‹ Poètes modernes de l'AngleterreChapitre 14 sur 17 · LE CHŒUR · texte numérisé non relu

LE CHŒUR

Doux ton sommeil, doux le sein... qui te donna repos et naissance »

Puis le chœur s'interrompt pour laisser place au triomphant et doiilourçux- monologue de Chthonia.

«... Mon cœur — qui s'élance, allégé de toute répulsion et de toute crainte, — pour prendre Id pointe de Tépée, sous le poids d'une pensée pourtant — s'affaisse et tombe en arrière, l'aile brisée, arrêtée — paralysée en plein vol et jetée bas pour l'amour de toi, — ma mère ; quand il pense qu'aux endroits où je jouais — à une longueur de bras de ton sein, jamais plus — tu

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ne me trouveras ; que ton œil ne se réjouira plus — de mêler son coup d*œil au mieu; que d*amour — muet il ne rira plus, rempli d'une douce lumière ; qu'il ne dira plus — de divines choses du fond de Tesprit et du cœur, — dans une émotion silencieuse ; que jamais plus nos mains ni nos lèvres — ne se toucheront; mais qu'au lieu de toucher les miennes — les tiennes ne toucheront plus que les ombres de la nuit rapide, — les rôves et les pensées mortes des choses mortes...'»

Vous rappelez-vous Polyxène?<(Mes yeux ne reverront plus ces rayons, celle radieuse clarté du soleil. Reçois mes derniers adieux, 6 ma mëro, je descends au séjour des ombres. » Toutes deux ont tôt vécu leurs adorables jours de vierges, et toutes deux soupirent leurs délicieux regrets de ileui*s fauchées au malin : « Avec le long dernier amour de mon regard, je te salue, patrie où mes jours sont finis ». El peu après ce

» Srectheus, P. 53-5/i.

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cri, elle disparaît, comme Polyiène, au milieu de la pièce, cette suave figure de Chthonia, une des créations les plus vraiment antiques du génie moderne, un des plus glorieux triomphes dé Tancien scholar d'Oxford, de Thumaniste accompli, du successeur de Walter Savage Landor, je veux dire de M. Swinburne.

Mais ce n'est point en général des figures comme celle de Chthonia que M, Swinburne aime à peindre; et ici, il nous faut aborder sa conception habituelle de la Femme et de l'Amour. Cette conception, un des personnages de ses drames modernes la manifeste en haut relief, Marie Stuart. Avant d'en faire admirer les traits vraiment sculptés, retournons un peu en arrière.

Des Poèmes et Ballades, diverses apparitions féminines des plus bizarres, les unes empruntées à Tllistoire, les autres fraîches écloses de l'Imagination du poète, Sapho^

Phipdra, Félise, Faustine, surgissaient. En

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les regardant de près, nous n'avions pas eu de peine à nous convaincre qu'un type de femme quelquefois vrai, et souvent faux, hantait le poète. A. remarquer Tinsistance qu'il mettait à Texhiber et à n'exhiber que lui, on en venait à se demander si ce type de femme n'était pas, pour celui qui le créait, toute la femme et toute femme. En une multitude de vers épars au cours du recueil, la Femme apparaissait comme un anintal souvent magnifique, et toujours pervers, sensuel, perfide, caressant et cruel. Le poète la comparait à satiété à un Serpent \ à une pierre, à une panthère *. Il répétait qu'elle n'avait pas d'âme'. La pièce intitulée Satia te Sanguine, adressée à une sirène quelconque, la dépeignait d'une cruauté voluptueuse et poignante. «Vous êtes plus cruelle,

1 Poems and Bailads. P. 216. Félisc.

^ Poems and BalIads. T. II. At a Month^s End P. 45.

» Pn»»ms and Bailads. P. iâ. T. II.

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VOUS que nou» aimons, que la haine, la faim, ou la mort; vous avez des yeux et des seins comme une colombe, et vous tuez les hommes d'un souffle. Comme la peste, dans une cité empoisonnée, insulte à ses morts et en triomphe, ainsi faites-vous, lorsque pâle à faire pitié^ vient TAmour, caressant et demandant sa pâture. Semblable à une béte apprivoisée qui se contorsionne en cajolant, il vous flatte pour que vous le nourrissiez d'artiiices : vous lui découpez une croix d'aiguilles, et les affilez, aiguës comme des sourires. L'amour est patient de Tépine et du fouet : il est muet sous la hache ou le trait, et vous xucez trune rouye lèvre assoupie les humides plaies routjes de son coeur.

Vous tressaillez lorsque son pouls diminue ; vous rayonnez, vous vous sentez réchauifée lorsqu'il saigne ; vos nsatiables yeux s'allument, et votre insatiable bouche pait*. »

1 Puems diiil Balluds. T. 1. P. US.

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Une autre pièce, celle de Faustine *, achève (réaumérer, jusqu'à répuiseraent, la série des sensations de la femme sadique. Le poète s'adresse à une Faustine moderne, hôte habituel du trottoir, et la rattache à la Faustine antique, à l'impératrice, femme de Marc-Aurèle. Il suppose qu'elle n'est autre que sa célèbre homonyme ressuscitée, et làdessus, lui fait remonter les «Iges. Au bout de quelques siècles de voyages en arrière, l'héroïne n'est plus qu'un appareil humain à métamorphoses de passions étranges, inavouables, sanguinaires, ardeurs de Lesbos ou soifs des eflluves de sang du cirque romain. Oublions-nous un moment ce type de dépravation rare, o^st pour avoir l'œil frappé par un autre, moins sinistre et plus animal, une ébauche d'Orientale ou d'Africaine, « subtilement amoureuse et à moitié perverse », toujours un peu panthère par

« Poems and Ballads. T. I. P. 119.

