DIMOS ET SON FUSIL
Je suis vieux, enfants. Klephte cinquante années, — je n'ai pas pris un seul instant de repos ; — maintenant je suis las. — Je veux dormir un long sommeil, mon cœur est épuisé. — J'en ai versé le sang à flots ; — il ne m'en reste plus une goutte 1
Je veux dormir pour toujours. — Coupez les branches au bois ; — qu'elles soient fraîches, vertes et fleuries ; — faites-en une couche, et laissez-moi m'y jeter. — Qui sait sur ma tombe quel arbre va pousser ? — Si c'est un platane, sous son ombrage — viendront les jeunes Klephtes suspendre leurs armes, — chanter ma jeunesse et- mes exploits. — Si c'est un pin au feuillage en deuil, les jeunes Klephtes — viendront ramasser mes pommes — pour enduire leurs blessures et bénir ma mémoire.
Mes armes sont usées par le leu, ma valeur rongée par les années ; — mon heure est venue. Mes enfants, ne me pleurez point ; — la mort du brave donne la vie aux eunes. — Rangez-vous autour de
vGooQle
moi, venez plus près, — pour me fermer les yeux et recevoir ma bénédiction — et que le plus jeune de vous monte là-haut, bien haut, — qu'il prenne mon fusil, — qu'il fasse feu trois fois, et que trois fois il s'écrie : — Le vieux Dimos est mort ! Il est mort, le vieux Dimos ! — Le vallon en gémira, les rochers en pousseront des soupirs, — et la brise de la montagne qui passe chargée de rosée en pleurera. . .
Au moment de s'endormir le vieux Dimos entend le bruit — de son fusil ; sa lèvre pâle a souri, ses mains se sont croisées.
— Le vieux Dimos est' mort ! 11 est mort, le vieux Dimos ! — L'âme du Klepthe, si vaillante, s'est rencontrée dans les nuages — avec la fumée de son fusil. — Fraternellement mêlées, — elles montent et disparaissent ensemble.
Après les MnémosynUy YalsLoritis a, publié Phrosyne, un poème en quatre chants. C'est rhistoire bien connue de la belle Grecque noyée par Ali-Pacha dans le lac de Janina pour avoir résisté à ses désirs. Cette histoire a inspiré souvent les poètes grecs, depuis les chantres populaires jusqu'à M. Rangabé et M. Bernardakis, qui en ont fait le sujet de tragédies. Valaoritis Ta traitée
à la manière byronienne, maïs il reste toujours original.
<( On lira et on relira Phrosyne^ dit M. Roïdis, avec un plaisir toujours croissant ; mais on ne se fera point, et Ton ne conservera pas une image nette et précise de rhéroïne. Nos anciens, avec quelques traits seulement, avec, une seule épithète, savaient représenter une femme de façon à en faire un modèle vivant pour le ciseau du sculpteur. C'est pourquoi on a qualifié leur talent de plastique. M. Valaoritis, par un entassement de métaphores étincelantes, nous représente une vision indéfinie, aux couleurs changeantes, qui se dissipe comme un doux rêve dès que nous avons fermé le livre. Très peu de poètes le surpassent en richesses d'images et en comparaisons poétiques. Chacune d'elles, prise en elle-même, est pleine de clarté et de vie ; mais il y en a tant qu'elles s'enchevêtrent parfois comme
vGooQle
les branches d'une forêt vierge, et alors, au lieu de notre lumière limpide, dans laquelle baignent les sommets du Pinde et de rOlympe, nous n'avons que le mystérieux clair-obscur du romantisme. »
On aime à citer une critique aussi étudiée, aussi élevée, aussi désireuse d'être juste.
Toutefois, dans cette Phrosyne^ si les caractères ne sont pas nettement dessinés, si les métaphores abondent trop, à côté de ces défauts que de qualités on rencontre, que de noblesse dans le patriotisme, que d'emportement dans la passion, et quel sentiment de la nature !
Citons cet aspect d'une ville sous la domination d'un tyran :
Janina s'endort dans le silence ; ses lumières sont éteintes, ses yeux fermés. — La mère presse avec angoisse son enfant dans ses bras, — car les temps sont malheureux et elle tremble de le perdre.— On n'entend pas de chants ; pas même un soupir. — Le sommeil est là comme la mort, la couche comme
vGoOQle
une tombe ; — le pays entier est un cimetière, et la nuit comme une église déserte.
