous appelons le mal en dehors de nous n'est qu'un moyen fatal, Ja condition d'un ordre qui nous dépasse infini-
ment. Mais l'homme ne peut pas se séparer de ce sentiment qui est en lui et sans lequel il ne serait pas homme :
Si, hors du genre humain, lu n'es plus qu'un vain nom, En lui du moins tu vis, qu'il t'obéisse ou non. C'est que, formée en nous depuis notre naissance, Ta nature, ô Justice! est notre propre essence.
Elle crée en moi la dignité, elle m'enjoint d'être homme et de respecter l'homme, elle marque l'avènement d'un phénomène nouveau dans l'univers, le sentiment du devoir. Les choses reprennent ainsi leur ordre et leur proportion; la Terre n'est qu'un des plus petits corps de l'infini céleste, mais elle vaut mieux que le plus beau soleil, parce quelle a fait l'homme et que l'homme a trouvé la justice dans son cœur. Chacun de nous devient ainsi le mandataire et le gardien de l'honneur de la Terre qui a formé et nourri l'espèce humaine, ouvrière inconsciente de ce qu'il y a de plus beau et de plus grand dans le monde, un cœur qui bat pour la justice et la vérité. Elle a fait l'homme en achevant lentement et pièce par pièce l'ouvrage ébauché par les infinis, que ces infinis s'appellent l'Éternité, l'Étendue, ou la Cause première qui n'a pas dit encore son vrai nom. L'homme û'esl pas leur œuvre : elles ne l'on! pas lait toutes seules, il lui fallait la Terre pour mère et pour nourrice, el après combien d'essais, de tâtonnements gigantesques, de moules brisés :
11 lui fallait la terre et ses milliers d'épreuvi D'ébauches de climats, d'ess.-us de formes neuves,
D'élans précoces expiés, D'avortons immolés aux cois de chaque espèce, Pour que de race en race, achevé pièce à pièce,
Il vit. l'azur, droit sur ses pieds.
Il fallait, pour tirer ce prodige de l'ombre
Et le mettre debout, des esclaves sans nombre,
Au travail mourant à foison ; Comme en Egypte un peuple expirait sous les câbles, Pour traîner l'obélisque à travers monts et sables
Et le dresser sur l'horizon.
Et comme ce granit, épave de tant d'âges, Levé par tant de bras et tant d'échafaudages,
Étonnement des derniers-nés, Semble aspirer au but que leur montre son geste, Et par son attitude altière leur atteste
L'effort colossal des aînés : .
L'homme, en levant un front que le soleil éclaire, Rend par là témoignage au labeur séculaire
Des races qu'il prime aujourd'hui; Et son globe natal ne peut lui faire honte, Car la terre en ses flancs coûte l'âme qui monte
Et vient s'épanouir en lui.
Voilà donc l'âme retrouvée au terme de cette longue odyssée à travers les sommets et les abîmes de la science, une âme fille de la Terre, dernier terme et dernier effort d'un long enfantement. Avec elle naissent la responsabilité humaine, le progrès moral, la cité idéale gouvernée par la science et par l'amour. Tout cela est l'œuvre de l'âme se sentant elle-même, prenant conscience de sa liberté, un monde où viennent expirer les lois qui régissent le reste de l'univers :
Espace intérieur, inviolable empire
Qu'un refus du vouloir barre même au Destin.
Telle est la conclusion adoucie et plus humaine du poème. — On a pu se rendre compte, par l'analyse que nous en avons faite et par les citations que nous y avons semées, de la hardiesse du plan, de la nouveauté des sujets, empruntés pour la plus grande part aux plus récentes théories de la science positive, de la vigueur et
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de l'éclat de l'expression. On voit que le poète s'est mis tout entier dans son œuvre avec son goût pour les grands problèmes, sa haute culture scientifique, avec tout son talent et aussi son entière sincérité. Pourquoi donc, malgré tant d'efforts et de mérites, le succès est-il resté douteux? Pourquoi nous-mêmes, malgré de vives sympathies pour l'auteur, demeurons-nous hésitants et froids devant son œuvre? C'est le devoir de la critique de faire l'examen de conscience du public, le nôtre et celui du poète, et de chercher les raisons de cette hésitation ou de cette froideur qui semblent injustes. — 11 ne servirait de rien d'accuser le public, son incompétence, sa frivolité, son peu de goût pour les matières abstraites, son visible ennui « dès que le sujet traité cesse d'être aisément accessible aux esprits de moyenne culture. » Le public même incompétent se laisse volontiers émouvoir, persuader par l'opinion de l'élite; il s'associe à l'enthousiasme des connaisseurs; il ne comprend pas toujours, mais avec un instinct qui ne se trompe guère et qui ne demande qu'à être averti, il conçoit, il sent qu'il y a ici ou là une œuvre irrésistible, entraînante; de confiance il applaudit, et il devient l'ouvrier d'un succès, même quand il n'en connaît pas bien les hautes el délicates raisons. Il faut chercher ailleurs les motifs de celte résistance, ceux que les meilleurs amis du poète doivent lui indiquer pour l'aider à la vaincre une autre fois, bien convaincus d'ailleurs que le poêle ne sorl pas diminué de cette difficile épreuve, qu'il en doit sortir, au contraire, fortifié, mais en même temps éclairé sur les conditions, la puissance el les limites de son art.
Une des plus graves erreurs du poète, à mon avis, c'est le choix qu'il a l'ail de rythmes trop savants, hop particuliers, trop limités. Sans doute il nous a donné la preuve éclatante qu'il excelle à si» jouer des plus grandes
difficultés de la versification. Mais qui lui en saura gré, à part quelques parnassiens exaltés? Ne lui est-il pas arrivé souvent de laisser la précision ou la clarté de l'idée en gage dans ce jeu périlleux, et de faire de sa pensée l'otage du vers, qui devrait être l'esclave et qui devient le maître? Plus les sujets étaient difficiles, plus il convenait que le poète gardât toute sa liberté pour les exprimer. Au contraire, comme pour redoubler le mérite de la difficulté vaincue, il s'est enfermé dans les bornes les plus étroites, dans une sorte de prison cellulaire. Le croirait-on? au lieu d'adopter le grand vers de haut vol et de libre allure, seul capable de suivre dans son essor l'idée philosophique , comme s'il était amoureux de l'obstacle, il a adopté, dans la plus grande partie de son poème, la forme du sonnet. Encore si ce n'était que le sonnet! Mais l'auteur a voulu compliquer la difficulté, comme si elle n'était pas déjà suffisante : le sonnet explique la pensée du Chercheur, et contraste avec les appels de la Voix, qui tiennent exactement dans trois strophes de quatre vers. Le sonnet et la triple strophe sont liés ensemble par une demande et une réponse de deux vers chacune, pas un de moins, pas un de plus. Cela est d'une habileté très grande, mais d'une monotonie facile à prévoir. Quelle inspiration résisterait à des gènes pareilles? Le talent peut-il imaginer à plaisir de plus pénibles entraves et tenir contre lui-même une gageure plus singulière? Et y a-t il au monde contradiction plus forte que la forme du sonnet avec la largeur de l'inspiration que réclamait l'audace du sujet? Le sonnet convient à merveille à l'expression d'une idée ou d'un sentiment simples et concrets; il note une fantaisie de l'esprit, une émotion rapide, une rougeur fugitive, un désir, un regret. 11 convient admirablement à l'inspiration courte des jeunes parnassiens, qui en ont tiré de charmants
effets. Mais, grand Dieu! employer cette forme artificielle à l'expression des plus hautes idées, quelle fantaisie regrettable! Le culte du sonnet, appliqué à de pareils sujets, est un reste du vieil homme, un souvenir du parnassien dans M. Sully-Prudhomme. De là que d'obscurités de détail! que de vers durs et techniques! Il y a dans tout le poème une adresse de facture presque excessive; mais la variété manque, la liberté d'allures, la souplesse et l'ondulation des mouvements, tout ce qui fait la grâce. La pensée a de la raideur; dans cette tension uniforme, le charme fait défaut. On exige de nous trop d'efforts, non pour comprendre l'idée, qui est suffisamment claire, mais pour pénétrer dans l'expression trop ramassée en elle-même, trop condensée, où l'air <t l'espace manquent. C'est évidemment à la contrainte d'une forme impossible qu'il faut attribuer des vers pareils à ceux-ci; il s'agit de réveiller le poète de sa langueur :
Mais si je lui montrais la Gloire Sonnant ses vers sons un laurier?
Et cette imitation si pénible de Lucrèce, qui nous peint l'homme se ruant à la volupté el en sortant avec une tristesse invincible :
Amour, m* ris-tu pns dos roucoulants aveux: Que depuis lu ut et avrils la puberté rabâche^
Pour en venir toujours [tri sic après) où tu veux.
Je n'aime guère non plus ces strophes, où le poêle
exprime la loi de la faim qui l'ail passer son sanglanl niveau sur le monde des vivants :
Aveugle exécuteur d'un mal obligatoire,
Chaque virant promène écrit sur sa mâchoire
L'arrêt do mort d'un autre, exigé par sa laim. Car l'ordre nécessaire, ou le plaisir divin, Fait d'un même sépulcre un même réfectoire A d'innombrables corps, sans relâche et sans fin.
Je n'insiste pas; il y aurait do l'injustice à recueillir, dans une œuvre de longue haleine, les vers où Fart a défailli : c'est d'ailleurs moins au compte du poète qu'au compte du sonnet que je veux mettre ces défaillances.
La difficulté pour traiter ces grands suj^s n'était pas seulement dans la forme adoptée par l'auteur, elle était aussi dans certaines dispositions de son esprit. Un problème peut bien être l'objet d'une pièce de vers, non le sujet d'un poème. 11 faut, pour soutenir une longue suite de vers et pour y intéresser le lecteur, un système vigoureusement accepté, traduit par une conviction ardente. Il faut une doctrine, une cause à défendre, C'est à cette condition seulement que des idées pures peuvent émouvoir, entraîner le lecteur. C'est par là que Lucrèce dompte les âmes rebelles : il embrasse dans sa croyance tous les principes et les détails de la doctrine de son maître Épicure; il ne doute pas, il croit; c'est plus qu'un disciple, c'est un fidèle, c'est un enthousiaste, et cela explique pourquoi sa pensée brûlante répand sa flamme dans les esprits; même quand on résiste à la doctrine, quand on en a senti l'insuffisance, l'ardeur du poète est contagieuse, on est ému, non de la vérité qu'il exprime, mais de son motion. — C'est cette foi aux doctrines naturalistes dont il est l'interprète qui manque à M. Sully-Prudhomme; il doute, il discute, il fait sa part à la science positive, il fait sa part à la conscience qui proteste. Son esprit n'est rien moins que dogmatique : il se défie, il fait des réserves. Excellente méthode en philosophie, dangereuse en poésie. Déjà dans la préface, mise en avant de la tra-
SULLY-PRUDHOMMÈ. 201
duction du De Nalura, nous avions pu saisir la même hésitation; ici elle s'accentue davantage. La science positive triomphe dans les sonnets, mais l'instinct des vieilles croyances réclame avec énergie dans les strophes alignées, qui n'ont ni moins d'éloquence ni moins d'éclal. Est-ce le sonnet qui a raison, est-ce la triple strophe, mise en balance régulière avec le sonnet? Grave question, difficile à résoudre et qui laisse le lecteur indécis, d'autant plus qu'il ne se sent guère éclairé par la conclusion de l'auteur. 11 semble bien que, dans la première partie, le premier rôle est au Chercheur qui, au nom de la science positive, déclare la liberté et la justice de pures illusions devant l'écrasante réalité des lois éternelles. Tout change dans la seconde partie; le cœur se réveille, la liberté se proclame, la justice retrouve ses titres, la sympathie s'éveille, et le progrès devient le terme idéal de la science unie à l'amour. — Pourquoi cela? Comment ce brusque changement s'est-il fait, qui réconcilie tout le monde, le Chercheur et la Voix, la raison et le cœur, l'amour et la science? Il a suffi au poète de déclarer que la justice fait partie de l'essence de l'homme, qu'elle est son essence même, que sans doute elle n'a pas de signification hors de lui, mais qu'elle règne en lui. Encore une fois, pourquoi cela? Celle révélation de la conscience, non expliquée, reste un mystère. Comment l'homme peutil créer de son fonds la justice? Comment peut-il donner de la réalité à ce qui n'en a pas en dehors de lui? Comment une création purement subjective peut-elle avoir une valeur absolue? Il serait pédantesque de trop presser un poêle et d'appliquer à ses conceptions la même dialectique qu'à des théorèmes. Mais enfin, il s'agit d'un
poème d'idée, non de sentiment pur (Ml de fantaisie:
encore faut-il se reconnaître dans la logique secrète de l'auteur, et j'avoue (pie cette logique est un labyrinthe
où ma pensée se perd. Cette justice qui se révèle tout d'un coup dans un atome perdu de l'univers, sans qu'elle ail aucune réalité en dehors de cet atome, qu'est-elle en soi? quelle en est l'autorité? Je ne parle même pas de la sanction, mais de l'origine et du prix de cette idée, qu'on nous dit étrangère au monde comme à Dieu, s'il y en a un. En dehors d'une justice absolue, il n'y a plus que l'utilité plus ou moins déguisée. L'homme ne peut lier l'homme qu'au nom de l'intérêt, et le droit social, ainsi considéré, n'est que la règle des besoins. C'était l'argument du Chercheur, et il garde toute sa force devant la brusque conversion du poète. En tout cela, je ne vois pas la conviction enthousiaste d'un système qui doit animer une pareille œuvre, je ne trouve que les perplexités honorables du penseur, qui perd tour à tour et retrouve la justice. L'œuvre s'est ressentie de cette fluctuation d'idées successives et contraires : le cloute est poétique, l'indécision ne l'est pas.
Disons enfin que l'auteur s'est volontairement privé des ressources les plus brillantes que lui aurait offertes son sujet plus librement, plus largement conçu. Je ne discute pas sur le sujet lui-même, mais sur la manière dont il a été entendu et traité par l'auteur. Il n'est question, d'un bout à l'autre du poème, que d'abstractions pures; le procès fait au cœur par la raison, le déterminisme universel, l'unité et l'identité de la matière cosmique, la loi de la sélection et de la concurrence vitale, l'apparition de la justice, la vie sociale instinctive d'abord, réfléchie ensuite, le progrès de la cité par l'amour et par la science. Lucrèce, à qui il faut bien toujours revenir (car c'est le maître dans ce grand art de la poésie scientifique), a lui aussi des morceaux d'une abstraction redoutable, comme quand il définit l'espace et le mouvement, quand il décrit la formation du monde par les atomes, ou qu'il analyse
les simulacres qui expliquent la perception; mais avec quel art il appelle à son aide d'éclatants épisodes, de grands tableaux, de longs récits comme tout le cinquième livre, où il raconte à sa manière la formation de la terre, l'éelosion de la vie, l'histoire des sociétés humaines! Certes, je ne conteste pas à M. Sully-Prudhomme le droit de nous révéler en vers les théories les plus récentes de la science positive et même ses hypothèses les plus contestables; mais il y fallait plus de variété, plus de liberté, plus de mouvement, une forme plus sensible et plus concrète : il fallait mettre ces doctrines en tableaux au lieu de nous les offrir en raisonnements. Sur une pareille matière, il fallait répandre à flots la lumière, la couleur, la vie. Cela était possible avec les ressources abondantes que lui offrait l'humanité telle que l'imaginent les naturalistes de cette école, l'histoire avant l'histoire. Avec son imagination savante, quels riches tableaux il aurait pu tracer! J'imagine un poète darwiniste, nous décrivant, nous peignant la nature dans ses évolutions successives, la terre dans ses grandes époques, les types successifs montant lentement l'échelle des êtres, les dures lois de la sélection naturelle travaillant à l'ordre futur par l'immolation des faibles, L'humanité se dégageant peu à peu des étreintes de la vie animale, la tribu groupant les Familles, la cité organisant les lois, l'humanité prenant conscience d'elle-même dans sa lutte avec les espèces animales qu'elle dompte et avec les forces de la nature qu'elle asservit, la civilisation chassant la barbarie, mais subissant des retours terribles de celte barbarie, comme par
une série de loi d'atavisme qui réveille, nous dit-on, de
temps en temps dans l'homme les instincts féroces des
aïeux inconnus. Il y aurait eu là de larges horizons à
nous ouvrir, de ce côté de l'humanité passée qui prête tant à l'imagination, et certes de pareils sujets étaient
dignes de tenter un poète tel que M. Sully-Prudhomme. Il a été trop exigeant envers lui-même, en se refusant ces vives et larges peintures; il n'a pris que le côté abstrait de son sujet. Je crois qu'il a demandé trop à son art et qu'il en a dépassé les limites. L'expérience de ce poème n'est pas concluante. Je persiste pourtant à croire que le poème scientifique est possible et qu'il se fera. M. Sully- Prudhomme a eu raison de croire que le vers est la forme la plus apte à consacrer ce que l'écrivain lui confie, et que l'on peut lui confier, outre tous les sentiments, presque toutes les idées. Mais il n'a pas réussi suffisamment à faire vivre son sujet; l'abstraction Ta attiré dans ses abîmes; il en a eu le vertige. Malgré tout, il y a dans cette tentative même une audace et une force qui honorent singulièrement le poète, et s'il s'est trompé, croyons bien qu'on ne se trompe ainsi qu'avec de nobles ambitions et un grand talent.
Ce qui fait les succès littéraires, ce n'est pas la critique, comme elle se l'imagine trop volontiers, c'est l'opinion, avec toutes les vivacités de l'instinct et tous les hasards de la première impression. Mais la critique, si elle ne fait les succès de la première heure, les consacre ou les détruit en les jugeant. Elle indique, parmi ces succès de divers aloi, ceux qui doivent survivre et ceux qui ne méritent pas d'avoir un lendemain. Elle est l'opinion réfléchie, l'impression du second moment, celle qui, d'ordinaire, reste et a le dernier mol dans les questions d'art et de goût.
Parmi les œuvres récentes qui ont trouvé d'emblée le chemin de la sympathie publique, il sérail Injuste d'oublier deux nouvelles de M. Feuillet, la Petite comtesse et le Roman d'un jeune homme pauvre. Méritent-elles de survivre à l'heure rapide donl elles ont été l'émotion et l'entretien? Je le crois el je l'espère. Elles m'en semblent dignes par la délicatesse de l'inspiration el l'ail élégant du style, par la combinaison de certaines qualités, qui, pour n'être pas toutes des qualités de tempérament et de
force, n'en ont pas moins leur charme et leur prix.
Une destinée heureuse semble avoir frayé la voie au talent de M. Octave Feuillet. Il a réussi sans lutte, ce qui est rare en ce monde et surtout en ce temps. L'imagina-
tion e( le cœur des femmes ont été les complices de cet aimable succès. Les Scènes, Proverbes et Comédies ont eu l'applaudissement des salons avant (ravoir rencontré l'applaudissement des théâtres. Et cela devait être. Sauf le Village, qui louche par endroits à la vraie comédie, et Dahla où Ton sent, avec quelques visées un peu trop marquées au lyrisme, une inspiration et des effets plus dramatiques, toutes ces pièces, dans leur ingénieuse élégance, ne sont guère que des nouvelles dialoguées.
Ce sont des proverhes plutôt encore que des comédies. Mais dans ces étroites limites tient un petit drame domestique qui touche un instant à l'émotion après avoir traversé la gaieté et qui arrive au dénouement entre une larme et un sourire. Une femme qui s'ennuie et qui rêve, un mari trop occupé des grands intérêts du dehors, et qui laisse trop de place, à son foyer, à ce rival de tous les maris, l'inconnu, un amant qui se glisse entre le rêve de la femme et les hautes méditations du mari, voilà, à peu de chose près, tout le personnel des pièces de M. Feuillet. Parfois, il s'y joint, comme dans Péril en la demeure, quelque autre personnage, cette charmante mère, par exemple, la haronne de Vitré, dont la morale a tant de grâce, dont la raison a tant de charme, dont le cœur a des indulgences si douces, que devant elle les désirs confus s'apaisent, la conscience se calme par enchantement, et retrouve tout d'un coup la vue distincte du devoir, un instant troublée par un nuage. — D'autres fois, par compensation, les personnages se réduisent à deux, par exemple dans le Pour et le Contre. Tout au plus un nom apparaît-il dans un certain vague et comme dans le lointain, (le nom pourrait être un sérieux péril. 11 ne l'esl pas. Une conversation, d'abord languissante etfroide, s'engage entre le mari qu'une sorte d'inquiétude pousse hors de sa maison, el la femme dont la tendresse coin-
menceà souffrir. L'esprit, excité bientôt, jaillit; le cœur se réveille sous la douce excitation de l'esprit; il parle.; ce qu'il dit, M. Feuillet nous le confiera demain. C'est là l'ordinaire dénouement de ses agréables scènes, dénouement à coup sûr très légitime et très conjugal, bien qu'on puisse dire, si insister n'était pas déjà trop, que ces reconciliations, pour discrètes qu'elles soient, souffrent un peu de voir divulguer leur pudique mystère.
Il n'y a pas de passions, à proprement parler, dans le théâtre de M. Feuillet; il n'y a guère que des entraînements irréfléchis ou de vagues curiosités du cœur. Dans cette mesure-là, l'espoir n'est jamais perdu et le mari a beau jeu pour sortir sain et sauf du péril. Et, de fait, les grandes passions sont beaucoup plus rares dans la vie que le roman ne veut nous le persuader. Une des plus funestes illusions qu'il sème dans les âmes, c'esl que 1rs amours violentes, irrésistibles, tombent sur un cœur comme la foudre et le ravagent; c'est encore que pas un cœur ne peut se croire à l'abri, et que la plupart des existences doivent subir cette redoutable épreuve. V ïon-r de croire à la fatalité et à la fréquence des passions, les âmes se familiarisent ave-" celle4 pensée, et quand un désir, vague encore, quand une idée confuse se présente., elle trouve l'accès préparé; un rien, un accident, une rencontre, peuvent disposer de cette pauvre âme, livrée d avance et désarmée. — M. Feuillet, d'une vue nette et sûre, a saisi la vérité vraie, non celle des romans, mais celle de la vie. Il y a bien moins de passion, dans l'histoire du cœur féminin, que de désœuvrement, d'ennui, de rêveries, de vagues aspirations. Chacun de ces ^\mptomos, plus ou moins maladif, s'il est négligé, ou, ce qui est plus dangereux encore, s il est secrètement caressé par une imaginât ion complice, peut s'aggraver, et la passion, qui est la lièvre du cœur, est au bout. Mais
elle est une conséquence, un effet de cet état morbide, plus souvent qu'un principe et qu'une cause. — Personne, avant M. Feuillet, n'a touché d'une main si légère ces petits mystères d'une psychologie délicate. Personne n'a peint la crise avec celte finesse et ce tact. L'idée et le mot resteront à lui, comme la cristallisation à Stendhal. « La crise! qu'est-ce que c'est que ça? demande le mari épouvanté. — Ça, répond le docteur, c'est une maladie morale que peut gagner la meilleure des femmes, lorsqu'elle touche au seuil de la maturité. Tel est, mon ami, l'attrait du fruit maudit dont Eve eut la primeur, qu'il arrivera quelquefois même à une honnête femme de ne pouvoir se résigner à mourir sans y avoir donné un coup de dent.... Un moment arrive où la plus honnête peut être saisie d'une impatience fébrile! C'est alors que l'épouse devient maussade et la mère négligente ; c'est alors que le lien du devoir ne tient plus qu'à un cheveu... blond! c'est alors, mon ami.... Bref, voilà lamaladiede ta femme!... Et maintenant, bonsoir.... Tu me dois vingt francs. » — Et le reste que vous lirez, si vous ne l'avez pas déjà lu
mille fois.
Ne demandez pas à ces pièces l'éclat poétique, la passion ardente, la fièvre et le tourment de l'idéal, qui marquent d'une si forte empreinte le roman de Mme Sand, dans les plus grands égarements de son génie comme dans ses plus magnifiques inspirations. Ne leur demandez pas davantage la curiosité poussée à bout, la hardiesse de l'observation, les conceptions gigantesques de Balzac, l'énergie tourmentée de ce style, violent et sinistre jusque dans ses gaietés, l'originalité à la fois puissante et déréglée de cette imagination, que toute réalité privée ou sociale, que toute science humaine et divine tente tour à tour, sans la contenir ni la satisfaire. Bien d'analogue chez M. Feuillet. Ces éclats de voix ou de style, ces
profondeurs ou ces audaces, ces splendeurs et ces emportements qui trahissent ou le dieu ou le démon intérieur, tout cela définirait fort mal, si ce n'est par contraste, la nature discrète et tempérée de ce charmant esprit, le ton habituel des sentiments où il s'inspire.
M. Octave Feuillet a trouvé lui-même sa propre définition. Il a intitulé une de ses plus jolies nouvelles : Études de la vie mondaine. Nous n'avons qu'à généraliser ce titre pour avoir l'expression la plus exacte de son talent. Dans la plupart de ses œuvres, ce qui domine, c'est cette note de la vie mondaine, saisie par l'auteur avec justesse le plus souvent, toujours cherchée avec un visible plaisir et une complaisance marquée.
Or, il faut bien le dire, si la passion, dans le sens vrai du mot, est plus rare dans la vie qu'on ne le croit généralement sur la foi du roman, elle est particulièrement rare dans ces régions élevées de la vie sociale où se complaît l'imagination de M. Feuillet. A cela, il y a bien des raisons. Une surtout me frappe.
Ce qui s'oppose à ce que la passion s'acclimate volontiers dans la vie mondaine, ce n'est pas seulement cette crainte des originalités compromettantes, cette idolâtrie des convenances, ces habitudes de haute courtoisie qui ne permettent à presque personne de s'isoler des autres par un sentiment exclusif, cette terreur salutaire de tout ce qui, étant, excessif, pourrait devenir si facilement
ridicule, ni ce léger scepticisme courant qui discrédite d'avance la passion en la niant, et l 'empêche de naître en affectanl de n'y pas croire; il y a un obstacle plus for! que tous ceux-là et plus invincible, c'est le manque de temps : ceci doit être pris à la lettre. Il faut du temps à la passion, telle que la laite l'imagination moderne, pour naître dans la rêverie solitaire, pour croître à travers les larmes, pour s'analyser et devenir irrésistible (Mi s'affir-
mant elle-même, pour se fortifier et grandir par la contradiction des événements ou des hommes, pour ajourner ses plus chers espoirs et s'obstiner plus violemment à la poursuite de son but à travers chacun de ces ajournements, pour voir surgir chaque jour devant elle de nouvelles résistances et se déployer à l'aise dans cette lutte contre l'imprévu. Quelle dépense de journées et d'heures, et qu'il faut être libre ou peu économe de son temps pour en accorder à la passion autant qu'elle en réclame ! Ceux-là seuls qui peuvent affranchir leur vie de la régularité prosaïque du devoir ou du joug brillant des servitudes mondaines, ceux-là seuls peuvent se donner le luxe d'une passion. L'aliment, la substance de la passion, c'est le temps, et c'est assurément ce que possèdent le moins les gens du monde, que le tourbillon emporte. Comme d'autres, ils peuvent avoir une imagination amie du rêve et impatiente d'idéaliser tous ses sentiments. Comme d'autres, aussi, ils peuvent connaître ces secrètes ardeurs des cœurs romanesques qui veulent, à tout prix, du sublime, de l'héroïque ou du moins de l'extraordinaire dans l'amour. Pour atteindre le but, le moven leur manque. Dans ces journées laborieusement oisives, quelle heure n'a son emploi nécessaire et marqué par la plus impérieuse des lois, la loi de la haute vie, high life, comme disent si bien nos voisins? Avec cette loi, pas de transaction possible, on le sait. S'y soustraire, c'est abdiquer. Quel courage de passion, quel héroïsme de cœur ne faudrait-il pas pour cela? La vie mondaine a précisément ce caractère et ce triste privilège de ne plus s'appartenir. Vous êtes le charme et l'ornement du monde, je le veux bien; mais vous en êtes la victime. Cette vie est une fête perpétuelle, c'est aussi une captivité enchantée. Or, pour former la passion comme pour former la vertu, il faut pouvoir vivre en soi et pour soi. Le recueil-
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lement, la rêverie, le loisir, tout ce qui nourrit la passion lui fait défaut dans ce monde privilégié; elle étouffe dans ces réunions si nombreuses où elle manque d'espace, d'air et de solitude; elle meurt de fatigue entre deux nuits de bal.
L'amour n'y perd pas ses droits; mais d'ordinaire il ne va guère au delà d'une aventure furtive du cœur et d'une émotion passagère qui, victorieuse ou réprimée, n'a pas le temps de devenir une passion. Que cette émotion soit la plus forte et triomphe, ou qu'elle cède â la voix d'une conscience délicate, en tout cas il est rare qu'elle dure; elle n'a été le plus souvent que la séduction d'un regard, d'une parole, d'une attitude même, la surprise d'un rêve bientôt envolé ou l'occupation d'un court moment d'ennui. Elle n'a troublé que la surface de la vie. Le fond appartient au monde, et le monde a bientôt repris son bien. M. Octave Feuillet excelle, dans plusieurs de ses œuvres, comme dans la Crise et Péril en la demeure, à saisir d'un cravon facile et charmanl ces échappées de la vie mondaine, ces rapides tentations et ces soudaines éclosions de l'amour au milieu d'une vie si occupée. C'est l'histoire d'une soirée, d'une journée peut-être. Quelques gouttes de sang tombent d'une éléganteet coquette blessure. Une main bienveillante louche la plaie, une parole attendrie la guérit. (Tes! un murmure bien vite étouffé, un soupira peine, jamais un sanglot.
N'exagérons rien. Il serait injuste de prétendre que le monde ne présente à l'observateur, et que M. Feuillet n'ait su peindre (pie ces Mineurs éphémères, ces légères ivresses d'une heure charmante que l'heure prochaine dissipe. Les élégances de la vie mondaine sont, par intervalles, traversées par un éclair de passion, bien (pu» rare, la chose arrive, dit-on.
M. Feuillet, dans ses dernières œuvres, a essayé, avec
une curiosité d'artiste, do saisir l'éclair au passage et de nous en faire sentir la flamme rapide et brûlante. C'est là une forme nouvelle de son talent et une tentative intéressante où nous aimerons à le suivre. La passion, pour être la menu4 au fond dans ses traits essentiels, à quelque degré que ce soit de la vie sociale, change tellement d'expression, de langage et d'aspect, dans les différentes régions où elle se produit, qu'on dirait un sentiment nouveau là où il n'y a qu'un sentiment transformé. Ce sont précisément ces nuances dans l'expression de la passion aristocratique qu'il importe de bien saisir. Il faut, pour cela, une finesse et une énergie sobre, une distinction de ton soutenue à travers les crises de la passion, un mélange de gentilhommerie et de hardiesse dans le style qui font de cette tentative quelque chose de bien périlleux et de particulièrement délicat. Il faut tout et rien de trop. Le péril même a été un attrait de plus, une tentation pour le talent de M. Feuillet. Vaincre cet obstacle semble être l'ambition nouvelle de son art dans ces deux nouvelles, la Petite Comtesse et le Roman d'un jeune homme pauvre. Ce sont, pour leur donner leur vrai nom, des études d'un phénomène rare, la passion dans la vie mondaine, du caractère et des formes qu'elle y revêt, du langage qu'elle y parle, des effets imprévus qu'elle y produit.
M. Feuillet nous pardonnera sans doute de ne pas nous arrêter sur deux œuvres qu'il a jointes, on ne sait trop pourquoi (si ce n'est pour faire un juste volume) à la Petite Comtesse. Le Parc n'est que la frêle ébauche d'une idée connue. Onesta offre de la curiosité et de l'intérêt. C'est un travail littéraire, mais c'est un travail, un pastiche dans le ton et la couleur de ces contes vénitiens où excellait, il y a vingt ans, la brillante vigueur de Mme Sand.
Une âme ingénue au milieu des plus folles dissipations, et qui, à travers les plus périlleux accidents d'une
vie livrée sans réflexion et sans réserve aux entraînements du monde, a su, par je ne sais quel miracle d'une nature exquise, se garder pure, mais sans pouvoir défendre sa réputation de ces calomnies courtoisement venimeuses de l'opinion qui condamne plus sévèrement l'apparence du mal que le mal sans l'apparence; cette aine, un jour touchée de l'amour vrai dont elle riait sans le connaître, foudroyée par la passion au milieu des fêtes et des enchantements de la vie, devenant la victime de cette opinion qu'elle méprisait tant qu'elle n'en avait pas besoin et qui l'écrase le jour où elle se révolte; sa lutte désespérée contre les fausses évidences qui l'accablent, le délire de la passion sans espoir la jetant en proie à une faute sans remède, une sorte de suicide cherché dans une honte volontaire, l'accablement, l'agonie de cette pauvre âme sous le poids de cette honte qu'elle a voulue, l'apaisement enfin dans la certitude de l'amour reconquis, du dernier pardon et de la mort prochaine : tel est ce drame court et navrant de la Petite Comtesse Sur ce fond tragique et simple se détachent quelques brillants épisodes, comme la peinture de la vie de château, quelques conversations très ingénieuses, quelques pages où éclate, avant le drame, une vive gaieté, connue celles où Georges nous raconte les risibles terreurs de sa fuite éperdue, à travers les halliers et les buissons de la foret, et la poursuite ardente des chasseurs. C'est l'art très heureux de l'auteur de mêler ainsi un ripe Franc aux émotions du récit. Il n'a pas peur du détail pittoresque, et il sait faire rire à propos son lecteur, ce qui est si l'are et ce qui ne porte aucune atteinte à la distinction de son récit, bien au contraire. C'est un trait de naturel dont chacun lui sait gré. Entre le désespoir et la gaieté, quel intervalle met la vie?
Ce qui manque à cette histoire, conduite avec un bril-
lant entrain et non sans vigueur, c'est l'accord entre l'ensemble e1 certains détails. Tout est possible, je le sais, dans la vie, mais tout n'est pas vraisemblable dans le roman. Quand l'auteur se décide à ravir à la petite comtesse son dernier espoir, il la précipite trop vite et trop avant dans la dernière bonté. Elle se donne au premier venu, à je ne sais quel fat grossier qui l'importune. L'auteur a beau nous dire qu'elle le prend avec une sorte d'indifférence et de dédain, comme on ramasse une arme de suicide, la première venue, lorsque le suicide est résolu. Une femme aussi naïve au fond, aussi charmante, aussi noble et distinguée, doit garder une sorte de délicatesse jusque dans son désespoir. La passion ne peut pas faire aussi rapidement d'une honnête femme une courtisane. Marguerite Gauthier a recours à un expédient de cette espèce pour éloigner d'elle son amant. Ce genre de sacrifice est là tout à fait à sa place. Mais ce qui est une sorte d'héroïsme touchant dans la rue Bréda, est une très vilaine chose, tout à fait sans excuse, au château de Malouet. Je ne me console pas de voir cette ravissante petite comtesse terminer sa vie comme la Dame aux Camélias. La passion exalte la nature et ne la détruit pas. Maxime Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive, est un jeune homme pauvre, d'infiniment d'esprit, de tact, d'honneur. Il n'a qu'un défaut, qui, une fois qu'on l'a remarqué, vous poursuit partout. Il est noble de cœur comme de race, tout à fait aimable et spirituel, doué d'une grâce discrète, d'un charme irrésistible, d'une délicatesse, d'un courage, d'une ardeur et d'une pureté de cœur vraiment incroyables. Il est tout cela, je le reconnais; mais il le sait, et il nous le laisse trop peu deviner. C'est là l'inconvénient de ces correspondances et de ces journaux intimes qui sont la forme habituelle des récits de M. Feuillet. Ce défaut était déjà fort sensible chez
Georges, l'ami de la petite comtesse. Un homme a toujours mauvaise grâce à raconter, môme avec toute la modestie possible, une bonne fortune, une séduction de cœur aussi rapide, aussi complète. Le jeune homme pauvre est encore plus content de lui, s'il est possible. 11 s'applaudit trop visiblement de ses vertus.
Très légère critique, sans doute, mais non sans justesse à propos de ce dernier roman dont le narrateur et le héros se confondent en un seul et même personnage, tout à fait infaillible dans la conduite de ses plus secrets sentiments, tout à fait charmant, type un peu trop accompli pour raconter sans quelque léger ridicule su biographie intime.
L'histoire est, du reste, de celles auxquelles l'intérêt du sujet assure le succès; c'est la lutte de la probité loyale et pauvre aux prises avec les tentations d'un impossible amour. A l'intérêt du sujet les détails ajoutent la grâce. Ce n'est pas que les critiques aient manqué. .Nous avons entendu des juges habiles et délicats se refuser au charme que nous avons subi en toute sincérité. Rien n'est plus faux, disait-on, que l'application d'un mol célèbre que se fait à lui-même le jeune homme pauvre, à la lin de son journal intime : Heureux ceux qui nont pas d'histoire! Et l'on se plaisait à énumérer les rares el extraordinaires bonheurs donl un sort complaisant l'accable. Eh quoi! il se plaint d'avoir une histoire, l'ingrat ! De quoi donc se plaint-il, parla? Est-ce d'avoir obtenu, dés le premier jour de sa détresse, les soins les plus bienveillant des anciens serviteurs de sa maison, OU (l'avoir, dès le lendemain de sa ruine, rencontré la Providence sous les (rails d'un vieux notaire retiré, M. Laubépin, qui manie les cœurs et les événements à miracle, et qui les fait tourner, à sou gré, à l'honneur et au profit du jeune marquis ? Est-ce dans celle riche et Fastueuse maison
des Larroque, où on le traite, bien qu'intendant, en vrai gentilhomme, qu'il se plaint d'avoir inspiré une si forte passion à cette belle Marguerite, qui lui sacrifie si facilement son fiancé, M. de Bévallan, et ses deux cent mille francs de rente? Serait-ce, par hasard, d'avoir inventé en sa faveur une parenté lointaine avec Mlle de Porhoët, cette vieille descendante des rois de Gaël, qui lui laisse en mourant une fortune de prince du sang? Et il se plaint du sort qui l'amène au dénouement, triomphant, adoré et millionnaire ! Les lecteurs difficiles, que je cite, se plaignaient, au contraire, de cette prodigalité de bonheur, de fortune, d'amour, qui tombe sur la tête du jeune homme ruiné, du haut d'un ciel romanesque et invraisemblable. Et, peut-être, malgré tout le plaisir que m'a fait ce roman, dois-je avouer qu'ils n'avaient pas tout à fait tort.
