AU LECTEUR
Sous la mousse et sous les roseaux L'avez-vous parfois rencontrée La petite source ignorée, Connue à peine des oiseaux?
De ses invisibles réseaux Nul ne suit la trame azurée, Nul ne s'informe où vont ses eaux Dans la foret désaltérée.
Longtemps elle court sans dessein; Un jour on lui creuse un bassin ; Lecteur, vous achevez l'histoire !
A travers bois ma source fuit,
Elle est humble et fait peu de bruit ;
Mais elle est pure ; on y peut boire.
Dans cette veine délicate, la touchante inspiration que celle d'où est sorti le Rosier ! Le poète nous raconte qu'il a transporté dans son jardin un rosier pris dans un cimetière, où l'arbuste a vécu longtemps sur le tombeau d'un pauvre enfant. Comme le sentiment est juste, délicat, naturel! Pas un mot de trop, pas de gémissements excessifs; une émotion contenue et qui s'élève tout à coup au dernier vers en touchant à une grande Idée.
Il a vécu sur son tombeau.
Le rosier Henri <|iie j'arrose; Le mystère du froid raveau S'épanouil dans chaque rose.
Parmi les autres confondu,
Nul regard ne peul le connaître.
Dans la corbeille il est perdu :
Soûl je le vois de ma fenêtre.
Mais souvent, au déclin du jour,
Quand la toi ivve OU bien le doute.
Seul, je m'approche avec amour, Je l'interroge et je l'écoute;
Alors je le vois frissonner Au souvenir que je réveille :
Chaque rameau semble incliner Vers ma lèvre sa fleur vermeille ;
Il me parle du cher blondin Endormi dans la paix profonde; Et fait passer dans mon jardin Comme un souffle de l'autre monde!
Mais si j'avais à choisir, parmi ces divers morceaux où s'imprime profondément la trace des émotions vraies, je ne sais si je ne donnerais pas la préférence à ce morceau, exquis de forme et de sentiment, Y Ame absente. Le sujet est vraiment neuf et puisé aux sources les plus secrètes de la vie et du cœur. Il s'agit d'un enfant délicieux à voir, vermeil, d'un de ces enfants qui font dire : « 0 mère heureuse! » tant ils sont remplis d'une sève généreuse, tant leur existence est forte et calme! Un si clair azur se répand dans leurs yeux qui grandissent! Il a trois ans, il a quatre ans; une inquiétude se mêle à notre admiration. — Que lui manque-t-il donc à cet enfant, si plein de vie et de heauté?
Pourtant il ne sourit pas; Quelque chose en lui résiste; En vain tu lui tends les bras.
Si jeune et déjà si triste !
N'interrogez pas sa mère en levant les yeux sur elle. Respectez son épreuve. La matière a revêtu celte forme tant souhaitée :
Mais l'âme, où la trouves-tu?
Prés de Dieu l'aine est restée.
Et la poésie, grave et triste, continue ainsi, en nous donnant le détail de cette psychologie douloureuse : une forme vivante que l'âme n'anime pas.
A ce réveil sans gaité, Qui n'est qu'une somnolence ; A la morne gravité De cet éternel silence;
A cette angoisse sans nom Qui guette, sombre et glacée, Une lueur de raison, Un éclair de la pensée ;
Rien qu'un regard étonné, Rien qu'un sourire éphémère :
Oui, tu l'avais deviné; Ne dis plus : « Heureuse mère ! »
Ce sont là, comme le dit l'auteur lui-même, des médaillons, d'humbles portraits, qui disent simplement nos bonheurs intimes et nos chagrins. Mais un sentiment si juste et si délicat a passé dans ces peintures, qu'il les a consacrées plus sûrement que ne l'eût lait un art superbe et impérieux.