Et ce passage :
L'aube s'avance doucement sur les sommets du Pinde, aspergeant de rosée la trace de ses pas. — Le lac dort tranquille, et sur le rivage — on entend l'écume légère se briser mollement, — telle que la respiration paisible d'un jeune enfant qui dort» — Parfois l'air passe, folâtre, joyeux — et de ses ailes innocentes glissant au-dessus de l'eau claire et pure
— il joue, il s'en rafraîchit et lui vole un baiser ; — et l'eau fronce pudiquement le front — et s'assombrit pour un moment. L'air s'envole effrayé, — Tout blanc s'élève alors le brouillard qui durant la nuit reposait sur le sein de l'eau — et, en s'élevant, il voile ses charmes mystérieux ; — il s'élève toujours, il monte — commeun encens sacré et parfumé
— sortant du cœur de l'Épire — et emportant aux pieds du Dieu — les larmes de cette vierge, les lamentations de cette esclave.
Athanase Diakos^ un autre poème en cinq chants de Valaoritis, mériterait les mêmes éloges et les mêmes réserves que ses autres œuvres.
vGooQle
Diakos est un des héros les plus populaires de la révolution grecque. Jeune et beau^ il fit le sacrifice de sa vie dans ce même défilé des Thermopyles illustré par le nom immortel de Léonidas. Tous les deux périrent pour la même cause : pour préserver la patrie de Pinvasion d'une armée barbare ; mais, moins heureux que Léonidas, Diakos tomba vivant aux mains de Penneml et mourut dans un supplice aussi cruel qu'infamant, qu'il supporta avec un courage héroïque. Ainsi qu'on nous représente Léonidas avec ses Spartiates peignant sa chevelure avant la bataille suprême, de même Diakos, conduit au supplice, chante sa mort en récitant ces deux beaux vers d'une chanson populaire :
Ah ! quel temps Caron-a choisi pour m'enlever, — maintenant que les montagnes fleurissent et que l'herbe nouvelle pousse dans les vallées.
C'est au début de la guerre que cette figure poétique se montre et disparaît comme un éclair qui précède l'orage. Valaoritis a trouvé dans les actions de Diakos un sujet digne de son génie, et son poème est plein de beautés du genre de celles que nous avons signalées dans ses autres productions.
Ainsi que Phrosyne et les Mnemosyna^ son Diakos est accompagné de notes historiques qui témoignent du travail consciencieux de l'auteur pour se rendre maître de son sujet. A côté du poète, il y a Thistorien, on pourrait presque dire Térudit.
Il est à remarquer que ses notes^ ainsi que ses préfaces, sont écrites dans un grec très correct, le grec des savants, tandis que ses vers sont toujours dans la langue populaire des chants klephtiques. Il ne s'est donc point exposé au reproche qu'on adresse aux poètes ioniens, de n'écrire dans l'idiome
vGooQle
vulgaire que parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement.
Ainsi que nous Pavons déjà dit, notre poète avait plusieurs cordes à sa lyre. Il a trouvé souvent des accents pleins d'un charme ému pour chanter ses douleurs et ses affections personnelles, pour saluer la réunion des îles d'Ionie à la Grèce, pour pleurer sur la mort de Salomos. Mais dans son œuvre, la note patriotique est dominante.
Ce qu'il chante surtout, c'est l'époque qui précède la révolution, « le crépuscule de la liberté et les débuts de la guerre de l'Indépendance ». C'est là la période épique de la Grèce moderne, et il en a été le rapsode le plus convaincu, le mieux inspiré et le plus acclamé.
Lorsqu'en 1872 on transporta à Athènes les restes du patriarche Grégoire, condamné ^ une mort injuste etignominieuio par les
vGooQle
Turcs en 182 1, et qu'on lui érigea une statue, ce fut à Valaoritis que le conseil de rUniversité, oubliant ses tendances antivulgaristes, s'adressa pour célébrer cette solennité nationale. C'est qu'il s'agissait, non du concours par-devant une académie, mais du jugement du peuple. Quoi qu'yen pense l'Université, le peuple est le seul juge compétent, le seul qui puisse, lorsqu'il s'en pénètre tout entier, permettre d'affirmer si une œuvre privilégiée résistera à Toubli. La raison, c'est que le peuple "est dans l'action, dans Je vécu, que les chantres qui lui plaisent touchent son cœur, frappent son esprit et doivent forcément être imprégnés du mouvement de la vie et de la réalité. Tout ce qui est précieux, travaillé, factice^ d'une inspiration maladive, artificielle, passe sur un peuple sans l'émouvoir. Si la poésie klephtique, source de l'inspiration populaire, sW conservée à
travers les siècles ; si elle est allée, à chacun de ses réveils, à Tàme de la Grèce, c'est qu'elle en venait par la plus grande source : l'antiquité !