Et pourtant le charme agit, irrésistible et sincère. L'invraisemblance d'un grand nombre de détails et le hasard trop complaisant des événements que Fauteur tient dans sa main, n'empêchent pas l'émotion, tant les sources de cette émotion sont vives et pures. L'amour vrai et l'honneur, c'est là tout le fond de l'histoire, débarrassée de ce romanesque facile auquel l'auteur a trop souvent recours. Or, qu'y a-t-il de plus émouvant au monde que l'épreuve de la loyauté dans la passion et les luttes intimes de cette délicatesse particulière de la conscience qu'on appelle l'honneur?
De ces deux Nouvelles que nous venons de signaler comme de curieuses études de la passion dans le monde, la Petite Comtesse est la plus forte, le Roman d'un jeune homme pauvre est la plus touchante. Ici et là l'idée première est irréprochable, intéressante à la fois et simple; le détail seul pouvait être un écueil. C'est dans le détail bien choisi, exprimé d'un trait élégant et sobre, c'est dans la nuance délicatement saisie qu'est^ le charmant
triomphe de l'auteur. C'est aussi dans quelques détails trop invraisemblables, c'est dans quelques nuances dissonantes qu'il y aurait prise à de justes critiques. Mais l'effet général est heureux, l'impression que laisse cette lecture est toute sympathique à l'auteur, à son art délicat qui sait à propos s'attendrir. Le succès a été vif, il méritait de l'être. Il est de plein droit, et nous le saluons avec bonheur, partout où l'émotion vraie a passé.
L' Histoire de Sibylle a marqué le retour du poète prodigue au genre qui lui a valu ses meilleurs triomphes, au roman. Durant un intervalle de quelques années, pendant lequel M. Feuillet avait semblé abandonner ses chers travaux accoutumés, il ne perdait pas son temps; infidèle à sa solitude de Saint-Lô, il vivait dans le plein courant du monde parisien. Il variait de mille manières ses fines expériences sur la vie mondaine; il enrichissait son imagination de types et de caractères nouveaux au contact de ce monde si divers, si agissant et [si nui lé, où il s'est mêlé sans s'y plonger. 11 a su mettre ces occasions variées à profit pour ce talent d'observateur qui est la moitié du talenl du romancier. Ceux qui oui eu le plaisir de le rencontrer sou vent dans les mêmesrégions seraienl à même, s'ils le voulaient bien, de décrire exactement le travail par lequel L'imagination de l'artiste a transformé les matériaux vivants de son expérience de chaque jour ou de chaque soir, el démarquer au juste le degré d'idéalisation qu'il lui a plu de donner à certains types 1res réels, très humains <le sa connaissance intime. Ils y oui acquis la preuve que rien de saillant ne passe inaperçu aux yeux de ces élégants causeurs qui pour-
suivent jusque dans le monde leur œuvre intérieure, et qui empruntent autour d'eux les traits décisifs d'une figure ou d'une scène. Il n'est pas de plus piquante étude que de refaire le travail inverse de celui que le romancier a fait, et comme il a transporté le monde dans son roman, de l'y rechercher, de l'y retrouver, de ressaisir la réalité sous les voiles légers qui la recouvrent sans la dissimuler. Mais cette étude, chacun doit la garder pour soi; la confidence que l'on en ferait au public ressemblerait à un abus de confiance.
Quelque jugement que l'on porte sur VHistoire de Sibylle, ce qui reste incontesté, c'est que l'auteur n'a pas eu une ambition vulgaire, et qu'il a cherché son idée dans les régions les plus élevées de l'art. La discussion peut porter sur le degré d'intérêt ou d'émotion que l'auteur a su donner au développement de son sujet, sur le degré de passion et de vie dont il a doué ses personnages. L'idée reste intacte sur les hauteurs. La critique qui cherchera à l'y atteindre se frappera elle-même de discrédit.
Ici, dans ce nouveau roman, c'est encore un problème moral qui s'agite, encore une question de délicatesse et d'honneur qui sépare deux âmes que tout le reste rapproche. Mais ce n'est plus l'honneur de l'amour vrai, tremblant devant le soupçon d'une vue d'intérêt ; c'est l'honneur d'une conscience de femme qui s'effraye, dans le partage d'un grand amour, d'être seule à posséder la plus grande joie et le seul espoir de sa vie, la vérité religieuse, et de laisser entre elle et l'âme aimée toute la distance de l'infini.
Une enfant naît dans le château de Férias, au sein d'une famille où toutes les distinctions de la race, toutes les délicatesses de la haute culture morale sont héréditaires, loin de la vie de Paris, hors de ces courants de liilinosphère intellectuelle, où la pureté même puise, à son insu, de secrets poisons. Cette enfant porte en soi le
germe des nobles qualités, la droiture, la sincérité absolue, la volonté impétueuse, tournée vers les choses difficiles et rares, le don fatal et sacré de l'enthousiasme. Elle grandit dans les innocentes joies d'une vie patriarcale.
Mais bientôt tout va se troubler; ce sont, à vrai dire, des crises d'âme qui font tout le roman. La première, la plus difficile à peindre, celle qui risquerait fort, avec moins d'art, de toucher ou à la puérilité, ou à une déclamation prématurée, c'est l'éducation religieuse de Sibvlle. L'idée de Dieu est déjà si haut placée dans ce jeune esprit, qu'il souffre de toutes les atteintes que reçoit cette grande idée dans le mélange de la frivolité et de l'insouciance humaines, et dans les pratiques de la dévotion banale. 11 y a même, dans cette innocente vie, une heure de révolte contre la religion compromise aux yeux de cette enfant par son humble interprète, un pauvre curé de campagne, trop vulgaire dans ses habitudes, trop sensible aux tentations des dîners du château, trop familier et trop endormi dans ses explications sur les points les plus relevés de la doctrine. Un grand péril affronté avec une bravoure tranquille et simple par ce brave curé, une inspiration de dévouement le relève aux veux de Sibvlle et réconcilie cette âme fière avec la foi de ses ancêtres, qui va maintenant s'emparer d'elle profondément, la dominer, la vouer, s'il le faut, même au martyre, à ce genre de martyre que comporte le temps où nous vivons, la passion sacrifiée.
La seconde crise d'âme esl plus grave; elle occupe (ont le reste du roman. La première n'était que la préparation, un peu longue peut-être, de cette scène idéale où va s'accomplir le douloureux mystère.
Sibylle est à Paris, dans l'hôtel très peu ascétique de son grand-père, le comte de Vergnes, qui veut l'établir.
Ce qui serait pour une autre jeune fille une préoccupation frivole, est l'intérêt sérieux, presque religieux de sa vie. Elle cherche à réaliser, dans son existence, cette union , telle que la conçoivent les nobles esprits , où l'amour le plus profond s'associe à toutes les grandeurs, à toutes les dignités de l'âme.
Cette recherche de l'objet idéal, sur lequel son cœur doit fixer ses longues incertitudes, fera sourire quelques esprits blasés : les délicats resteront sérieux, ils comprendront que la vie de Sibylle est suspendue à ce choix et qu'elle est de ces femmes qui meurent de s'être trompées.
Elle rencontre Raoul de Chalys; elle n'hésite plus. Un souvenir romanesque de son enfance a fait vivre, dans le secret de son cœur, cette chère image. Quand elle le rencontre, Raoul n'est pas un inconnu pour elle; c'est le mystérieux ami de sa rêveuse jeunesse. Tout son cœur est à lui. Elle ne dispute pas son amour; elle le donne avec ivresse.
Mais un terrible malheur fond sur cette passion naissante et met cette jeune âme en ruines. Raoul de Chalys est atteint du mal du siècle. 11 ne croit pas au Dieu que Sibylle adore. Le jour où Sibylle en acquiert la certitude, elle tombe anéantie ; dès le lendemain, elle part, elle retourne dans sa solitude de Férias. Un abîme la sépare de Raoul. Mais Raoul ne peut sacrifier ni son amour qui est toute sa vie, ni sa conscience qui est son honneur à lui. Il ne peut ni échapper à sa passion, ni mentir à son doute. C'est là la grande épreuve du roman. Quand Raoul se sera rapproché, par un ingénieux stratagème, du château de Férias, il pourra croire, à certains intervalles, que la foi renaît dans son âme dévastée, sous l'influence des prières et des larmes secrètes de Sibylle. Mais il s'apercevra bientôt qu'il est vaincu par l'amour plus que
par la foi, et il reculera devant sa sincérité alarmée. La . mort seule viendra dénouer ce que la vie n'aurait pas dénoué. Près de Sibylle mourante, tuée par son amour plus encore que par le souffle glacé d'une nuit d'automne, il s'incline. Le désespoir se tourne en prière dans cette âme rebelle. Sibylle mourra consolée.
Voilà tout le roman, réduit à la trame un peu nue des événements, moins les épisodes qui le varient ou l'égayent ; sans les paysages qui se déroulent dans les bois, à travers les falaises, avec la mer qui brille au bord de l'horizon ; sans les vives peintures du monde parisien où excelle l'art élégant et fin de M. Feuillet; sans la diversité des caractères : Mme de Beaumesnil, la dévote vulgaire, type excellent, trop tôt retiré du roman où il s'annonçait à merveille; miss O'Neill, une figure dont un trait de plus ferait une caricature, et dont l'effet est comme suspendu entre un sourire et une émotion ; le comte et la comtesse de Vergnes, ces deux types de vieillesses parisiennes qui sentent si cruellement et trop tard la tristesse de leur double solitude, le néant agité de leur vie ; la duchesse Blanche de Sauves, une ravissante apparition, une de ces femmes comme les aime M. Feuillet, qui vont dans le péril aussi loin que possible sans y tomber, bien qu'on ne voie pas toujours clairement ce qui les préserve; Gandrax, l'ami de Raoul, le chimiste qui n'aperçoit rien au delà de V analyse quantitative, qui n'espère rien au delà de la désorganisation de la machine, ce qui ne l'empêche pas d'être foudroyé par la passion, dès (pie la passion l'effleure; Clotilde enfin, l'antithèse vivante de Sibylle, la beauté païenne dans lent son emportement, la déesse abandonnée à sa passion en face de la sainte qui meurt de son amour.
Je ne cacherai pas que bien des observations critiques peuvent être faites sur la conduite4 générale et sur eer-
tains détails du roman. Le commencement n'est pas ce qui m'en plaît davantage. Malgré toute l'habileté de l'écrivain, j'estime qu'il remonte trop haut dans l'histoire de Sibylle. Si l'on m'en priait bien fort, je finirais par sacrifier l'histoire de l'étoile réclamée par l'enfant, qui me gâte un peu, en l'affaiblissant, la charmante allégorie du cygne. Il y a dans ces épisodes et dans quelques autres une certaine teinte de puérilité dont l'art le plus savant préserve malaisément cette étude biographique et morale du berceau. Je vois bien quel but poursuit l'auteur; mais peut-être suffirait-il pour préparer cette âme inflexible et tendre aux épreuves de l'avenir, de prendre l'enfant vers l'âge de huit ou dix ans, dans les bras de miss O'Neill. Jusque-là, c'est moins un roman qu'une charmante psychologie de bébés.
De même, sans diminuer la grandeur morale de Sibylle, je demanderais qu'elle se manifestât par un peu moins de miracles. Sa parole, sa présence seule agissent trop comme le coup de la grâce. Où elle est, où elle paraît, l'erreur tombe, le mal s'enfuit. Si elle ne convertit pas le curé, ce qui serait trop dire, elle l'avertit au moins; elle aide à la conversion de miss O'Neill; elle ramène à des sentiments humains le fou Féray ; elle fait une vie sérieuse de la vieillesse frivole de sa grand'mère, madame de Yergnes; elle ramène à la vertu la délicieuse duchesse Blanche, un instant tentée de s'en écarter; j'en passe sans doute, et des plus éclatantes, parmi ces rapides conversions. Franchement, il y en a trop. Nous résistons au charme à mesure qu'il opère : à la fin, nous devenons tout à fait rebelles.
Enfin cette jeune fille, cette enfant (elle a dix-neuf ans quand elle meurt), est trop maîtresse d'elle-même; elle a sur ses sentiments ou du moins sur l'expression de ses sentiments une autorité invraisemblable. J'admets
qu'elle disparaisse subitement de Paris , effrayée du scepticisme de Raoul. Cela est intéressant; cela est vrai et grand. Mais quand Raoul s'est rapproché d'elle par une ruse touchante, quand elle le rencontre à l'improviste, elle qui l'a aimé, qui l'aime encore éperdûment dans le secret de son cœur, qu'elle lui parle de ce ton âpre et dur, qu'elle le tienne humilié, irrité, frémissant, sous une sèche parole de dédain, cela n'est pas plus naturel qu'aimable. En revoyant Raoul, la vraie Sibylle aurait cru à un miracle ou de la foi, ou de l'amour: un flot d'espoirs insensés aurait envahi ce pauvre cœur malade. Elle aurait jeté toute son âme dans un cri d'ivresse.
Laissons ces détails et attachons-nous h l'idée mère du roman. Cette idée, je l'ai entendu attaquer très vivement et je prétends la défendre.
Rien n'est plus aisé que de ridiculiser la conception de M. Feuillet. Une jeune fille éprise d'un jeune homme beau, spirituel, accompli, et qu'elle repousse parce qu'il ne va pas à la messe. Quelle bonne occasion et quel triomphe pour la raillerie facile! Qu'on y réfléchisse pourtant. Sous cette forme, si étroite qu'elle puisse paraître, s'agite une des questions les plus délicates de tous les temps, niais qui ne sVsl jamais posée aussi clairement et aussi obstinément qu'aujourd'hui devant les consciences : Y a-t-il un Dieu? Si le mariage est autre chose que l'association de deux intérêts on de deux frivolités, n'est-ce pas un souci bien excusable, dans une âme sincèrement éprise de Dieu, que de chercher dans une autre «âme la même foi qui la remplit elle-même, et de s'épouvanter si elle ne l'y trouve pas? S'il y a de l'infini même dans ramoui' humain, si le premier mol de la passion est un (le ces mois qui veulent prendre possession de l'éternité, n'est-ce pas chose bien naturelle que l'amour, plus il est profond et vrai, s'effraye de ne partager avec
l'objet aimé ni le même infini, ni la même éternité? Estil donc si facile, dans ce cas, de faire gaiement le sacrifice de cette communauté d'espérances sacrées et de se placer au point de vue désintéressé de quelque voltairien d'estaminet?
Ce que j'aime précisément dans l'œuvre de M. Feuillet, c'est ce qui lui vaudra les plus amères critiques : c'est la peinture du phénomène religieux, dans son essence la plus épurée, s'emparant d'une jeune âme, élevant à sa hauteur tous les autres sentiments de cette âme, n'excluant ni l'humaine tendresse, ni les troubles secrets, ni les défaillances du cœur, ni les aspirations à la félicité terrestre, ne sacrifiant rien de tout cela, mais subordonnant tout à des délicatesses d'un ordre supérieur, inspirant enfin et soutenant cette loyauté héroïque qui se fait une si haute idée de l'amour, qu'elle le repousse s'il ne s'éternise pas en Dieu. Qu'y a-t-il, en tout cela, de mesquin ou de ridicule ? L'idée brille au milieu des bassesses et des hontes où se plonge le roman contemporain. Dans ce courant, dans ce torrent plutôt de littérature bruyante, banale et plate qui nous envahit chaque jour, on est heureux de recueillir, parmi le sable et la fange, quelques parcelles d'or pur. Certes, ce n'est pas à la critique de dédaigner ce trop rare butin.
Monsieur de Camors a renouvelé autour de l'heureux écrivain un de ces succès exceptionnels qui se composent, au premier moment, de sympathies ardentes et de critiques acerbes, de controverses et d'applaudissements également bruyants, mais non également durables ni soutenus. Il est visible que de la discussion si vivement
engagée autour de Monsieur de Camors, l'œuvre sort triomphante, la réputation de l'écrivain agrandie et fortifiée.
Cette fidélité de la fortune littéraire, la plus changeante, la plus perfide en apparence, n'est pas un effet sans cause. Les prétendus caprices du public n'expliquent rien; au fond, ils ont leur raison d'être, leurs lois, que la critique peut trouver en les cherchant avec quelque attention, et dès lors, s'il v a des lois à ces mouvements de l'opinion, ils ne sont pas des caprices. Le caprice du public représente dans la littérature ce que le hasard représente dans la science : l'ignorance des causes.
Le talent lui-même n'explique pas tout dans le succès constant d'un écrivain. Il est indispensable sans doute pour attirer fortement l'attention du public; mais à lui seul il ne suffirait pas pour la retenir, pour la fixer, surtout pour la renouveler d'une manière aussi intense à l'apparition de chaque œuvre, s'il ne s'y joignait certaines circonstances qui marquent d'un caractère particulier l'emploi et l'application de ce talent. Il en est à cet égard de la littérature comme de l'industrie, qui ne produit tout son effet qu'à la double condition d'une sage économie de ses forces concentrées et de leur direction précise sur un point déterminé.
Par ce temps d'expositions industrielles, on me pardonnera celle métaphore qui résume exactement ma
pensée.
M. Octave Feuillet ne se prodigue pasel ne se disperse
pas. C'esl là une des plus simples el des meilleures explications (le ce succès qui lui reste fidèle. Je ne parle ici que du romancier, non de l'auteur dramatique, dont lafortune a été plus inconstante el plus exposée. — Quatre années au moins d'intervalle séparent ces œuvres inégalement et diversement charmantes, mais dont chacune
a éveillé h son heure de si vives sympathies : le Roman d'un jeune homme pauvre, Sibylle, Monsieur de Camors. Dans ces longs intervalles, l'écrivain et le public se renouvellent. L'auteur ne surmène ni son imagination, ni ses lecteurs. Il sait se faire d'heureux loisirs. Il réalise dans son existence sagement ordonnée cet idéal de l'écrivain qui doit rechercher avec le même zèle, pour le développement complet de son esprit, ces deux conditions en apparence contradictoires : l'excitation que donne la vie sociale portée au plus haut point d'intensité possible — et le recueillement d'où sortent les ouvrages médités et durables. M. Feuillet est un de nos écrivains les plus parisiens, et il passe les trois quarts de sa vie hors de Paris. Là est le secret de ce talent qui se compose d'intuitions heureuses et de réflexion, d'observations vives et profondes, recueillies au cœur même de la vie moderne, et d'un art patient et délicat qui les met en œuvre dans des personnages vivants. On sent, à des signes presque infaillibles, que l'auteur prend son idée à Paris, mais qu'il la cultive dans la retraite. L'action, la conception, les traits saillants de chaque physionomie, la note du récit, la langue elle-même, tout cela révèle la zone d'exploration psychologique dont l'observateur s'est tracé à lui même les limites et dont les régions principales seraient le faubourg Saint-Honoré et le faubourg Saint- Germain en passant par les Tuileries. — Mais à d'autres symptômes on sent aussi que le germe de l'œuvre, recueilli en plein Paris, s'est développé, a mûri sous des rayons plus calmes, dans une atmosphère moins artificielle, grâce à une culture moins hâtive. On peut être plus ou moins sensible à l'attrait de la conception première , à la conduite générale du roman, à telle ou telle figure créée par le romancier; mais il n'est pas permis de méconnaître dans chacune de ses œuvres la
perfection relative de l'art, le soin de l'écrivain qui n'a rien livré aux fantaisies fiévreuses d'une inspiration troublée ni à la facilité perfide d'un talent trop complaisant pour lui-même.
Quand je lis ces œuvres d'imaginations créatrices qui ont été l'émotion d'un jour, et dont quelques-unes méritent de rester dans le souvenir littéraire d'une génération, j'aime à me représenter le milieu, l'ensemble des circonstances matérielles et morales, les lieux mêmes où ces pages furent tracées; j'aime à imaginer surtout le procédé de travail propre à chaque écrivain, et donl je crois retrouver des marques sensibles dans tout ce qui sort de leur plume. — Pour prendre un exemple : qui pourrait se tromper sur la méthode de composition de Balzac? Il n'est pas à cet égard de révélation biographique qui surpasse en clarté la lumière qui sort de ses propres œuvres. À voir cet amas de personnages et d'incidents qui s'enchevêtrent, cette succession d'intrigues, ces grossissements de figures, ces exagérations progressives de l'idée et de l'action, ce je ne sais quoi de démesuré qui se répand dans toutes les parties de l'œuvre, à mesure que l'œuvre avance, et qui à la fin détruit l'intérêt par l'invraisemblance el tarit l'émotion en lui demandant trop, on se figure aisément une puissance aveugle el non maîtresse d'elle-même, un esprit vigoureux s'agitant lourdement dans des Fantaisies colossales, une imagination sans règle et sans goût, énorme dans la signification véritable du mot, une observation puissante, mais disproportionnée à son objet, excessive, en ce sens qu'elle épuise l'objet tout entier, sans triage, sans choix, et qu'elle l'exprime dans tous les éléments de sa grossière réalité. On se représente alors cette lête si fortement caractérisée de l'écrivain, ce visage incorrect, sanguin, où la violence du tempérament déborde, ce vaste
cerveau marqué de tous les signes de la force, ce col énorme et rausculeux, ce buste large et carré, tout cet ensemble moitié Hercule, moitié satyre, comme on Ta si bien dit, dont les deux traits dominants sont l'énergie de la volonté et la sensualité. La manière de procéder est en rapport avec le caractère de ces œuvres puissantes et démesurées. Elles sont sorties d'un effort exagéré. Elles sont le fruit bizarre et tourmenté d'un régime de réclusion succédant à des périodes de dandysme extravagant, régime maintenu pendant plusieurs mois de suite, à raison de dix-sept ou dix-huit heures de travail par jour. Labeur excessif, malsain, qui finissait par l'hallucination, où l'observation, juste d'abord, s'exagérait, se déformait; véritable orgie cérébrale, délire des nuits d'insomnie où le cerveau trop tendu éclatait en visions fantastiques, où l'imagination surmenée se débattait dans la fièvre, où l'inspiration sincère mais violentée se transformait en un lourd cauchemar.
Mauvaise méthode de travail, qui use l'homme et qui déforme le plus vigoureux talent. En voici une autre tout opposée qu'il est facile de reconnaître à l'ampleur des développements tranquilles, à la sérénité de la pensée, à la limpidité de l'inspiration dans les œuvres qui remplissent les dix dernières années de la vie de Mme Sand. On sent que l'écrivain s'abandonne de plus en plus à sa nature, à ce que les Allemands appelleraient la génîalité. 11 prend tout son temps pour poser ses personnages, pour les faire connaître par leurs conversations, pour décrire les ravissants paysages dans lesquels se meut l'action. Tout y est large, facile, aéré; tout y coule comme d'une source intarissable et toujours renaissante; le récit s'épanche d'un flot égal et uni. Mais le développement de certaines parties se montre parfois disproportionné avec d'autres parties de la même œuvre. La grâce
un peu errante et prolixe des détails déborde ici et là, en dehors des lignes d'un cadre qui ne perdrait rien à être plus sévèrement tracé et plus rigoureusement maintenu. 11 y a dans toute l'œuvre je ne sais quel charme lent et paresseux qui retient la plume de l'écrivain dans des sites enchanteurs, dans des dialogues d'un naturel parfait. L'art, ici, c'est l'instinct d'un heureux génie, mais l'instinct pur livré à lui-même. Nulle part trace de préméditation ni d'effort. La composition de l'œuvre est à peine fixée d'avance ; l'écrivain attend tout de cette facilité d'invention qui produit l'œuvre presque instantanément dans une sorte d'inconscience qui tient du prodige. Il sollicite la veine d'or, et bien qu'inégale dans ses dons et capricieuse à ses heures, la veine d'or, plus ou moins prodigue, répond toujours à cette main connue qu'elle a déjà tant de fois enrichie.
Ne devinez-vous pas là cette régularité du travail qui a depuis longtemps cessé d'être une peine, qui est devenue une habitude et une jouissance, et que les biographes de Mme Sand ne manqueront pas de signaler comme un des traits caractéristiques de son histoire? On voit l'écrivain dans sa chère retraite de Nohant, après une journée4 passée dans les occupations les plus simples, dans quelque lecture choisie ou dans quelque conversation sans fatigue et sans excitation, s'asseoir à son bureau, le plus tranquillement du monde, devant 1rs vingt feuillets blancs qu'elle doit remplir dans les premières heures de la nuit et s'abandonnera la calme inspiration
dont elle attend les faciles trésors.
Quand les vingt feuillets sont remplis, la plume s'arrête, la lâche est faite, l'heure du repos est venue. Cette
lâche est-elle bonne on mauvaise 7 L'œuvre à laquelle travaille l'écrivain sera-l-elle longue ou courte? Est-elle
supérieure au dernier roman? L'écrivain n'en sait rien.
Tout ce qu'il sait, c'est que, pour chaque œuvre, la facilité et la joie de la production sont les mêmes. Ce que vaut au juste le résultat, il l'ignore; c'est affaire au public de comparer, d'exprimer ses préférences. C'est affaire à la critique de juger, de discuter, et s'il y a des préférences déclarées et des succès décisifs, d'en chercher la raison et de donner ses motifs.
En lisant les derniers romans de M. Feuillet, on se sent en présence d'un autre genre d'esprit, d'une autre nature littéraire. Je n'ai pas besoin de dire que je ne compare pas ici les talents. Je laisse en dehors tout parallèle qui mettrait en cause la richesse des dons naturels, la fécondité ou la force des imaginations créatrices. Je n'examine que les diverses manières de procéder dans la conception et dans la composition de cette œuvre d'art qui s'est fait une place presque prédominante dans la littérature contemporaine : le roman. — Je pressens que M. Feuillet a sa méthode de travail très particulière, tout individuelle, et je me plais à l'imaginer d'après ses œuvres. Ce n'est ni dans la fièvre du cerveau échauffé, tendu à l'excès et jusqu'à rompre, ni dans la merveilleuse inconscience de l'instinct créateur que je place l'origine d'une œuvre comme Monsieur de Camors. C'est dans la réflexion concentrée sur elle-même, et animant par la force de cette concentration les germes d'idée que lui a livrés la réalité sociale ou la vie. Rien, dans une œuvre pareille, n'est livré au hasard, et je me persuade qu'aucune objection ne trouvera l'auteur au dépourvu. Si les choses sont ainsi dans son roman, c'est qu'il a voulu qu'elles fussent ainsi, et tenez pour assuré qu'il a ses raisons de le vouloir. 11 a pu se tromper au point de vue de l'art; mais ce sont des erreurs, non des négligences ou des surprises. Pendant les longs mois qu'il a vécu en face de son idée, il Fa étudiée, scrutée, sous tous ses
aspects ; il a échappé bien vite à cette première ivresse qui livre l'imagination au prestige d'une conception naissante; il en est devenu le maître; tout son effort a été de la transporter dans sa fraîche nouveauté en une œuvre vraiment vivante, de la régler dans tous les détails qu'elle comporte, d'ordonner son récit dans l'harmonie parfaite des éléments dont il se compose, de concevoir chaque chose à sa place et dans sa vraie mesure, de s'arrêter à propos au point juste où le but est atteint, plutôt même en deçà, s'il est possible, pour éviter le double risque de manquer l'effet en l'exagérant, et de dénaturer l'idée première en la surchargeant.
Pour tous ces soins, où se marquent la conscience d'un idéal élevé et le respect de l'art, on devine combien celle retraite périodique, cette fuite dans quelque fraîche oasis de Normandie est propice à l'écrivain. Il n'a pas besoin de disputer son temps heure par heure aux mille distractions de cette vie ardente et factice, funeste au recueillement, à la méditation calme, au travail réfléchi. 11 jouit mieux de sa pensée; il la cultive dans la paix, en dehors des excitations artificielles, des curiosités qui en profaneraient d'avance le mystère, ou des discussions stériles qui diminueraient la foi de l'auteur (Lins son idée. Il la maintient pure de toul contact, ce qui préserve son originalité de ce genre de péril, délicat et subtil, auquel tout espril s'expose dansées conversations parisiennes où tout s'effleure et se déflore, eu chaque idée, vivement sollicitée de paraître par l'attrait même et le mouvement des intelligences, ne revient à ><>n maître qu'après avoir subi quelque atteinte fatale, par le lait seul de son secret profané et de sa nouveauté perdue. On cause trop et trop bien à Paris pour qu'une pensée puisse \ garder toute sa fraîcheur. Elle est d'avance discutée, comparée, jugée presque avant d'éclore, ce qui est fatal
particulièrement au travail de l'imagination, lequel ne se conçoit pas sans un certain degré d'enthousiasme, je dirai même sans une certaine confiance ingénue que la plus légère ironie atteint mortellement, à moins qu'elle n'ait affaire à ces prodiges, heureusement rares, d'infatuation à la Balzac.
Le public se montre fort sensible aux procédés de cet art si délicat et si consciencieux, qui n'est d'ailleurs que la forme naturelle du respect de l'écrivain pour le public. Il sait même bon gré à M. Octave Feuillet de cette rareté de ses œuvres. Il a le temps de les désirer.
Je trouve une autre raison à cette fidélité des sympathies autour du nom et de chaque œuvre nouvelle de M. Feuillet. Il a le sentiment très fin des préoccupations de l'esprit public, et comme il a lui-même sa part d'agitation et de souci intellectuel dans les problèmes contemporains, il s'en empare avec une grande habileté, les condense et les fixe dans une action vraiment humaine et fait ainsi des inquiétudes morales ou religieuses de son temps un des attraits principaux de ses romans. Dans toutes ses dernières œuvres, ce souci des grands problèmes est très sensible, et comme chacun d'eux intéresse directement la conscience humaine, on peut dire que ses romans sont autant de cas de conscience débattus, non avec des arguments d'école, mais avec des émotions, dans un récit vraiment pathétique, où chacun de ses contemporains peut retrouver une transfiguration de sa propre histoire. L'idée maîtresse de ces œuvres est bien une idée de notre temps ; elle est prise au cœur de cette société complexe où la démocratie est plutôt encore dans les institutions que dans les mœurs, où l'anarchie intellectuelle est à son comble, où les croyances du passé sont de toutes parts battues en brèche, où la philosophie critique et la science conspirent pour refaire à
neuf la vieille raison et l'antique conscience cle l'humanité. Crise étrange et terrible qui jette un grand nombre d'esprits dans les partis les plus extrêmes et qui remplit d'angoisses les autres, ceux que leur tempérament intellectuel ou leur science plus étendue retient loin de ces redoutables extrémités.
Une heure pareille et de tels spectacles sont propices à l'inspiration de l'écrivain, s'il a le courage de les regarder en face. Le trouble des consciences, les exagérations en sens contraires amènent dans la vie des situations vraiment dramatiques, singulièrement plus intéressantes que le jeu des événements inventés à plaisir pour seconder une passion ou pour en contrarier le cours. C'est un des mérites de M. Feuillet d'avoir senti fortement dans son aine le contre-coup de ces grands événements d'idée et d'avoir essayé d'en traduire quelques aspects. Je ne prétends pas que son art ait toujours égalé un pareil sujet et n'ait pas plus d'une fois faibli dans l'exécution. C'est déjà beaucoup que d'avoir mêlé au pathétique des passions qu'il évoque devant nous, l'intérêt plus grand encore des problèmes qui se débattent dans nos âmes, et d'avoir essayé de fondre ces deux émotions dans l'unité d'une œuvre harmonieuse cl vivante.
Dans le Roman d" un jeune homme pauvre, ce qui nous attire e1 nous émeut profondément, avant l'invasion romanesque de la Providence sous la forme de millions invraisemblables, c'est la virile pudeur d'une jeune conscience en face de la richesse, celle dernière aristocratie de nos sociétés démocratiques; cas de conscience assez rare d'ailleurs à l'âge du monde où nous sommes, mais qui nous intéresse d'autant plus qu'il revêt à nos yeux un air d'héroïsme; — U Histoire de Sibylle nous l'ait assister aux luttes de l'amour avec le scrupule exalté de
la foi religieuse la plus pure, la plus vive. Le problème si compliqué, si délicat de la religion positive y apparaît sous la forme de la plus noble passion aux prises avec elle-même et déchirée de ses propres mains. — Enfin Monsieur de Camors aborde, à (ravers mille incidents variés, charmants ou terribles, une de ces questions qui naissent tout naturellement dans cette crise des consciences où nous sommes tous plus ou moins engagés : le sort de la morale n'est-il pas lié à la fortune des idées religieuses? Si celles-ci succombent, la morale pourrat-elle subsister toute seule et rester comme suspendue en l'air, sans aucun de ses appuis naturels? — Enfin, apparaît ce problème particulier enveloppé dans le problème général : pour ceux qui font abstraction de la vieille morale humaine, dans les circonstances vraiment graves et capitales où tout le cœur, toute la vie est en jeu, ce dernier rempart, l'honneur, suffit-il à protéger dans son suprême abri notre liberté morale défaillante? Pour ma part, et je crois que l'immense majorité du public est de mon avis, je sais un gré infini à M. Feuillet d'avoir ramené sur ces graves problèmes l'attention de ses lecteurs. Que l'on discute autant que l'on voudra les solutions particulières, individuelles qui se dégagent du récit, c'est le droit de chacun; mais c'est un mérite singulier pour l'auteur de s'être montré préoccupé à un si haut degré de ces idées qui appartiennent si profondément à l'humanité et si particulièrement à notre époque. De quelle manière les a-t-il amenées dans son récit, mêlées à la trame de son action? C'est une question de mesure et d'art que nous aurons à examiner. J'ai voulu aujourd'hui rechercher les causes particulières qui attirent si vivement et retiennent l'attention du public autour de chaque œuvre nouvelle de M. Feuillet, sans aucune de ces intermittences de langueur ou de froideur qui se ma-
nifestent parfois à l'égard des talents les plus célèbres. La sensation produite par Monsieur de Camors a été une occasion toute naturelle de faire l'examen de conscience du public et d'y trouver les raisons de sa constante faveur pour M. Feuillet. Le public aime qu'on lui montre un grand respect, et c'est le respecter que de ne lui livrer la pensée que sous une forme parvenue à sa perfection relative. De plus, il aime à retrouver ses préoccupations et ses inquiétudes les plus hautes, c'est-à-dire à se retrouver lui-même dans la vie idéalisée du roman. Ces deux exigences si légitimes, personne parmi les écrivains de ce temps n'y satisfait avec un scrupule plus délicat que M. Feuillet. Il nous reste à examiner si l'exécution de l'œuvre répond à une conception si juste des conditions du roman contemporain.
J'ai essayé d'expliquer le genre d'intérêt que donne aux derniers romans de M. Feuillet la préoccupation visible des grands problèmes contemporains. L'auteur est bien de son temps; il en a connu les troubles et les orages; il n'a été étranger à aucune phase de cette crise morale et religieuse où s'agitent les consciences; il a ses solutions à lui, très favorables aux anciennes doctrines, auxquelles il trouve bien des avantages sur les nouvelles. Ce qui semble dominer chez lui, comme dans beaucoup d'excellents esprits, c'est uni1 disposition 1res marquée à la méfiance à l'égard de ces novateurs violents et aventureux, qui renversent à l'aveugle ce qu'ils sont impuissants à remplacer.
Le péri] du roman, quand il louche à cel ordre de problèmes, es! de tomber dans la prédication philosophique ou religieuse. L'écueil a élé généralement évité dans Monsieur de Camors. M. Feuillet a saisi le problème flottant dans l'atmosphère des aines; il l'a condensé: il lui
a donné des contours précis, le relief de la vie; il en a
fait le irait d'un personnage vivant, l'élément de caractères bien réels, l'occasion de sentiments vrais et pathétiques; il a sagement évité la thèse; il a fait, du problème philosophique, un drame humain.