Là est peut-être le vrai talent du poète. 11 n'a pas de supériorité à craindre dans ce genre d'inspirations intimes et familières, qui sortent si naturellement des accidents, des rencontres, des détails les plus simples de la vie, sentie avec délicatesse, avec goût, avec sincérité, racontée avec candeur, sans une note fausse, sans une marque d'affectation, snns un trait exagéré. Cependant il serait injuste de ne pas signaler quelques pièces où le ton s'élève et s'élargil avec le sujet, où il y a de la grandeur, non seulement par le sentiment, mais par l'idée. Je citerai particulièrement V Ascension, ['Histoire d'une
âme, la Condition, la Vrillée (ht médecin. Ici, ce n'est
plus un sentiment individuel qui parle, c'est un sentiment
170 TOÈTES ET ROMANCIERS.
général qui s'exprime avec nombre, avec gravité; c'est l'âme dans ses plus hautes portées, dans ses inquiétudes el ses inspirations. La pensée s'y révèle, préoccupée de problèmes où s'épuise l'ardente curiosité des penseurs de tous les siècles. On voit que lui aussi, le poète, a fait sa veillée héroïque sur une page du Phédon, sur cette même page où Caton mourant cherchait son suprême espoir, où toutes les âmes vraiment humaines de ce temps, comme du temps de Caton, ont cherché la lumière et la force, où le christianisme lui-même n'a pas dédaigné de recueillir des pressentiments sublimes; où toutes lesphilosophies ont trouvé un texte à leurs discussions, les unes y marquant l'origine des rêveries qui ont égaré l'homme dans les régions vides de la métaphysique, — les autres y découvrant avec un respect infini la première révélation claire de la raison à l'homme et l'augure sacré de ses immortelles destinées. On sent, au souffle fort et pur qui traverse ces nobles pages, que le poète est de cette race des fils de Platon qui se renouvellent à travers les siècles et qui sont comme le témoignage vivant du spiritualisme éternel de la raison.
Tel est ce livre, orné de poésie délicate et naturelle, élevée et sincère, un peu court peut-être : mais n'est-ce pas le louer que de se plaindre qu'on ait si vite tourneles dernières pages? — 11 laisse dans l'âme une impression d'harmonie et de paix que la poésie de notre temps ne produit pas toujours. On sent qu'on a vécu, pendant quelques heures, avec de nobles sentiments, avec des idées généreuses, avec une âme bien née, qui est la substance même, la substance vivante de sa poésie. Et l'on confie avec bonheur le succès de l'auteur et de son livre aux gens de goût et aux honnêtes gens. Espérons que, même à cette époque de corruption littéraire, il y aura encore assez des uns et assez des autres pour assurer la fortune
modeste d'un vrai poète, qui ne demande qu'à voir démentir cette prophétie sinistre, conclusion attristée de son livre :
L'oubli vient; l'heure est prochaine ; Les vers s'en vont cheminant Aux parapets de la Seine Dans un an!
La poésie scientifique au dix-neuvième siècle. — La Justice, poème, par Sully-Prudhomme, 1878.
Il y a encore des poètes, mais la poésie se meurt ; elle languit dans l'ingénieuse et stérile industrie du vers orné, ciselé et vide, ou dans l'exubérante fécondité de la description sans autre but et sans autre objet qu'ellemême, dans la mignardise de petits tableaux de genre où elle se tourmente à faire de la grâce, ou dans l'exaltation factice de passions imitées plutôt que ressenties. Le grand souffle lyrique qui avait passé sur une génération est éteint ; la grande fantaisie créatrice qui avait animé tant de formes et tant de types est épuisée. Le signe tout matériel qui trahit l'absence de vraie inspiration, c'est le manque d'haleine, l'essoufflement des poètes : on ne fait plus guère que des poèmes en quelques lignes. Quand il a réussi à encadrer dans quelques rimes riches et insignifiantes un beau vers, un trait d'imagination ou de sentiment sur lequel s'arrêtera l'attention du lecteur, l'artiste est content, ou plutôt il esta bout. Le procédé des beaux vers est mortel au vrai talent ; tout y est sacrifié, la suite et la belle ordonnance des idées, l'ampleur des développements, la richesse et la variété des horizons, la véri-
table fécondité qui se renouvelle et se déploie. Il est vraj de dire que c'est précisément parce que tout cela fait défaut que des esprits industrieux et courts tentent d'y substituer les surprises d'un vers à effet, et visent aux petits succès, aux petites merveilles du détail, funestes au grand art. C'est de l'esprit, c'est souvent de la grâce, parfois même de la sensibilité ; ce n'est pas de l'inspiration : tout cela révèle un fond de sécheresse, et sous ce désert d'idées on sent les grandes sources taries. De cette sentence, trop sommaire pour être juste, il faut excepter quelques œuvres que la sincérité du sentiment ou un effort original a mises hors de pair. Mais nos observations subsistent dans leur généralité et s'appliquent à toute une génération de poètes.