Nous terminerons, avec toute la réserve que nous impose un ami et un collaborateur, en citant le nom d'un poète de cette école, Démétrius Bikélas. Les poésies qu'il a publiées en dialecte vulgaire ont tout le souffle de l'école épirote, et parfois, selon le genre, la grâce facile qui se joue des difficultés et que donne la science des lettres. Une traductionq ue Démétrius Bikélas a faite de Shakespeare dans l'idiome populaire prouve que cette langue peut servir à l'interprétation des plus grands maîtres.
vGooQle
vGooQle
Si, dans l'étude que nous venons de faire des quatre écoles poétiques de la Grèce contemporaine, nous nous sommes laissé entraîner à certains détails , ce n'est pas sans dessein. Nous ne voulions pas seulement rechercher les lois qui ont présidé à l'enfantement de Fœuvre des poètes, et faire sentir de quelle puissance de vitalité et d'adaptation est doué le génie hellénique ; nous avon$ voulu être utile.
vGooQle
indiquer dans quel sens il est désirable que la Grèce intellectuelle dirige ses efforts, et chercher à prévoir nous-même l'avenir qui attend la littérature grecque.
Aujourd'hui, les circonstances au milieu desquelles les écoles dont nous avons parlé ont pris naissance n'existant plus, il est certain, en vertu de ce principe que l'effet cesse quand sa cause génératrice est supprimée, que ces écoles sont destinées à disparaître. L'école ionienne, maintenant que les îles Ioniennes sont annexées à une Grèce indépendante, ne saurait continuer à rester locale. On peut affirmer qu'elle va se fondre dans le courant poétique général, et, comme les Ioniens ont moins à désapprendre que les poètes de l'école d'Athènes ou de Constantinople pour redevenir Grecs, il est évident que leurs poètes iront tous à l'école épirote, avec laquelle ils ont le plus d'affinités.
vGooQle
L'école de Constantinople s'est déversée entièrement, après la guerre de l'Indépendance, dans récole d'Athènes. — Ceux qui l'ont créée sont presque tous morts ou leur muse reste muette, et elle ne se soutient guère que par T Université. Or l'Université, d'un instant à l'autre, peut s'éclairer et sortir de la fausse voie où elle s'est engagée. Le rapport de M. Roïdis est sans contredit un aveu implicite; les prix, la direction et l'impulsion de l'Université n'ont rien produit ; d'autre part, quand il s'est agi de l'inauguration de la statue du patriarche Grégoire, la poésie qu'on devait lire pour la cérémonie fut commandée par l'Université, à qui? A Valaoritis, qui n'écrivait que dans la langue populaire I N'était-ce pas convenir que, pour parler à la Grèce entière il fallait une autre langue que celle que l'Université recommandait ?
Dans les deux faits, on ne peut le nier, il
vGooQle
y a un double indice que la foi des universitaires est ébranlée, et que^ sans condamner la poésie de Técole d'Athènes, ils arriveront à couronner la poésie, la bonne poésie, en cessant de se préoccuper de la langue académique ou usuelle qui aura servi à récrire.
Cependant, même au cas où l'Université, avec Taveuglement opiniâtre qui préside aux actes des corps constitués, persisterait dans ses préjugés actuels, il vient de se produire à Athènes un exemple tout récent, de nature à prouver que les poètes se décident à secouer sa tutelle. Nous voulons parler de M. Paraschos, qui s'est donné comme point d'honneur de ne jamais concourir pour les prix de l'Université ; l'accueil sympathique que les lecteurs font à ses poésies, est la preuve que le public n'attend plus l'estampille universitaire pour juger qu'une œuvre mérite d'être lue et vaut la peine qu'on l'achète.
vGooQle
Aujourd'hui, il y a une Grèce indépendante ; elle n'est plus envahie ni asservie par rétranger; la génération qui avait vécu en Occident, qui ne jurait et ne voyait que par l'Occident, se remplace par une autre qui a vécu et a été élevée en Grèce, et qui, en grande partie, y a fait ses études ; à l'heure présente, une opinion entièrement grecque peut exister et commence, du reste, à se former. Il n'est pas douteux que l'esprit et les sentiments de race si longtemps comprimés vont peu à peu prendre corps, s'affirmer et se produire avec toute leur puissance dans la littérature. Sans doute la Grèce relève toujours de la bonne volonté occidentale pour la revendication des dernières provinces grecques que domine le Croissant ; mais on finira par comprendre qu'il n'est pas nécessaire de copier l'Occident en tout, en poésie comme dans le reste, pour obtenir sa bienveillance et gagner son
vGooQle
appui. Dans ces conditions, dans ces circonstances, nous avons le droit de penser et de dire que, si des quatre écoles poétiques de la Grèce contemporaine, trois étaient ou sont condamnées à périr, la quatrième, Técole épirote seule, a la vie, c'est-à-dire Tavenir pour elle.