Une seule fois l'auteur me semble avoir trop sacrifié au dogmatisme; il a dépassé, à mon sens, la limite, sagement observée ailleurs, qui maintient la distinction essentielle entre la thèse et le roman. Je veux parler de ce testament philosophique que l'auteur a placé en tête du livre comme le programme des idées et de la vie de son héros. — C'est l'adieu du père de M. de Camors à son fils, au moment où il va se tuer et où il croit devoir transmettre au comte Louis, en guise d'héritage, les résultats de sa triste expérience. Je dois en citer quelques traits : « Mon fils, la vie m'ennuie, je la quitte.... Je meurs dans la foi de mon siècle. Je crois à la matière incréée, féconde, éternelle.... C'est la religion dernière de l'humanité. Elle a sa tristesse, elle isole l'homme; mais elle a sa grandeur, car elle le fait libre, elle le fait dieu.... Que peut être un homme de ce temps qui a le bon sens et l'énergie de conformer sa vie à sa foi? Le matérialisme n'est une doctrine d'abrutissement que pour les sots ou pour les faibles; assurément, je ne lis dans son code aucun des préceptes de la morale vulgaire, de ce que nos pères appelaient la vertu, mais j'y lis un grand mot qui peut suppléer à bien d'autres, Yhonneur, c'est-à-dire l'estime de soi. Il est clair qu'un matérialiste ne peut être un saint, mais il peut-être un gentilhomme, c'est quelque chose. Vous avez d'heureux dons, mon fils; je ne vous connais qu un devoir au monde, c'est, de les développer largement et d'en jouir avec plénitude. Usez sans scrupule des femmes pour le plaisir, des hommes pour la jouissance, mais ne faites rien de bas.... N'ayez point d'amis. César, devenu vieux, eut un ami, qui fut
Bru tus. Le mépris des hommes est le commencement de la sagesse.... Ne vous fâchez point. — Riez peu. — Ne pleurez jamais. — Adieu. »
Plusieurs personnes ont admiré ce testament, au point de vue de l'art, bien entendu. Pour ma part, je ne saurais souscrire aux raisons que je devine et qui ont amené l'auteur à nous donner, dans une place en vue, le résumé de l'amère sagesse du père de M. de Camors. Je vois là de graves invraisemblances. Imagine-t- on un père, si égoïste qu'il puisse être, adressant de pareils adieux à son fils, sans un mot d'attendrissement, sans une larme, rédigeant de sang-froid ces abominables maximes, entrant ou dans l'éternité ou dans le néant, tout au moins dans l'inconnu, ce testament à la main? Ces maximes et bien d'autres se pratiquent dans le cours d'une vie que l'on a vouée à la recherche exclusive du plaisir; ces choses-là se disent môme, elles se proclament sous forme de boutades, dans les heures d'ivresse ou de fanfaronnade épicurienne. Mais je ne puis admettre qu'elles se rédigent solennellement sous forme d'aphorismes, « aui faibles lueurs de l'aube » qui annonce le dernier jour, quand on pense, même vaguement, comme le père de M. de Camors, à cette femme qu'il a rendue si triste pendant sa vie, et qu'on s'adresse à un fils que l'on aime pourtant et à qui on lègue une telle épouvante, A cette dernière heure et au milieu de ces suprêmes pensées qui inondent cette âme d'amertume, il n'y a pas de place peur un pareil Credo. On ne dogmatise pas ainsi les vices ipie l'en a pratiqués ni même ceux que l'en regrette, au moment eu l'en succombe sens la logique de la triste vie qui, après avoir agité fiévreusement cet homme, l'écrase presque ignominieusement entre une
ruine sans excuse et un suicide sans grandeur. — Cet homme, c'est un viveur du grand inonde, un viveur
miné, qui se tue parce qu'il ne peut supporter l'humiliation d'une décadence. Où a-t-il pris le temps de penser « à la matière incréée, féconde, toute-puissante, éternelle, h la Nature des anciens qu'il oppose à la vieille chimère du Dieu personnel et moral? »
On n'apprend pas ces helles choses dans les écuries, sur le turf, ni dans les boudoirs des déesses d'Opéra. De fait, sauf un certain scepticisme d'apparat, jamais les hommes de plaisir ne se prononcent, et pour cause, sur de si hautes questions. Leur première démarche est de se dispenser de ces inutiles curiosités. Ils ont bien autre chose à faire. — D'ailleurs, le père de M. de Camors, en écrivant ces quelques lignes singulièrement dogmatiques, ne craint-il pas de passer pour un pédant aux yeux de son fils? En vérité, il l'est un peu en ce moment-là.
Cela nous fait toucher au doigt l'erreur philosophique de l'invention de M. Feuillet. Il me paraît avoir confondu deux choses très distinctes : la dépravation morale et la . philosophie athée. Si peu de sympathie que j'aie pour cette triste philosophie, on ne peut admettre qu'elle soit directement responsable de ce système raisonné de libertinage. A tort, sans doute, mais par une inconséquence qui honore la raison jusque dans ses erreurs absolues, les matérialistes les plus décidés de notre temps prétendent avoir leur morale et s'efforcent de la construire sur des bases nouvelles.
Oui, en un sens, il y a un certain matérialisme dans le cœur de ces hommes, tels que le père de M. de Camors, qui vivent sans une pensée pour l'infini, sans un regard pour les idées éternelles, dans un oubli absolu de tout ce qui n'est pas une sensation actuelle ou une promesse de plaisir; mais c'est un matérialisme tout pratique, trop frivole pour s'élever à une idée générale, trop insouciant pour rechercher en dehors du plaisir un principe d'ac-
tion, une raison à une pareille conduite; très différent, en tout cas, du matérialisme scientifique qui peut se concilier (nous en avons des exemples sous les yeux), avec une singulière austérité de vie. Entre ces deux matérialismes, il y a un abîme : l'un est une philosophie, si erronée que soit d'ailleurs cette philosophie; il se compose d'idées générales liées entre elles; il est une manière de considérer l'ensemble des choses. L'autre, le matérialisme des raffinés et des talons rouges, n'a rien à voir avec cette erreur dogmatique de raisons systématiquement aveuglées. À ces viveurs du grand monde, refusons le bénéfice de la réflexion philosophique. Quand don Juan, dans une scène fameuse, veut contraindre le pauvre à renier Dieu, c'est une impiété, ce n'est pas un système; son athéisme est dans son cœur non dans sa raison. Dieu le gène comme un créancier incommode, il le supprime, comme un autre jour il supprimera M. Dimanche. Voilà le genre de matérialisme tel qu'il existe dans les cabarets élégants et anime de spirituelles boutades, les orgies où le père de M. de Camors a dépensé sa vie et sa fortune. Une des élégances de ces roués, une de leurs grâces est de ne jamais penser. Ils ont de l'esprit, de l'ironie, des idées fort plaisantes et parfois des dégoûts affreux, mais ils ne pensent pas. S'ils pensaient une lois, ils s'étonneraient d'être ce qu'ils sont; l'exercice de la pensée est tellement salutaire qu'une seule réflexion les sauverait d'eux-mêmes e1 du néant de leur vie; ils deviendraient peut-être matérialistes en raisonnant mal, mais du moment qu'ils raisonneraient, ils cesseraient d'être des libertins.
Ce n'est pas d'une doctrine quelconque que procèdent de pareilles existences, c'est bien plutôt de l'absence de doctrine, de l'indifférence absolue à la vérité, de l'égoïsme surtout qui n'a besoin d'aucun raisonnement pour s'éta-
blir. D'ailleurs, s'il s'agit de logique, je ne comprends pas que le matérialisme, impuissant à fonder le principe du devoir, soit moins impuissant à fonder le sentiment de l'honneur. Ce n'est pas le matérialisme qui nous inspire le sentiment de l'honneur, c'est le besoin pour un homme du monde de la considération de ses semblables. Il ne peut aboutir logiquement qu'à l'horreur instinctive de la destruction de notre être, c'est-à-dire de l'agrégat de molécules dont on veut bien nous laisser l'usufruit. S'il s'agit de conséquences à tirer de celte doctrine, c'est la seule qui s'en déduise naturellement.
Mais laissons là tout ce dogmatisme invraisemblable sous la plume du père de M. de Camors et, d'ailleurs, fort inutile à l'action. Le problème peut parfaitement se poser sans cela dans toute son étendue. En dehors de toute notion positive sur le bien et le mal, quelle peut être la garantie de la vie morale, la dernière tutelle de notre liberté dans les grandes épreuves? Quelle sécurité peut nous inspirer tout autre principe que le principe du devoir établi à la base de nos idées et de nos sentiments? Voilà le problème tel que M. de Camors se l'est posé en entrant dans sa vie d'homme, et qu'il a cru résoudre par ce grand mot : l'honneur. Indifférent aux idées, absolument sceptique sur la valeur des principes, n'ayant gardé de sa mère qu'un souvenir vague que chaque jour efface, élevé presque au hasard de ses instincts par un père égoïste, du reste très avide de lui-même par instinct de fortune et de voluptés, fort en appétit de la vie et de toutes les jouissances que l'on en peut espérer, il a cependant gardé quelque chose des traditions de sa race, un sentiment inné de vague grandeur et de dignité personnelle. Il a pris la résolution de développer largement tous les dons qui sont en lui, de jouir avec plénitude de l'existence qu'il se fera aux dépens des autres,
de ne s'arrêter devant aucune barrière, sauf une seule. Il s'est juré à lui-même de ne faire rien de bas, de conserver intacte l'estime de soi, de rester gentilhomme pour compléter par ce dernier trait la culture la plus savante de son égoïsme raffiné. Y réussira- t-il? Il s'aime, il s'estime, il se respecte comme un dieu. "Restera-t-il dieu comme il Ta rêvé, simplement même gentilhomme? Que vaut l'honneur et de quelle force est-il dans les luttes suprêmes de la passion? Appuyé sur la morale, il est inébranlable et ce sentiment donne au devoir même une grâce et un charme tout particuliers. Séparé de la morale, à quoi tient-il? Est-il autre chose, dès lors, ou pour les uns que la fleur du savoir-vivre, ou pour d'autres qu'une manière commode de se dispenser de la moralité la plus vulgaire en invoquant l'épée?
Tel est le problème. On le voit, c'est un problème intéressant, actuel, qui est bien de notre temps, de notre pays, qui sort tout naturellement du spectacle de cette société sceptique, égoïste et civilisée jusqu'au raffinement. La réponse de M. Feuillet ne se déduit pas didactiquement. C'est la vie elle-même, avec ses mille incidenls variés, avec les ressources infinies de la passion et de l'imprévu, qui se charge de répondre à la question posée par le roman, (le n'est qu'avec la plus louable discrétion que l'auteur intervient dans cette logique en action qui se déroule devant nous, et dont le plus éloquent discours n'égalerait pas le saisissant effet.
Jouir aussi largement que possible de la vie, sans autre idéal que cela, mais sans faire jamais rien de bas, sans manquer jamais à l'estime de soi, voilà le programme que s'impose M. de Camors. Mais comme ce programme est promptement déchiré, bafoué par les circonstances!
11 ne tient pas une heure contre la passion, pas une minute contre les terribles fatalités (pie la passion amène à
sa suite. Dès la première épreuve, le fragile rempart de l'honneur cède, ei tous les efforts de M. de Camors ne parviennent pas à en ressaisir dans la suite les inutiles ruines. Que de contradictions terribles, que de démentis sanglants accumulés dans la vie de cet homme qui ne tient qu'à sa propre estime et qui ne parvient pas même à garder intact le culte de son orgueil ! Ruiné par son père, il refuse l'offre généreuse d'un parent, le général de Campvallon, qui lui propose de l'adopter; l'honneur a parlé; M. de Camors refuse, avec le nom du général, les sept cent mille livres de rente qu'on lui offre. Mais voyez comme les oracles de ce genre sont perfides et changeants! Quelques mois plus tard, il deviendra presque sans scrupule l'amant de la jeune marquise de Campvallon et déshonorera sans pitié ce vieillard, qui ne demandait qu'à être pour lui un second père. Un jour, pour soustraire la marquise à un danger terrible, il acceptera de sa main l'infamie d'un mariage, qui doit, en condamnant une jeune fille au malheur et presque au ridicule, détruire les soupçons du mari trompé. Et cet homme de tant d'honneur jouera pendant une année cette comédie indigne, jusqu'à l'heure où un incident vulgaire livrera son secret à la femme outragée. Dès lors la situation l'emporte sans rémission et le dénouement se prépare. Nous n'avons pas l'intention d'analyser ici cette succession de scènes si émouvantes, si fortement inventées, si logiquement enchaînées, où éclate à chaque instant la contradiction entre le programme d'une volonté qui doit s'affranchir de toutes les sujétions de la nature et de toutes les conventions sociales, qui ne doit obéir qu'à l'honneur, et la triste réalité de cette vie qui, n'étant plus protégée par le devoir, cède à toutes les atteintes, à toutes les surprises, et peu à peu se voit avec épouvante dépossédée même de son abri suprême et ramenée jusqu'à
cette limite fatale où il s'en faut de peu que la faute change de nom et devienne le crime!
C'est dans cette contradiction flagrante que réside la moralité de l'œuvre, si vivement censurée par d'austères scrupules, dans lesquels je ne puis entrer. Il faut, à mon avis, pour condamner cette œuvre comme immorale, une certaine étroitesse d'esprit; il faut, pour cela, ne s'attacher qu'aux détails, qui sont parfois très vifs, sans vouloir en comprendre la nécessité logique et la signification. Ces détails mêmes, ces tableaux de sensualité ou de passion, cette perversité élégante, si vigoureusement retracée par un pinceau qu'on avait souvent accusé de mollesse, tout cela pouvait-il être évité, la donnée du roman une fois posée par l'auteur et acceptée par ses lecteurs? Je ne le pense pas. La signification de l'œuvre est dans l'enchaînement logique et la force irrésistible de ces situations.
Oui, nous aurons suffisamment senti la moralité de ce roman original, ingénieux, hardi, quand nous aurons suivi dans le détail, et scène par scène, cette vie orgueilleuse et voluptueuse de M. deCamors, entraînée en dehors des limites que sa volonté s'était prescrites par des circonstances terribles et passant ainsi par le fatal engrenage des passions, jusqu'à la catastrophe finale où elle s'abîme sans retour.
Ce dénouement, que la critique n'a pas loin'1 suffisamment à mon gré, me semble de la plus grande beauté. Je ne voudrais en retrancher qu'une horreur inutile, la pensée vague du crime que la marquise de Campvallon laisse entrevoir un instant et qui doit la débarrasser d'un dernier obstacle, la pauvre et triste vie de Mme de Camors. Il suffisait du soupçon terrible que cette touchante
victime a pu concevoir un joui' dans l'amertume désespérée de sa souffrance. Donner à ce soupçon une ombre
seulement de réalité, c'est soulever une émotion qui n'a plus rien de littéraire. Nous sortons ici de la note habituelle du roman; nous côtoyons le mélodrame. Ce n'est plus là un de ces crimes élégants, civilisés, tout à fait parisiens, pour lesquels le inonde a de singulières indulgences : on entrevoit la cour d'assises, et cela est de trop. Sauf cette dissonnance assez grave avec le ton général du roman, tout dans cette dernière partie contribue au plus grand effet; tout saisit l'âme du lecteur. On suit avec anxiété les progrès de cette étrange maladie, d'abord toute morale, qui détruit lentement chez M. de Gamors ses facultés les plus actives, ses goûts les plus vifs, ses ambitions et jusqu'à ses passions. On assiste avec effroi à l'agonie de cette vie si orgueilleuse, frappée au cœur par une parole de mépris sans vengeance possible. Cette mort, tragique en ses lenteurs, qui n'est qu'une impossibilité de vivre; le long supplice de ces deux êtres superbes et charmants, M. de Camors et la marquise de Campvallon, liés par cette parole de mépris sous un joug de fer, et condamnés à souffrir si cruellement l'un par l'autre dans l'apparente prospérité de leur coupable bonheur, jusqu'à ce que l'un d'eux, le plus faible, M. de Camors, tombe pour ne plus se relever, sous la mortelle atteinte portée à son honneur, à cet honneur qui devait être le gardien de sa vie et qui devient son bourreau ; il y a là une de ces inventions fortes et simples qui sont la marque décisive des talents supérieurs.
Dans ces pages rapides, je n'ai pu toucher qu'au problème philosophique posé et résolu par le roman. Je n'ai analysé aucun des autres éléments de l'intérêt passionné qui s'attache à cette œuvre : la variété et la vérité des caractères, le charme de certaines scènes, le pathétique de certaines autres. Mme de Campvallon , la femme païenne, cette âme allière et passionnée qui porte sans
défaillir la responsabilité de la destinée qu'elle s'est faite, en contraste avec son élégant complice, M. de Camors, qui a essayé en vain d'être impassible, qui reste accessible au trouble, au remords même, parce qu'il n'a pu s'enfuir hors de l'humanité et que « tout en étant un grand coupable, il a été un homme » ; le général de Campvallon, cette brusque et brave figure que l'on a vue une fois quelque part et que Ton reverra toujours; cet honnête Lescande, Tête-de-Loup , qui ne fait qu'apparaître; et cette ravissante miss Mary, si délicieuse en ses ingénuités, si fine dès avant l'expérience, si bien faite pour le bonheur et que sa mauvaise étoile condamne à souffrir si cruellement sous le nom de Mme de Camors... — Sur toutes ces physionomies s'est répandu un rayon de vie que l'observation du romancier a dérobé à la réalité et que son art a fixé en l'idéalisant. J'aurais aimé à m'entretenir successivement avec tous ces personnages, si sincères cbacun dans sa nature, si vrais, si individuels, Peut-être, par compensation à tant de louanges, aurais-je essayé d'inquiéter M. Feuillet sur le sort de Mme de Tècle dans le monde où l'on a jugé quelque peu bizarres les transactions de sa vertu avec l'inclination de son cœur, où l'on a souri de celte idée qu'elle conçoit un beau matin de proposer sa fille à l'homme qui vient de lui déclarer son amour. Peut-être aurais-je eu à critiquer dans la conduite de l'histoire l'emploi de quelques moyens qui manquent de nouveauté el que les romans vulgaires ont discrédités, tels que les lettres anonymes et le traître Vautrot. Mais, en revanche, j'admire sans restriction tant d'idées ingénieuses . de conversations d'une élégance el d'un nature] parfait, de détails lins el délicats, cl surtoul avec quelques scènes vraiment neuves, celte logique d'un art arrivé à la pleine possession de luimenus supérieur à tout ce qu'il avait montré jusqu'ici,
conduisant et développant une pensée hautement morale, sans pédantisme, servi par une imagination heureuse qui a répandu dans toute cette histoire la terreur et le charme. Pour ma part, et contrairement à des critiques dont je m'explique difficilement la sévérité inattendue, j'estime que jamais, jusqu'à ce jour, M. Octave Feuillet n'avait réuni dans la même œuvre autant d'éléments d'un succès durable, un de ces succès qui dépassent l'heure présente, que n'explique pas seulement la curiosité frivole d'une émotion momentanée, et qui vont rejoindre l'élite des romans consacrés dans la littérature française. Ajouter une page à cette élite, un nom à ce livre d'or, n'est-ce pas l'ambition la plus haute que puisse se proposer un écrivain, qu'il soit ou non de l'Académie? Dans cent ans d'ici, c'est la seule chose qui comptera.
Je viens de relire Paul et Virginie dans la belle édition que M. de la Charlerie a commentée avec son délicat et poétique crayon. J'ai relu l'adorable poème surtout par l'imagination, en suivant la série des dessins, des figures et des paysages, qui me rappelaient à chaque page (\c> souvenirs enchanteurs : Les Ruines des deux cabanes, le Berceau des deux enfants, Y Esclave fugitive , le Passage du torrent, Virginie a la source, le Bain de Virginie, le Départ, le Retour, le Saint-Géran, la Mort de Virginie. A travers la diversité de ces situations et ces scènes retracées à mes yeux, presque toutes avec un sentiment juste et profond, avec une finesse et une élégance de trait que la gravure me semble avoir quelquefois trahie, je me suis plu à revivre une heure avec le bon vieillard el à ressaisir le parfum évanoui de son mélancolique récit. Quelle innocente volupté que de pouvoir se rendit1 ainsi, par une sorte d'artifice, les impressions d'autrefois et se replacer dans l'ingénuité d'esprit où Ton était alors, loin des savantes dépravations de noire littérature romanesque! Mais si nous avons ressenti de nouveau ces émotions,
comment les rendre? Que pourrions-nous dire qui fui digne de ce poème? Je sais que la critique y découvre aisément, sous celle apparente ingénuité, bien des sub-
1. Édition nouvelle, 1 vol. in-folio, dessins par M. de la Charlerie.
lilités de sentiment el des raffinements. Pour moi, je n'y veux voir et goûter en ce moment que l'immortelle candeur qui nous a ravis, lorsque chacun de nous, enfant, s'est enchanté de cette idylle. Il nous semblait alors, pour parler la langue du temps, que cette œuvre était comme un autel virginal dont les hommes ne devraient s'approcher qu'avec une conscience pure, des mains chastes et des fleurs.
Ne faisons pas en ce moment œuvre de critique. Essayons seulement de nous rendre compte, sous le charme de ce poétique commentaire dont la douce magie les évoque successivement devant moi, des impressions de la première heure et de la première lecture. Refaisonsnous enfant, par l'imagination, si nous pouvons.
On ne pourrait mieux comparer la marche de ce doux poème qu'à celle d'une journée d'été. Voyez, quand l'idylle commence, comme le ciel est calme et pur, qu'elle fraîche limpidité de l'air. Mais le soleil monte à l'horizon. L'air s'échauffe, une secrète ardeur circule et se répand sous la voûte des bois; la terre s'embrase. Soudain des nuages obscurcissent le ciel; la tempête se prépare, elle éclate. La nature s'agite dans les convulsions de l'orage. Les arbres foudroyés, les cabanes détruites, les champs dévastés, voilà ce que laisse la colère du ciel quand elle a passé sur ce paysage si calme et si harmonieux.
Voyez aussi quelle fraîcheur au début du roman, cette paix intérieure des deux cabanes où se sont réfugiées, où se reposent enfin deux existences brisées, cette amitié des deux pauvres femmes, victimes intéressantes, lune de l amour, Vautre du préjugé, et qui oublient leurs douleurs près d'un berceau. Autour d'elles, que le paysage est riant! C'est une solitude, sans doute, mais une solitude qui vous pénètre de calme et de sérénité.
Sur leurs genoux jouent ces deux enfants qui seront
tout le poème. À la porte des deux cabanes s'élèvent de jeunes palmiers. Il y aura comme une amitié fraternelle, qui est tout à fait dans le génie de Bernardin de Saint- Pierre, entre ces deux enfants et ces arbres qui portent leur nom et qui marqueront leur âge. Tout n'est, à celle heure, dans ce délicieux abri, que bonheur, simplicité, harmonie.
Et déjà le récit marche, l'action commence. Les enfants grandissent : Paul, l'espoir de la petite colonie; Virginie, la grâce même et le charme. Ils ne connaissent le monde que par la bonté de tout ce qui les entoure. Comment ne seraient-ils pas bons eux-mêmes et dévoués? Ils partent, ils vont à l'aventure, à travers les escarpements des mornes et les torrents, prenant avec eux la pauvre esclave fugitive. Nous tremblons avec eux, quand ils abordent le cruel planteur. Nous sommes inquiets pour eux, quand ils reviennent à travers les bois, nous avons peur avec eux. Ils sont sauvés. Mais déjà le courage de Paul s'est annoncé; tous deux ont souffert ensemble; leur amitié mutuelle, qui n'était qu'un affectueux instinct et une chère habitude, s'est accrue, elle change de caractère; elle devient une tendresse déjà prête à s'émouvoir.
Le soleil monte à l'horizon; la poésie se colore el s'échauffe. L'affection croissante et déjà inquiète va se revêtir de mélancolie. Virginie, atteinte la première, languit; elle souffre d'un mal inconnu; elle n'eu sail pas le nom, mais elle cache sa souffrance avec un pudique effroi. Innocente et pourtant troublée, (die cherche l'ombre connue un abri. Elle s'étonne elle-même d'éviter les caresses de son ami. L'air s'embrase autour d'elle comme son cœur; la nature souffre comme elle. Tout esi accablé. Virginie cherche en vain quelque apaisement à cette secrète ardeur dans la fraîcheur de la fontaine. Nuits brûlantes! Tourments inconnus! C'est l'âme qui souffre.
et la fraîcheur des eaux n'en éteindra pas la flamme.
A partir de cette heure mélancolique, le bonheur se trouble. Même la paix matérielle des choses est menacée Un terrible ouragan se déchaîne et désole le frais vallon. Les berceaux, les gazons sont détruits. « Tout périt sur la terre, s'écrie Virginie, il n'y a que le ciel qui ne change point . ))
Ainsi déjà s'amasse, autour des deux figures aimées du poète, quelques ombres, quelques nuages. Ce sont des tristesses soudaines qui éclatent, ce sont des retours subits sur la destinée, des paroles mystérieuses qui échappent à ces âmes naïves. L'idée d'un péril inconnu se révèle de toutes parts à eux. Ils sentent vaguement que c'est la tempête, que c'est la mer qui leur raviront tous les trésors de leur innocente vie. Voyez Paul s'avançant, dans ses jeux d'enfant, sur les récifs au-devant des lames, et Virginie jetant des cris perçants à la vue de cette vague élancée vers son ami. C'est Paul encore s'écriant dans son délire, quand il apprend le départ de Virginie : « Puisse cet Océan, où vous l'exposez, ne jamais vous la rendre! » L'Océan entendra son vœu impie.
Le dénoûment arrive. De toutes parts le paysage s'est assombri. La nuit pèse avec sa secrète horreur sur cette nature si souriante au début. Une suite d'impressions tristes et graves nous dispose à quelque chose de lugubre : le départ de Virginie, sa première lettre si navrante dans sa simplicité, ces graines d'Europe qu'elle envoie à la petite colonie et qui refusent de germer sur cette terre nouvelle, comme pour annoncer que Virginie n'y pourra plus jamais refleurir dans sa grâce; cette longue conversation du vieillard qui semble être un appel à la résignation; la tempête qui accueille presque au port le navire, objet de tous ses vœux; la dernière scène enfin, si solennelle, toutes ces émotions qui se succèdent, produisent
dans l'âme un attendrissement graduel d'un irrésistible effet; et il n'y a pas que les lecteurs de quinze ans qui répètent en gémissant avec le poète : « 0 jour affreux, hélas! tout fut englouti! 0
On a beau se roidir contre l'émotion ; on la subit chaque fois qu'on relit ces dernières pages. On se sent mourir de la douleur de Paul, de cette douleur morne qui le ramène sans cesse des lieux témoins de ses joies à la grève où le flot déposa un soir le corps inviolé de Virginie.
Je me suis plu à me rendre à moi-même toutes ces émotions graduées avec tant d'art jusqu'à la catastrophe. Je n'ignore pas les graves critiques que l'on a élevées contre le poème, moins naturel, moins ingénu qu'il ne le paraît au premier abord. Hier encore, dans un beau livre, complément d'un grand ouvrage, un juge sévère et délicat, M. de Laprade, a tracé une sentence qui mériterait d'être discutée de près et avec attention. Il déclare qu'il n'est pas très frappé delà vérité de Pend et Virginie; qu'elle ne lui paraît pas plus vraisemblable que la poésie d'Atala. « C'est une vérité analogue à celle des situations de VEmile et de VHéloïse, de toutes ces productions si artificielles que le goût factice de la nature inspirait au dix-huitième siècle. Jusque dans cette catastrophe de Virginie, qui a fait verser tant de larmes, notre admiration hésite, car l'auteur ne nous a pas donné la clef de ce mystère d'héroïsme. Le Code de ht nature y même Idéalisé, aucun code sérieux, aucun idéal ne prescril à la jeune fille son sacrifice. La mort de Virginie nie l'ail pleurer, mais il est impossible de deviner de quel devoir, de quelle passion (die est martyre. Je vois bien que l'auteur a voulu
grandir son héroïne, mais son intention es! perdue pour moi. Je suis suffisamment attendri du trépas de la jeune tille en vue des côtes de l'Ile, en lace de sou amant désespéré; la fausse pudeur qui cause cette mort
est un raffinement qui sent sa Nouvelle Héloïse et la poésie de décadence, et qui n'ajoute rien à l'émotion vraie. »
Philosophiquement, il se peut que cette critique sévère ait raison contre notre émotion; mais ce qu'il y a d'excessif dans la pudeur de Virginie n'apparaît qu'à la réflexion. L'attendrissement, porté à son comble, ne réfléchit pas si savamment. L'art du romancier nous paraît fort supérieur chez Bernardin de Saint-Pierre à ce qu'il est dans son maître, chez Jean-Jacques Rousseau. A l'heure qu'il est, la Nouvelle Héloïse n'attendrit plus personne depuis longtemps déjà. Je ne crois pas que le dénoûment de Paul et Virginie rencontre dans les générations nouvelles une émotion moindre que dans la nôtre ou dans celles qui nous out précédés. Le dernier trait d'héroïsme peut être exagéré; mais le sentiment en est vrai, et cela suffit pour que les jeunes imaginations le consacrent par leur enthousiasme et par leurs larmes. Elles l'ont adopté; la critique ne pourra la leur ravir; cette émotion cruelle, elles y tiennent comme elles tiendraient à un bonheur. C'est leur trésor, c'est leur bien.
Quand on ferme ce beau volume, édité avec tant de soin et d'art, il semble qu'on vienne de vivre quelques heures à l'Ile de France. On emporte, gravés dans son imagination, en caractères ineffaçables, tous les traits du tableau. On croit avoir vu, on croit reconnaître le chemin des Pamplemousses, les avenues de bambous qui mènent à l'église, la petite rivière desLataniers et son vallon tranquille, le morne de la Rivière-Noire, la montagne des Trois-Mamelles où s'égarèrent un jour les deux enfants; le quartier de la Poudre-d'or, où Paul veilla sa nuit d'agonie; Yîle d'Ambre, où se brisa le navire. Tous ces noms résonnent dans notre pensée comme les notes éparses d'une ravissante mélodie. On emporte au fond de
son âme le parfum de cette nature splendide, comme ce voyageur dont parle Bernardin, et qui garde longtemps encore dans ses vêtements les odeurs aromatiques de la forêt qu'il a traversée.
La Sorcière! Salammbô! La mode littéraire est aux évocations. Tandis que M. Michelet, enivré d'un philtre, évoque, dans une sorte d'hallucination, tout un moyen âge grotesquement hideux ; tandis qu'il célèbre dans une Priapée mignarde et à la fois lyrique, la gloire de Satan libérateur et la rédemption de la chair par les jeux immondes du Sabbat, voici que M. Gustave Flaubert rappelle, des ombres de l'histoire lointaine, la Carthage d'Hamilcar, et nous l'expose dans une lumière éclatante, ressuscitée par un grand effort.
Ce que c'est pourtant que la destinée des livres! Imaginez un modeste volume arrivant au public avec un nom obscur et un titre tel que celui-ci : Étude d'après Polybe sur la guerre des Mercenaires, épisode de Vhistoire de Carthage (241-258), l'indifférence du public était acquise d'avance à l'auteur et à son œuvre. Peut-être un aimable et jeune académicien, qui sait? M. Beulé, touché par l'analogie du sujet avec ses études de prédilection, aurait accordé quelques paroles d'encouragement à ce laborieux inconnu dans un coin du Journal des Savants. Mais l'humble essai n'en accomplirait pas moins sa carrière sur les rayons érudits de la librairie Durand. Hospitalité honorable, pourvu qu'elle ne dure pas toujours.
Au contraire, voyez Salammbô. Sa notoriété a précédé de plusieurs années sa naissance. Salammbô! un nom rempli de mystère, associé au nom retentissant de M. Gus-
GUSTAVE FLAUBEKT. 261
tave Flaubert! Salammbô, cette histoire ou cette légende retrouvée dans les profondeurs des siècles; un rêve de volupté orientale, ressaisi par une science presque magique, dans le lointain des civilisations évanouies, rendu mille fois plus piquant encore par la nouveauté des mœurs, des sites, des climats. Tant d'attraits réunis : la surprise pressentie des yeux et des esprits jointe à l'étrange séduction, moins littéraire que sensuelle, du souvenir de Mme Bovary! Voilà ce qu'on disait, ce qu'on espérait; et même avant que le livre parût, son succès n'était pas douteux. L'honnête et fière Sibylle de M. Feuillet, non moins que la grimaçante Sibylle de M. Michelet, les voilà donc contraintes de faire une place à leur coté, à cette nouvelle venue, impérieuse et triomphante, une troisième Sibylle, celle de Carthage.
Je doute un peu que les curiosités frivoles trouvent tout leur compte à cette lecture. Le livre causera bien, dans ses premières parties, quelques déceptions aux imaginations affolées, qui avaient rêvé une sœur orientale de Mme Bovary. Et ce sera bien fait. Ces déceptions, qu'on n'avouera pas, c'est déjà un châtiment.
Le thème que Polybe fournissait à M. Flaubert se réduit à peu près à ceci : On sait que Carthage, cette Venise africaine, formait ses armées de mercenaires qu'elle allait recruter, avec ses Hottes, au bord de toutes les mers. Dans la triple enceinte de ses murs, elle rassemblait, à certains jours où la guerre commençait, (K's bataillons de toutes les origines, de toutes les armes, de toutes les langues. Il yavail des milliers de Numides et de Maures, des milliers d'Ibères, de Gaulois et de Ligures,
des milliers de frondeurs baléares e( de Grecs : il y avait
des troupes di4 nègres venues des profondeurs secrètes de l'Afrique.
Étrange et formidable rassemblement de populations
historiques ou fabuleuses, accourues des contrées les plus diverses et les plus lointaines. La riche Carthage achetait le sang d'une partie du monde et le versait à flots sur tous les rivages où elle avait un comptoir à établir, un commerce rival à ruiner. Ce n'était pas le sang de la patrie qui coulait sur les champs de bataille; c'était son or. Que lui importaient ces torrents de sang barbare dont elle inondait la Sicile, pourvu que ses vaisseaux fussent maîtres des rivages et des mers ?
Mais, une fois la guerre achevée, la paix rejetait ces cohortes mercenaires sur Carthage, qui frémissait de les voir revenir affamées et avides. De là de fréquentes révoltes, dont la plus terrible est celle que nous décrit M . Flaubert et qu'on appela la guerre inexpiable. Elle éclata entre la première et la deuxième guerre punique, et ne fut étouffée que sous le poids des hécatombes humaines.
Mathos et Spendius, un Africain et un esclave fugitif de Rome, furent les chefs de cette grande révolte. Un suffète, Hannon, fut égorgé et mis en croix. Il ne fallut rien moins que l'épée d'Hamilcar pour avoir raison des rebelles. Il les enferma dans le défilé de la Hache et en massacra quarante mille en un seul jour. Une dernière bataille lui livra Mathos, qui périt sous les coups de la populace, dans une fête horrible où les Carthaginois vainqueurs montrèrent une barbarie égale à celle des vaincus.
Voilà la trame des événements, telle que l'histoire la livrait à la fantaisie du poète.
11 faut reconnaître que M. Flaubert, avec l'instinct d'un art élevé, s'est appliqué à ne pas trop déconcerter nos souvenirs et qu'il a su conserver les grandes lignes de l'histoire dans leur tragique simplicité. Le détail est orné jusqu'à l'excès; le fond n'est pas sensiblement altéré.
Mathos et Spendius sont restés au premier rang dans le roman, comme ils y sont dans l'histoire. La grande
figure d'Hamilcar Barca les domine tous, Annibal , enfant, se montre h ses côtés. La seule création véritable parmi les personnages, c'est la sœur d'Annibal, la belle Salammbô. Mais la véritable héroïne du roman, c'est l'héroïne donnée par l'histoire , Carthage ellemême, avec son luxe et ses richesses incroyables, avec ses statues en or pur, ses temples couverts de lames d'or; avec les quatre étages de ses tours et ses trois enceintes hautes de trente coudées; avec ses remparts gigantesques dont l'épaisseur abritait des écuries pour trois cents éléphants et quatre mille chevaux, des casernes pour vingt-quatre mille soldats; avec ses ports et ses jetées colossales dont la mer, après deux mille ans, n'a pas encore usé les dernières assises ; avec ses entrepôts immenses où étaient enfouis les produits et les tributs du monde. Voilà ce qui a tenté l'imagination de M. Flaubert, et ce n'est pas seulement dans la reconstruction de la ville que s'est déployé son talent, c'est aussi dans la peinture des mœurs politiques de Carthage, des dissensions violentes de ses citoyens, de sa constitution jalouse et défiante, de ses mœurs fastueuses et bizarres. C'est toute une renaissance matérielle et morale; ce n'est rien moins que la résurrection d'une civilisation morte.
Cette œuvre (roman ou étude, nous tâcherons tout à l'heure d'en définir le caractère) s'analyse sans aucune peine. Ces! connue un panorama historique illustré, qui se déroule devant nos yeux en scènes parfaitement distinctes, en tableaux mobiles el détachés, comme au théâtre. On pourrait en marquer les principaux aspects, successivement déroulés devant nous, en les séparant par des titres particuliers.
Premier tableau. Le Festin. Les mercenaires se livrent h une monstrueuse orgie dans les jardins d'Hamilcar. absent. Déjà une sourde colère agite ces âmes barbares.
On pressent la perfidie de Cartilage, la fureur de ces foules armées. A l'heure où l'ivresse se déchaîne et s'anime jusqu'au sacrilège, voici que du faîte de son palais descend la fille d'Hamilcar, la vierge vouée à la Wnus carthaginoise, à l'équivoque déesse, à Tanit, avec son escorte de prêtres eunuques. Elle calme par des chants divins le grossier délire de ces brutes repues de viandes et de vins, et se retire à pas lents, laissant derrière elle comme une flamme invisible, dont deux de ces barbares vont être dévorés, Narr'-Havas, le jeune roi des Numides, et le terrible Mâtho.
Deuxième tableau. L armée des mercenaires à Sicca. Le conseil des Anciens obtient, à force de promesses, que les chefs des mercenaires emmèneront à quatre journées de Carthage ses terribles hôtes qui finissaient par affamer et ruiner la ville. C'est un véritable ouragan d'hommes. L'amour de Mâtho s'exalte de plus en plus par l'absence. Spendius, le Grec, un rusé, un esclave savant et corrompu, excite, aiguillonne sa fureur et la dirige où il veut, du côté de Carthage.
Nous ne continuerons pas cette analyse par tableaux. Nous avons voulu indiquer d'avance une critique. Les divisions du livre sont trop artificielles et ont quelque chose de mécanique. Un peu plus de liberté et d'imprévu dans la disposition des scènes ajouterait assurément à l'agrément du livre.
Pendant que les barbares prennent les armes, Salammbô, comme une victime prédestinée à d'étranges sacrifices, s'agite et s'inquiète. Sa virginité est vaguement troublée par la curiosité des mystères de la déesse Tanit; elle est impatiente des révélations du grand-prêtre, elle les sollicite et s'étonne de les trouver toujours vagues et fuyantes. Un mal inconnu l'accable.
Mais déjà les mercenaires sont sous les murs. C'est ici
que l'auteur place la description de Carthage, de ses remparts, de son acropole, de ses marchés. La révolte éclate. Des scènes effroyables se succèdent. Nous enten-
dons de toutes parts les cris, le bruit des armes, le fracas de la guerre barbare. Spendius, en promettant à Mâtho de lui faire revoir Salammbô, s'introduit la nuit avec lui, à Carthage, par le canal du grand aqueduc, pénètre dans le temple de Tanit, où repose le Voile sacré, le Zaïmph, le palladium de la république. Matho l'enlève, s'en enveloppe, apparaît un instant aux yeux épouvantés de Salammbô, sur le seuil de la chambre virginale, dans la gloire sinistre de son sacrilège, et transporte dans le camp des barbares ce gage de la fortune de Carthage. Les provinces sujettes se joignent aux mercenaires. Ilannon est écrasé. Par bonheur, Hamilcar arrive. Ce ne sera pas trop du courage de ce grand homme de guerre et du dévouement de sa fille pour sauver la patrie des derniers désastres.