11 est naturel, dans cet épuisement momentané de la passion lyrique, que les vrais talents, ceux qui sentent leur force, se tournent ailleurs et cherchent s'il n'y a pas quelque part de nouvelles sources jaillissantes d'idée et d'émotion où la poésie puisse reprendre quelque chose de sa verdeur et de sa fraîcheur perdues. La science s'offre à eux avec ses miracles toujours croissants et toujours nouveaux ; elle les invite, elle les tente même par ce qu'elle a d'inachevé, par ses efforts magnifiques, par ses vastes espoirs et ses promesses illimitées; elle leur offre la perspective de la nature à conquérir en commun et sous une double forme : la loi qui fixe dans sa formule les rapports des choses, le vers qui en fait sentir l'harmonie et la beauté. Il n'est pas étonnant que de si hautes séductions agissent sur les intelligences d'élite et les attirent vers ces sujets nouveaux, si grands et toujours grandissants à mesure que l'on s'en approche, semblables à ces montagnes qui paraissent s'élever devant les yeux du voyageur, à mesure qu'elles s'abaissent sous ses pas.
C'est pour la seconde fois, dans l'histoire des lettres
françaises, que se produit cette tentative d'une poésie scientifique. Déjà vers la fin du xviue siècle, sous l'influence du grand mouvement des sciences physiques et naturelles qui renouvelait à certains égards l'esprit humain, et aussi par l'inévitable effet d'une sorte de lassitude produite par des sujets épuisés et des formes vieillies, on vit éclore parmi les poètes une sorte d'émulation généreuse pour retremper l'inspiration à cette source merveilleuse. Vers l'année 1780, c'est à qui deviendra le Lucrèce de la science, celle de Newton, celle de Buffon, et qui sera demain celle de Laplace et de Cuvier. Voltaire lui-même avait eu le pressentiment de cette rénovation poétique au contact de la science, et jamais il ne s'était plus approché de la grandeur que le jour où il s'était inspiré du vrai système du monde. C'est chez André Chénier que se manifeste avec le plus de force et d'éclat la conscience des destinées nouvelles qui s'ouvrent pour la poésie. Plus il aime les anciens, plus il admire Homère et Virgile, mieux il sent que la vraie manière de les imiter c'est de faire autrement qu'eux, de choisir d'autres sujets, et son beau poème de Y Invention n'est qu'une exhortation à tenter hardiment ces voies infinies et libres où la science invite les poètes à la suivre :
Torricelli, Newton, Kepler et Galilée
A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.
Tous les arts sont unis : les sciences humaines
N'ont pu de leur empire étendre les domaines,
Sans agrandir aussi la carrière des vers.
Quel long travail pour eux a conquis l'univers!
Aux regards de Buf'fon, sans voile, sans obstacles,
La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles....
Aux lois de Cassini les comètes lidèles ;
L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes,
Une Cybèle neuve et cent mondes divers
Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers;
Quel amas de tableaux, de sublimes images,
Naît de ces grands objets réservés à nos âges !
Craignez-vous d'être infidèles au culte des anciens î Mais croyez-vous donc que ces vieux poètes eux-mêmes, que Virgile ou V Aveugle divin, s'ils renaissaient aujourd'hui, négligeraient d'étendre la main, leur savante main, sur ces trésors ? — On ne conseille pas pour cela de déserter leur école, mais de s'inspirer d'eux librement :
Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée, empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques ; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antique-.