Cette école seule, en effet, repose sur le génie grec et s'en inspire, tel qu'il est dans le cœur et dans le sang du peuple ; seule, en outre, elle possède une langue entendue de toute la Grèce. C'est donc d'elle qu'il faut attendre une poésie vraiment nationale.
Combien de temps durera ce travail, à la fois d'élimination et de renaissance ? Il serait téméraire d'oser se prononcer à cet égard ; mais si tous voulaient y prêter la main, si l'Université, de son côté, consentait à y donner son appui sincère et complet, on peut assurer que le temps serait relativement court.
vGooQle
L'appui de T Université, nous insistons sur ce point, serait précieux. Elle possède des ressources importantes ; la direction intellectuelle et littéraire est centralisée dans sa main; son prestige est encore presque intact. En moins de dix années, elle pourrait, dans d'étonnantes proportions, activer le travail intérieur que les jeunes poètes auraient à opérer en eux-mêmes pour retrouver la précieuse mine hellénique et la mettre en rapport. Ce qu'elle aurait à faire en ce cas serait peu de chose : il lui suffirait de réglementer judicieusement ses concours; d^indiquer elle-même les sujets à traiter, au lieu de les abandonner au libre choix des candidats ; de tracer des limites restreintes à l'étendue des sujets qu'elle donnerait ; de provoquer des études, des conférences, des travaux sur les chants klephtes qui nous semblent appelés à servir de base à la renaissance ; enfin, et surtout, de lever franche-
vGooQle
3oo POÈTES GRECS CONTEMPORAINS
ment l'interdit dont elle a frappé la langue populaire, et même. Jusqu'à un certain point, de la faire rentrer en faveur dans le monde lettré.
La langue d'un peuple fait corps avec son intelligence et son esprit. Que l'esprit s'étende et conçoive des idées nouvelles, que l'intelligence se perfectionne et gagne en clarté, la langue suit d'elle-même ce progrès ; elle s'agrandit, s'enrichit, s'affine, au fur et à mesure des besoins, sous l'action des auteurs désireux d'être clairs, d'éviter les équivoques et d'exprimer leur pensée dans son entier ; c'est l'écorce qui s'élargit au fur et à mesure de la croissance de l'arbre.
Vouloir imposer à un peuple une langue toute faite quand il en possède déjà une, sous prétexte que celle-ci manque de correction, c'est entreprendre une œuvre vaine; c'est violenter son esprit, c'est attentera la iberté de son développement intime ; c'est
vGooQle
arrêter son essor intellectuel; c'est l'obliger à batailler contre des mots nouveaux, quand il serait nécessaire pour lui d'augmenter la somme d'idées et de sentiments qu'il doit exprimer.
Si, au lieu de partir a priori d'une langue académique et artificielle, T Université d'Athènes avait adopté la langue commune à toute la Grèce, la langue de l'école épirote, cette langue serait déjà parvenue à un degré élevé de perfection ; les savants et les littérateurs, pour dire ce qu'ils avaient à dire, auraient ajouté des mots nouveaux, des tournures nouvelles, auraient forcé les moules trop étroits, leur auraient fait prendre plus de largeur.
Les développements que demanderait cette question de langue, quoiqu'ils soient faits pour nous passionner, nous sont interdits par notre cadre, et il faut nous résoudre à les abandonner*
vGooQle
3o2 POÈTES GRECS CONTEMPORAINS
Ainsi qu'on le remarque, qu'il s'*agisse de la langue ou de la poésie, malgré nous, nous nous heurtons à l'action de TUniversité d'Athènes, et nous sommes obligé de nous élever contre les funestes résultats qu'elle a produits et qu'elle produit encore. Loin de nous la pensée de suspecter ses intentions. Nous savons trop bien quel est son désir de glorifier la patrie, que c'est pour l'élever hâtivement et plus vite qu'elle s'est consacrée à l'épuration de la langue.
Nous sommes convaincue que sa plus chère ambition serait de contribuer à la création d'une grande littérature grecque contemporaine, et nous avons une telle confiance dans ses sentiments, dans sa puissance d'impulsion et dans son patriotisme, que nous l'adjurons de sortir du sentier où elle s'égare. Nous avons la croyance absolue que, si elle le veut, grâce à elle, le siècle ne se terminera pas sans que la
vGooQle
CONCLUSION 3o3
Grèce ait mis au jour des œuvres qui en feraient présager d'autres dignes de l'antiquité.