Tandis qu'Hamilcar tient la campagne avec des peines inouïes contre l'innombrable armée des barbares, des paroles vagues d'abord, puis précises, du grand-prêtre, préparent Salammbô à son rôle. Elle sera la Judith de Carthage, Judith, moins l'assassinat.
Elle doit (les dieux le veulent) reconquérir le voile sacré en se donnant elle-même à Mâtho. Ce n'est pas à un prix moindre que Carthage peul être sauvée.
Dès lors le sacrifice accompli et raconté jusqu'au bout, avec une abondance extraordinaire de détails, tout change. La fortune <lc la patrie se relève, les mercenaires sont écrasés. On célèbre les fiançailles de Salammbô avec le chef des Numides, Narr'Havas; c'est la rançon (\i\wi Hamilcar paye la trahison du jeune roi, La mort de Mâtho, captif promis à la fureur et aux coups du peuple, marquera l'heure de la cérémonie. Il vient mourir aux pieds
du trône où siège Salammbô. Mais elle-même n'appartient plus à la terre. Elle tombe! Tanit, la terrible déesse de la Volupté et de la Mort, Ta prise. Elle ne survivra pas à son barbare amant, massacré sous ses yeux.
Dans tout cela, dira-t-on, où est le roman ? Il n'y en a pas, assurément, si l'on attache à ce mot la signification que lui ont donnée nos habitudes littéraires. Si le roman est une étude du cœur humain dans ses émotions les plus profondes et les plus délicates, dans ses combats et dans ses mystères, rien ne ressemble moins à un roman que cette œuvre où retentissent d'un bout à l'autre le bruit des armes, la mystérieuse colère des dieux, et que traverse d'un bout à l'autre un souffle de fatalité. Ce serait un poème plutôt, ou un drame, réglé par l'implacable Nécessité, Mâtho est saisi d'une sorte de furieux délire à l'aspect et au nom de Salammbô. C'est une possession plus encore qu'une passion. Salammbô a horreur de ce Mâtho auquel elle vient se livrer. Quand elle cède en frémissant à ses sauvages étreintes, elle le maudit encore, mais elle obéit à l'ordre secret des dieux avec une sorte d'innocence inspirée et subjuguée ; c'est une profanation mystique qu'elle subit avec épouvante. Il n'y a, en tout cela, d'émotion que la curiosité étonnée, ou les orages des sens. Les émotions du cœur n'y sont nulle part.
Que faut-il donc chercher dans ce livre ? Des portraits d'abord : ceux de Spendius, de Mâtho, d'Hamilcar, d'Ànnibal qu'on aperçoit de loin en loin, et sur le front duquel tombe déjà le rayon sacré; de Salammbô enfin, en qui s'agite l'inquiète et douce folie des victimes désignées par les dieux. Des scènes ensuite ; il y en a de fort belles. Les plus remarquables, à mon sens, sont l'invasion nocturne du Temple de Tanit, dont l'horreur sacrée pénètre l'âme de Mathô, et toutes les scènes qui suivent le retour d'Hamilcar à Cartilage : la revue de ses vastes domaines,
de ses richesses, de ses esclaves ; l'examen qu'il fait de la gestion de ses intendants ; le dédain qui se révèle dans ses attitudes et dans ses paroles pour ses lâches concitoyens, l'empire que prend sur eux cette âme forte; sa lutte au milieu des Anciens contre l'envie furieuse qui veut l'accabler; ses doutes sur la vertu de sa fille, sa colère gigantesque, sa dictature. Il y a dans toutes ces scènes qui se succèdent, je ne sais quelle grandeur et quelle simplicité biblique qui saisissent l'imagination. D'autres préféreront, sans doute, le drame rapide et silencieux, qui s'accomplit sous la tente de Matho. Je dirai franchement pourquoi cette scène de volupté féroce et d'abandon mystique me répugne. J'y vois trop sensiblement une amorce aux curiosités vulgaires. Je préfère de beaucoup celles où domine l'art.
C'est qu'il faut le dire, M. Flaubert n'a pas eu le courage de renoncer, entièrement même dans cette entreprise d'une grande étude historique, aux procédés qui ont tant contribué à la vogue de Mme Bovary. Il est encore, dans certaines parties de sa dernière œuvre, de l'école de M. Michelet : il aime à irriter les imaginations. Je ferai cependant une distinction entre ces deux écrivains : dans M. Michelet (V Amour, la Femme, la Sorcière), on sent une sorte de contagion nerveuse que lui communiquent ses sujets de prédilection, les détails les plus secrets de la physiologie amoureuse ; chez M. Flaubert, même dans les peintures les plus risquées, on seul le parti pris, le système impassible, une impatientante sérénité. Je ne suis vraiment ce que j'aime le moins, (\u lyrisme erotique de M. Michelet, ou de la froideur non moins irritante de M. Flaubert dans ses descriptions voluptueuses.
Rappelons seulement ces deux scènes, celle ou Mâtho, vaincu par son délire, rend à la fille d'Hamilcàr le voile
sacré do la déesse, et la scène qui la précède immédiatement, lapins périlleuse de tontes, la toilette de Salammbô, les rites préparatoires du sacrifice, le symbole plus que bizarre de ce serpent monstrueux et familier qui vient comme l'initier, de la part de la déesse, à sa destinée. Insister serait trop. Le goût réclame par ses répugnances contre de pareilles audaces d'imagination. Je ne vais pas jusqu'à dire que de telles scènes, dont on ose à peine comprendre le sens, nuiront au succès du roman. Je suis persuadé du contraire. De tout le roman, c'est cette partie qui sera le plus avidement recherchée. Le succès des derniers livres de M. Michelet est là. pour le prouver. Mais devant ces aberrations d'imagination sans frein ou ces entraînements de curiosité malsaine, la critique garde tous ses droits.
Une dernière question se pose naturellement devant l'esprit, quand on ferme le livre : Cette érudition, étalée dans ces cinq cents pages sur un des sujets les plus obscurs de l'histoire ancienne, est-elle de bon aloi?
Je n'hésite pas à croire que, dans son ensemble, l'érudition est exacte et approfondie. Les savants spéciaux relèveront peut-être un certain nombre d'anachronismes et d'invraisemblances de détails. L'ensemble, je le crois, restera vrai et témoignera d'un grand effort de volonté, de recherches très intelligentes et très bien dirigées.
La science de M. Flaubert, dans cette partie de l'histoire, me paraît digne des plus grands éloges. Mais l'art, dans la disposition et l'emploi de cette science, n'est pas à l'abri de tout reproche.
M. Flaubert sait beaucoup de choses sur cet épisode de l'histoire de Carthage et sur toute cette histoire en général. 11 a épuisé à peu près tout ce qui a été écrit touchant cette civilisation singulière ; il en possède à fond les dé-
tails. Tous les vocabulaires lui sont familiers. Mais il en abuse. Il a la faiblesse de ne vouloir rien perdre de ce qu'il a appris avec tant de peines et de soins. Il trouve le moyen d'utiliser aussi bien sa science du bric-à-brac carthaginois que les parties les plus élevées de son érudition.
Il y a là un vrai délit contre notre patience. On est parfois tenté de fermer le livre sur une page hérissée de mots quasi-barbares, dont le cliquetis fatigue les yeux et assourdit l'oreille. Le réalisme érudit n'est pas sans quelque vague parenté avec le pédantisme. Yesl-ce pas toujours le même principe : ne faire grâce à ses lecteurs d'aucune preuve de son travail et de son savoirfaire ?
Mon grief le plus grave porte sur le caractère du style qui me semble souvent manquer de justesse et en dissonnance avec le sujet. Je ne sais trop ce qu'était le style carthaginois; mais je sais à peu près ce qu'était le style antique, oriental ou romain. Celui de M. Flaubert n'est ni biblique ni latin. Quand Mâtho s'écrie : « Je la veux! // me la faut ! j' en meurs! » Je me demande si ce n'est pas M. Mélingue que j'entends. Il passe ainsi parfois, dans ces poétiques et lointains horizons, comme un écho de la Porte-Saint-Martin. Le style manque de simplicité et surtout de sobriété. Il a cependant des parties de vigueur et arrive parfois à des effets saisissants.
Après tout, sachons gré à M. Flaubert (l'avoir \i>é haut el d'avoir souvent atteint son but ; il nous a rendu l'impression éclatante et. vive de l'antique Carthage. Malgré trop de retours à ses anciens procédés et trop de complaisances pour les curiosités d'un public blasé, il sort de la science des influences si saines el si tories, qu'elles se
font sentir dans presque toutes les parties du livre et
qu'elles en assurent le succès auprès de l'opinion relié-
chie, devant le goût éclairé du lendemain. Il y aurait encore de la grandeur dans son œuvre, parce qu'il y en a dans son dessein, quand bien même il serait vrai que ses forces l'aient parfois trahi, ou le système, trop souvent égaré.
Son œuvre et son influence.
(( Je serai bientôt en mesure d'affirmer que le dixneuvième siècle m'appartient. » Ces mots, échappés un jour à l'orgueil de Balzac, devant un des esprits les plus fins et les plus délicats de ce temps, qu'il voulait éblouir, méritaient vraiment d'être recueillis et sauvés de l'oubli. De quelque manière qu'on interprète cette confidence, elle a sa valeur. Est-ce le pressentiment irrésistible par lequel un puissant esprit s'empare de l'humanité et met d'avance sa main sur tout un siècle? Faut-il y voir un des éclats de cette fatuité énorme et presque inconsciente qui remplit la vie et les œuvres de Balzac? Est-ce une naïveté gigantesque, dont il faut rire, ou l'un de ces oracles devant lesquels on s'incline? Le doute n'était pas possible il y a vingt ans; il est permis à l'heure où nous sommes, en présence des ovations immodérées qui célèbrent à l'envi ce génie défunt. Il fait bon mourir en France. C'est surtout chez nous qu'il est vrai de dire avec le poêle :
La mémoire est reconnaissante, Les yeux sont ingrats et jaloux.
Nous sommes, à coup sur, le peupfe littéraire le pins facile aux enthousiasmes posthumes. On ne s'esl pas contenté, dans un discours académique, d'inviter l'ombre de
Balzac à venir prendre place sur un de ces illustres fauteuils, au milieu de la célèbre compagnie, un peu effarouchée du voisinage de Vautrin : on a récemment nommé Balzac le Molière du dix-neuvième siècle, et mis de pair, sans sourciller, la Comédie humaine avec l'œuvre immortelle du génie même de la comédie. Alexandre Dumas avait ditdeShakspeare: «Shakspeare, l'homme quia le plus créé après Dieu. » Et ce mot, légèrement risqué, on déclare aujourd'hui qu'il est encore plus juste si on l'applique à Balzac. L'école, plus bruyante que féconde, des réalistes se réclame à grands cris de sa prétendue paternité. Comme pour tous les demi-dieux de la littérature et de l'histoire, sa légende est déjà prête. Des écrivains distingués s'y dévouent avec une sollicitude incomparable et un soin infini du détail. Sa vie privée a été scrutée, fouillée, retournée dans tous les sens; l'anecdote la plus mince a pris, dans des mains habiles, des proportions inattendues. Le théâtre, si rebelle autrefois à Balzac, rend aujourd'hui à sa mémoire le plus délicat des hommages, en faisant à ses œuvres des emprunts avoués ou non. L'imagination appauvrie de nos auteurs dramatiques ne se lasse pas de lui demander l'inspiration et les sujets qu'elle ne trouve plus en elle-même. Voici qu'on remonte de tous les côtés, sur le boulevard et ailleurs, ces pièces infortunées dont Balzac avait espéré tant de richesse et de gloire, et qui lui ont valu de si célèbres désastres. Hier, c'était Paméla Giraud; aujourd'hui, la Marâtre; avant -hier, on reprenait Mercadet, on le reprendra demain. Quinola aura son tour; et pourquoi ce pauvre Vautrin, le frère aîné de cette lamentable famille, ne rentrerait-il pas dans la carrière que ses revers ont illustrée? Des éditions multipliées, grand, moyen et petit format, répandent l'œuvre de Balzac en Europe et au delà. Il y a comme une conspiration d'enthousiasme en sa fa-
veur dans plusieurs régions de la haute et de la basse critique; c'est une réhabilitation absolue de toutes les idées, de toutes les œuvres, du style même de Balzac; l'oraison funèbre éclate sur tous lestons; ce n'est plus de la critique, c'est une apothéose. Si Balzac revenait au monde un jour seulement, qu'il parcourut les journaux et visitât les théâtres, les clubs et les estaminets littéraires, il serait étonné de cette recrudescence inouïe d'une orloire si contestée de son vivant. En vovant son nom triomphant à la vitrine des libraires, sur les affiches de spectacles, au feuilleton et à l'article Variétés des grands et des petits journaux, il pourrait vraiment croire que son aventureux pressentiment se réalise et que le dix-neuvième siècle lui appartient.
Tout est-il sérieux dans ce mouvement d'opinion littéraire et de faveur posthume autour du nom de Balzac? En dehors des préventions d'école, des engouements ou des dénigrements de parti pris, quelle estime doit-on faire de son œuvre? quel genre d'influence a-t-il exercé sur la société et la littérature de son temps? à quel fonds d'idées générales se rattache la création de ses principaux types, le jeu de ses principaux ressorts, l'emploi des passions maîtresses qui dominent la société fictive dont il est l'auteur? En quoi consiste, au juste, cette force créatrice, ce don d'invention et de combinaison, l'originalité, en un mot, et l'art de Balzac? D'où tient-il ce singulier prestige, qui, pour un si grand nombre d'imaginations, est un charme en même temps qu'un péril certain? Quelques esprits, plus équitables ou plus moroses, qui ont résisté à la contagion de l'enthousiasme, ont accusé Balzac d'immoralité. Qu'y a-t-il de fondé dans cette accusation? Si elle est fondée, je crains qu'on n'ait pas toujours assez nettement indiqué la source et le caractère de cette immoralité, et que la violence un peu
vague des critiques n'ait fait la partie trop belle aux enthousiastes, qui ont rejeté bien loin ce grief comme une banalité et ces réquisitoires comme une déclamation. Enfin Balzac a-t-il ou n'a-t-il pas une postérité? Est-ce un homme qui meurt ou une littérature qui naît? Ce sont là autant de questions dont pas une seule n'est étrangère aux préoccupations littéraires ou morales de notre époque. Pour résoudre chacune d'elles, nous apportons une sincérité absolue et la consciencieuse autorité que donnent à un écrivain de longues réflexions sur un sujet. Je ne parle que pour mémoire de ce qui n'est pourtant ni un mérite vulgaire ni un médiocre effort, la lecture attentive, complète et plusieurs fois recommencée des œuvres de Balzac, à des époques très différentes de la vie et sous les impressions les plus diverses. Peut-être ainsi avons-nous pu atteindre ce point si désirable de la perspective littéraire où l'objet se montre dans sa vraie lumière, dans son juste relief, sans obscurité comme sans éblouissement pour l'œil qui l'a saisi.
Je n'ai pas vu, et je le regrette, le célèbre portrait de Balzac par M. Louis Boulanger; mais j'ai souvent examiné, dans l'atelier de Berthall, la première esquisse du vigoureux dessin popularisé maintenant par tant de milliers de copies et de reproductions. C'est peut-être le chef-d'œuvre de ce jeune maître qui, avec un peu plus d'ambition, prendrait un rang si élevé dans l'art. Je ne sache personne aujourd'hui qui saisisse plus profondément un type et le fixe d'un trait plus net et plus hardi* Il s'est surpassé dans ce dessin. Il est impossible, avec quelques coups de crayon, de donner une idée plus vraie
de cette tête si fortement caractérisée, de ce visage incorrect, sanguin, où la violence du tempérament déborde, ou la trivialité des traits est rachetée par une expression saisissante de force, où la vie éclate en volonté et en pensée dans ce front vaste et sillonné; en railleries immodérées dans ces yeux noirs, d'une insoutenable vivacité, qui ne rêvent pas, mais qui observent et qui rient; en désirs, en passions, en sensualités imaginées ou satisfaites, dans ces lèvres épaisses et dans toute la partie inférieure du visage, si particulièrement développée et marquée au sceau très reconnaissable des curiosités et des goûts d'un certain ordre. Voyez, pour achever, cette chevelure luxuriante, désordonnée, rejetée en arrière, une chevelure comme celle de Samson; ce col énorme et musculeux, ce buste large et carré, enveloppé dans le célèbre froc de flanelle blanche, tout cet ensemble que M. Théophile Gautier peint en quelques mots, « cet homme trapu, robuste, vivace, qui résumait en lui les vigueurs du sanglier et du taureau, moitié Hercule, moitié satyre.... L'expression habituelle de la figure était une sorte d'hilarité puissante, de joie rabelaisienne et monacale — le froc contribuait sans doute à faire naître cette idée — qui vous faisaient pensera frère Jean des Entommeures, mais agrandi et relevé par un esprit de premier ordre. » Moitié Hercule, moitié satyre, c'est bien là l'idée qui résume ce vivant portrait de Balzac. Partoul la force, le tempérament, la vie; mais ne cherche/ nulle part trace de délicatesse, de grâce, de mesure cl de goût. Toul est puissant, excessif, dans celle
physionomie, l'observation et la raillerie, le travail et le
plaisir, la pensée comme la passion. Deux {rails dominent, la volonté el la sensualité.
Nous ne ferons pas ici d'étude biographique sur Balzac. Sa famille et ses amis ont eu soin de rendre inutile
un nouveau travail sur ce sujet, dont tout l'intérêt et le charme ont été épuisés par la curieuse publication de Mine de Surville, la sœur de Balzac, par la piquante fantaisie de M. Léon Gozlan, par la vive et pittoresque étude de M. Théophile Gautier1. Après de pareils travaux, si bien informés et si justes d'accent, il ne nous reste qu'à résumer rapidement les traits caractéristiques de l'homme, ses habitudes, ses manies même, et aussi le développement de ce vouloir tenace qui fut le ressort de sa vie entière.
Cette volonté se tendit sans relâche, d'un prodigieux effort, vers un but unique, moins noble, il faut bien le dire, que le moyen. On regrette de voir que le mobile de cette dévorante activité fut l'hallucination d'une richesse énorme, gigantesque, qui le mît à même de réaliser des désirs insensés, d'accomplir des extravagances babyloniennes, de défrayer des fantaisies et des passions de Titan. Son talent, ses succès, sa réputation ne valaient à ses yeux que comme des instruments de richesse, ou, pour parler la langue qu'il aime, comme la première mise de. fonds qui, d'après d'effrayantes martingales, devait le rendre en peu d'années le plus riche capitaliste de France. Sa gloire, s'il l'avait tenue, il l'aurait mise en actions. En tout cela, il faut faire la part de l'enfantillage, de l'excentricité volontaire, du désir d'étonner. Au fond, pourtant, il semble bien que toutes les passions de sa vie furent subordonnées à une seule, que toutes ses ambitions furent conduites à l'assaut de sa destinée par une ambition plus forte que toutes les autres, l'ambition fiévreuse d'une immense et rapide for-
1. 1° Balzac, avec de nombreux fragments de sa correspondance, par Mme de Surville (1857) ;
2° Balzac eu pantoufles, par Léon Gozlan (1857); ry Honoré de Balzac, par Th. Gautier (1859).
tune. Sa vie fut réellement en proie au mirage de l'or. De là tant de spéculations bizarres, d'ingénieuses absurdités, de rêveries colossales, d'imaginations superstitieuses qui sont devenues l'inépuisable texte de la légende formée autour de son nom. De là cette entreprise d'imprimerie et de librairie, par laquelle Balzac entra dans la féconde carrière des mécomptes et des dettes; de là l'histoire célèbre des cent mille pieds d'ananas, qui devaient lui rapporter un revenu net de quatre cenl mille francs: les innombrables anecdotes dont la patrie naturelle est la maison des Jardles, cette propriété ruineuse dont les murs s'écroulaient chaque nuit et qui attendit les splendeurs du mobilier promis, jusqu'au jour où elle fut saisie; tant de projets fantasques conçus dans le délire éveillé des nuits sans sommeil et qui ne s'évanouissaient pas tous au premier rayon du matin, capture de trésors inconnus ou depuis longtemps oublies, découvertes de mines en Sardaigne, associai ion d'amis pour aller secrètement déterrer, près du morne de la Pointe-à-Pître, le butin enfoui par Toussaint Louverture, consultations de pythonisses et de somnambules, curieuse et inoffensive folie d'une imagination affamée d'or; de là aussi ces luttes célèbres de ruse el d'industrieuse rapacité avec quelques libraires, qui rappellent de loin les luttes de Bas-de-Cuir avec les Indiens des Grandes- Prairies; de là enfin ces efforts tardifs pour conquérir par les succès du théâtre la fortune que le roman s'obslinail à lui refuser, el celle idée magnifiquement bouffonne qui b* poussa, le jour de la première représentation des Ressources de Quinola, à prendre la place du caissier du théâtre el à faire lui-même l'adjudication des places au plus offrant.
Les millions étaienl le rêve, la réalité c'étaient les dettes. Tous ces efforts el ces projets n'aboutissaient qu'à
creuser l'abîme. Ce fut le tourment de sa vie. Personne ne fut plus à même que Balzac d'étudier sur le vif la question des échéances à payer, de l'intérêt usuraire, croissant dans un rapport inverse avec le capital d'emprunt, de jour en jour plus rare et plus mince, des traités onéreux à remplir; personne mieux que lui ne fut à même d'observer les relations délicates du débiteur et du créancier, le caractère particulier, l'humeur que cette situation réciproque développe chez l'un et chez l'autre; l'instinct essentiellement fugace du débiteur, son obstination à disparaître, son goût inné ou acquis pour la retraite, son habileté pour inventer d'inaccessibles refuges et des stratagèmes inédits; l'humeur maussade du créancier, la ténacité de sa poursuite, sa défiance envers tout nouvel emprunteur, son industrie pour dépister les ruses et déconcerter l'humeur voyageuse de ses clients, sa férocité pateline à l'égard de ceux qu'il égorge. Je doute que Balzac ait fait un seul roman où quelqu'un des principaux rôles ne soit pas tenu par ces mystérieux agents, le crédit, l'emprunt, la dette. Il a multiplié à l'infini dans ses œuvres la situation dominante de sa vie. En attendant cette veine d'or qui devait traverser son existence et ce trésor des Mille et une Nuits que le jour dissipait en fumée, Balzac épuisait ses forces à lutter contre le nombre croissant de ses dettes et la formidable troupe de ses créanciers. Il y eut bien des époques maussades où l'ombre d'un Gobseck se dessinait pour lui de profil, de trois quarts ou de face, à chaque carrefour, à chaque coin de rue. Il ne se trouvait plus pour lui d'asile sûr à Paris que Clichy. Force était de disparaître. Quelque maison secrète de la banlieue, quelque hospitalité d'ami en province épargnait la dernière humiliation à ce millionnaire de l'avenir qui portait dans son cerveau toute une Californie d'idées, de
romans, de drames, de spéculations de toute nature, et qui manquait d'argent pour payer son tailleur. Cinq à six mois d'un travail de reclus acquittaient les dettes les plus pressantes. M. de Balzac reparaissait, un beau soir, à l'orchestre de l'Opéra, dans toute la gloire du dandy, avec l'habit bleu à boutons d'or massif que tout Paris connaissait, et la fameuse canne à pommeau de turquoises, que Mme de Girardin a immortalisée. Toute une partie de sa vie fut remplie par ces intermittences d'ombre et de lumière. Mais la période des ténèbres revenait plus vite et durait plus longtemps.
C'était une tyrannie intolérable du sort de refuser obstinément quelques millions à Balzac et de paralyser en lui l'essor de tant de magnifiques facultés, créées exprès par la nature pour l'emploi savant des grandes richesses. Aussi prenait-il autant de revanches qu'il pouvait contre sa destinée ingrate. Tantôt, dans un jour de veine heureuse où un libraire s'était montré généreux, ce grand enfant, pressé de jouir, réalisait partiellement son rêve ; il courait acheter des meubles rares, des faïences précieuses, des débris de tentures splendides, des curiosilés de toute sorte; il préparait, pour sa propre joie et pour la surprise de ses amis, quelque petit appartement encombré d'un luxe bizarre. Dans les jours malheureux, celait l'imagination qui faisait l'intérim de la fortune absente, et de complaisantes Inscriptions à la craie, sur les parois vides des Jardics, invitaient le visiteur à supposer qu'ici était un magnifique trumeau, là une glace de Venise. Puérilités sans doute, mais qui peignent la ténacité de la
chimère et l'idée fixe.
Ses fuites et *c* disparitions Fréquentes avaient heureusement d'autres causes que la crainte des créanciers. La plus honorable1 était la nécessité du silence absolu et d'un recueillement complet pour mènera bien son œuvre.
Il ne se contentait pas de cette solitude relative que l'on peut à la rigueur se créer dans son cabinet de travail, en plein Paris. 11 fallait qu'il fût k l'abri de ces coups de main que l'amitié tente sur les consignes les plus sévères, et qu'il s'enfermât seul avec son idée, ayant devant lui la perspective de longues heures, indépendantes de tout autre devoir et de tout autre souci.
Ses plus chers amis n'avaient pas le secret de ces retraites, souvent changées, et s'ils parvenaient** le découvrir, ce n'était rien encore ; il fallait un mot d'ordre pour forcer l'entrée du refuge. Il y avait sans doute, dans cet étalage de précautions, un luxe d'incognito, une manie du mystère, et quelque peu de ce désir, assez puéril de dramatiser sa vie, qui a toujours eu tant de part dans toutes ses actions ; mais c'était surtout passion et besoin d'un travail concentré, solitaire, acharné, non distrait de son idée. C'est à ce régime de réclusion, maintenu pendant plusieurs mois de suite, à raison de seize ou dix-huit heures de travail par jour, qu'il dut de produire autant d'œuvres et presque toutes de longue haleine. Mais quel , travail! M. Gautier l'a décrit avec une verve singulière dans une page où abondent les plus curieux détails. On croit voir à l'œuvre le fondeur obstiné qu'il nous peint, rejetant dix ou douze fois au creuset le métal rebelle : « Quelquefois une phrase seule occupait toute une veille; elle était prise, reprise, tordue, pétrie, martelée, allongée, raccourcie, écrite de cent façons différentes, et, chose bizarre ! la forme nécessaire, absolue, ne se présentait qu'après l'épuisement des formes approximatives; sans doute le métal coulait souvent d'un jet plus plein et plus dru, mais il est bien peu de pages dans Balzac qui soient restées identiques au premier brouillon. Sa manière de procéder était celle-ci : quand il avait longtemps porté et vécu un sujet, d'une écriture rapide, heurtée, pochée,
presque hiéroglyphique, il traçait une espèce de scénario en quelques pages qu'il envoyait à l'imprimerie d'où elles revenaient en placards, c'est-à-dire en colonnes isolerait milieu de larges feuilles. Il lisait attentivement ces placards, qui donnaient déjà à son embryon d'œuvre ce caractère impersonnel que n'a pas le manuscrit, et il appliquait à cette ébauche la haute faculté critique qu'il possédait, comme s'il se fût agi d'un autre. Il opérait sur quelque chose; s'approuvant ou se désapprouvant, il maintenait ou corrigeait, mais surtout ajoutait. Des lignes partant du commencement, du milieu ou de la fin des phrases, se dirigeaient vers les marges, à droite, à gauche, en haut, en bas, conduisant à des développements, à des intercalations, à des incises, à des épithètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on eût dit le bouquet d'un feu d'artifice dessiné par un enfant. Du texte primitif partaient des fusées de style qui éclataient de toutes parts. Puis c'étaient des croix simples, des croix recroisetées comme celles du blason, des étoile-. des soleils, des chiffres arabes ou romains, des lettres grecques ou françaises, tous les signes imaginables de renvois qui venaient se mêler aux rayures. Des bandes de papier, collées avec des pains à cacheter* piquées avec des épingles, s'ajoutaient aux marges insuffisantes, zébrées de lignes en fins caractères pour ménager la place, et pleines elles-mêmes de ratures, car la correction à peine faite était déjà corrigée. Le placard imprimé disparaissait presque au milieu de ce grimoire d'apparence cabalistique, que les typographes se passaient demain en main, ne voulant pas faire chacun plus d'une heure de Balzac. Le jour suivant, on rapportait les placards avec les corrections laites, et déjà augmentées de moitié. Balzac se remettaità l'œuvre, ampliant toujours, ajoutant un trait, un détail, y\nc peinture, une observation de îmeurs, un
mot caractéristique, une phrase à effet, faisant serrer l'idée de plus prés par la forme, se rapprochant toujours davantage de son tracé intérieur, choisissant comme un peintre parmi trois ou quatre contours la ligne définitive. Souvent ce terrible travail terminé avec cette intensité d'attention dont lui seul était capable, il s'apercevait que sa pensée avait gauchi à l'exécution, qu'un épisode prédominait, qu'une figure qu'il voulait secondaire pour l'effet général saillait hors de son plan, et d'un trait de plume il abattait courageusement le résultat de quatre ou cinq nuits de labeur. Il était héroïque dans ces circonstances. Six, sept et parfois dix épreuves revenaient raturées, remaniées, sans satisfaire le désir de perfection de l'auteur. » Certes, on peut porter contre Balzac bien des genres divers d'accusation ; mais il est au moins étrange de lui reprocher, comme on l'a fait, son procédé d'improvisation hâtive et négligée. Je connais peu d'exemples, dans notre siècle, d'un labeur aussi difficile pour luimême, aussi persévérant à se surveiller, à se corriger, à conduire son œuvre et son style à ce degré relatif de perfection que pouvait concevoir une intelligence puissante, mais démesurée, désordonnée, une sorte de génie confus, sans règle et sans goût.
Contraste étrange de la nature et de la destinée! Balzac aspira toujours, de toutes les forces de son imagination et de son tempérament, à la vie la plus large, la plus copieuse en jouissance et en luxe; où sa fantaisie souveraine dompterait les résistances des hommes les plus forts et les scrupules des femmes les plus belles par la puissance illimitée de l'or, liberté rêvée de tous ses instincts affranchis enfin de la nécessité, capricieuse royauté de tous ses désirs, excentrique et splendide orgie de fabuleux trésors et de voluptés idéales, et son existence réelle fut l'antithèse exacte de cette existence féerique dont il cares-
sait amoureusement la chimère. Souvent la détresse, toujours la lutte; quelques intervalles bien rares de luxe précaire et de jouissances dévorées à la hâte, comme un larcin fait à sa destinée. En revanche, un acharnement au travail et un déploiement magnifique de volonté auquel il faut rendre hommage, quelque peu de sympathie qu'on puisse d'ailleurs avoir pour le mobile qui inspirait cette volonté et pour les résultats qu'elle a produits. On peut vraiment dire qu'il créa son talent, contre les résistances de sa famille d'abord, et contre les résistances plus difficiles à vaincre d'une nature indocile à l'art, rebelle, qu'il dut dompter et assouplir au prix des plus grands efforts.
Sa famille ne croyait point en lui, et pour persister dans la voie choisie en dépit de tant d'incrédulités obstinées, il fallut à Balzac une dose rare de confiance et d'énergie. Un écrivain qui débute s'attend d'avance à être nié par ses rivaux et méconnu par la foule compacte et distraite des indifférents. Il sait que c'est une première épreuve qu'il faut à tout prix traverser, eût-on le génie de Shakespeare et de Molière. Il n'ignore pas, h moins d'être trop naïf, qu'on ne l'acceptera pas et qu'il faut qu'il s'impose. Mais ce qui est dur à soutenir, c'est l'indifférence railleuse d'une famille qui se refuse à une vocation littéraire. Il y a là des froissements de l'amour-propre le plus délicat, des souffrances secrètes, des révoltes douloureuses, tout un drame qui ne se raconte pas et dont le dénoûment n'est pas toujours à la gloire du héros. Le
dénoûmenl fut à la gloire de Balzac; mais après quelles péripéties et combien de catastrophes!
On comprend, du reste, la répugnance de sa famille pour la carrière dont Balzac força l'entrée, et sou obstination à ne pas croire au grand homme en germe. Né avec le siècle, dont il devait être le peintre, après une
enfance insignifiante, Balzac avait été l'un de ces écoliers moroses que nous avons tous connus, chez lesquels tout le travail se fait en dedans, et qui opposent aux méthodes ordinaires et aux efforts de l'enseignement commun je ne sais quelle indomptable inertie, signe équivoque ou d'une complète inaptitude ou d'une puissance concentrée. Tel il s'était montré chez les oratoriens du collège de Vendôme, dont il garda de si tristes souvenirs, fortement retracés dans la première partie de Louis Lambert. Avec quelle verve il peint ces humbles et obscures souffrances de collège, qui, pour n'être que des souffrances d'enfant, n'en sont pas moins de vraies douleurs, aussi dignes de pitié que les douleurs d'un homme? Tel il se montra dans les deux ou trois institutions de Paris où il acheva péniblement de stériles études, portant, au milieu de ses camarades, un silence ennuyé, et à la classe, une fainéaiir lise apparente, une sorte d'engourdissement sous lequel germaient, sans que personne s'en doutât, une activité d'observation et une hardiesse de pensée entretenues par d'innombrables et furtives lectures.
Son droit fait, ses examens passés, après deux ans de stage dans l'étude d'un avoué, Balzac, en qui sa famille pressentait le plus tranquille des notaires, jeta aux orties l'habit noir et la cravate blanche de la basoche, et déclara ses intentions lentement mûries. Il voulait être homme de lettres. Remontrances, conjurations, instances, proposition d'une charge de notaire à des conditions inespérées, tout fut inutile. Sa mère, consternée, repartit pour la Touraine en lui allouant la plus maigre des pensions, et l'installant dans la plus pauvre des mansardes du quartier de l'Arsenal, le plus triste de Paris. Balzac s'enferma résolument clans son sépulcre aérien, et dès le jour même commença cette âpre lutte d'où si peu sortent victorieux. Il avait alors vingt et un ans. C'était un duel de trente
années qu'il engageait avec le Sort. Le Sort devait le briser, agiler sans pitié son existence, disperser, épuiser ses forces dans un travail furieux, sans cesse renaissant, et ne se laisser fléchir qu'une année environ avant la mort de Balzac, comme pour le laisser se reposer de la vie.
Du premier coup, Balzac demande à son génie méconnu un chef-d'œuvre. 11 ne lui fallait rien moins que cela pour justifier sa résolution aux yeux de son père incrédule et de sa mère doucement railleuse. Les œuvres vinrent en foule, mais le chef-d'œuvre n'arriva pas. C'est ici qu'il est curieux de se donner le spectacle de cette forte intelligence, se cherchant elle-même, se tourmentant dans les angoisses du stérile désir et du labeur ingrat, ébauchant plans, esquisses, comédies, opéras-comiques, drames, une tragédie môme, un Cromwell, puis brisant successivement ses ébauches, et se rejetant avec une douloureuse ardeur dans ce chaos qu'il fallait féconder. Où sera le germe utile parmi tant de germes avortés? D'où sortira le rayon propice qui lui donnera la vie? Que d'essais en tout genre tour à tour abandonnés et repris! Balzac finit par comprendre que la forme poétique ne pourrait être la forme de sa pensée laborieuse, confuse, lourde et lente, à laquelle s'adaptaient si mal le rhytlmie et la rime, ces deux ailes du vers. 11 eut le courage d'y renoncer. Les difficultés de la composition scénique, du dialogue, de l'action dramatique où tout doit être la vie même et non l'analyse de la vie, le rebutèrent également après d'assez nombreusetentatives. 11 désespéra de la poésie ci du théâtre. Ce double désespoir le rejeta dans son vrai domaine, la prose el le roman.
Mais ici encore, que de sillons péniblement creusés, effacés le lendemain, et dont la trace même a disparu! Que d'efforts perdus avanl l'heure de la tardive moisson!
Balzac racontait plus lard que, dans cette douloureuse période d'un travail sans gloire et presque sans profit, il avait écrit au moins une trentaine de volumes pour se délier la main. 11 eut beau faire, la main resta lourde et ne se délia jamais complètement. Si l'on cherchait bien au fond des cabinets de lecture de province, on finirait par recueillir ces œuvres inavouées, lamentable postérité d'un père inconnu qui se déguise sous divers pseudonymes, L. de Yieillerglé, Horace de Saint-Aubin. Je ne jurerais pas qu'à l'heure qu'il est, quelque douairière du Béarn ou quelque jeune écolier du Périgord ne fassent encore leurs délices secrètes de l'Héritière de Biragues, de la Dernière Fée, du Vicaire des Ardennes, de V Israélite, de Jeanne la Pâle, de Don Gigadas ou de l'Excommunié. Laissons là cette bibliothèque oubliée, et paix aux morts!
Dans cette sorte de biographie littéraire que je voudrais établir rapidement, pour faire apprécier les lentes évolutions et les phases du talent de Balzac, la première œuvre avouée, signée, que je rencontre, et très digne de cet honneur, c'est le roman des Chouans. La date est .4827. Dès lors, Horace de Saint-Aubin disparaît. Balzac monte lentement, lentement à l'horizon. Mais qu'il lui faudra de temps et de peine pour arriver à son zénith !
Dans cette œuvre, où l'on rencontre de belles descriptions, des combats vigoureusement menés entre les bleus et les blancs, et où se répand comme une forte saveur du pays breton, on sent que l'influence de Walter Scott prédomine sur l'originalité de l'auteur. C'est le roman historique dans toutes les conditions du genre : un amour au ^ milieu d'une guerre de partisans, dans un admirable pays qui encadre l'action et fournit à l'auteur toutes les ressources du paysage le plus varié; deux adversaires dignes l'un de l'autre; l'intrigue, la trahison venant compliquer et obscurcir la lutte loyale qu'ils se livrent; le
dénouement saisissant et non sans une certaine grandeur épique. Walter Scott, s'il avait connu les Chouans, aurait applaudi, je n'en doute pas, à cette œuvre qui semblait lui promettre un héritier. Deux traits seulement font pressentir Balzac : l'origine souillée qu'il donne à sa triste héroïne, Marie de Verneuil, et le rôle attribué dans l'intrigue à Corentin, c'est-à-dire à la police de Paris, qui, plus tard, devait fournir tant de dénouements à Balzac, et faire remplir tant de fois, par ses agents, le rôle du Deus ex machina dans la Comédie humaine. La police, son action dans les sociétés modernes, le pouvoir occulte et irresponsable qu'elle exerce, le mystère dont elle s'enveloppe, tout cela, exagéré par une imagination dramatique, préoccupa constamment Balzac, comme, avant lui, Stendhal. Sauf ces deux traits caractéristiques, Balzac n'est pas encore lui-même; il n'est qu'un imitateur, arrivant, après un long noviciat et une patiente études à la reproduction très habile des procédés et de l'art du maître, dont les aimables et faciles récits charmaient alors l'Europe.