C'est la plus charmante définition de l'originalité dans la tradition. Le vrai culte de l'antiquité, c'est de sortir du sanctuaire avec l'esprit du dieu prêt à se répandre dans un monde nouveau. Être l'Homère d'un âge scientifique, quelle plus haute ambition peut tenter un poète ? André Chénier eut celle-ci comme il en eut bien d'autres; on est étonné, quand on promène sa pensée à travers ces projets épars, devenus si vite des débris, de Tincroyable fertilité de ses conceptions dont une mort st lipide a fait un gigantesque avortement.
M. Sainte-Beuve nous montre, à peu près dans le mémo temps, trois talents occupés du même sujet el visant chacun à la gloire difficile d'un poème sur la nature des choses. « Le Brun tentait l'œuvre d'après Buffon : Fontanes, dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent deux fragments dont l'un surtout est d'une réelle beauté. André Chénier s'y pousse plus avant qu'aucun, et, par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il est bien digne de produire un vrai poème didactique dans le grand sons. Mais la Révolution vint : dix années, fin de l'époque, s'écroulèrent brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou les hommes; les trois Hermès manquèrent; la poésie du
xvnie siècle n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les Trois règnes. » Dans l'ardeur de curiosité et d'invention poétique qui entraînait André Chénier vers ces nouveaux sujets, il avait tout prévu, même les inévitables objections qu'on ne manquerait pas de tirer de l'impuissance prétendue de la langue française à faire parler en vers Newton ou Buffon.
0 langue des Français! Est-il vrai que ton sort Est de ramper toujours, et que toi seule as tort? Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?...
11 n'est si mauvais poète ou sot traducteur qui ne vous avertisse dans sa préface que, s'il y a des défauts dans son œuvre, ce n'est pas sa faute, c'est celle de l'instrument qu'il emploie :
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie, 11 n'en est point coupable : il n'est point sans génie; 11 a tous les talents qui font les grands succès; Mais enfin, malgré lui, ce langage français, Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide!
Excuse menteuse des mauvais écrivains ! Est-ce à Montesquieu, est-ce à Buffon que cet instrument résiste ? Chez les grands écrivains n'a-t-il pas tous les tons, ne s'adapte-t-il pas à tous les sujets avec une merveilleuse aisance ?
Ne sait-il pas, se reposant sur eux,
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, Creusant dans les détours de ces âmes profondes, S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes?
Le mauvais écrivain ne voit les choses que par à peu près et d'une manière vague : il n'est pas étonnant que la langue se refuse à ses demi-pensées.
Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine,
Ignore un tel supplice : il pense, il imagine;
Un langage imprévu, dans son âme produit,
Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit.
Les images, les mots que le génie inspire,
Où l'univers entier vit, se meut et respire,
Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir,
En foule en son cerveau se hâtent de courir.
Deux-même ils vont chercher un nœud qui les rassemble,
Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble l.
Et toujours le cri héroïque qui revient à travers ces éloquentes méditations sur l'avenir de la poésie, avec je ne sais quel pressentiment funeste qu'il ne pourra pas remplir toute l'ambition de sa pensée : «Oh! si je puis un jour! )) — On sait ce qui reste du poème rêvé par André Chénier sur la nature vue à travers la science moderne : un amas de notes ou se marque le plan qui va toujours grandissant dans la tête du poète, où l'on sent partout, à travers une prodigieuse variété de lectures, de citations, de souvenirs, un souffle irrésistible qui les anime et les soulève, et sous ce souffle impérieux et fécond des germes qui ne demandent qu'à éclore, et parmi ces semences pressées de l'ouvrage futur, quelques-unes qui lèvent déjà, qui éclatent avant le temps, par une sorte d'impatience, produisant des fragments admirables, eu des vers d'une vitalité prématurée, de ces vers qui vivent, bien qu'isolés d'une vie propre et qui entrent d'emblée dans la mémoire des hommes, où ils ne meurent plus,
(Tétait là tellement le mouvement des esprits poétiques dans ces dernières années du xvme siècle, et la pente était si bien marquée dans ce sens, que le De Natura
rerum sollicité en France par la curiosité scientifique ci
tenté par plusieurs poêles à la fois s'ébauchait presque en même temps en Allemagne, sous la puissante main