De 182$ à 1855 le progrès est bien nettemenl marqué, l'originalité se forme et se dégage. C'est alors que Balzac produit en foule ces esquisses d'une valeur très inégale, mais où déjà se montre, par vives échappées, le vrai Balzac : la première partie de la Femme de trente ans, le Bal de Sceaux, Madame Firmiani, la Femme abandonner. la Grenadière, le curé de Tours. Ce sou! comme autant d'ébauches par lesquelles s'essaye le pinceau avant les grandes œuvres. Beaucoup de ces ébauches survivront aux œuvres qu'elles annoncent et qu'elles préparent. Que d'opéras dont il ne reste que l'ouverture 1
Vers celle époque, il semble que Balzac se laisse tenter par le succès de la littérature fantastique dont la France était alors fort engouée. Hoffmann succède à Walter
Scott, et, comme tant d'autres, Balzac subit son prestige. Une imagination avide d'émotions l'y prédisposait. En imitant Hoffmann, il cédait à l'une des pentes de son esprit. V Auberge rouge, Melmoth réconcilié, ÏElixir de longue vie, d'autres nouvelles du même genre et du même temps, portent la trace très sensible de cette influence. Cette veine vint aboutir h la Peau de chagrin, le premier en date des grands romans, œuvre étrange où se mêlent deux instincts contraires, associés de force dans le talent de Balzac : la curiosité passionnée des phénomènes fantastiques, l'instinct profond de la réalité sociale.
La période suivante, qui comprend huit années de la vie de Balzac, de 18o3 à 1841, fut la plus féconde en œuvre et en succès. C'est alors que la plupart des grands romans furent ébauchés ou publiés, tels (pour citer les principaux) que le Médecin de campagne, Eugénie Grandet, l'Histoire des Treize, le Père Goriot, la Recherche de l'absolu, le Lys dans la vallée, les Illusions perdues, César Birotteau, Beatrix, Pierrette, les Mémoires de deux jeunes mariées. Ici nous entrons définitivement dans le royaume de Balzac, sous le despotisme absolu de sa fantaisie, dans le cercle magique du monde qu'il a créé, que sa providence capricieuse gouverne et qui porte la marque bizarre de sa souveraineté. Dès lors, bon ou mauvais, inoffensif ou funeste, admirable ou absurde, un genre littéraire est définitivement constitué, où Balzac est maître. Il possède sa manière et l'imposera autour de lui, aux libraires, aux critiques, au public, à tout le monde. Il se fait une large place à côté de cette pléiade d'illustres contemporains, Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, George Sand, Sainte-Beuve, Mérimée, Alfred de Musset, qui représentaient l'imagination affranchie sous ses formes les plus brillantes et les plus élevées. 11 se
place tout à côté, mais en dehors de cette sphère enchantée, d'où la Poésie, gardienne impitoyable, dut exclure toujours son génie pédestre et roturier. Du reste, son vaste orgueil n'eut pas trop à souffrir de cette exclusion aristocratique. Isolé, il était plus en vue. 11 avait au moins cette satisfaction de régner sans rival dans cette province nouv.clle, conquise sur l'inconnu. 11 n'était pas plusieurs, il était seul. La poésie avait plus d'un nom, le roman de mœurs n'en avait qu'un, le sien.
Ce succès tardif, mais assuré, sa réputation très étendue, la conscience de jour en jour accrue de son talent, ne le consolaient pas de la fortune absente. C'est alors qu'il tenta de nouveau le théâtre, sans ambition littéraire, paraît-il, mais seulement comme on tente la roulette, pour s'enrichir. On sait de quelles chutes il marqua ces premiers pas dans cette carrière nouvelle : en 18 iO, Vautrin, arrêté par la police après la première représentation; en 1842, Quinola, et cette éclatante déroute contre laquelle Quinola se trouva sans ressources; en 1845, Paméla Giraud, et ce médiocre succès plus cruel qu'un échec pour un homme de la trempe de Balzac. 11 ne se découragea pas et revint à l'assaut du public en 1848, avec le drame de la Marâtre; deux ans après, il laissai! en mourant la vigoureuse esquisse de Mer cadet. Le temps seul lui a manqué pour saisir ce succès de théâtre qu'il poursuivait avec une furieuse ardeur. Cette puissante compréhension, servie par une volonté de fer, aurait triomphé de toutes les difficultés du genre, son instinct des sujets dramatiques aurait fait le peste. Déjà la Marâtre contenait deux ou trois seènes traitées avec une supériorité réelle, et la simple esquissede Mer cadet, appropriée au théâtre par une main habile, a saisi dés fortement et à plusieurs reprises l'attention publique. Une ou deux tentatives encore, et Balzac sérail arrivé à
cette éblouissante fortune du théâtre, son rêve le plus cher qui fût devenu pour lui la plus lucrative des réalités. Je ne vois pas, en vérité, pourquoi il aurait laissé à d'autres le soin fructueux d'exploiter le demi-monde dont il connaissait si profondément les brillantes infamies, ou d'exhiber cette curieuse procession des faux bons hommes qui s'échappent en foule de chaque page de la Comédie humaine.
11 n'eut pas le temps d'échouer assez souvent au théâtre pour arriver à un grand succès. Ce fut la préoccupation et le regret de ses dernières années. A chaque instant il était troublé par de rapides visions qui lui montraient une salle émue, frémissante de sa parole, tout entière soulevée par sa puissante fantaisie, ces applaudissements, ces rappels frénétiques, cette gloire immédiate, instantanée, rejaillissant du public enthousiaste vers l'auteur, st surtout cette gloire monnayée, cet enthousiasme changé en or, ce Pactole sans fin, coulant de la caisse du théâtre dans la sienne. Il ne put jamais prendre son parti de tant de bonheur et d'argent perdus.
Dans les intervalles de ses espérances et de ses mécomptes il revenait au roman avec une ardeur doublée par la colère. A vrai dire, le roman n'avait jamais cessé, même dans ces dernières années, d'être l'occupation principale, sinon la préoccupation de sa vie. Albert Savarus, Modeste Mignon, le Curé de village, deux grandes études enfin provoquées par le fabuleux succès des Mystères de Paris et du Juif errant et très supérieures à ces deux ouvrages par l'invention et le talent : l'une sur les Paysans, l'autre sur les Parents pauvres, ce fut là le dernier effort du rude athlète. Après 1848, Balzac put connaître un instant ce que depuis trente années il n'avait connu pas un jour, pas une heure, la sécurité, le repos. Un mariage longtemps désiré avec une riche étrangère,
une existence fastueusement tranquille, tous les bonheurs de la vie privée et les joies de la fortune, moins grande sans doute, mais aussi moins chimérique que la fortune rêvée, il y avait dans tout cela comme une prodigalité de cette destinée marâtre, contre laquelle il avait si rudement lutté. Mais cette prodigalité môme, cette faveur si rapide, n'était-ce pas une ironie et comme un dernier coup du sort? Balzac mourait quelques mois après de ce mal rapide, invincible à la médecine, dont meurent, à notre époque, tant d'écrivains foudroyés, et dont la cause complexe n'est autre que l'excès de la pensée constamment tendue, l'exagération de l'effort, la violence des émotions, l'abus de la vie. Il mourut en 1850. avec la première moitié de ce siècle, dont il restera comme un des phénomènes littéraires les plus étonnants et les plus complexes.
Nous serions incomplet dans ce tableau de la vie intellectuelle de Balzac, si nous omettions de marquer deux courants parallèles qui la traversent en tout sens, l'un d'esprit mystique, l'autre d'esprit pantagruélique et gaulois. Ces deux genres d'esprit, si contraires en apparence, s'accordent comme ils peuvent dans le cerveau de Balzac. On pourrait en suivre la trace dispersée, errante, mais toujours reconnaissable dans ses œuvres les plus diverses de Ion et d'inspiration. L'influence de sa mère, lectrice assidue de Swedenborg, h1 souvenir de Saint- Martin, le Philosophe Inconnu, 1res répandu dans la Touraine, son goût particulier pour les phénomènes merveilleux, tout cela explique celle forte dose de niyslicisme dont quelques-uns de ses romans sont pénétrés, le Lys dans la vallée, par exemple, et particulièrement Louis Lambert et. Seraphita. Mais un autre de ses compatriotes, Rabelais, n'eut pas une moindre influence sur son esprit, naturellement enclin, dans ses heures si
rares de loisir, à d'énormes accès de gaieté plantureuse, de scabreuse et d'exorbitante bouffonnerie. Ajoutez-y une curiosité de gravclures, un goût très prononcé pour le détail physiologique, un libertinage immodéré d'imagination, et vous comprendrez comment a pu naître, à côté du Lys dans la vallée, la Physiologie' du mariage, comment Louis Lambert a pu se complaire dans les récits bouffons des Petites misères de la vie conjugale, comment l'âme angélique, la sœur terrestre et la confidente de Seraphita, consola sa nostalgie du ciel en vuïdant lepiot dans la compagnie peu mélancolique de Pantagruel et amusant le joyeux compère avec les Contes drolatiques. Tout cela, pêle-mêle dans le même esprit. Je serais tenté de comparer le cerveau de Balzac à une vaste auberge où se rencontrent les hôtes les plus disparates. Là seulement peuvent s'attabler ensemble Rabelais et Swedenborg, Pantagruel et Saint-Martin; et si la salle est obscure, si le cerveau est mal éclairé, ne vous en étonnez pas trop. 11 est rempli des fumées d'une double ivresse, l'ivresse de la dive bouteille, versée à ilôts par Pantagruel, et l'ivresse de l'azur mystique dont Swedenborg sature ses tristes convives.
Nous connaissons l'homme; essayons maintenant de pénétrer dans l'intimité de son œuvre et de sa pensée.
Si peu que l'on ait pratiqué Balzac, on sait quel puéril désir il avait de paraître tout autre chose que ce qu'il était réellement, un romancier. Il voulait que Ton considérât ses innombrables récits comme l'expression analytique, préméditée, savante, d'un ensemble d'idées générales, d'une grande synthèse d'où ils tiraient, à ses yeux,
leur principale valeur. Sa prétention n'allait à rien moins qu'à élever son œuvre à la hauteur d'une institution sociale et à établir sur des bases nouvelles ce que Ton pourrait appeler la philosophie du roman.
C'est là une idée toute moderne et qui peint une époque. Il n'y a pas d'ambitions limitées en ce temps-ci, et aucun genre, aucun art ne se résigne à être simplement ce qu'il est. Une confusion universelle est le résultat de cette universelle ambition. Ce n'est plus assez pour l'amour-propre de tel peintre ou de tel musicien d'exceller dans son art; il faut qu'il devance son temps, qu'il exprime par les couleurs ou par les sons les sensations et les idées inconnues de l'humanité future : il cherchera péniblement la formule de l'avenir; d'excellent peintre ou musicien qu'il était, il deviendra le déplorable Messie d'un art énigmatique, et je ne sais quel précurseur social dont le moindre défaut sera d'être incompréhensible. Le roman n'a pas de moins hautes visées. Il embrassera modestement l'histoire et la critique de la société, l'analyse de ses maux et la discussion de ses principes. Ce ne sera plus assez pour lui de créer des types supérieurs ou charmants, d'analyser les sentiments les plus délicats de l'âme humaine, d'enchanter l'imagination de ses contemporains, de consoler par d'aimables el naturelles fictions les ennuis, les chagrins ou les douleurs de toute une époque. Amuseur publie! Fi donc! quel rôle peur un si grand personnage! C'était bon peur le roman de Mme de Lafayette, ou de cet excellent abbé Prévost, ou de ce patriarcal Bernardin de Saint-Pierre; mais le roman du dix-neuvième siècle! d'autres destinées l'attendent. Il sera tantôt le résumé en action d'une théorie sociale, d'une utopie humanitaire; tantôt l'expression d'une immense synthèse, la démonstration animée et vivante d'une métaphysique nouvelle. Et nous verrons deux imaginations
puissantes, créées avec des facultés exceptionnelles pour cette œuvre d'analyse et de sentiment, nous les verrons à chaque instant détournées de leurs voies par l'ambition philosophique, fourvoyées dans des formules, abandonnant la proie pour l'ombre et le roman où elles excellent pour de vaines et vides spéculations qui les égarent et les épuisent. Que de forces perdues, dissipées, que de trésors anéantis par Mme Sand et par Balzac dans cette nouvelle recherche de l'absolu!
A quoi donc se réduit la philosophie de Balzac, puisqu'il tient tant à en avoir une, quel idéal s'est-il fait du genre littéraire qu'il a choisi, quels principes l'éclairent dans l'invention et la conduite de ses œuvres, si tant est que l'on puisse définir ses conclusions sociales, politiques ou religieuses? Qu'il nous montre enfin par quelles lumières il remplacera ces massives ténèbres de préjugés et de superstitions au milieu desquelles l'humanité vivait avant lui.
La Comédie humaine, telle qu'elle est publiée aujourd'hui avec les retouches et les soudures que Balzac n'a pas cessé d'y faire, se relie sans trop de peine à une sorte de théorie dont l'auteur nous a donné libéralement la clef. Ses amis eux-mêmes assurent pourtant, avec grande vraisemblance, que la moitié de l'œuvre était publiée avant que Balzac eût imaginé son système. M. Théophile Gautier, qui l'a si particulièrement connu, rapporte à l'année 1856 la conception du plan de la Comédie humaine. « Balzac, nous dit-il, rattacha adroitement les œuvres déjà parues à son idée générale, et leur trouva place dans des catégories philosophiquement tracées. Quelques nouvelles de pure fantaisie ne s'y raccrochent pas trop bien, malgré les agrafes ajoutées après coup; mais ce sont là des détails qui se perdent dans l'immensité de l'ensemble. » La préface qui proclame la théorie et l'annonce au monde est de 1842.
Nous raconterons l'invention, en exprimant le plus fidèlement possible l'esprit de cette préface, moins connue qu'elle ne devrait l'être, et en la contrôlant par quelques passages recueillis ici et là dans ses œuvres. Ce sera pour nous une occasion naturelle d'examiner les tendances générales, d'apprécier les innovations vraies ou fausses du roman de Balzac.
L'idée qui fut le trait de lumière, le coup de la grâce, pour appliquer à l'art une belle expression de la foi, ce fut,àcequenousassuregravementBalzac,unecomparaison entre l'Humanité et l'Animalité. Cette idée jaillit de la grande querelle émue entre Cuvier et Geoffroy Saint- Hilaire sur V unité de composition, et qui passionna l'Europe. Il n'y a qu'un animal, disait Geoffroy Saint-Hilaire. Le Créateur ne s'est servi que d'un seul et même patron pour tous les êtres organisés. L'animal est un principe qui prend sa forme extérieure, ou pour parler plus exactement, les différences de sa forme dans les milieux où il est appelé à se développer. Les Espèces zoologiques résultent de ces différences. La Société ressemble en ce point à la Nature. Elle fait de l'homme autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie. Les différences entre un soldai, un ouvrier, un administrateur, un avocat, un oisif, un savant, un homme d'État, un commerçant, un marin, un poète, un pauvre, un prêtre, seul, quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lien, l'âne, le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis. Il a donc existé, il existera de tout temps (\o> Espèces sociales comme il y a dis Espèces zoologiques. Si Buffon a fait un magnifique ouvrage en essayant de représenter dans un livre l'ensemble de la Zoologie, n'y a-t-il pas une œuvre de ce genre à faire pour la Société?
Mais ici l'œuvre esi bien autrement compliquée. La
Nature a posé, pour les variétés animales, des bornes entre lesquelles la Société ne devait pas se tenir. Quand Buffon peignait le lion, il achevait la lionne en quelques phrases; tandis que dans la Société la femme ne se trouve pas toujours être la femelle du mâle. 11 peut y avoir deux êtres parfaitement dissemblables dans un ménage. La femme d'un marchand est quelquefois digne d'être celle d'un prince, et souvent celle d'un prince ne vaut pas celle d'un artiste. L'État social a des hasards que ne se permet pas la Nature, car il est la Nature plus la Société. La description des Espèces sociales est au moins double des Espèces animales, à ne considérer que les deux sexes.
Voici d'autres différences : Entre les animaux, il n'y a pas de drames; ils courent sus les uns aux autres, voilà tout. L'intelligence, chez les hommes, rend le combat bien autrement compliqué. Puis, Buffon a trouvé la vie excessivement simple chez les animaux. L'animal a peu de mobilier, il n'a ni arts ni sciences ; tandis que l'homme, par une loi qui est à rechercher, tend à représenter ses mœurs, sa pensée et sa vie dans tout ce qu'il approprie à ses besoins. Les habitudes de chaque animal sont, à nos yeux du moins, constamment semblables en tout temps; tandis que les habitudes, les vêtements, les paroles, les demeures d'un prince, d'un banquier, d'un artiste, d'un bourgeois, d'un prêtre et d'un pauvre sont entièrement dissemblables et changent au gré des civilisations.
Ainsi l'œuvre à faire, pour Balzac, devait avoir un triple objet : les hommes, les femmes et les choses; en un mot, V homme et la vie.
Telles sont les origines de la théorie. Y a-t-il vraiment là une découverte, comme le croit Balzac?
Si ce n'est qu'une comparaison, prolongée à plaisir, entre l'Animalité et l'Humanité, si Balzac se borne à penser qu'il y a les analogies les plus curieuses et les plus
piquantes à poursuivre entre les Espèces sociales, comme il les appelle ingénieusement, et les Espèces zoologiques, nous n'y trouvons rien. à redire. 11 y a là une série de similitudes approximatives dont on peut rire et s'amuser un instant, pourvu que Ton ne compte pas enrichir la science de pareils jeux d'esprit. Si c'est une théorie, elle ne tient pas un instant devant la plus simple réflexion. J'y vois ou une grande naïveté, ou une intolérable exagération. Je n'insisterai pas sur la naïveté, qui serait de transporter la loi de Geoffroy Saint-Hilaire dans l'histoire morale de l'homme où elle règne depuis la Genèse, de proclamer l'unité du genre humain, et d'expliquer les différences des Espèces (pour parler comme Balzac et avec la solennité des majuscules) par les circonstances variables à l'infini de la civilisation et du climat, du milieu naturel et social. Ce serait là un tour de force par trop simple et dont Balzac lui-même, avec tout son impérieux aplomb, n'aurait jamais osé s'applaudir si bruyamment. Beste donc à interpréter autrement la grande découverte, et je ne puis y voir dès lors qu'une risible exagération. Elle consiste à soutenir, scientifiquement, que des différences égales séparent lés Espèces sociales et les Espèces zoologiques. En vérité, ce serait faire trop d'honneur à de pareilles excentricités que de les discuter. Quel séide ingénu Balzac espère-t-il persuader? La limite si mobile e1 si vague que la civilisation établi! entre les classes el les professions sociales peut-elle être sérieusement assimilée à la distinction que la nature pose entre les variétés du règne animal? Que l'ouvrier n'ail ni les mœurs, ni les goûts, ni la forme des idées, ni l'expression des sentiments d'un homme d'Etat, el que cette différence tienne au milieu qui lui sert d'élément, c'est là une vérité trop vraie pour valoir la peine d'être énoncée; mais entre les Espèces animales c'est le fond de l'être el sa loi qui dif-
fèrent, ici c'est l'accident. Chaque Espèce animale s'agite entre d'étroites limites qu'elle ne dépasse et ne déplace jamais. Ici la limite se déplace à chaque instant; Balzac le reconnaît lui-même et, dès lors, que devient la théorie? Et cela doit être, parce que l'homme est toujours l'homme, qu'il passe sa vie courbé sur le sillon ou sur les livres. La passion et la douleur prouveront toujours qu'il n'y a de l'un à l'autre que des différences de vêtement, de surface, d'éducation physique ou de culture intellectuelle, c'està-dire des accidents de forme et de temps qui n'atteignent ni le fond de l'être ni sa loi. Où en serions-nous, si nous prenions la théorie de Balzac à la lettre? Si les Espèces sociales ressemblaient vraiment aux variétés zoologiques, elles devraient en avoir l'immobilité. Chacune d'elles serait invinciblement parquée dans son milieu propre, comme l'Espèce animale est confinée, sous peine de périr, dans son élément. Nous aboutissons au système indien, non des classes sociales, mais des qastes. Que devient non plus seulement la théorie, mais la Comédie humaine ellemême, énergique et vive peinture de ces transfusions et de ces mélanges de classes, qui sont le mouvement de la société moderne et la loi de sa vie?
C'est trop insister sur le caprice d'une préface, élevé tout d'un coup à la hauteur d'un principe. Les comparaisons ingénieuses sont un piège presque infaillible pour ces esprits infatués d'une science hâtive et superficielle. Une similitude ou un contraste finement saisis leur semblent des arguments sans réplique, et, quand ils ont improvisé un parallèle entre deux idées ou deux séries d'idées, rapprochées arbitrairement, quand ils arrivent à une analogie spirituelle ou à une antithèse piquante, cela suffit, leur système est fait.
Il semble que la logique du système aurait dû amener Balzac à diviser ses œuvres d'après les Espèces sociales,
puisqu'il prétend recommencer sur les variétés de l'homme le travail de Buffon sur les variétés de l'animal. Si l'idéal du roman est, en effet, l'histoire naturelle transportée dans l'humanité, nous devrions avoir une série de Physiologies, celle du soldat, de l'ouvrier, de l'avocat, de l'homme d'État, etc., etc., représentant chaque espèce dans sa sphère d'action et son milieu social. Balzac n'a pas poussé si loin, il faut le dire, les conséquences de sa théorie; il s'est contenté de ramener à des cadres très généraux une multitude de figures, d'existences et de caractères, liés entre eux par une chaîne très lâche et souvent très artificielle. De là la division de l'œuvre en Scènes de la Vie privée, de la Vie de province, de la Vie parisienne, politique, militaire, Scènes de la Vie de campagne. Division très suffisante, d'ailleurs, très acceptable, et à laquelle nous ne trouverions rien à redire si Balzac, dans une page d'une excessive prétention, n'avait voulu démontrer l'importance de ce plan dont chaque partie, selon lui, a son sens invariable, sa signification absolue, et formule non seulement une phase sociale, mais une époque de la vie humaine. « Telle est, dit-il, en achevant un commentaire grandiose des Etudes de mœurs, telle est l'assise pleine de figures, de comédies et de tragédies sur laquelle s'élèvent les Éludes philosophiques, seconde partie de l'ouvrage, où le moyen social de tous les effets (?) se trouve démontré, où les ravages de la pensée sonl peints, sentiment à sentiment, et dont le premier ouvrage, la Peau de chagrin, relie en quelque sorte les Etudes de moeurs aux Etudes philosophiques par L'anneau d'une fantaisie presque orientale où la Vie elle-même est peinte aux prises avec le
Désir, principe de loule Passion. Au-dessus se trouveront
les Etudes analytiques, desquelles je ne dirai rien, car il n'en a été publié qu'une seule, la Physiologie du mariage. D'ici à quelque temps, je dois donner deux autres ou-
vrages de ce genre : d'abord la Pathologie de la vie sociale, puis ÏAnatomie des corps enseignants et la Monographie de la vertu. » Voilà où l'infatuation de la formule conduisait Balzac. Les titres séduisants que ceux-ci : la Monographie de la vertu ou la Pathologie de la vie sociale! Quel genre de traités est-ce là? S'agit-il de chirurgie, de jurisprudence ou d'anatomie?
N'attachons pas à une division, établie après coup, plus d'importance qu'elle n'en comporte. Remarquons seulement, comme trait de caractère, la peine que se donne Balzac pour établir les bases scientifiques de son œuvre. Depuis le jour où cette théorie sortit tout armée de son cerveau olympien, ce fut une des grandes préoccupations de sa vie de l'imposer au lecteur et de convaincre le public que toutes les parties de la Comédie humaine ne sont que les anneaux d'une chaîne inflexible d'idées, que la fantaisie n'a aucune part dans son œuvre, que chaque élément de l'œuvre est l'expression successive de la nécessité absolue, mathématique, qui la domine. On ne peut s'empêcher de sourire en pensant qu'un recueil d'anecdotes graveleuses, comme la Physiologie du mariage, avait sa place nécessaire, inflexiblement marquée dans le cadre de la Science du dix-neuvième siècle. En tout cela, et dans cette solennité des préfaces, et dans ces prétentions exorbitantes aggravées par l'emphase de l'accent, n'y a-t-il pas quelque involontaire réminiscence d'un des types favoris du romancier, et comme un écho sonore de Y illustre Gaudissart? Seulement, Gaudissart ne travaille plus dans la parfumerie; il a changé de spécialité; sa partie est maintenant la philosophie du roman; il ne débite plus de prospectus, il écrit des préfaces.
Certes, même dans cet avant-propos, souvent si amphigourique et si faux d'accent, en faisant abstraction du
style compliqué, prétentieux, diffus, il y a bien des observations excellentes, des points de vue justes et fins, d'autres vraiment neufs et hardis. Malheureusement Balzac a l'infaillible privilège de gâter ses meilleurs idées à mesure qu'il les développe ; on assiste à la dégradation rapide de ces idées, on les voit tour à tour se fausser en s'exagérant. On était tout près d'applaudir à une vérité neuve et piquante ; tournez la page, la vérité altérée, corrompue, devient un lourd paradoxe qui vous irrite, si peu que vous ayez de nerfs.
Balzac a raison de croire que le plus grand intérêt du roman contemporain, et particulièrement du sien, c'esl l'étude toujours neuve de la femme, de la femme moderne, création très complexe h laquelle contribuent inégalement la nature, qui est toujours la même dans ses instincts, et la civilisation la plus raffinée, qui a transformé ce fond primitif en créant le monde variable et mystérieux des sentiments.
C'est la femme qui, dans nos sociétés modernes, fait la passion et les mœurs, c'est-à-dire deux des éléments principaux du roman, puisqu'en dehors de ia passion el des mœurs il ne lui reste à peindre que des caractères. L'importance que donne Balzac à la femme dans l'ensemble de son œuvre n'est donc que justice; il abonde dans le vrai quand il essaye de justifier le rôle capital qu'il lui attribue el, d'établir l'infériorité, ou (oui au moins la monotonie de Walter Scott dans la peinture de ses héroïnes. Je trouve à ce propos quelques idées très justes dans les Illusions perdues. C'est Daniel d'Àrthez qui parle, le grand écrivain de la Comédie humaine, l'idéal réalise de Balzac : « Walter Scott est sans passion, il l'ignore, ou peut-être lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour lui, la femme est le devoir incarné. A de rares exceptions près, ses héroïnes sont absolument les
mêmes ; il n'a pour elles qu'un seul poncif, selon l'expression des peintres. Elles procèdent toutes de Clarisse Harlowe; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que tirer des exemplaires d'un même type variés par un coloriage plus ou moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion. La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous aurez les ressources immenses dont s'est privé ce grand génie pour être lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. » Il reprend la même idée ailleurs; mais voyez déjà comme elle se gâte et s'exagère! Ce qu'il y a de plus difficile pour Balzac, c'est de soutenir longtemps, dans le ton juste, le développement d'une pensée délicate. « Le malheur de Walter Scott, dit-il clans son avant-propos, c'est de n'avoir eu à peindre que des modèles schismatiques. La femme protestante na pas d idéal. Elle peut être chaste, pure, vertueuse; mais son amour sans expansion sera toujours calme et rangé comme un devoir accompli. // semblerait que la Vierge Marie ait refroidi le cœur des sophistes qui la bannissaient du ciel, elle et ses trésors de miséricorde. Dans le protestantisme, il n'y a plus rien de possible pour la femme après la faute; tandis que dans l'Église catholique l'espoir du pardon la rend sublime. Aussi n'existe-t-il qu'une seule femme pour l'écrivain protestant, tandis que l'écrivain catholique trouve une femme nouvelle dans chaque nouvelle situation. » Il y aurait de la naïveté à discuter cette singulière théologie intervenant à l'improviste dans la théorie du roman et le rôle qu'y remplit le dogme de la Vierge Marie, créant dans la société française la passion comme l'entend Balzac : l'amour effréné, un désordre immodéré de l'âme et des sens. S'imagine-t-il que le catholicisme soit fait pour mettre plus à l'aise les consciences et que ce soit pour autoriser la faute que le pardon ait été inventé? Quelle vue
superficielle et tranchante! Croit-il que si la religion était pratiquée dans son vivant esprit et non pas seulement dans sa lettre morte, la passion serait plus libre dans notre pays, sous la discipline catholique, qu'elle ne Test sous le joug du puritanisme anglais? D'ailleurs, Balzac se trompe dans l'appréciation des deux sociétés. La différence qui les sépare est bien plus dans l'apparence que dans les mœurs, dans les manifestations de la vie plus que dans vie même, dans la tenue extérieure de la passion plus que dans la passion. La pruderie sociale domine tout en Angleterre, mais ne supprime rien. La tyrannie du cant impose des attitudes, mais ne crée pas de vertus. Tout cela est une affaire de climat et de tempérament, bien plus que de religion et de dogme. Balzac ne sait-il pas que la haute société britannique produit, en plus grand nombre encore que la nôtre, des princesses de Cadignan, mais que, mieux avisées, les duchesses anglaises ne disent pas leurs secrets, surtout à leurs amies intimes? La France, dit quelque part Balzac, fournit au romancier une matière inépuisable dans les mœurs brillantes et les fautes charmantes du catholicisme. J'admets, si Balzac le veul absolument, que les fautes soient plus charmantes en France qu'en Angleterre; mais je croirais volontiers que cet avantage tient aux coupables elles-mêmes plutôt qu'à leur religion.
Que de paradoxes et d'exagérations il faui d'abord écarter, pour amener à leurs points de justesse les vues de Balzac! On ne peut nier pourtant qu'il ail eu un profond instinct de la vérité sur des questions très délicates, la nature complexe de la femme moderne, le rôle qu'elle remplit dans la société el qu'elle doit prendre dans le ro man, la difficulté d'en saisir les aspects mobiles, les éléments si subtils, d'en fixer les nuances fuyantes. Une autre prétention qui lui tient fort au cœur et qu'il n'a que
trop justifiée, c'est de créer dans le roman un élément nouveau, la science des choses.
Ici encore, en élaguant et en choisissant beaucoup dans les pages confuses où il cherche à définir le roman tel qu'il l'a conçu, on arriverait à un ensemble d'idées très dignes d'attention. Les choses complètent les personnes; le milieu explique l'existence, chaque existence modifiant son milieu; notre pensée s'imprime au dehors, elle revêt, pour ainsi dire, de son caractère propre, elle transforme et anime la physionomie des objets. L'intensité, la puissance de la vie est si grande qu'elle s'assimile insensiblement tout ce qui l'entoure. De là l'importance des costumes, des meubles, des intérieurs, des détails infinis de l'existence considérée sous son aspect le plus intime et le plus familier. Il faut que le roman s'applique à saisir cette représentation matérielle des personnes par les choses, cette vivante empreinte de la pensée sur les objets. A cette condition, quelle valeur toute nouvelle ne prendra pas ce genre littéraire si dédaigné des savants ! 11 deviendra l'histoire sous une autre forme, l'histoire de la vie privée. Ce sera là vraiment l'utilité sociale et scientifique du roman. Que ne donnerait-on pas pour avoir un livre semblable sur les différents âges de l'Egypte, de la Grèce ou de Rome! Et quel riche complément ce serait pour les histoires générales qui nous sont restées sur ces siècles et sur ces pays ! a Avec beaucoup de patience et de courage, nous dit Balzac, dans un style qui ne vaut pas la pensée, je voudrais réaliser, sur la France au dix-neuvième siècle, ce livre que nous regrettons tous, que Rome, Athènes, Tyr, Memphis, la Perse, l'Inde, ne nous ont malheureusement pas laissé sur leurs civilisations, et qu'à Vinstar de l'abbé Barthélémy, le courageux et patient Monteil avait essayé pour le moyen âge, mais sous une forme peu attravante. » On sait si le vœu de Balzac a été
réalisé pour tout ce qui regarde l'homme extérieur, le costume et le mobilier. Quelques-uns de ses livres pourront servir aux Monteih de l'avenir qui seront curieux de savoir comment s'habillait le dandv de 1825 à 1846, i -i quelles formes a prises successivement dans les boudoirs, pendant ces vingt années, cet éternel canapé si fatal à la vertu de ses héroïnes.
Un dernier trait, et nous aurons achevé de marquer ce qui est vraiment intéressant et nouveau dans les vues de Balzac sur les conditions du roman moderne.
Comme il saisit la vie privée, celle d'un individu, dans les choses qui en sont le symbole, le roman doit saisir la vie publique, celle d'une génération, dans les sciences diverses ou les arts qui en sont l'expression, et que Balzac définit d'un mot juste et vrai, les sciences sociales. Chaque civilisation, chaque société porte la marque précise de sa date, son millésime, dans ces sciences et dans ces arts par lesquels sa vie se révèle, dans leurs progrès, dans leurs découvertes, dans leur langage particulier. L'historien des mœurs ne saurait négliger une source si abondante d'informations. S'il veut peindre une société vraie, non une société idéale et factice, pour que ses personnages soient réels, il faut les placer dans leur milieu réel et vrai, il faut que les situations el les événements soient exacts comme les caractères, que tout vive enfin de la même vie d'ensemble recomposée pièce à pièce par la science de l'autour, magiquement ranimée par son talent. L'industrie, les arts mécaniques, les professions diverses, les beaux-arts, la médecine, la jurisprudence, la
philosophie de l'époque qu'il veut peindre, tel esl le modeste abrégé de ce que doil savoir le romancier, non d'une vue générale ci approximative, mais d'une connaissance spéciale, détaillée avec le langage propre à chaque métier, à chaque art. à chaque science. Il faut dire, à
l'honneur de Balzac, que son opiniâtre volonté a réalisé cet immense programme aussi fidèlement qu'une volonté humaine peut le faire, beaucoup plus assurément que le goût ne le permet et que le plaisir de ses lecteurs ne le tolère. Maître Jacques, de Molière, ne change que deux fois de livrée et de langage ; Balzac change mille fois de costume et de jargon : il n'est pas seulement cocher et cuisinier, comme maître Jacques, il est tour à tour avocat, notaire, magistrat, industriel, médecin, négociant, inventeur, fabricant, musicien, peintre, poète, dandy, commis voyageur, ingénieur, philosophe, ministre, chef de bureau, théologien à sa manière, que sais-je encore? Qu'est-il et que n'est-il pas? Et tout cela avec un luxe de détails et d'expressions techniques qui fait de son œuvre une gigantesque succursale de Y Encyclopédie des Manuels- Roret. Pour en bien comprendre toutes les finesses, il faudrait être autant de fois une spécialité qu'il y a d'œuvres différentes. C'est le triomphe du genre que des parties entières de romans aient l'air d'être rédigées par un avoué, d'autres par un médecin, d'autres par un industriel, et que l'auteur soit proclamé très fort précisément par ceux qui ne Font pas compris. « Comme c'est bien cela! » s'écrie un avocat devant une tirade de Desplein ou de Bianchon, les grands médecins de la Comédie humaine. « 11 est plus procédurier qu'un homme de loi normand, » s'écrie un étudiant en médecine en lisant César Birotteau. Tous les deux, l'avocat et le médecin, s'accordent à dire que Louis Lambert est un mystique sublime. Les âmes mystiques (car il y en a) déclarent que Balzac était une capacité financière du premier ordre. J'ai ouï dire que M. de Rothschild émettait des doutes à cet égard, et qu'il riait beaucoup de certaines inventions du baron de Nucingen. En revanche il veut être de bonne composition avec l'illustre mémoire de Balzac, et lui accorde le
plus gracieusement possible une force de métaphysicien trop méconnue en Sorbonne, et un talent d'écrivain correct et pur. obstinément nié à l'Académie, a Mais aussi, quelle philosophie que celle de la Sorbonne! » s'écrie M. Taine. « A l'Académie, sait-on écrire? » ajoute M. Champfleury.
Parlons sérieusement. L'originalité de Balzac est d'avoir entièrement changé le point de vue du roman. Il a véritablement innové dans ce genre, à ses risques et périls. Jusqu'à lui, le roman était essentiellement œuvre d'analyse et de passion. A tort ou à raison, il a voulu faire tout autre chose, le résumé complet d'une époque, l'expression de la vie moderne, si raffinée et si complexe, l'histoire des mœurs au dix-neuvième siècle. Jusqu'à quel point a-t-il réussi? Son idée, certes, n'est pas sans grandeur. L'a-t-il réalisée de manière à satisfaire à la fois aux conditions éternelles de l'art et aux conditions particulières qu'il s'était imposées à lui-même? Le roman peut-il tenter impunément de devenir autre chose que ce qu'il est, d'être moins le roman que le résumé encyclopédique d'un siècle ou d'un pays ? A poursuivre de trop près la réalité, ne perdra-t-il pas la vie? Ne risquera-t-il pas de dégénérer souvent en ce qu'il y a de plus triste au monde, une sorte d'inventaire social? Autant de doutes que j'émets. George Sand ne fait ses beaux romans qu'avec sa passion, et quelle vie la passion leur donne ! Nous avons connu ses plus beaux personnages; noire cœur ne les oublie pins quand nous les quittons des yeux, foule la science de Balzac ajoulora-l-ello un élément de pins à colle réalité idéale <|ni nous suffit? .le ne le crois pas. Il
se nomme lui-même quelque part, avec orgueil, le nomenolaienr des professions, l'enregistreur, l'archéologue du mobilier social. Je n'aurais pas ose le qualifier si sévèremenl moi-même, mais j'estime toutes ces dénominations
parfaitement exactes. Et cependant, je me demande si, le genre étant défini comme l'a fait Balzac, ces périls, qui sont ceux du genre, ne pouvaient pas être évités, non à force de talent (on n'en a pas plus que Balzac), mais à force de tact et de goût dans la conduite du talent. Montaigne aurait répondu : Peut-être, et je suis tenté de répondre comme lui. La vigueur même avec laquelle Balzac a échoué, l'intérêt extraordinaire qu'il a su donner à certaines parties de son œuvre, montrent que tout n'était pas faux dans son idée, et si le résultat s'est trouvé inégal à son ambition, cela prouve moins, à bien voir les choses, contre la justesse de son entreprise que contre la dispensation maladroite et l'intempérance de sa force.
Ce qui ne me laisse du moins aucun doute, c'est la valeur des prétentions philosophiques qui, dans Balzac, se mêlent à chaque instant à sa théorie ou à ses romans. Nous ne pouvons cependant pas nous dispenser d'en dire deux mots. Balzac a d'imprudents amis qui n'ont pas craint de le louer de ce périlleux côté, et il parle luimême avec tant de complaisance de ses doctrines, que force est à la critique de chercher où elles sont.
« La loi de l'écrivain, dit superbement Balzac, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le dire, le rend égal et peut-être supérieur à l'homme d'État, est une décision quelconque sur les choses humaines, un dévouement absolu à des idées. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu, sont la science que les hommes d'Etat appliquent. L'ouvrage que j'ai entrepris aura la longueur d'une histoire, j'en dois la raison encore cachée, les principes et la morale. »
Or, voici les plus importantes de ces révélations. On en jugera. Nous avons conservé avec soin les lettres majuscules qui semblent à chaque instant nous dire, dans le texte de Balzac : « Voyez comme ce mot est grand, adnli-
rez comme cette idée est belle! » Sans les majuscules, à quoi, grand Dieu, se réduirait le système!
L'homme n'est ni bon, ni méchant; il naît avec des instincts et des aptitudes : la Société, loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne, le rend meilleur; mais l'intérêt développe aussi ses penchants mauvais. Le Christianisme, et surtout le Catholicisme, étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'Ordre Social*
Si la pensée, ou la passion, qui comprend la pensée et le sentiment, est l'élément social, elle est aussi l'élément destructeur de la Société. En ceci, la vie sociale ressemble à la vie humaine. On ne donne aux peuples de longévité qu'en modérant leur action vitale. L'enseignement, ou mieux l'éducation par des Corps Religieux, est donc le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute la Société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion. L'unique religion possible est le Christianisme. 11 n'y a jamais eu, d'ailleurs, qu'une religion depuis l'origine du monde. Le Christianisme a créé les peuples modernes, il les conservera. De là, sans doute, la nécessité du principe monarchique. Le Catholicisme et la Royauté sont deux principes jumeaux. C'esl aux Institutions à régler dans de justes limites leurs développements. « J'écris à la lueur de deux Vérités éternelles : la Religion, la Monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener son
pays. ))
n J'écris à la lueur de deux: Vérités éternelles : la Religion, la Monarchie! » N'est-ce pas sublime? Est-ce H. de
310 TOETES ET ROMANCIERS.
Bonald ou M. de Maistre qui font leur profession de foi? Non, c'est l'auteur de la Physiologie du mariage et des Parents pauvres. Et remarquez qu'il était relativement sincère avec lui-même. Ce dernier trait rend la chose plus plaisante et plus rare. Même clans ses conversations intimes, il ne s'est jamais démenti sur ces deux points, sans trop s'entendre avec lui-même. 11 s'est toujours porté le protecteur du trône et de l'autel, comme il aurait, à l'occasion, protégé la Police et la Gendarmerie. 11 avouait un jour ne croire au Catholicisme que comme à un instrument d'Ordre Social; mais il joignait à cet aveu un raisonnement sans réplique : « Moins j'y crois, disait-il, plus j'ai d'autorité pour le défendre. Mon désintéressement dans la question fait ma force, et je puis donner à la Religion un appui d'autant plus utile qu'elle a en moi un défenseur impartial, attaché à son principe non par sentiment, mais par convenance et par raison. » Sa philosophie et sa politique sont de la même force que sa théologie.
Monarchique de l'école de Bonald, il l'est ou croit l'être. A travers les obscurités d'une pensée qui ne s'éclaircissait pas toujours par elle-même, on peut comprendre qu'il aurait voulu réformer l'Élection d'après les principes de la législation primitive. L'élément social, selon lui, étant la famille et non l'individu, c'est le chef de famille qui seul devrait avoir le droit de suffrage. Ce seraient alors les familles qui seraient représentées au vote, non les individus. Du reste, il met une certaine prétention à se séparer des novateurs modernes, croyant en cela faire preuve de force d'esprit. Je ne partage point, dit-il, la croyance à un progrès indéfini, gérant nos sociétés ; le seul progrès auquel je crois, c'est au progrès de l'homme sur lui-même.
Voilà une parole raisonnable et sensée. Voici qui Test
DE BALZAC jll
moins. Toutes les fois qu'il essaye d'énoncer une opinion sur la question des origines et des principes, sur les causes et les lois de l'être, sa pensée se noie dans une sorte de panthéisme vague, lourd, ténébreux, mélange incohérent des rêveries de Swedenborg et des découvertes de Mesmer, associés tous deux, comme ils peuvent, avec Gall et Cabanis. Il reproche à quelques savants de se refuser encore à admettre que Y Animalité se transborde dans VHumanité par un immense courant de vie. Son idée favorite est l'existence d'un nouveau monde moral électrique, inconnu avant la fin du dix-huitième siècle, à peine soupçonné par quelques génies mystiques, pleinement révélé maintenant par les phénomènes du magnétisme, nouveau monde ou plutôt monde unique qui enveloppe, explique et contient la matière et l'esprit. C'est dans le célèbre Traité de la volonté, commencé dès le collège, confisqué par le père Haugoult, plusieurs fois recommencé depuis et cité par fragments dans pli*sieurs ouvrages de la Comédie humaine, que devait paraître d'ensemble la cosmogonie nouvelle. Les principaux points sont ceux-ci : Il n'y a qu'une substance dune infinie ténuité, et qui échappe à nos sens, même agrandis par tant de moyens mécaniques; c'est une substance éthérée, dont tout ici-bas est le produit, dette substance est la base commune de plusieurs phénomènes Improprement connus sous les noms d1 'électricité \ chaleur, lumière, fluide galvanique, magnétique, etc.. etc. L'universalité des transmutations de cette substance constitue ce qu'on appelle vulgairement la matière. Le cerveau est le matras où l'Animal transporte ce que, suivant la forcede cet appareil, chaque organisation peut absorber de cette substance, d'où elle sort transformée en Volonté, milieu cl principe de la Pensée. Du plus ou moins de perfection de l'appareil humain viennent les innombrables
formes qu'affecte la Pensée. Ici, on le voit, se rejoignent Cabanis et Swedenborg, dans je ne sais quel jargon matérialiste et mystique où Balzac est vraiment maître, et qui fait parfois l'illusion de signifier quelque chose. La vie de chaque homme, sa puissance, ses facultés, son mode d'action, tout cela dépend et de la dose de substance assimilée à l'organisation, et de la force de projection imprimée au fluide pensant par la Volonté. L'homme vraiment fort est celui dont le fluide triomphe des résistances des autres hommes, je veux dire des autres fluides et des obstacles du milieu social, je veux dire du fluide accumulé. Dompter la Société, l'imprégner de son fluide, voilà le triomphe. César et Napoléon furent les grands Fluidistes du monde, les grands Magnétiseurs de l'Humanité.
Balzac dit quelque part que Je jour où Daniel d'Arthez initia Lucien de Bubempréà ses pensées et à ses travaux, bien qu'il se découvrît modestement, il parut gigantesque à Lucien. — Balzac se découvre moins modestement que Daniel d'Arthez. Mais qu'il se rassure, nous serons aussi moins naïfs que Lucien. En tout ceci, nous ne voyons rien de gigantesque. Beaucoup de mots agités dans le vide, une prétention philosophique qui n'a d'égale dans Balzac que la crédulité, une rare intempérance d'affirmation, de prétendus axiomes laborieusement insignifiants, et, pour tout dire en deux mots dont la bizarre alliance exprimera bien ma pensée, une grossière subtilité.
Ce n'est pas sur le terrain des croyances et des théories qu'il faut chercher Balzac. A part quelques vues neuves et fortes sur les conditions du roman tel qu'il le conçoit,
toutes les fois qu'il touche à des idées générales il se fourvoie, et sa trace se perd dans un labyrinthe de contradictions. On dirait que sa puissance même de romancier, cette faculté qu'il a de se transformer dans tous les personnages, dans tous les caractères, dans toutes les pensées, s'oppose à ce qu'il puisse constituer d'une manière fixe sa personnalité intellectuelle. Il n'arrive jamais, dans l'ordre des principes, qu'à d'impuissantes velléités ou à d'impérieuses fantaisies. Là seulement où il est à l'aise et où il se porte tout entier, avec sa curiosité intrépide, l'effrayante profondeur de son observation, l'ampleur et la hardiesse de ses conceptions, la féconde vigueur de tous ses talents réunis et concentrés, c'est dans la peinture de ce monde qu'il a tiré de son cerveau et qui vit par lui. Examinons ce monde, les types dont il l'a peuplé, les passions qui en font le mouvement et le drame; étudions chez Balzac l'étonnante puissance du talent qui crée, les ressources très inégales de l'art qui dispose et combine, le style, enfin, sans lequel tout est si précaire et si incomplet. Nous verrons à l'œuvre une des plus extraordinaires imaginations dont la littérature nous ait jamais donné l'exemple, servie par des moyens très incomplets, mais qui, en somme, ne pouvait se produire dans les proportions de ses qualités et de ses défauts qu'au milieu d'une civilisation aussi compliquée, aussi ardente et aussi corrompue que la nôtre.
C'est vers 1834, dans le Père Goriot, que se noual'immense trame de la Société do Balzac. Presque tous ses romans, postérieurs à cette époque, se rattachent par quelques liens à ce livre, où paraissent déjà, indiqués ou développés, les grands rôles de la Comédie humaine. L'idée de ce monde, une lois conçue, ne cessera pas de hanter le cerveau de Balzac; elle l'obsédera, elle s'y développera par une sorte de génération bizarre,
elle produira dans l'œuvre entière des ramifications à l'infini. Cette société finira par être au grand complet. Elle aura ses paysans et ses bourgeois, ses négociants et ses hommes d'État, ses médecins et ses fonctionnaires, ses bohémiens et ses roués, ses artistes et ses courtisans, ses femmes de tout rang et de toute vertu, ses Parisiennes et ses provinciales, ses mystificateurs et leurs dupes, ses oppresseurs et leurs victimes, ses criminels et ses héros. On y naît, on y meurt, on se marie, on s'aime, on se liait, on s'illustre ou on se déshonore, on se ruine ou on s'enrichit, on gagne ou on perd à la grande loterie de la vie, par une sorte de logique secrète et de convention tacite qui remplace la Providence, et, dans cet immense jeu que joue pendant vingt volumes la souveraine fantaisie de Balzac, ce sont toujours les mêmes noms qui se mêlent, les mêmes personnages qui s'entre-croisent, se poursuivent, s'injurient, s'embrassent ou s'assassinent. Il y a une dizaine de noms pour représenter l'amour pur, une centaine pour représenter celui qui ne l'est pas; quatre ou cinq noms sont affectés à la magistrature, trois ou quatre au notariat de Paris ; cinq ou six abbés résument l'Eglise, trois banquiers la Bourse ; une vingtaine de coquins travaillent clans les bas-fonds; un grand médecin, un illustre chirurgien, rassurent ce petit monde sur sa santé, deux parfumeurs et un tailleur sont alloués à sa toilette, quinze journalistes l'amusent, trente employés, deux préfets, trois ministres le gouvernent, un capitaine de la garde nationale le défend ; quelques grandes dames, peu honnêtes, quelques courtisanes qui le sont un peu plus, y résument toutes les variétés de la passion et de l'intrigue. Au-dessus de cette société apparaît une sainte que Balzac admire fort et qu'il met presque sur la même ligne qu'un sublime forçat, la plus haute expression, à ce qu'il semble, du drame social. Il sort de tout
cela un acre parfum de mauvais boudoir, mêlé à je ne sais quelles émanations d'hôpital et de bagne. C'est dans cette atmosphère irritante et malsaine que s'agite ce personnel étrange, dont les splendeurs et les infamies remplissent la Comédie humaine et lui donnent l'apparence et lebruil, tous les mouvements ettous les échos de la vie, sinon la vie elle-même. Une lecture prolongée de Balzac finit infailliblement par produire le vertige. Tous ces noms et ces personnages tournoient devant vos yeux, passent et repassent sans cesse devant vous. La brillante et sinistre procession revient en cercle sur ses pas, et le cercle magique ne s'achève que pour recommencer. Au bout de quelques heures, une sorte d'hallucination vous prend; vous entrez de force dans l'illusion fantastiquement réalisée de l'auteur. Un intérêt passionné et douloureux, une curiosité haletante, ne vous laissent plus de trêve. Vous tombez en proie à la torture d'un mauvais rêve, horriblement logique, savamment ordonné comme la vie ellemême, plus que la vie, puisque le hasard en a disparu.
On ne peut nier qu'il ne résulte un grand effet de cette conception de Balzac et qu'il n'ait fallu une singulière vigueur d'esprit pour la soutenir dans l'innombrable variété de ses œuvres. Créer non plus seulement une existence et un type, mais (oui un milieu social, une multitude d'existences liées entre elles et de types subordonnés dans une hiérarchie tumultueuse el pourtanl réglée: foudre un si grand nombre de romans dans une sorte de roman unique, immense, don! chaque œuvre n'est qu'une page, et donl toutes les pages se relient entre elles; porter dans son cerveau cemondede fictions et le réaliser logiquement dans un ensemble vivant de la même vie, eVsi le signe d'une grande force et d'une originalité rare. Il faut pour cela non pas seulement une longue élude de la réalité, une curiosité universelle, une
faculté toute particulière d'assimilation et d'intuition, une sorte de pouvoir créateur qui s'empare de la réalité, s'impose à elle et la décompose pour la transformer : il faut tout cela, sans doute, mais il faut une autre chose qui est plus rare peut-être, la croyance de l'artiste à sa propre création, l'illusion de son œuvre subie par celui-là même qui l'a créée, la bonne foi complète au milieu d'une complète fiction.
Si j'ai bien saisi l'âme même de l'auteur dans une longue fréquentation de son œuvre, c'est là le trait caractéristique de Balzac. Par la magie d'un cerveau incandescent, il vit dans ses personnages d'une vie ardente, jouissant, pleurant, souffrant avec eux, mourant de leurs désespoirs, amoureux de leurs amours, se livrant avec une sincérité absolue au prestige de ce monde bizarre qui n'agit si fortement sur le public que parce qu'il a d'abord agi sur l'auteur. Les violentes émotions de son existence ne l'agitent pas plus que les aventures passionnées et terribles de ses héros. Ce don de seconde vue, cette faculté plutôt d'une seconde vie qui annule ou transforme la première, ajoute une grande force à son art; tout ce qu'il invente prend un accent singulier et saisissant de joie et de volupté réelle, de terreur ou de souffrance sincère; il se jette dans l'ardente mêlée des intérêts et des passions qu'il a créés, il y reçoit le premier tous les coups, il rugit de la défaite, il s'exalte de la victoire, il sent son cœur battre convulsivement de toutes les émotions de l'histoire inventée par lui ; il s'entraîne lui-même dans le vertige de sa délirante fiction. Je ne connais qu'un seul écrivain qui possède au même degré cetter redoutable et puissante faculté, c'est Hoffmann. Pour tous deux, il s'accomplit une sorte d'incarnation de leur être dans chacun de leurs personnages; pour tous deux, c'est toute leur âme qui se jette dans leur poème et
qui se confond avec lui dans l'ardent creuset où il s'élabore; c'est leur âme qui devient le drame.
Voyons de plus près ce monde et ces types: voyons-les se mouvoir et agir.
Les bourgeois d'abord. Le tableau de la petite bourgeoisie est peut-être la plus forte partie de la Comédie humaine. Pas un de ses vices ou de ses ridicules n'échappe au peintre; il saisit avec verve, en les exagérant à plaisir, ces implacables jalousies qui s'agitent dans une sphère médiocre, ces rancunes immenses dans de petits cerveaux, la violence des passions aux prises avec une destinée obscure, la trahison et les pièges au service des plus vulgaires intérêts, des haines furieuses, homicides, nées d'une misère; il nous montre des Capulets et des Montaigus séparés par le ruisseau de la rue Saint-Denis, des crimes auxquels il ne manque pour être illustres dans l'histoire que la grandeur de l'occasion, des personnages qui seraient terribles s'ils n'étaient grotesques. 11 excelle à peindre l'envie, cette plaie de la vie bourgeoise, et la rapacité sordide qui en est le déshonneur. Il analyse sans pitié les petites hypocrisies, les capitulations de conscience, le libertinage secret, l'immoralité el l'athéisme social se conciliant avec le décorum de l'existence officielle, les petites infamies qui peuvent s'accorder avec le respect sournois de la légalité, l'idolâtrie des conventions établies, la superstition du fail accompli, les lâchetés sans nombre; il remue jusqu'au fond le bourbier dos vices bourgeois. Non pas que Balzac prétende que ces vices soient l'apanage exclusif d'une classe, ce qui serait pis qu'une insolence, une ineptie; mais il pense, non sans raison peut-être, que l'obscurité d'une destinée qui commence, l'humilité première d'une condition qui s'élève, l'obligation de ménager autour de soi l'opinion régnante et de se concilier des alliances,
que tout cola prédispose les âmes à certaines bassesses et donne un tour particulier aux mauvais instincts.
Quelle effroyable peinture il nous trace de ces haines hypocrites qui germent parfois sous la surface des existences les plus banales et qui font lentement leur œuvre de destruction et de mort! Il a un attrait tout particulier pour l'histoire et l'analyse de ces forfaits impunis que la légalité ignore, de ces drames domestiques qui ont pour théâtre quelque arrière-boutique, un cabinet d'homme d'affaires, le coin d'une maison obscure. Toutes les mesures sont si bien prises dans le développement de ces crimes bourgeois, qu'ils s'accomplissent sans explosion, sans bruit, par une lente succession d'incidents prémédités et de hasards que dispose la plus savante industrie sur le chemin de la victime. Voyez la suite des pensées mauvaises qui se succèdent si naturellement dans l'esprit de Minoret-Levrault, le maître de poste de Nemours. Comme l'idée du crime germe naturellement dans ce lourd cerveau! Comme le crime lui-même prend dans ses mains une allure triviale et basse! Sa jalousie concentrée, sa rage secrète contre Ursule Mirouet, la persécution clandestine de cette pauvre fille, cette manière cauteleuse de la faire périr de chagrin sans l'assassiner, ensuite, ces terreurs de Minoret qui sont plutôt encore une nouvelle lâcheté qu'un réveil de la conscience, ce remords rampant, cette imbécillité peureuse qui avilit jusqu'au repentir, voilà certes un tableau saisissant, et pourtant Balzac ne s'en est pas contenté. Lisez les premières pages de Pierrette. On frémit rien qu'à voir ce froid salon meublé cï acajou et si bien ciré. On frémit bien davantage en lisant le portrait de Denis Rogron, cet idiot bavard, capable de devenir un bourreau, et celui de sa digne sœur, Sylvie, cette vieille fille pateline, qui joue si naturellement son boston au moment où elle
médite un crime. Mais c'est dans les Parents pauvres que Balzac a donné pleine carrière à son imagination. Le type abominable de ce genre de criminels que la société et la loi n'atteignent pas, c'est la cousine Bette. Jamais jalousie plus lentement et plus sûrement couvée, plus savantes intrigues et plus homicide hypocrisie n'amenèrent dans une famille de ces malheurs étranges, dont les causes restent un mystère insaisissable, et qui déshonorent une maison ou l'anéantissent,
A côté de ces criminels impunis, les déclassés. L'envie, la fureur d'arriver, l'impatience du néant où ils s'agitent, retenus hors du monde par une misère flétrissante, la hâte fébrile avec laquelle on les voit se précipiter vers la vie, dès qu'une issue leur est ouverte, la prostitution empressée de ces consciences à la première occasion de fortune qui tente leur désespoir, cette éternelle et t liste histoire que de fois et sous combien de formes Balzac l'a recommencée, depuis du Tillet, le commis infidèle de César Birotteau, jusqu'à Petit-Claud des Illusions perdues, jusqu'à Goupil d'Ursule Mirouet, jusqu'à Fraisier du Cousin Pons! A quel prix et par quelles voies impures ils réussissent! Balzac nous étale cet odieux spectacle avec une complaisance infinie. Il semble même leur tenir bon compte de tant d'efforts el de sacrifices de conscience, de leur âpre volonté dans la lutte. 11 les établi) avantageusement et les pousse dans le inonde à Laide (Tune belle place ou d'un riche mariage. Du Lille! avait commencé sa carrière en puisant par mégarde dans la caisse de Birotteau. Il continue cette lucrative carrière à la Bourse, dont il devient, en ce genre, une des premières capacités. Petit-Claud sera bientôt le principal avoué d'Angoulême et la plus forte tête de son département. Fraisier, l'impur Fraisier, la lèpre faite homme, obtient une place dans la magistrature de Taris; au lieu
d'aller au bagne, il y enverra les autres. Goupil finit par acheter l'étude de son maître. On le regarde à juste titre comme l'homme le plus spirituel de Nemours; mais il est puni (Lins ses enfants qui sont horribles, rachitiques, hydrocéphales. Il s'en console en pensant qu'ils seront riches, partant assez beaux, et qu'il leur léguera, avec sa fortune, l'estime de ses concitoyens.
Au début de leur carrière, c'étaient des déclassés; ils réussissent et vont grossir la classe des parvenus. Du Tillet est du monde du baron de Nucingen. Entre du ïillet et Nucingen il n'y a que le titre de baron, moins que la main. Chez l'un et chez l'autre les procédés se ressemblent, la moralité est la même. Quel sinistre tableau que celui de la haute, de la moyenne et de la petite banque! Quand on vient de* lire Balzac, et que l'on traverse la place de la Bourse, on est tout surpris de n'avoir perdu ni sa montre ni son porte-monnaie. Quelle collection d'oiseaux de proie de toute taille, mais d'une égale voracité! Quelle ménagerie d'animaux féroces, hurlante et glapissante! « Nucingen avait compris ce que nous ne comprenons qu'aujourd'hui : que l'argent n'est une puissance que quand il est en quantités disproportionnées. 11 possédait cinq millions, il en voulait dix; avec dix millions, il savait pouvoir en gagner trente, et n'en aurait eu que quinze avec cinq. Il résolut d'opérer une troisième liquidation. » Et voilà Balzac entrant avec une sorte de furie de curiosité dans la peau de Nucingen, s'enflammant pour ses idées, baragouinant avec délices son infâme jargon, se plongeant jusqu'au cou dans des vilenies financières, inventant les faux dividendes, les actions postiches, les commandites véreuses, cédant sa femme à quelque beau jeune homme qui lui racolera des dupes, se grisant d'inventions scélérates, de fortunes éventrées, de mystifications gigantesques, de millions volés. Puis der-
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rière les rois de la Banque, les petits voleurs, les Cbiparon, les banquiers de paille, éditeurs responsables, agents provocateurs, les chacals de la finance auxquels on jette quelques os de la grande curée, pour qu'ils soient prêts à recevoir les coups de bâton, et le reste, si la police s'en mêle. Enfin, dans les quartiers sans nom, dans les ruelles perdues, dans la boue du ruisseau se tapissent les Grandet, les Gobsek, les Molineux, les Werbrust, les Gigonnet, liquidateurs des créances douteuses, escompteurs, usuriers, toute la sinistre tribu des naufrageurs de la vie sociale qui allument sur les écueils des feux perfides, attirent les navigateurs désorientés, démantellent le navire quand il est brisé, et, après avoir vendu les derniers clous et la dernière planche, vendent les cadavres à une fabrique de noir animal. Mais sur le butin, ils réservent quelques bijoux, un anneau, un diamant pour leur femme ou leur fille, car ces honnêtes praticiens sont, par une ironie suprême, d'excellents époux, de tendres pères de famille; ils exercent au plus juste prix toutes les vertus que la légalité comporte et que le gendarme constate. Ils ont même des affections, ils se donnent des plaisirs; quelques-uns se livrent avec passion tous les soirs au jeu de dominos, (Luiun petit café borgne, au Marais.
Nous ne parcourrons pas le monde infini dos employés dont Phellion et Poiret sonl la caricature, dont Rabourdin est l'honneur, dont Bixiou est la gaieté, dont Marneffe est la calomnie. Mais il y a dans l'ouvrage qui porte lo nom do ce monde un brio d'esprit comique, du moins délicat snns doute, une verve do plaisanterie peu choisie, mais sans cesse renaissante, une variété de dialogue étincelant, bestial, grave el guindé, absurde et fantasque, qui abasourdit le lecteur, tantôt (assassinant d'ennui, tantôt le faisan! périr dans les convulsions d'un
rire fou. Puis, voici venir l'innombrable galerie des commerçants, logés depuis le haut de la rue Saint-Denis jusqu'au bas de la rue des Bourdonnais, ces tribus marchandes, douées d'une fécondité chinoise, se répandant à tous les étages de la vie sociale par des ramifications sans nombre, les dynasties intarissables des Cardot et des Camusot, rois de la soierie, des Ragon et des Birotteau, princes de la parfumerie, des Chiffreville et des Matifat, seigneurs de la droguerie et des produits chimiques.
Et que de variétés du libertinage bourgeois! lly a le libertinage timide, celui du négociant qui s'efforce de concilier la régularité de ses livres avec la satisfaction de ses fantaisies secrètes, de mener de front ses vices qui le ruinent et son commerce qui l'enrichit. Voyez fleurir la galanterie chez les Camusot et les Matifat, déserteurs tremblants de leurs comptoirs et de leurs familles : le matin, despotes intelligents dans leur boutique; le soir, esclaves, dupes et victimes dans les boudoirs de Florine et de Coralie, où leur vieillesse, exploitée et raillée, perd à la fois sa raison et ses billets de banque. 11 v a le libertinage effronté, bretteur et à l'occasion escroc, de Philippe Bridau. 11 y a enfin la débauche dans le grand monde bourgeois, dans le monde officiel; un tvpe, le baron Ilulot, l'effroyable proie du vice, chez qui, successivement, les beaux instincts s'éteignent, l'intelligence se dégrade, et qui parcourt, de chute en chute, tous les degrés du libertinage, sacrifiant, à chaque degré, 'es derniers scrupules de son honneur militaire, les derniers remords de sa probité, jusqu'à ce qu'il ait touché le fond de l'abîme, d'où il rapporte, avec l'idiotisme, l'ignominie d'un mariage infâme.
En face de tant de lâchetés et de crimes, on aimerait que Balzac eût célébré avec une verve égale les sévères
grandeurs de la vie bourgeoise, qui a ses vertus aussi, et des plus rares. Certes, au premier abord, rien ne semble très poétique dans ces intérieurs nus et froids, dans ces existences monotones et ternes. Mais, sous la surface si prosaïque et si morne de cette vie, souvent que de rayons perdus et de trésors enfouis! C'est là qu'on trouvera le courage de la conscience, intrépide à travers les tentations de la vie moderne, la patience dans une fortune ingrate, les privations que s'imposent tant d'humbles existences pour créer après elles des bonheurs dont elles ne jouiront pas, ces sacrifices accomplis sans phrases par de grands cœurs méconnus, les résignations simples, les silences stoïques d'un héroïsme qui s'ignore, les mœurs fortes, le patrimoine des traditions et des exemples de scrupuleuse honnêteté, l'immensité des labeurs souvent sans espoir, le mérite sans horizon, la science sans la réputation ; voilà le luxe modeste, voilà les splendeurs secrètes de ces existences obscures que soutient le travail, que console la probité, cet honneur bourgeois qui vaut bien l'autre.
Il serait injuste de dénier à Balzac l'intelligence de ces grandeurs et de ces vertus bourgeoises. Le notaire Mathias, dans le Contrat de mariage, est un beau type <le l'honneur propre h chaque profession. Le banquier Keller rachète, par la dignité de son attitude, les infamies de Nucingen; et si quelque Camuso! devient président de chambre à la cour d'appel de Paris par les intrigues de sa femme, si Fraisier déshonore de sa présence le tribunal de la Sein» en revanche, la magistrature offre dans le juge Popinol la simple el forte grandeur d'un caractère antique. À.nselm< Popinol, loul droguiste qu'il est, hérite des vertus de SOD oncle (il y a dans Paume de Balzac des noms prédestinés, autre ressemblance avec la vie). Pu bourgeois stoîque, Pillerault, résume en lui de grands dévouements. Césnr
Birotteau, enfin, qui paye si cher un jour d'ambition et une nuit de vanité, nous donne le touchant spectacle des angoisses du négociant honnête aux prises avec la faillite. Si son intelligence est petite, son cœur est grand, très supérieur à sa destinée et à son commerce; il meurt martyr de sa probité, ce qui est la plus belle des morts, même quand elle n'a pour théâtre qu'une boutique. Audessus de cette région, Z. Marcas est un noble type de vertu politique, de génie fier et méconnu.. Enfin, nous pouvons rapporter au monde de la bourgeoisie, auquel ils appartiennent par leur naissance, les prêtres qui paraissent dans quelques scènes de la Comédie humaine : l'abbé Loraux, le vicaire de Saint-Sulpice, qui bénit d'une si belle parole la mort de Birotteau; le curé Chaperon, le consolateur et l'ami d'Ursule Mirouet; le curé de village, l'ange du pardon, qui délivre enfin Véronique mourante de son remords. 11 est vrai de dire que Balzac porte un enthousiasme un peu monotone dans la peinture de ces saintes figures. Tous ses prêtres ont le regard enflammé du martyr; leur unanime laideur est rendue sublime par l'exercice des vertus catholiques; dans leurs rides se jouent les Grâces chrétiennes : l'Espérance, la Foi, la Charité; la conviction ardente marque leur front du sceau des grandeurs divines; l'éloquence, qui convertit les cœurs et réconcilie les crimes, coule de leurs lèvres. Aussi, malgré ces types de piété angélique, de conscience délicate et de probité sévère, tirés de l'Église, de la magistrature et du commerce, ce ne sont pas là, il faut bien le dire, les sujets de prédilection de Balzac. 11 traverse ces régions pures et bénies, mais il n'y reste pas; sa vraie curiosité, sa passion est ailleurs; il admire le paradis, mais l'enfer l'attire irrésistiblement, et quand il l'a quitté, il y revient vite. C'est là que triomphent tous ses instincts, que s'exalte son talent. Si une pareille compa-
raison pouvait être tentée, je dirais qu'il en est de la Comédie humaine comme de la Divine comédie. Combien l'enfer de Dante l'emporte sur son paradis! Peut-être pourrait-on dire que le mal prête à l'art des ressources plus variées et, en ce sens, une plus riche matière que le bien. Le mal est infini dans ses formes, le bien ne l'est pas; il est toujours, il n'est jamais que le bien : c'est la passion qui fait le drame, ce n'est pas la vertu.
En dehors du monde bourgeois qu'il effraye par les hasards de sa vie, le monde artiste. « Là, dit Balzac, sont des visages marqués du sceau de l'originalité, mais brisés, fatigués, sinueux. Excédés par un besoin de produire, dépassés par leurs coûteuses fantaisies, lassés par un génie dévoreur, affamés de plaisir, les artistes de Paris veulent tous regagner par d'excessifs travaux les lacunes laissées par la paresse et cherchent vainement à concilier le monde et la gloire, l'argent et l'art. En commençant, l'artiste est sans cesse haletant sous le créancier; ses besoins enfantent les dettes, et ses dettes lui demandent ses nuits. Après le travail, le plaisir. Le comédien joue jusqu'à minuit, étudie le matin, répète' à midi; le sculpteur plie sous sa statue; le journaliste est une pensée en marche comme le soldat en guerre; le peintre en vogue est accablé d'ouvrage, le peintre sans occupation se ronge les entrailles, s'il seul son génie. La concurrence, les rivalités, les calomnies assassinent ces talents. Les uns, désespérés, roulent dans les abîmes du
vice, les autres meurent jeunes et ignorés pour s'être escompté trop loi leur avenir. Peu de ces figures, primitivement sublimes, restent belles. Un visage d'artiste est
toujours exorbitant, il se trOUYe en dessus on eu dessous
(les lignes convenues pour ce (pie les imbéciles nomment le beau idéal. Quelle puissance les détruit? La passion. » A travers les exagérations familières à Balzac, il y a là
une vive esquisse de ce singulier monde où tout est excessif, le travail et le plaisir, et que la passion agite, gouverne, disperse et brise. C'est ici que se rencontrent les peintres, les sculpteurs, les musiciens de la Comédie humaine, chacun avec son trait particulier, les Joseph Bridau, les Léon de Lora, les Schinner, ces grands artistes; Pierre Grassou, le peintre médiocre et riche, l'artiste cher à la bourgeoisie, laquelle a son goût à part et prétend créer ses grands hommes; Conti le compositeur, esprit ambitieux, âme sèche et personnelle, qui a cherché dans l'amour de la marquise de Rochefide une occasion de s'illustrer dans le grand monde; Wenceslas, le sculpteur polonais, et cette corruption candide, cette élégante et paresseuse sensualité, cette facilité d'émotions contradictoires qui donnent si souvent à l'artiste une sorte de ressemblance avec la courtisane. Puis viennent les écrivains, les vaudevillistes, les journalistes surtout, tribu tumultueuse, désordonnée, aussi peu flattée que possible par le peintre. Certes, si la critique des journaux a été souvent dure à M. de Balzac, M. de Balzac le leur a bien rendu. Comme Dante plongeait ses ennemis de Florence dans les abîmes de son Enfer, inventant pour eux la poésie des supplices les plus raffinés et les fouettant, à travers les pluies de soufre, de son immortel sarcasme, Balzac déchaîne contre les journalistes toutes les fureurs vengeresses de son ironie; il les déshonore, il les diffame avec une sorte d'épouvantable gaieté. Quelles régions maudites que celles où habitent les Andoche Finot, les Lousteau, les Bixiou, les Vignon, les Félicien Yernon, les Hector Merlin, les Nathan! Toutes les dépravations de l'intelligence sont là. Ce n'est que marchandage d'articles, brocantage d'éloges ou de satires, machiavélisme d'intérêts ignobles, trafic effroyable des plus saintes religions de la conscience et de l'art. Quelle adresse pour attirer
dans le cercle de feu de leur ardente corruption les naïfs et les ambitieux, les sensuels et les vaniteux, tous ces Lucien de Rubempré, dupes d'abord de leurs fausses caresses, victimes bientôt de leur atroce envie! Quelle sinistre conjuration pour flétrir en eux tous les nobles instincts, toutes les délicatesses de l'intelligence, pour les déshonorer dans des pièges infâmes, les briser et les rejeter ensuite sur le rivage de la vie bourgeoise, mais flétris, usés, talents éteints, consciences mortes, orgueilleuses impuissances, cyniques misères, semence impure de haines et de révolutions sociales!
Tout cela est bien noir, en vérité, tout cela surtout est bien faux aujourd'hui, au moins pour la mise en scène. Décidément la littérature se range. Si quelque bourgeois ingénu, tremblant sur la foi des récits de Balzac, entrait dans un de ces repaires maudits où se fabrique le journal. il serait tout étonné de trouver la réalité si différente de la peinture. Il a cru longtemps que le journal se rédigeai1 tantôt dans cette froide mansarde oùÀndocbeFinol installe ses forbans, autour de ce fameux lapis vert sur lequel cinq à six rédacteurs assassinent à pelils coups de poignard les plus nobles réputations, les plus belles œuvres; tantôt dans ces luxueuses cavernes du demi-monde où Ton jette Lucien de Rubempré pour qu'il y improvise son premier article, au milieu de ces flamboyantes orgies dans lesquelles éclatent pêle-mêle toutes les ironies cyniques, toutes les folies de l.-i dépravation littéraire. Grand est son étonnement. Il trouve des bureaux honnêtes où n'apparaît plus la tête menaçante de Giraudeau, le spadassin attaché par Balzac à la direction de chaque journal ; des salons fort simples, de petites cellules de travail, où chaque rédacteur écrit tranquillement son article et corrige ses épreuves; ici el là, sur les meubles, quelques
lâches, mais des taches d'encre, non d'orgie. Lousteau a
gardé son talent, il a changé son langage et ses mœurs. Raoul Nathan n'espère plus éblouir personne par ses airs de Byron mal peigné. 11 ressemble beaucoup plus à un honnête homme, beaucoup moins à un archange foudroyé dans la boue et privé de linge par la colère céleste. On m'assure pourtant que Félicien Yernon est resté un personnage assez malsain et qu'il ne pardonnera jamais aux autres son mariage et sa femme. On dit que M. Andoche Finot continue son petit commerce de réclames et de marchandage. On dit que plus d'une Coralie enrichit encore plus d'un feuilletoniste. On dit tout cela, mais je n'en ai rien vu et n'en veux rien croire.
Les hommes du monde sont des types assez rares dans la Comédie humaine. Balzac est visiblement gêné d'avoir à peindre ces qualités directement contraires à son tempérament et que, d'ailleurs, il avait eu peu d'occasions de connaître, ces dons d'élégance innée, de naturel exquis, de tact et de goût, le grand air, en un mot, mélange de distinction et de simplicité, qui donne un ton si noble et si juste à chaque trait de la physionomie, à chaque attitude, au geste, à l'accent même de la voix. La curiosité du monde pour l'auteur de la Comédie humaine n'alla jamais jusqu'à effacer certaines limites qui, rigoureusement maintenues, empêchèrent toute intimité et nuisirent au peintre. Balzac traversa quelques salons, mais ne s'y arrêta pas. On l'y retint assez longtemps pour qu'il pût saisir, non sans finesse, quelques physionomies éparses, les deux Yandenesse, le lieutenant général Montriveau, la force la plus terrible dans la plus élégante courtoisie, le comte Octave, M. de Grandville le procureur général, le comte de Sérisy, ministre d'État, futur chancelier de France, mais que tant de dignités ne consolent pas d'être l'amant malheureux de sa femme, les ducs de Chaulieu et de Grandlieu, les grands seigneurs de la Comédie humaine.
les familiers du château. Balzac réussit parfois à leur donner une attitude et un ton naturels. Mais il ne faut pas que la situation se prolonge ; dès qu'elle dure, elle s'exagère et se* fausse. Une énormité de langage vient tout à coup rompre la trame élégamment tissue; tout se disperse et se brise; cette société si fine s'enfuit épouvantée par l'odieux ricanement de Vautrin.
Balzac a du respect pour les grands seigneurs. Mais quelle admiration et quelle tendresse pour les lalons rouges de la Comédie humaine, pour ce monde mêlé au grand monde sans y appartenir par son état social, pour tous ces roués et ces raffinés, les Benjamins de la grande famille qu'il a créée! Goethe se délivra, dit-on, d'une passion fatale en imaginant son Werther qui aima, qui souffrit, qui se tua pour lui, et le suicide de son héros suffit au poète. Balzac, tourmenté d'un rêve de fortune el de volupté, réalisa sa chimère dans le monde des roués, et amusa ainsi son imagination malade, s'il ne la guérit pas. C'est là qu'il répandit tous les trésors vainement désirés par lui, dotant ses héros de la plus fascinante beauté, inspirant pour eux des passions insensées aux grandes dames, les jetant avec une sorte d'ivresse voluptueuse dans mille aventures charmantes el terrible-. Leurs délices furent les siennes; on devine s'il les prodigua.
Saluez de Marsay, le prince de la Comédie humaine! Bâtard du fameux lord Dudley, qui apparaît partout comme le grand type de la corruption patricienne et du sangfroid britannique, puissamment riche, admirablement
beau, doue à profusion de toutes les séductions de l'esprit le plus savamment blasé, de la grâce la plus naturelle dans la plus intelligente dépravation, Henri de Marsay esi le type favori de Balzac, son idéal dans la vie du monde, comme Daniel d'Ârthez dans la \ie littéraire. Mais aussi, voyez, rien n'a manqué à l'éducation d'Henri. Balzac
l'a surveillée avec la plus minutieuse attention, pour y faire germer la corruption la plus exquise. « Son précepteur, dit Balzac avec une naïveté qu'il croit être de la force, se trouvait être un vrai prêtre, un de ees ecclésiastiques taillés pour devenir cardinaux en France ou Borgia sous la tiare9.v*Ce grand homme, nommé l'abbé Maronis, acheva l'éducation de son élève en lui faisant étudier la civilisation sous toutes ses faces; il le nourrit de son expérience, le traîna fort peu dans les églises, alors fermées; le promena quelquefois dans les coulisses, plus souvent chez les courtisanes; il lui démonta les sentiments humains pièce à pièce, lui enseigna la politique au cœur des salons; il lui numérota les machines du gouvernement, et tenta, par amitié pour une belle nature délaissée, mais riche en espérance, de remplacer virilement la mère. U Église n est-elle pas la mère des orphelins ?y\ L'abbé Maronis mourut évêque en 1812, laissant un élève digne de lui.
Henri de Marsay est le plus joli Satan de la Comédie humaine. Quels rôles il joue, quel chemin il fait depuis son début dans l'abominable histoire de la Fille aux yeux d'or! Maître des femmes par sa beauté, dominateur des hommes par sa force, joignant à la dépravation italienne des Borgia le flegme d'un homme d'État anglais, il enchante, il terrifie, il dompte, il charme, il éblouit el fascine. Quand un homme est de ses ennemis, il le tue; quand un homme est de ses amis, et que son ami est dans une position fausse, il brise sans sourciller vingt familles pour le remettre droit. A trente ans, il a épuisé tous les caprices, toutes les intrigues, toutes les passions dont la femme peut être le prétexte ou l'objet. 11 se donne à la politique et son ambition savante se déploie. 11 possède à fond tous les secrets de l'alchimie sociale. 11 a un pied dans toutes les capitales, un œil dans tous les cabinets;
il enveloppe l'administration sans qu'elle s'en doute. Quand il prend le portefeuille de premier ministre, il semble reprendre son bien; quand il entre en maître dans l'hôtel des affaires étrangères, on dirait qu'il rentre chez lui. Puis, le soir, entre amis intimes, chez la marquise d'Espard, au milieu d'un cercle de jolies femmes, de dandies politiques, d'artistes, de vieillards, il leur expliquera le secret de sa force : « L'homme d'État, mes amis, n'existe que par une seule qualité : savoir être toujours maître de soi, faire à tout propos le décompte de chaque événement, avoir clans son for intérieur un être froid et désintéressé qui assiste en spectateur à tous les mouvements de notre vie, à, nos passions, à nos sentiments, et qui nous souflle à propos de toute chose l'arrêt d'une espèce de barème moral. Au point de vue sentimental, ceci est horrible, j'en conviens. Aussi, quand ce phénomène a lieu chez un jeune homme, Richelieu, Pitt ou Napoléon, si vous voulez, est-ce une monstruosité. Je suis devenu ce monstre de très bonne heure. » Comme cela est naturel et bien dit! Imaginez-vous M. de Metternich, doublé de don Juan (il y a ces deux traits dans l'idéal de Balzac), s'analysant avec complaisance devant un public d'intimes, expliquant l'homme d'Étal e1 glissant cet aveu : « Je suis devenu ce monstre de 1res bonne heure. » C'est là, j'en ai peur, l'incurable niaiserie d'Henri de Marsay. Il fait à chaque instant le programme de ses dépravations. Lisez (Lins le Contrai de mariages lettre à Paul de Manerville, le séide de ce Mahomet du beau monde. C'est tout un code raisonné d'intrigue, un manuel de corruption réduite eu axiomes. Il v a là une naïveté qui dépasse la mesure. La vraie force se doii à elle-même de ne pas s'étaler, la vraie finesse est celle qui a l'air de s'ignorer. Mépriser les hommes, à la bonne beure! Mais on ne leur dit. pas à eux-mêmes qu'on les méprise. Ne
croire ni à Dieu ni au droit, cela s'est vu, mais il n'y a que Stendhal et de Marsay pour s'en vanter si haut. Professer sa corruption, c'est en perdre tous les bénéfices. De Marsay expliquant sa force et raisonnant sa finesse ferait pitié à la race des grands politiques. On désavouerail ce roué bavard et vaniteux qui met sa gloire à faire parader ses vices devant un cercle de femmes et à les effrayer en disant : « Regardez-moi bien, je suis un monstre. » Le monstre n'est qu'un joli garçon qui veut faire peur, un dandy qui s'est glissé dans la peau de Talleyrand, un Machiavel de boudoir. Balzac a voulu créer un homme d'État, il a créé un fat, et s'il lui donne aujourd'hui un portefeuille, je suis bien assuré que le roi le lui retirera demain. Il y a eu des de Marsay au ministère, mais ils n'y sont pas restés.
Auprès d'Henri de Marsay, les autres roués de la Comédie humaine sont d'assez pauvres sires. Balzac a cependant une grande sympathie pour Eugène de Rastignac et pour Lucien de Rubempré, dégoûté de la poésie et devenu l'élève de Vautrin. Mais ce sont là des personnages en sous-ordre. Rastignac est la doublure de Marsay, il n'arrive qu'à être secrétaire général d'un ministère; Lucien de Rubempré est une jolie poupée dont le grand forçat tient les ressorts. Maxime de Trailles n'est qu'un élégant fripon. Tous les trois, parmi d'innombrables vilenies qui ne leur coûtent guère, ont la mauvaise habitude de vivre aux dépens de leurs maîtresses. Mmes de Nucingen et de Restaud pillent leur père et volent leur mari pour fournir au luxe et aux dettes de leurs amants. Lucien de Rubempré mène le train de vie le plus brillant saîis s'inquiéter si c'est Esther ou Coralie qui paye ses gens et son tilbury. « Roués faméliques, anneaux brillants, dit quelque part Balzac, qui pourraient unir le bagne à la haute société; classe éminemment intelligente,
ajoute-t-il le plus sérieusement du monde, d'où s'élance parfois un Mirabeau, un Pitt, un Richelieu, mais qui le plus souvent fournit des comtes de Horn, des Fouquier- Tainville et des Coignard. » C'est là un des travers, disons mieux, un des ridicules de Balzac. Il veut, à chaque instant, nous convaincre qu'il n'y a entre le bagne et la haute société que la différence du succès. L'élève de l'abbé Maronis devient premier ministre. L'élève de Vautrin pourrait le devenir, si un incident vulgaire ne l'arrêtait en si beau chemin, au milieu du faubourg Saint- Germain, où tant de grandes dames ont laissé entre ses mains leur cœur et, ce qui est plus compromettant, leurs lettres, à deux pas de l'église où le brillant disciple du bagne va conduire la fille du duc de Grandlieu. Balzac a beau faire, il est tout désorienté quand il fait manœuvrer ses épouvantables intrigues au sein du noble faubourg. Sauf de Marsay, qui est riche et auquel son illu>tre bâtardise ouvre toutes les portes, tous ses roués et ses raffinés ne sont que de spirituels fripons qui ne réussiraient pas à se maintenir un seul jour dans la haute société. Balzac ne se retrouve à Taise et dans toute la liberté de sa verve que sur ces vagues terrains du demimonde et de la bohème, dont il a été le véritable Christophe Colomb : « La bohème n'a rien e! vil de ce qu'elle a.' L'espérance est sa religion, la loi en soi-même, son code; la charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune, mais au-dessus du destin. Il se trouve dans la bohème des diplomates capables de renverser les projets de la Russie (pardon de l'anachronisme), s'il> se sentaient appuyés. Ou y rencontre des écrivains, des administrateurs, des militaires, di^s journalistes, des artistes. Tous les genres de capacité et d'esprit y sont représentés. si l'empereur de Russie achetait la bohème moyennant
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une vingtaine de millions, en admettant qu'elle voulût quitter l'asphalte des boulevards, et qu'il la déportât à Odessa, dans un an Odessa serait Paris. » Et quel splendide représentant de ce monde que ce fameux Edouard Rusticoli, comte de la Palférine, qui serait archiduc de la bohème, si la bohème pouvait souffrir un maître ! Quel type superbe, fièrement campé dans ses vices et dana sa misère, vraiment royal dans son insolence déguenillée !
Des roués aux femmes de Balzac, il n'y a qu'un pas. C'est dans ce monde de brillants aventuriers que les héroïnes de la Comédie humaine aiment ou, selon le mot de saint Augustin, aiment à aimer. Il y a déjà dans le choix de tels amants, si dangereux et si blasés, une distinction et un symptôme.
Les femmes de Balzac! Ce nom seul soulève d'étranges curiosités. On a dit, et l'on a bien abusé de ce mot, que la femme du dix-neuvième siècle appartenait à Balzac; ce qu'à Dieu ne plaise ! Heureusement ce prestige est bien tombé, Il est incontestable pourtant qu'il y a eu pendant plus d'une douzaine d'années, de 1850 à 1842, plus tard même, une sorte de conspiration féminine en faveur de l'auteur de la Comédie humaine. Cela est-il bien possible? Personne n'a plus cruellement calomnié la femme que Balzac. Faut-il donc croire qu'il n'ait dû la rare faveur dont il a joui qu'à la triomphante idée de prolonger l'âge d'aimer, dans le roman, au delà même du terme où il s'arrête dans la vie? Le roman, avant Balzac, donnait toujours vingt ans à ses héroïnes. Dans la Comédie humaine, elles aiment à tout âge. Elles ne sont jamais vieilles pour la passion. Ajouter vingt ans de bonheur à la vie des femmes, c'était mériter des autels. Que dis-je, vingt ans? j'oublie l'âge d'Eléonore de Chaulieu. De bon compte, elle a cinquante-cinq ans passés quand le poète
Canalis sacrifie la ravissante Modeste Mignon à la maturité de cette majestueuse idole. Ce sont là de ces sacrifices que les femmes n'oublient pas. 11 y a entre elles, sur ce point unique, un esprit de corps qui a profilé à Balzac. Près d'un demi-siècle d'amour accordé à chacune d'elles, c'est une flatterie un peu forte peut-être. Qu'importe? elle a réussi.
Oui ne sait jusqu'à quel point Balzac poussa cette flatterie et quels efforts il fît pour convaincre les jeunes gens des félicités parfaites que leur réservent ces amours d'arriére-saison? Laissons de côté l'étrange physiologie que Balzac ne manque jamais d'invoquer en ces périlleuses et délicates occasions. Mais rappelez-vous le célèbre plaidoyer si souvent recommencé dans la Comédie humaine, rappelez-vous les traits principaux de celle apologie bizarrement passionnée, cette science du monde que Jes femmes de cet âge possèdent si bien el qu'elles déploient dans chacune de leurs paroles, ces dignités el ces fiertés sublimes qu'elles vous sacrifient, ces cris de désespoir, ces adieux à l'amour qu'elles savent rendre inutiles; cet art pour redevenir jeunes et se faire relever de leur déchéance en la proclamant. Une jeune femme a mille distractions, ces femmes-là n'en onl aucune: elles n'ont plus ni amour-propre ni vanité, elles ne savent qu'aimer; on ne connaît l'amour absolu que par elles. Après cela, faut-il s'étonner si Balzac a dû conquérir un si grand nombre de suffrages dans le monde des femmes? Il devait avoir pour lui celles qui vieillissent ou qui vieilliront : calcule/.
Et pourtant, à bien voir les choses, Balzac n'a mi ni aimer ni peindre les femmes de la seule façou qui fût Honorable et vraiment flatteuse pour 'elles. S'il \ a deux manières d'aimer, dans le roman comme dans la \ie. su l'une esi le plus délicat des hommages, h l'autre est un
de ces hommages indiscrets et violents qui peuvent passer pour une offense, j'ai bien peur que ce soit précisément ce genre de culte que Balzac professe et qu'il pratique audacieusement dans la Comédie humaine. Sa manière d'aimer la femme est une idolâtrie sans respect. Sa manière de la peindre est une profanation de tout ce qu'il y a de noble ou de délicat en elle, une exagération fougueuse delà plastique, une analyse intempérante et malsaine des perversités innommées. Sauf deux ou trois types dans lesquels Balzac a fait effort pour saisir ce trait idéal de pureté qui lui échappe sans cesse, toutes les femmes tiennent, dans son œuvre, à des degrés différents et avec des nuances infinies, un rôle unique. Cela ne l'empêche ni de les admirer, ni de les adorer. Mais quelle femme honnête voudrait être admirée et adorée de cette facon-là ?
Le sentiment le plus vif que les femmes inspirent à Balzac, c'est celui de la curiosité. Tous ces portraits, si étudiés, souvent si fins, sont visiblement entachés de cette ardeur bizarre et de cette recherche du détail physiologique, si contraire à l'art quand elle se marque à ce degré. Il ne peut en quitter un seul sans laisser plusieurs de ces traits qui profanent inutilement le modèle* en le révélant trop sans augmenter la ressemblance. Ce n'est plus un complément d'art, c'est une indiscrétion de toilette, et dès lors l'impression qu'il donne au lecteur n'a plus rien de littéraire. Je ne connais pas une de ses héroïnes qui soit entièrement respectée par lui. Il finit toujours par la livrer de quelque manière au jeu de notre imagination. Belisez, pour vous convaincre, un portrait de femme quel qu'il soit, et vous serez étonné de cette complaisance infinie du pinceau promené sans cesse et ramené sur tous les détails du portrait, caressant et frémissant. On n'attend pas de nous les innombrables preu-
ves à l'appui de cette tendance visiblement dépravée du peintre. J'ai relevé dans le portrait célèbre de Camille Maupin jusqu'à soixante-dix éléments analysés, classés, commentés, depuis le teint olivâtre où l'émotion infuse de faibles rougeurs, jusqu'à l'extrémité du pied. Tout sert de prétexte ou de matière à des inductions des plus étranges, et dont l'indication même n'est pas toujours possible. Mais qui ne serait au moins charmé d'apprendre que, dans cette figure, le menton se relève fermement, qu'il est un peu gras (symptôme infaillible que les femmes sont exigeantes en amour), que l'oreille a des enroulements délicats, signe de bien des délicatesses cachées, que le buste est large, que le corsage est mince et suffisamment orné, que les hanches ont peu de saillie, mais qu'en revanche elles sont gracieuses? Je m'arrête où le pinceau ne s'arrête pas. Plus loin, qui pourrait rester indifférent aux avantages de la rivale de Camille, de Béatrix, aux impertinences souveraines de ce nez qui décrit un quart de cercle, pincé des narines e( plein de (inesse, aux promesses de ce menton assez gras (toutes les femmes de Balzac ont ce trait), aux splendeurs de ce dos, autrefois très plat, et qui maintenant s'est, dit-on. développé et rembourré, aux mésaventures de ce corsage qui n'a pas été aussi heureux que les épaules cl de cebras qui son! restés maigres, au\ secrètes harmonies de ces hanches grêles, mais du plus délicieux contour. Toujours les hanches el le reste. On conviendra qu'à pou^sci les choses aussi loin, ce ne sont plus des portraits, ni
même des bustes, ce son! des académies, L'arl linil ai; moment où l'analenne commence. Toute la science possible des saillies, du relief, des contours ci du modelé ne vaudra jamais un trait juste cl précis de la physionomie ou du caractère, une parole émue, un Cri sincère de
douleur onde passion. Ophélie, Desdémone, Juliette, et
vous toutes, filles poétiques de Shakspeare, peuple idéal et charmant créé par le génie, et toi, Marguerite, immortelle amie de Faust, vous aussi plus voisines de nous, Geneviève, Valentine, Edmée de Mauprat, nous ne connaîtrons jamais les secrètes proportions de cette beauté qui a enchanté et enchantera tant de gnéérations; vous vivez pourtant, et de quelle vie splendide, vainement poursuivie, jamais atteinte par tous les efforts de la plastique et de l'anatomie conjurée ! Tant de détails accumulés obscurcissent notre imagination, au lieu de l'éclairer. Pas une figure de femme, dans Balzac, n'a pu atteindre à cet éclatant relief que George Sand a su donner à deux ou trois de ses héroïnes, immortalisées par l'art le plus puissant et le plus délicat.
Ni réserve dans la peinture, ni chasteté, même de langage, dans le modèle. A de rares exceptions près, les femmes de Balzac ont toutes des instincts, des habitudes, des manières de parler où se révèlent, dans leur intrépide impudeur, des imaginations effrénées. Mme de Beauséant a pressenti dans son amant je ne sais quelle inquiétude de l'avenir ou quelle lassitude du passé, dont elle devine aisément la cause. Elle écrit à M. de Nueil pour lui offrir sa liberté et réclamer de lui la vérité. Quel que doive être l'aveu, n'a-t-elle pas d'ailleurs sa consolation? Cette consolation, elle la puise, dit-elle, dans une pensée de femme : « N'aurai-je pas possédé de toi un Gaston quenulle femme ne peut plus connaître et de qui j'ai délicieusement joui? )) Et voici la digne, la fiôre Claire de Bourgogne, marquise de Beauséant, qui rappelle, en un style de courtisane affolée, les agaceries enfantines de son Gaston, les gentillesses si jeunes dont il l'a enchantée, les grâces du corps, ces rapides ententes de volupté, enfin tout l'adorable cortège qui suit l'amour adolescent. Quels souvenirs, et dans quelle âme et dans quel mo-
ment! Si c'est là véritablement une pensée de femme, j'aime à croire que c'est une de ces pensées rapides <il confuses qui peuvent faire rougir les plus honnêtes, mais qu'une singulière dépravation peut seule retenir au passage et analyser dans ce stvle curieux de toutes les sensualités.
Femmes ou jeunes (Mes, elles sont du même sang, Louise de Chaulieu vient de sortir du couvent. Elle écrit à son amie, Renée de Maucombe; elle lui raconte ce qu'elle découvre devanl son miroir, toutes les ressources et toutes les espérances de sa beauté. « J'ai fait comme les duellistes avant le combat, dit-elle, je me suis exercée à huis clos; je me suis examinée et jugée; j'ai passe la revue de mes forces. » Et elle recommence pour le plaisir de son amie. Elle raconte qu'elle s'esl consolée de la maigreur de ses épaules par une certaine suavité de linéament dans ces creux qu'une chair satinée viendra poteler, arrondir et modeler. Etaprèsune description où nous serions indiscret de la suivre : « Je suis un 1res joli fruit vert, » dit-elle. N'est-ce pas le plus étrange examen de conscience auquel se soit jamais livrée une virginité sa van le ?
Et quelle précocité dans ces jeunes filles! Elles nourrissent toutes, dans leur l'or intérieur, des audaces de pensée et de passion à faire trembler leurs maris futurs. Philomène de Watteville est un beau type, selon lecœur de Balzac, de ces instincts sauvagement passionnés cl de celle perverse grandeur. Modeste Mignon a bien du charme; mais a-l-ou vu souvent pousser aussi loin l'esprit d'aventure cl les fantaisies d'une imagination amoureuse du péril? El quand elle s'esl horriblement compromise, quand son père, le meilleur des pores, lui en l'ail (les reproches assurément trop indulgents, Modeste trouve de ces mois hardis qui peignent bien les jeunes
7>iO POÈTES ET ROMANCIERS.
ames virginales de la Comédie humaine. « J'ai lu vos lettres, dit Charles Mignon; mais à ce propos, je dois te faire observer que ta dernière serait à peine permise à une (ille séduite, à une Julie d'Etanges! Mon Dieu! quel mal nous font les romans ! — On ne les écrirait pas, mon cher père, nous les ferlons; il vaut mieux les lire. Il y a moins d'aventures dans ce temps-ci que sous Louis XIV et Louis XV, où l'on publiait moins de romans. — J'ai lu vos lettres, répéta le père en interrompant sa fille; une démarche que pourrait se permettre une femme à qui la vie est connue et qu'une passion entraînerait, chez une jeune fille de vingt ans est une faute monstrueuse. — Une faute pour des bourgeois, qui mesurent la vie à l'équerre. Ne sortons pas du monde artiste et poétique, papa. » Je recommande à la méditation d'Ernest de Brière, qui épousera Modeste, ce mot superbe : Ne sortons pas du monde artiste et poétique, papa. Il y a tout un avenir de femme dans ce mot-là, un avenir de femme à la P>alzac.
Faut-il s'étonner si à de pareilles jeunes filles le mariage n'a rien à apprendre? Sabine de Grandlieu fait en cette occasion d'étonnantes confessions à sa mère. Imaginez, si vous pouvez, ce rabelaisien, ce graveleux conteur, cet analyste curieux des perversités secrètes, Balzac,' racontant, dans le style qu'on lui connaît, ces premières et mystérieuses impressions qui demanderaient, pour être indiquées, une grâce si délicate, tant de réserve et de sous-entendus, tout cet art et ces instincts d une âme vraiment virginale, troublée mais encore naïve, et si difficile à saisir dans ses ravissantes et pudiques fiertés. Je ne connais pas de contraste plus amusant que celui de Balzac prenant pour un instant le rôle de Sabine etadressant à la noble duchesse de Grandlieu les confidences d'une jeune mariée. Et pourquoi pas ? Balzac nous dit,
avec un aplomb transcendant qui n'est qu'à lui, que les jeunes filles du faubourg Saint-Germain, quand elles sont spirituelles, sont déjà femmes par la tête, qu'avant le mariage elles ont reçu du monde et de leur mère ce qu'il appelle le baptême des bonnes manières. Les duchesses, jalouses de léguer leurs traditions, ignorent souvent la portée de leurs leçons quand elles disent h leurs Biles . « Tel mouvement ne se fait pas. On ne se jette jamais sus un divan, l'on s'y pose. » A pareille école, les jeunes filles se forment vite. Tout est en harmonie : on a une démarche, on se souvient des mouvements de jupe de son aïeule, qui n'y touchait jamais. Aussi que de bourgeois critiques ont injustement refusé de l'innocence et des vertus à des jeunes filles qui sont uniquement, comme Sabine, des vierges perfectionnées par l'esprit, par l'habitude des grands airs, par le bon goût, et qui, dès l'âge de seize ans, savaient se servir de leurs jumelles. Tout cela n'est que finesse innée et dons de race. Comme ces dons de race se déploient vite dans la situation nouvelle que le mariage crée! « Vous ne m'avez pas caché les difficultés de ma conduite, écrit Sabine. Hélas! elles sont plus grandes que vous ne le supposiez. Toutes \<>v recommandations son! devenues inutiles; el vous devinerez commenl par cette seule phrase : J'aime Calyste comme s'il n'était pas mou mari, » Elle commence bien, elle continue, «Hélas! avoue-t-elle dans la lettre suivante, plus je deviens femme, plus je me lais fille; je sui^ affreusement lâche avec le bonheur, je ne liens pas contre un regard de mon seigneur. » .le ne sais si je ne préfère pas encore celle candide effronterie de Sabine à l'équivoque diplomatie d'une autre jeune mariée, Renée de Maucombe. Celle-ci n'esl plus fille, niais elle trouve un
autre moyen d'être courtisane dans le mariage. Elle ne s'abandonne pas, elle se refuse. Ce n'esl plus de l'instinct,
c'est uô art, el quel art savant! quelle expérience- de femme, même avant de l'être! « Louis, dit-elle à son Qancé, il ne tient qu'à vous de faire de ce mariage de convenance un mariage auquel je puisse donner mon consentement entier. Laissez-moi mon entière indépendance. Donnez-moi le désir de vous abandonner mon libre arbitre et je vous le sacrifie aussitôt. Si pendant que vous no me plaisez point, mais en vous obéissant passivement, j'avais un enfant, croyez-vous que j'aimerais cet enfant autant que celui qui serait lils d'un même vouloir? » Certes, voilà parler pour une jeune tille. Elle agira de même. Sa vie conjugale est réglée comme un protocole. La conférence de Zurich ne fera pas mieux pour fixer les limites des deux royaumes que l'impérieuse Renée ne l'ait pour stimuler son libre arbitre : « L'amour conjugal comme je le conçois revêt une femme d'espérance, la rend souveraine, et lui donne une force inépuisable. » Plus tard, si elle sacritie un instant ce fameux libre arbitre, elle le reprend aussitôt après. Et surtout, si elle a été heureuse de ce sacrifice d'un instant, elle se gardera bien de mettre son mari dans la confidence de son rapide bonheur. « Même en appartenant à un mari, adorée ou non, je crois que nous perdrions beaucoup à ne pas cacher nos sentiments et le jugement que nous portons sur le mariage. » Tout cela est effrayant de finesse. On se demande si cette attitude mystérieusement négative, pleine de vagues promesses et d'habiles refus, captieuse et calculatrice, appartient à une honnête femme ou à une baronne d'Ange. Qu'est-ce donc que de pareils programmes, arrêtés avec cette audacieuse sagacité, ponctuellement suivis, sinon la théorie de la séduction appliquée au mariage ? Renée de Maucombe ne sent-elle pus qu'elle échange les plus délicates vertus de la femme contre les grâces irritantes cl les abandons prémédités
do la courtisane? Les bons maris de Balzac, comme le vicomte de Lcstorade, n'échapperaient-ils au demi-monde que pour le retrouver chez eux?
Presque toutes les femmes de Balzac en sont là ou à peu près. On me citera, je le sais, Eugénie Grandet, Ursule Mirouet, Pierrette, Mines Claës, Firmiani, de la Chanterie, Graslin, dont les noms rappellent ou de nobles passions, ou de fortes vertus, ou de sublimes délicatesses, ou de grands repentirs. Mais ce sont là bien moins des personnages de la Comédie humaine que des figures épisodiques, des créations isolées dans l'œuvre. Ce sonl des femmes, ce ne sont pas des types. Exceptions \n'^roïques ou charmantes, mais qui ne représentent qu'ellesmêmes, non l'espèce. La preuve en est qu'elles fonl à peine partie du monde de Balzac. Elles n'y paraissent qu'une fois tout au plus, et se hâtent de rentrer dans cette pénombre mystérieuse de leur vertu dont quelque hasard les a fait sortir un jour, un seul jour. Kl les n'appartiennent pas à ce tourbillon de vices splendides el de passions effrénées où Balzac a précipité ses éternels damnés, hommes ou femmes, tous ceux qui tiennent les grands rôles d'un bout à l'autre de la Comédie humaine. Florine. Coralie, Esther, Mme de Val-Noble, Tullia, la Schontz, Mines Marneffe, de Nucingen, de Restaud, d'Espard, de Langeais, de Sérisy el de Maufrigneuse, I mille Maupin, Béatrix, voilà les vrais personnages, les vraies femmes de ce grand drame conduit par Balzac, avec une espèce de verve furieuse, à travers tant de situations variées, neuves el terribles.
Que Mine de Val-Noble, Florine e! leurs joyeuses aune-.
fassent en conscience leur métier, ie n'y trouve assurément rien à redire. Elles sont dans le droit de leur rôle, sinon dans leur droit absolu, tilles sont déesses de par la mythologie de Balzac; qu'elles soient déesses, .l'aurai-
bien à relever quantité de ces idées monstrueuses et de ces délires de style faux, si souvent imités par notre jeune littérature. ]' avoue à la face des Marguerite Gautier de tout l'univers et de leurs innombrables poursuivants, que je ne puis rencontrer sans rire, dans Balzac ou ailleurs, une de ces phrases niaisement sentimentales : a Au milieu de l'orgie, l'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux anges. » Mais là n'est pas la question. S'il fallait noter toutes les aberrations de conscience et de goût dont fourmille l'œuvre de Balzac, ce serait une tâche sans fin. Que la Schonlz finisse par se faire épouser par l'intrigant du Ronceret, que Tullia, l'ancienne Tullia du corps de ballet, devienne Mme du Bruel, j'y applaudis de grand cœur. Du Ronceret et du Bruel n'ont chacun que ce qu'ils méritent. Je regrette sincèrement qu'un plus grand nombre de roués et de coquins de la Comédie humaine ne trouvent pas leur châtiment naturel dans ces mariages assortis. Que la Providence, qui est juste, même parfois dans le grand drame de Balzac, ait donné à cet épouvantable Marneffe une femme comme la sienne, dont le nom résume toutes les dépravations de la luxure bourgeoise, à la bonne heure. Mais, de grâce, pourquoi, sous des noms différents, toujours des Florine, des Tullia, des dames du Ronceret, ou Marneffe, même dans le monde, dans le vrai monde? Quelle société que celle qui ne réunit que des baronnes de Nucingen, des marquises d'Espard, des duchesses de Maufrigneuse!
La loi qui régit ce monde est résumée par l'auteur luimême; il n'a fait que l'appliquer indéfiniment avec une patience infatigable. C'est la grande loi des contraires,
laquelle détermine presque toutes les crises du cœur humain. Les courtisanes, dit-il, conservent toutes au fond du cœur un florissant désir de recouvrer leur liberté, d'aimer purement, saintement et noblement un être auquel elles sacrifient tout, comme Esther pour Lucien de Rubempré. Elles éprouvent ce besoin antitliétique (pardon du mot) avec tant de violence qu'il est rare de rencontrer une de ces femmes qui n'ait pas aspiré plusieurs fois à la vertu par l'amour. Au contraire, les femmes contenues par leur éducation, par le rang qu'elles occupent, enchaînées par la noblesse de leur famille, sont entraînées secrètement vers les régions tropicales de l'amour. Ces deux natures de femmes si opposées ont donc au fond du cœur, l'une un désir de vertu, l'autre un désir de libertinage. Il n'y a pas une femme peut-être qui ne se demande sérieusement un jour si son éducation est complète. Le vice, c'est peut-être le désir de tout savoir. Or, Ralzac peut se rendre cette justice que l'éducation qu'il donne à ses marquises et à ses duchesses est des plus complètes et qu'elles finissent par ne rien ignorer.
De cette loi des contraires, qui, pour être vraie dans une certaine mesure, demande à n'être touchée qu'avec une infinie délicatesse, mais qui aux rudes mains de Balzac est devenue un effroyable paradoxe, résulte un étrange effet d'optique morale. Presque toutes les courtisanes de Balzac ont (pour parler comme lui) des côtés imprévus, sublimes, des grandeurs ineffables, des aspirations magnifiques. Presque toutes ses grandes daines ont
dès côtés impurs , honteux ', des imaginations et des artifices
inouïs, des curiosités de dépravation à faire rougir des femmes et frémir dos hommes. Ses courtisanes sont des anges, et, par un juste retour des ehoses d'ici-bas, ses duchesses sont des courtisanes* Voilà le bel effet de la
loi des contraires, l'oracle secret ou avoué de toute la Comédie humaine. Faut-il s'étonner après cela si toutes les perversités de la femme ont leur type dans la haute société de Balzac? Un type domine les autres et résume ces perversités, Mme de Maufrigneuse. On ne peut peindre cette femme-là qui est la plus grande dame de la Comédie humaine, et qui mourra princesse de Cadignan; iionorée selon Balzac et son monde, belle encore, on ne peut la peindre et l'imaginer que par des extraits de sa conversation. Elle apprend que son amant est au secret, à la Conciergerie, et que ses lettres vont tomber aux mains de la justice. « Ah! mes lettres! s'écrie-t-elle. Sommesnous stupides d'écrire!... Mais on aime! On reçoit des pages qui vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! Et la prudence s'en va! Et l'on répond.... — Pourquoi répondre, quand on peut agir? dit la prudente bourgeoise, Mme Camusot. — Il est si beau de se perdre! reprit orgueilleusement la duchesse. C'est la volupté de l'âme. Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Mais je conserverai les lettres de Lucien jusqu'à ma mort! Ma chère petite, c'est du feu; on a besoin
quelquefois — Oh! madame, pour ma récompense,
laissez-moi les lire.... — Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors qu'il n'en a pas écrit de pareilles à Léontine. » Et la scène continue chez le duc de Grandlieu qu'elle vient implorer. « Chère enfant, soyez donc sage, lui dit l'excellent duc, n'écrivez jamais. Les lettres ont causé tout autant de malheurs particuliers que de malheurs publics. Ce qui serait pardonnable à une jeune fille, aimant pour la première fois, est sans excuse chez.... — lin vieux grenadier qui a vu le feu, dit la duchesse en faisant la moue au duc. Sommes-nous sauvées ? demanda Diane qui cachait ses anxiétés sous ses enfantillages. — Pas encore, dit le duc de Grandïieu, vous ne
savez pas combien les actes arbitraires sont difficiles â commettre. C'est pour un roi constitutionnel comme une infidélité pour une femme mariée. C'est son adultère. — Son péché mignon, dit le duc de Chaulieu, qui trouvait présent. — Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je voudrais être le gouvernement! car je rien ai plus, moi, de ce fruit, j'ai tout mangé. — ( )li ! chère, chère! dit la pieuse Mme de Chaulieu, vous allez trop loin. » 11 était temps que quelqu'un intervint; le dégoût faisait tomber ma plume. — Cela s'appelle une duchesse dans la Comédie humaine, et voilà une conversation du grand monde. — J'oublie un trait qui achève cette figure. Celte Messaline titrée envoie ses amants chez les usuriers, bien plus loin même, s'il faut en croire Balzac, qui nous raconte dans le Cabinet des antiques comment le marquis d'Esgrignon se ruina, (il un faux et mit le pied sur le seuil du bagne, pour les beaux yeux qui le faisaient mourir d'amour. Tout cela n'empêche pas Balzac de l'admirer, bien au contraire. Elle a un trait qui sauve tout et qui enchante Balzac. Quand elle se dorme à un amant, elle sort de toutes les conditions ignobles et bourgeoises des femmes ordinaires; elle déploie une grandeur inouïe; elle ria pas besoin de le dire. cette union est entendue entre eux noblement. Dans celle
phrase, fout estvague comme une promesse, doux comme
une espérance, certain connue un droit. Ces sortes
de grandeurs n'appartiennent, ajoute Balzac, qu'à illustres et sublimes trompeuses, elles restent royales encore là où les autres femmes deviennent Sujettes, Telles sont les grandeurs de Diane de Maufrigneuse, princesse de Cadignan, et je me liens yowv assuré que Balzac a poursuivi d'un étrange amour ce type infâme ci splendide dont il est connue fasciné. C'est plus qu'un bonheur littéraire que Balzac recherche dans la société
de ces singulières grandes darnes. On dirait qu'il les crée h la guis* de ses monstrueuses fantaisies. Ces! comme un sérail qu'il se donne et dont il jouit moins en artiste qu'en pacha.
Tel est ce monde extraordinaire. Si cette exposition a été fidèle à l'esprit même de notre critique et au sentiment qui l'inspire, à peine est-il besoin de faire voir par où excelle l'œuvre immense de Balzac, par où elle périra si elle doit périr. Tous nos lecteurs ont senti d'euxmêmes la disproportion manifeste qu'il y a entre l'imagination et l'art dans la Comédie humaine. La variété d'invention, le don de création, l'instinct de la réalité moderne, l'intelligence des grandes forces sociales, voilà qui est merveilleux dans Balzac. Ce qui lui manque presque entièrement, c'est le sentiment des proportions, la mesure.
Deux ou trois fois seulement, Balzac, mieux inspiré parle hasard ou par un grand effort, amena son œuvre aussi près que possible de la perfection que comportent le genre du roman et le talent de l'homme. Je ne parle pas de certaines esquisses, nouvelles ou études, telles que le Bal de Sceaux, Madame Eirmiani, la Fausse maîtresse, une fille d'Eve, la Grenadière, où la brièveté même du genre semble préserver Balzac de son exagération habituelle et de sa fatigante prolixité. La Grenadier e surtout est une œuvre presque parfaite de sincérité d'émotion et de justesse d'accent. A peine trouverait-on à reprendre, en ces pages rapides, empreintes d'une grâce si mélancolique, une ou deux notes fausses, comme dans ces lignes où il célèbre, non sans un léger pathos, l'adul-
1ère, le plus doux des crimes, un crime toujours puni sur celle terre, pour que ces auges pardonnes entrent dan* le ciel. Parmi les grandes œuvres, je ne vois guère que la Wecherche de ï absolu et Eugénie Grandet qui se rapprochent de ce point idéal où la forme se trouve dans une juste proportion avec son objet, l'art avec l'imagination. La peinture effrayante de deux passions, celle de l'or et celle de la science impossible, l'étude profonde de deux caractères, le caractère de l'avare, tragiquement renouvelé après la comédie de Molière, le caractère du savant à la recherche de l'absolu, l'émotion croissante des situations, l'anxiété douloureuse de ce drame de famille, la touchante abnégation des deux femmes, Mme Grandet el Mme Claës, premières victimes de ces passions destructrices de la famille, l'admirable grandeur d'Eugénie, honorant son père dans sa sordide infamie, et de Marguerite pardonnant les crimes innocents du pauvre ci sublime fou, voilà, certes, les éléments d'une belle œuvre" On peut sourire ici et là de ces entassements de millions qui donnent le vertige à Balzac, et qu'il a prodigués follement entre les mains de l'avare, ou bien encore de ces descriptions quelque peu extravagantes des richessi d'art accumulées dans la féerique maison de Balthazar Claës. Ce sont là des détails secondaires. L'ensemble a de la simplicité et de la grandeur. L'observation est profonde, la trame du récit solide el habilement nouée; le drame sort naturellement du conflit des caractères, le détail n'absorbe pas l'idée, tout y marche el s\ déduit par la logique innée des passions. L'œuvre est vraiment harmonieuse el bute.
Partout ailleurs je n'aperçois dans son œuvre que des ébauches ou des ruines, ébauches de monuments gigantesques, commencés avec une \ igueur extraordinaire, jetés avec une singulière hardiesse dans les airs, inler-
rompus par un caprice de l'artiste ou terminés par quelque épisode d'une architecture grossière et dissonante; ruines cyclopécnnes, blocs amoncelés, assises énormes, ou bien encore piédestaux vides de leurs statues, statues incomplètes, marbres qui auraient pu être divins et dont un coup de ciseau maladroit a déformé la beauté naissante. Partout l'image d'une puissance aveugle et non maîtresse d'elle-même, un esprit pesant mais vigoureux qui se tend pour s'élever et qui retombe plus lourdement à terre du haut de son effort impuissant; partout des fantaisies colossales venant à la traverse des plans les mieux combinés, la logique fiévreuse du rêve se substituant à l'observation et à la vie; tout devenant démesuré, les caractères, les situations, les passions; tout s'altérant, se décomposant, prenant je ne sais quelle teinte fantastique comme sous l'action d'un prisme énorme; une fécondité exubérante et sans règle, la force dans le chaos. On dirait parfois les jeux de l'imagination d'un Titan ivre. Parfois aussi tels fragments nous livrent l'empreinte d'une conception grandiose. Qu'a-t-il manqué à Balzac pour en faire une œuvre impérissable? Le goût. Ce serait un travail des plus intéressants s'il n'était presque infini, que de marquer dans chaque œuvre le point juste où l'imagination se dérègle, où le type s'exagère, où la situation se tend jusqu'à se rompre, où les proportions primitives s'altèrent et atteignent à ce degré d'invraisemblance qui fatigue et révolte. Une situation se dessine, un caractère s'annonce, le roman marche. Il semble à ce moment qu'une divinité jalouse s'empare du cerveau de l'auteur et le trouble. Ce qui n'était qu'un ridicule va devenir bientôt un vice odieux; le vice va devenir une épouvantable passion, la passion une maladie forcenée. La plus mince rivalité se transformera peu à peu en une lutte d'abominables intrigues et de scéléra-
tesses. Les caractères grandissent, grandissent avec ces situations nouvelles : ils deviennent excessifs, gigantesques, absurdes. Toutes les folies échappées de Bicétre entrent en lutte avec tous les crimes évadés du bagne. C'était tout à l'heure une sérieuse étude d'art, profondément observée et prise au cœur même de la réalité et de la vie; c'est maintenant une étude de médecine légale et de clinique. Lisez les Paysans et les Parents pauvres. C'est là que vous saisirez toutes les transformations possibles d'une idée. Vous admirerez comment une simple donnée, qui contenait une vue si fine sur l'histoire des mœurs, peut se surcharger et se compliquer à outrance: comment Balzac, partant d'une observation juste, la fausse à plaisir, emporté par une sorte d'ivresse qu'il ne peut maîtriser. A un certain moment, tout se trouble el oscille devant la pensée du lecteur; la réalité a fui pour toujours, l'hallucination commence.
Quel art que celui de concevoir chaque chose en sa vraie mesure, d'ordonner son œuvre dans l'harmonie parfaite des éléments dont elle se compose, de s'arrêter à propos au point juste où le but est atteint, plutôt même en deçà s'il est possible, pour éviter le double risque ou de manquer l'effet en L'exagérant, ou de dénaturer l'idée première eu la surchargeant! Cel art, c'est celui des maîtres. Pour y atteindre, ce n'est pas trop du goûl le plus exercé, joint à L'instinct le plus délicat; il faul aussi une volonté maîtresse, se possédante! dominant son idée, sans vertige, sans trouble. Balzac ne se possède pas; c'est son idée < ] 1 1 i le domine, l'obsède, l'enivre, l'entraîne en
des épisodes sans raison et sans mesure; c'est elle qui
l'épuisé par une déplorable fertilité d'incidents compliquant L'action sans la dénouer, qui le tourmente el le perd par le désir de mettre telle figure, tel type dans un relief plus saisissant, d'en augmenter la force et L'éclal
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par des traits nouveaux, d'accentuer plus vivement la situation, si bien qu'en fin de compte l'idée primitive disparaît; le plan est bouleversé, les lignes se brisent, la toile elle-même cède sous la pression d'une main impérieuse et violente, le cadre éclate, tout se heurte et se confond. Que de fois, en lisant Balzac, on voudrait lui dire : « Assez! assez! » Le démon d'une fantaisie désordonnée est le plus fort. Tout est perdu, l'émotion exagérée se glace, le goût se révolte. Ce monde qu'il crée si puissamment, et qui vous avait d'abord saisi par la terreur ou la sympathie, devient je ne sais quel Charenton immense où tout est faux, outré, grimaçant, burlesque : c'est un monde de maniaques et d'hallucinés. Que de fois ce changement à vue se produit dans la Comédie humaine! J'ouvre un volume. Je tombe par hasard sur un des épisodes de la Femme de trente ans. Balzac y dessine une situation neuve et forte. Par une longue et sinistre soirée d'hiver, il met en présence l'une de l'autre, dans le contraste d'une attitude calme au dehors, agitée au dedans, sous le regard du père de famille qu'un geste peu mesuré, un mot trop vif avertiraient, deux femmes, la mère et la fille, coupables toutes deux, chacune ayant conscience de son crime et pressentant vaguement le crime de l'autre : une sorte de haine inavouée, muette, les sépare; la mère se sent jugée par sa fille, la fille se croit condamnée par Dieu; elle pense que les conditions de la vie ordinaire ne sont plus faites pour elle; elle juge sa mère, mais elle se juge elle-même. L'atmosphère de ce salon si élégant, si riche, est lourde et comme surchargée de terreur et de mystère. C'est toute une tragédie de famille, silencieuse, rapide, indiquée en quelques traits énergiques qui prennent l'imagination. Par malheur, L'effet ne dure pas. La simplicité de la situation s'altère, le romanesque entre par la porte, par la fenêtre, par
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toutes les issues qui lui sont ouvertes; c'est l'invasion de l'absurde. Un assassin arrive, ou ne sait d'où, couvert du sang de sa victime ; on le reçoit. La jeune Hélène reconnaît là comme un appel mystérieux de la fatalité. A une fille coupable il faut pour époux un criminel. Elle s'enfuit avec lui, sans le connaître, sous les yeux de son père et de sa mère qui la laissent faire. L'assassin est fou; Hélène est folle. La même folie n'épargne ni le père ni la mère. Le roman, qui pouvait être une œuvre si puissante d'analyse, se dénoue par une sorte d'épidémie de démence. Tout devient extravagant, les actions et les paroles. Ce n'est plus un roman, c'est un cauchemar.
J'imagine quelquefois un de ces maîtres dans le genre tout moderne des nouvelles, genre difficile qui demande tant de précision et de rapidité, tant de sobriété et de force, un de ces écrivains accomplis, M. Mérimée, par exemple, prenant à son compte quelqu'une des idées de Balzac qui en a tant d'excellentes, l'idée, si Ion veut, du < curé de Tours. Ce serait tout un enseignement d'art exquis et de goût délicat de voir la même idée se développer entre des mains si différentes. Certes, malgré ma vive admiration pour M. Mérimée, je doute qu'il eût trouvé rien de plus aimables de plus doucement gai (pie le début de la nouvelle de Balzac, la rentrée furtive du bon abb< Birotteau au logis de la sévère hôtesse, devenue son ennemie, cette longue station sens la pluie, devant une porte qui s'obstine à ne pas s'ouvrir, à la merci d'une servante qui s'obstine à ne pas entendre, et les pantoufles qui ne sont pas prêtes, el le feu qui n'csl pas allumé, el tous ces symptômes sinishes qui se pressent, s'accumulent, s'aggravenl d'heure en heure, de jour en jour, el cette hostilité d'abord sourde, qui >e change bientôt en une persécution déclarée, el les mille petites causes qui amènenl ces grands désastres el troublent si profondé-
mont la vie du bon abbé. Tout ce début est d'un ton parfait de justesse et de naturel. Mais comme M. Mérimée aurait craint d'exagérer le tragique de cette situation! Je m'assure qu'il se serait arrêté à ces préliminaires. Tout au plus aurait-il obligé l'abbé Birotteau h reprendre sa place d'esclave à la table de boston de la douairière, ou à changer de loçis. C'eût été un dénouement dans le ton du début. Mais Balzac ne pouvait se satisfaire à si peu de frais. La persécution pateline de la vieille dévote va se changer en une immense opération, en une campagne entreprise par l'abbé Troubert, et qui se développe, par des procès scandaleux, des hostilités effroyables, des incidents énormes. Ce n'est plus une rivalité de vieux célibataires, c'est une conjuration de parti. L'abbé Troubert ne dispute que pour la forme à l'abbé Birotteau sa pauvre chambre et son fauteuil de cuir. Il mène bien d'autres desseins. Il est l'agent secret d'une secte redoutable ; il devient, en très peu de pages, d'humble prêtre archevêque de Tours. Mais à mesure qu'il grandit, je cesse de m'intéresser à l'œuvre. Je venais, au spectacle de la Comédie humaine, m'égayer et sourire des mésaventures de la vie d'un célibataire; c'était le prétexte d'un agréable vaudeville. Par malheur, le vaudeville se termine en gros mélodrame, bien noir, bien sombre. Au lieu de légers ridicules, je rencontre de vrais crimes; au lieu de ces petits malheurs dont on peut honnêtement rire, de vraies infortunes. Toute ma gaieté, doucement excitée par les premières pages, s'enfuit; l'auteur prend plaisir à déconcerter l'impression qu'il m'avait d'abord donnée. 11 y a là une sorte de violence faite au lecteur Qt tout à fait contraire à l'art. Sans doute les grands conteurs ne s'astreignent pas à cette condition rigoureuse de l'unité de ton dans leurs récits, mais avec quel art discret et fin ils le varient; quelle industrie naturelle dans les nuances des impressions qu'ils veulent
exciter ; comme tout, chez eux, esl plein de ménagements heureux et délicats! et comme à travers ces nuances, variées à l'infini, ils savent pourtant faire prédominer une impression unique, ramener à propos la note fondamentale qui maintient le caractère et l'unité de l'œuvre!
Le style de Balzac est, comme son art, plein de brusqueries et de disparates, immodéré, exorbitant. Pour le bien définir, il faudrait l'imiter. II. faudrait avoir recoins à toute sorte d'excentricités et de violences de langage, de comparaisons et d'images forcenées, prises dans tous les ordres de la réalité ou de la science. Il faudrait se risquer comme lui dans les mille aventures des substantifs suspects, des verbes impossibles, des adjectifs qui n'ont jamais existé que dans les dictionnaires chimériques des académies de la bohème. Il faudrait jeter sa pensée dans le profond et sinueux torrent de ces périodes où tout se précipite confusément, idées principales et accessoires, tout ce qui flotte à la surface de l'esprit, tout ce qu'entraîne l'imagination répandue sur les deux rives, roulant pêle-mêle l'or, le gravier, la boue, dans un Ilot bruyant et troublé. Nous n'essayerons pas ce jeu dangereux. Qu'il nous suffise de rappeler quelques (rails de ce style, un des plus singuliers de noire époque, un des plus individuel-. à coup sûr. Sa puissance descriptive, d'abord. Ode puissance est démesurée, cela est trop vrai; je n'ignore pas quels scandales elle donne, quelles répugnances elle inspire aux esprits délicats. Je sais qu'elle esl accablante de lourdeur, irritante (\(x prolixité: mais aussi, parfois, quel énergique instrument d'assimilation el de reproduction entre les mains de Balzac ! Comme ce si\ le arrive à d'étonnants el vigoureux reliefsl Ce sont vraiment des effets de stéréoscope littéraire. A ri inférieur,' >i l'on veut* mais réel et puissant. Rappelez-vous tant de tableaux d'existences de province ou do petites villes : Nemours dans
Ursule Mirouet, Saumur dans Eugénie Grandet, Angoulême et le Houmeau, la haute et la basse ville, dans les Illusions perdues, le Havre dans Modeste Mignon. Rappelez-vous encore, en ce genre, ces intérieurs si fortement dessinés qu'ils se gravent dans les mémoires les plus rebelles : l'appartement neuf qui coula si cher h César Birottcau, le salon de Mme de Nucingen, la maison Glaës, les cinq à six domiciles de Mme Marneffe, l'étude d'un avoué dans le Colonel Chabert, un bureau de ministère dans les Employés, enfin cette hideuse pension bourgeoise de Mme Vauquer, où se rencontrent pour la première fois plusieurs des personnages illustres de la Comédie humaine, Bianchon et Hastignac, le père Goriot et Vautrin. Dans un genre plus élevé môme, ne serait-il pas injuste de dénier à Balzac une faculté de style propre à saisir les grands aspects de la nature? D'ordinaire, la nature sollicite médiocrement son attention. Ce n'est pas que ce sens lui manque, mais la réalité sociale l'absorbe et l'entraîne. Parfois, cependant, le sens de la nature, comprimé chez cet infatigable observateur de la vie, se relève non sans force ni sans éclat. Quelques paysages de la Bretagne et de la Touraine lui ont porté bonheur. L'admirable vallée du Couesnon, tout ce beau pays de Fougères, noyé dans un océan de verdure, est décrit avec une singulière verve dans le roman des Chouans, On ne peut oublier, quand on a lu Béalrix, l'impression mélancolique de cette jolie et triste ville de Guérande, des marais salants qui l'entourent, de la mer. qui domine tout. Les aflftiirateurs de Mme de Mortsauf vantent beaucoup le paysage où se passe sa vie, cette vallée qui lui donna sou nom, qui commence à Montbazon, qui finit à la Loire, une magnifique coupe d'émeraude au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvements de serpent. Enfin, quelque peu de sympathie qu'on puisse avoir pour
le sexe équivoque de Séraphitus-Séraphita et pour les douteuses clartés de ses discours, personne ne niera que Balzac n'ait tracé, dans les premières pages du Livre mystique, un tableau saisissant de l'hiver dans le Nord, des fiords de la Norwège, de cette nature si sereine et si puis-' santé dans sa calme beauté et dans son sommeil sou^ la neige. Balzac ne s'est jamais approché davantage du grain1 style et du grand art, dont il avait parfois l'instinct confus et comme un aveugle pressentiment.
À la puissance descriptive, Balzac joint une qualité qu'on lui a trop souvent déniée, au moins par omission. l'esprit. Esprit inégal, tant qu'on voudra, excessif, divagatoire; c'est de l'esprit pourtant, et le style de Balzac en est saturé. Une verve intarissable de plaisanteries et de sarcasmes, une gaieté luxuriante, débordent de toutes parts dans ses œuvres. Il a des inventions folles, des définitions du plus haut comique, des bonnes fortunes incroyables d'idées et de mots plaisants. En Carrelant à propos, ou en choisissant dans les conversations qu'il prête à ses personnages, surtout dans les célèbres orgies littéraires de la Veau de chagrin el des Illusions perdues, on reconstruirait des fragments étincelants. Mais ici, comme ailleurs, il semble prendre plaisir à tout gâter, à tout perdre. La verve la plus heureuse ne se soutient
jamais chez lui. Il devient burlesque, el le charme s'enfuit.
Pas de délicatesse, pas de savoir-vivre dans ce style qui veul tout dire et qui semble ne pas se douter que tout ne doive pas ou ne puisse pas être dit; un pédantisme insupportable, l'abus des mois techniques dans ion- les sujets que le hasard lui offre ou que sa fantaisie recherche, l'étalage à tout propos d'une science indigeste qui vient d'être acquise dans le Codex de pharmacie, dans un dictionnaire de médecine, dans un recueil de jurisprudence,
et qui a l'empressement puéril de se montrer; un effort acharné pour saisir les nuances les plus insignifiantes et les plus petits aspects des choses, au point d'imiter, pendant des volumes entiers, l'effroyable jargon de Nucingcn, la prononciation peu mélodieuse du musicien Schmucke, le patois de cet affreux Auvergnat Rémonencq ; au point de numéroter pendant plusieurs pages les lignes collatérales de la parenté du cousin Pons ou d'analyser les phénomènes psychologiques de sa digestion; avec cela, un mépris absolu pour les convenances et les habitudes de la langue française, une indépendance farouche à l'égard de la grammaire, l'incorrection poussée au dernier degré de l'insolence et du sans-façon : ce sont là autant de griefs irrémissibles, dont le génie môme n'absoudrait pas Balzac. Et malgré tout, il y a dans ce style une puissance de sensualisme, plus encore que de réalisme, qui vous domine et vous entraîne, malgré les révoltes du goût. A travers cette incorrecte et laborieuse prolixité, ces trivialités recherchées, cette affectation du détail ignoble et bas, on sent dans ce style une verve intérieure, intarissable, et dans l'écrivain ce qu'on a si bien appelé le diable au corps. Et si le diable au corps ne donne à personne ni la grande éloquence, ni la grande poésie, il peut donner, il donne h Balzac, dans tout ce qu'il écrit, je ne sais quelle impérieuse magie et quel prestige qui domptent les esprits les plus rebelles et s'imposent irrésistiblement h la curiosité, sinon à la sympathie.
Quelle influence cette œuvre si vaste de détails, si complexe d'inspiration, a-t-clle exercée pendant les vingt
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années que Balzac a remplies de son immense labeur et de sa gloire équivoque? Quelle influence est-elle appelée à exercer encore sur les imaginations et sur les esprits de notre temps? Nous répondrons brièvement à cette question; mais nous ne pouvons l'éluder, sous peine d'enlever à cette étude sa conclusion et sa moralité. A tort ou à raison, nous croyons fermement que la seule critique vraiment utile est celle qui conclut. Xous n'ignorons pas, du reste, quels sont les avantages de la méthode contraire. On se fait la réputation d'un esprit très élevé, très impartial, capable de tout comprendre, et, en n'aventurant jamais dans la mêlée sa doctrine personnelle, on ne donne pas de prise sur soi ni d'aunes contre soi.
Sur cette délicate question qui prête tant à la controverse des partis littéraires, à la colère des admirateurs de Balzac, au sarcasme des indifférents, je n'hésiterai donc pas, puisque je le dois, à conclure en termes aussi nets que possible. Dans son ensemble, et si l'on met h part quelques épisodes qui s'en détachent facilement, l'œuvre de Balzac est une œuvre malsaine d'inspiration, malsaine d'influence. Balzac est, à jiios yeux, le plus grand corrupteur d'imaginations qu'ait produit le demi-siècle littéraire qui s'achève à sa mort.
Je nie range pleinement et sans respect humain du cote de ceux qui croient à l'immoralité de l'œuvre de Balzac; mais je1 liens à définir, à expliquer cette immoralité à ma
manière. Je me sépare des autres adversaires de Balzac sur ce point. Aueun d'eux, à mon avis, n'a montré les
vraies raisons de cette immoralité, et, si éloquents qu'ils puissent être, ils ne réussissent ni à un* satisfaire ni à me convaincre entièrement. J'essayerai doue de faire autrement qu'eux, évitant avec grand soin tout ce qui pourrait ressembler à un réquisitoire. Je ne lais pas à
Balzac son procès, j'analyse seulement le genre d'impressions qu'il produit sur ses lecteurs.
Un homme d'un profond et charmant esprit, qui me voyait dernièrement préoccupé de cette question, la résolut par une simple remarque. Chaque époque a son genre spécial d'immoralité. Le vice est éternel, mais il change de forme selon les temps. Sur ce thème, il me développa une théorie très ingénieuse des péchés capitaux, appliquée à la littérature. Tous les péchés capitaux, disait-il, ne sont pas au même degré d'effervescence à la même époque et dans la même société. Il y en a qui sont en activité ; ils servent d'aliment, de pâture aux intérêts et aux passions de la vie sociale. Les autres sont en disponibilité, sans doute parce qu'ils ne répondent pas aussi bien aux tendances de l'heure présente. Or, un auteur a une influence d'autant plus dangereuse qu'il flatte précisément et qu'il irrite les péchés capitaux de l'époque où il écrit.
Parmi les péchés capitaux les plus actifs de notre époque, on conviendra qu'il en est deux en première ligne : l'un qui poursuit l'or, l'autre le plaisir. Ils portent, dans le langage theologique, de gros noms tout nets et tout francs, qui disent bien ce qu'ils veulent dire; mais nous épargnerons le nom à notre pudibonde génération, qui connaît si bien la chose et qui ne veut pas du mot. Ces deux passions, celle de la richesse et celle du plaisir, semblent être précisément l'inspiration souveraine de Balzac, l'âme de son œuvre. On a dit avec une parfaite justesse que personne n'a fait faire autant de rêves d'or et de volupté aux jeunes gens et aux femmes. N'est-ce pas Mme Sand elle même qui l'a dit, et l'aveu ne vous semble-t-il pas curieux à recueillir? Si notre critique craignait de paraître prude, ce témoignage, au besoin, pourrait la rassurer. — On pourrait appliquer à
la Comédie humaine ce que Balzac dit si brutalement de Paris : « C'est un vaste champ incessamment remué par une tempête d'intérêts sous laquelle tourbillonne une multitude d'hommes dont les visages contournés, tordus, rendent par tous les pores l'esprit, les désirs, les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux; non pas des visages, mais des masques, masques de faiblesse, masques de force, masques de misère, masques de joie ; tous exténués, tous empreints des signes ineffaçables d'une haletante avidité. Que veulent-ils tous? De l'or et du plaisir! Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment? D'où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs? L'or et le plaisir. » Parcourez tous les cercles de cet enfer social dont Balzac est le nouveau Dante. Quelle puissance* détruit tous ces visages de damnés qui s'agitent, qui hurlent? La passion, et la passion moderne, selon Balzac, se résout par deux termes: l'or et le plaisir. Faire fortune, c'est la fureur de tous les jeune- gens de Balzac; c'est celle d'Eugène de Rastignac et de Lucien de Rubempré; c'est celle de Raphaël Valentin; ce sérail celle d'Henri de Marsay, s'il n'était pas né avec cent mille livres de rentes. Que déjeunes cervelles Balzac a troublées par ces mirages insensés d'une fortune immense el soudaine! « Paris, s'écrie-t-il à chaque instant, est le pays d'où jailli! le plus abondamment la loi lune. Le Potose est situé rue Vivienne ou nu* de la Paix, à la place Vendôme ou rue de Rivoli. En toute autre contrée, des œuvres matérielles, dos sueurs de commissionnaire, des
marches el des conlre-niarehes sont nécessaires à l'édification (Tune fortune; à Paris, les pensées suffisent. Ici tout homme, même médiocrement spirituel, aperçoit une mine d'or en mettant ses pantoufles, en se curant les dents après diner, en se couchant, en se levant. »
L'horreur, l'humiliation de la pauvreté, les joies vives, la puissance que donne la richesse, voilà le contraste dont use et abuse le roman de Balzac. Souvent il se plaît à rapprocher, comme par magie, dans la même existence, ces deux extrémités, la détresse et le luxe, la faim et l'orgie. Voyez-le, dans la Peau de chagrin, armant Raphaël de son talisman, et le précipitant, après une journée sinistre, affamé et désespéré, dans les joies folles de la plus splendide débauche; ou bien encore, dans les Illusions perdues, conduisant un pauvre poète par une série de rapides hasards, de la mansarde où il grelotte sous son habit râpé, dans ces boudoirs insolents de luxe, pleins de parfums et de lumières, où tout semble n'être qu'ivresse et joie, où la vie semble affranchie par l'or de la rude servitude du travail et du devoir. Ces brusques transitions dans la vie de ses jeunes amis enchantent Balzac; il s'enivre avec eux de ces vins, de ces parfums, de ces femmes; c'est pour son propre plaisir qu'il étale tout ce luxe et toute cette folie ; c'est une orgie qu'il se donne à lui-même.
Le travail n'est pas le moyen ordinaire dont se sert Balzac pour enrichir ses héros. Sauf quelques rares figures de savants, indiquées dans un coin de la Comédie humaine, les jeunes gens de Balzac n'ont que deux moyens pour s'enrichir, les femmes et l'intrigue. Quelquefois ces deux moyens sont séparés, le plus souvent ils sont réunis. L'essentiel, c'est de réussir, de réussir le plus vite possible, et la concurrence est grande. Paris, dit Balzac, est comme une forêt du nouveau monde, où s'agitent vingt espèces de peuplades sauvages, vivant du produit des différentes chasses sociales. Il y a plusieurs manières de chasser les millions, mais il y en a de lentes, et ce sont les moins bonnes. Une rapide fortune est le problème qu'agitent à chaque heure cinquante mille
jeunes gens qui se promènent, en fumant leur cigare, sur l'asphalte de Paris. Jugez des efforts que chacun doit faire et de l'acharnement du combat. // faut se manger les uns les autres, attendu qu'il ri y a pas cinquante mille bonnes places. Il n'y a pas cinquante mille ministères, et de Marsay veut devenir ministre; ni cinquante mille maisons ducales, et Lucien veut être le gendre d'un duc; ni cinquante mille ambassades, et Maxime de Trailles veut être ambassadeur. 11 faut donc entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser. N'est-ce pas la leçon même qui ressort de la Comédie humaine, dégagée de la forme ignoble que lui donne Vautrin? En est-elle meilleure et plus saine pour cela? Balzac semble réaliser à la lettre dans son œuvre le célèbre axiome de Hobbes : Homo homini lupus. On pourrait l'inscrire en lettres de feu au frontispice de la Comédie humaine. La société est une collection de bêtes féroces. Il faut s'y faire sa place à tout prix. Quand on n'est pas le plus fort, il faut être le plus fin. Et l'on voit tous ces jolis jeunes gens se glisser, selon l'attique expression de Balzac, l'un par la protection d'une baronne de la finance pour laquelle il feint de l'amour, l'autre sous l'apparence d'un luxe emprunté à quelque archiduchesse du demimonde, un autre enfin sous la tutelle d'un forçat de génie. Presque tous arrivent. Un seul reste en chemin, el par sa faute : Lucien de Rubempré se lue dans une heure d'épouvante et de désespoir. Un jour de plus, el il était sauvé, et sa fortune était au comble. De tels exemples ne sont-ils pas pour éblouir el fasciner des esprits faibles que protège si mal contre leurs propres penchants l'incertaine moralité de la société el du temps où nous vivons?
S'il irrite dans les veines de la jeunesse la lièvre de l'or, Balzac n'irrile pas moins vivement dans les imaginations la fièvre de la volupté. Il a comme un secret fatal
pour ameuter les plus mauvaises curiosités autour de son œuvre; il a un art pour les exciter à l'âpre curée du vice humain.
Si je voulais définir le genre de curiosité que provoque la lecture de Balzac dans la plupart des esprits, même honnêtes, qui s'y livrent sans défiance, je dirais que c'est une curiosité ardente et voluptueuse. Balzac n'est pas le plus passionné des écrivains de notre temps, mais il en est, à coup sûr, le plus sensuel. Tout est sensuel en lui, l'imagination et le style. Il a une manière de tracer le portrait des femmes, de les faire agir, de les faire parler, d'analyser le manège secret de leur coquetterie ou le naïf développement de leur passion, de scruter leurs intentions inavouées, leurs paroles, leur silence même, de créer des situations, de dessiner des attitudes, et, pour rendre tout cela, il a un choix de mots où éclate une sensualité à la fois violente et raffinée, d'une singulière puissance sur l'esprit et d'une contagion presque irrésistible. Si je ne redoutais d'employer ces abominables mots de la science médicale, dont abuse si souvent Balzac, je ne serais pas aussi embarrassé que je le suis pour rendre ma pensée, et je pourrais alors désigner avec précision cette maladie des nerfs qui envahit son imagination tout entière et l'agite convulsivement. C'est une sorte d'électricité moins littéraire que physique, dont l'étrange courant s'établit instantanément et qui saisit le lecteur inexpérimenté du même feu que l'auteur lui-même.
S'il me fallait des exemples, je sais bien où j'irais les prendre. Je me garderais bien d'aller les chercher dans ce repaire élégant où se cache l'abominable Mme Marneffe, non plus que dans ce salon où trône Mme de Maufrigneuse dans la royale impudeur de son vice. Non, j'irais dans le boudoir discret de la duchesse de Langeais
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et je montrerais par quel art perfidement voluptueux cette chaste duchesse irrite à la fois l'imagination de Montriveau, son amant malheureux, et celle de Balzac, son peintre obstiné. J'irais surfout dans le fameux caste] de Clochegourde, là où fleurit dans toute sa gloire le Lys de la Vallée; car c'esl l'étrange effel des raffinements de la sensualité, chez Balzac, qu'il rend l'exemple de la vertu féminine plus dangereux et plus corrupteur que l'exemple de la perversité, tant il multiplie autour de ses prétendues saintes les tentations, les désirs, les demi-aveux retirés aussitôt, les demi-chutes palliées à propos, les occasions de faillir refusées par la volonté de l'héroïne, mais recherchées par son imagination et par relie du lecteur. Ses courtisanes de la basse ei de la haute société ne se laissent pas analyser ainsi dans le détail irritant du désir ou du vice. Il n'y a qu'une scène toujours la même dans cette monotone comédie du sentiment facile. Il yen a mille dans cette tragédie larmoyante qui se joue tour h tour sur la terrasse de Clochegourde, sous le vieux noyer, dans le bateau qui entraîne les deux amants à la dérive du flot, dans la chambre à coucher du comte de Mortsaul mourant, dans cette voiture qui emporte Henriette soula lempête et la pluie à la rencontre de lady Dudley, enfin dans cette chambre parée et fleurie, sur ce lit orné avec une sorte de coquetterie funèbre où cette Henriette si pudique et si noble va mourir de sa vertu qu'elle déteste, pleurant, dans une heure d'affreux désespoir, les joies perdues que lui offrait hier l'amour, et que la vie qui s'en va lui retire aujourd'hui. Ici la scène recommence toujours, parce qu'elle ne finit jamais. Balzac a l'art singulier de rendre ainsi plus immoral l'exemple dune femme en la montrant douloureusement chaste, qu'en
la montrant perverse ou faible. Ajoute/ que dans ce roman du Lys dans la Vallée se mêle je ne sais quelle
émanation de mysticisme voluptueux qui devient comme un attrait de plus pour les imaginations curieuses et un excitant pour le goût blasé.
On voit par là, on pourrait voir par mille autres exemples que ce n'est pas la perversité plus ou moins grande des types de la Comédie humaine qui fait l'immoralité de l'œuvre. C'est mal poser la question que de la réduire à une comparaison banale des personnages qui peuplent et animent ce monde, de compter les représentants du vice et de les opposer avec horreur à la minorité imperceptible qui représente la vertu. C'est vraiment faire trop beau jeu aux enthousiastes de Balzac, que de se borner à faire le dénombrement des criminels, des hypocrites et des dépravés, et dans chacun d'eux, des crimes, des hypocrisies et des dépravations que Balzac accumule sur leur tète avec une sorte de plaisir furieux. Balzac aurait pu multiplier encore le nombre des infâmes, et dans chacun aggraver l'infamie ; il aurait pu représenter encore plus de Hulot, de Marneffe, de Bridau, imaginer des princesses de Cadignan encore plus savamment corrompues; il aurait pu faire tout cela impunément, si dans son œuvre, sans fausse indignation, sans déclamation, sans anathème, s'était fait jour par quelque endroit cette simple chose si humble, si vulgaire, si pénétrante pourtant et si forte, qu'on appelle le sens moral. Or, ce qui frappe à la lecture de cette œuvre immense, c'est tantôt le silence absolu, tantôt la perversion de ce sens, ou paralysé ou singulièrement déformé par une sorte de corruption intellectuelle, fatale à la rectitude des instincts.
Ce que je crois saisir le plus souvent et le plus nettement chez Balzac, c'est le silence absolu de cet instinct, c'est l'indifférence complète au bien et au mal. Il n'y a qu'une qualité à laquelle il se montre constamment sensible, c'est la force, c'est la grandeur. Peu lui importe, du
reste, à quoi s'applique cette force, d'où cette grandeur procède. Il ne s'inquiète ni du but ni du résultat de la puissance; il la constate partout où il la rencontre, avec la même vénération. Le moyen social est tout pour lui, la nature de V effet social n'est rien. La force peut se montrer unie au bien, il l'adore; elle peut se montrer unie au mal, il l'adore également. Son œuvre nous offre de nobles types dans lesquels une grande puissance éclate, et consciencieusement Balzac les admire. Elle nous offre des types épouvantables dans lesquels l'énergie surabonde, et Balzac les caresse avec une sorte d'amoureux orgueil. Certes, Mme de la Chanterie est une grande et sainte figure; mais est-ce sa vertu ou sa puissance que Balzac admire? Ce qu'il poursuit d'une si curieuse analyse, n'estce pas l'incalculable portée de cette active association dont Mme de la Chanterie est l'âme, et qui change, à son gré, tant de destinées? La preuve en est que Balzac lui associe dans une admiration au moins égale l'impure el scélérate grandeur de Vautrin. Vautrin, le forçat, est au moins, dans son œuvre, sur la même ligne que Mme de la Chanterie, l'héroïque chrétienne. Balzac est bien près de nous proposer, dans la complicité de Vautrin avec Lucien de Rubempré, le beau idéal de l'amitié dévouée, bien que de temps en temps il laisse percer à nos yeux quelque soupçon du genre de dépravation qui explique et déshonore ce hideux dévouement, el que le roman devrait laisser au bagne.
Il faudrait analyser presque toute l'œuvre dé Balzac pour montrer les innombrables exemples de cette Interversion (lu sons moral, les faux tiéroîsmes, les fausses grandeurs, les indélicatesses révoltantes qu'on nous donne comme d'admirables sacrifices. Que dire de la lettre d'Honorine mourante, cette singulière victime qui mêle au repentir d'une conscience si délicate les scrupules d'une
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physiologie qui Test si peu; ou de Mlle Destouches aimant chastement le jeune du Guénic et feignant d'èlre sa maîtresse pour lui procurer l'amour de Béatrix, rôle horrible et sublime, infâme grandeur, s'écrie Balzac enthousiasmé; ou bien encore de Mme du Guénic, la pieuse et sainte mère de Calyste, se faisant la confidente, plus que cela même, la complice de son lils, et humiliant sa maternité jusqu'à prendre avec lui des attitudes et des grâces de courtisane pour avoir ses secrets? Nous évitons de citer mille autres exemples qui s'offrent en foule et de tous les côtés. Mais peut-on omettre les deux plus saintes passsion du cœur humain déshonorées à plaisir par une de ces maladroites inventions, par un de ces raffinements faux et pervers qui dénaturent la grandeur morale en voulant l'exagérer, Mme Hulot allant s'offrir à l'infâme Crevel par amour pour son mari, et le père Goriot, par amour paternel, favorisant les amours de Rastignac avec Delphine de Nucingen, meublant à ses frais un appartement pour l'amant de sa fille et lui demandant, à mains jointes, la permission de venir quelquefois le soir en tiers avec eux? Si c'est là un type, c'est le type de la paternité abrutie, réduite du sentiment à l'instinct; cette dégradation nous révolte, et si elle nous émeut, c'est de dégoût.
Voilà, selon nous, la vraie manière d'entendre la question si souvent controversée de l'immoralité de Balzac. Cette immoralité n'est pas, comme on l'a dit trop souvent, dans la perversité exagérée des types; elle est tout entière dans la nature des impressions que Balzac impose à l'imagination de ses lecteurs, soit dans l'étrange perturbation des idées du juste et du vrai qui se révèle à chaque page de son œuvre par des héroïsmes compris à rebours, appliqués à des choses monstrueuses, par l'apothéose de roueries étranges, de raffinements dangereux dépassions, célébrés sous le nom des plus beaux sacrifices, des plus
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délicates et des plus fières vertus. 11 manque à Balzac dans l'ordre des sentiments, quelque chose d'analogue à ce qui lui manque dans l'ordre des idées, dans l'art et dans le style. Il restera comme un phénomène littéraire étonnant, mais incomplet. Une imagination extraordinaire, une faculté incomparable d'observation, une rare vigueur de travail, tout ce qui fait les grands artistes, les grands poètes, les grands écrivains, lui a été donné; tout, sauf ces deux choses : le sens moral, cette conscience ne l'honnête; le goût, cette conscience du beau. Disons mieux, ces deux sens si délicats, Balzac les avait reçus des mains de la nature .; il les a faussés en lui par je ne sais quel excès ou quel abus de la pensée qui, en voulant raffiner la nature, l'a déformée, et, en voulant corriger la raison Ta pervertie,