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moments, fauvo et femelle, s' abandonnant à la première chaleur du désir, passant de mâle en mule, une Félise quelconque, ou la femme de Ata montlis End,

En ses drames, M. Swinburne reprit cette donnée générale. Craignant sans doute qu'on n'y vît qu'une boutade lyrique, qu'une bulle de fantaisie, il l'arrêta dans des personnages tragiques. D'après l'esquisse première, il sculpta. De son ciseau sortirent Allhœa, Atalanta, Mary Stuart, figures fatales. En outre il compléta sa conception de la Femme de sa conception de l'Amour. Il posa on principe que l'amour d'une femme — conjugal, maternel, ou amour proprement dit — doit nécessairement engendrer le malheur pour elle-même ou pour Têtre aimé, sjnon pour tous deux. Althœa, Atalanta, Mary Stuart amoncellent autour d'elles ruines et catastrophes. Et, en elFet, comme le poète les ciselle, il ne peut en être autrement.

Elles sortent du bloc, d'une froideur glaciale

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OU d'une chaleur frénétique : parfois chaleur et froideur : le feu couve au centre de sa prison de pierre. Autour d'elles rage Tocéan des passions humaines. Parfois il se brise, impuissant, avec éparpillement d'épaves, au pied de leur cruauté colossale et marmoréenne. Mais parfois aussi, à la fm, le marbre féminin se fait chair. Il s'anime et s'embrase. Il se jette de lui-même au milieu des vagues furieuses, et s'y perd. C'est l'histoire de Marie Stuart engloutie par Bothwell. — A coup sûr, la généralisation de M. Swinburne est plus que discutable, pour ne pas dire parfaitement absurde; mais qui ne craint pas d'admettre pour un moment ses postulats, reconnaîtra qu'il en déduit les conséquences avec logique.

Entre ces créations féminines, prenons-en trois : Atalanta, Althœa et Mary Stuart. A peine si j'exhiberai les deux premières, deus maquettes à poser aux côtés de la statue de Marie Stuart. J'indiquais déjà plus haut la

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figure d*Atalanta, la chasseresse, d'une douceur froide et hautaine, comme sa patronne Diane. Elle n'a point songé à mal, en venant d'Arcadic à Calydon. Pourtant il faut que sa destinée de femme s'accomplisse.

Elle doit être, à tout le moins, cause inconsciente du Malheur. Méléagre s'éprend d'elle, et en meurt. Sur la litière de feuillage où il agonise, elle répand bien quelques larmes, si glacées! trois paroles, un gémissement, et elle quitte la scène. Insensible, incoupable, fatale, elle-même s'inlitule « un souffle de Feu vie de Dieu ».

En voici une autr^^, Althœa. Celle-là, c'est la mère sauvage, aimant son iils Méléagre d'un amour animal, terrible dans ses revirements. Méléagre allume sa fureur : sa fureur ne s'éteindra point. L'instinct de vengeance et de sang refoulera Tinstinct de maternité.

Et il faut écouter ses rugissements ! Dans sa rage, elle est « comme une bête », pour se servir d'une expression qu'elle applique

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à Méloagre, et qui lui coiiYiondniit mieux, à elle. Je n'ai pas d'espace pour traduire :

mais qu'on suive son crescendo qui monte à la page 68 (vers 22) et bat son plein à la page 70, et qu*on dise si ce ne sont pas là purs cris carnassiers. Rien d'étonnant à ce qu'elle détniise tout autour d'elle, bête féroce lâchée.

J'arrive à la figure qui écrase toutes les autres, à Mary Stuart. Si je voulais allonger mon Essai, je pourrais commencer par donner la Marie Stuart historique. J'ouvrirais G. Chalmers ou M. Mignet. M. Mignet, surtout, me semble avoir exposé le vrai portrait, le portrait historique de la célèbre reine d'Ecosse. Il a jugé sa vie publique et privée du haut de cette impartialité absolue, que, seul peut-être de tous les historiens français du siècle, il possède. Son appréciation est un résumé de documents, et on peut s'y tenir. En voici quelques lignes.

« Sortant d'une cour brillante et raffinée,

AU'.KHXON CHAIILKS SWIXBI'RNK

elle revenait, pleine do regrets et de dégoûts, au milieu des montagnes sauvages et des habitants incultes de THcosse. Plus aimable qu'habile , très ardente et nullement circonspecte, elle y revenait avec une grAce déplacée , une beauté dangereuse, une intelligence vive, mais mobile, une î\mo généreuse , mais emportée, le goût des arts, l'amour des aventures, toutes les passions d'une femme jointes à Textrême liberté d'une veuve. Bien qu'elle eût un grand courage, elle no s'en servit que pour précipiter ses malheurs, et elh* employa son esprit à mieux faire les fautes vers lesquelles renlraînaient sa situation et son caractère'. »

Sera-ce là la Marie Stuart de M. Swinburne? Non vraiment, à beaucoup près.

Bien qu'il connaisse les travaux historiques et que sa trilogie soit, pour les détails, dé-

« Histoire fh Mnvie Slnarf, par M. Mi^iriKït, T. H. P. ^l'i.

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coupée dedans, nous savons que le poète transforme, d^instinct, tout ce qu'il touche. Etrange, cette Marie Stuart-ci. On la comprend peut-être mieux, si Ton est hanté de deux autres figures artistiques. L'une est une tête de Vénus antique, récemment découverte, et qu'on m'a signalée, l'an dernier, à Londres, au British Muséum : une tête élégante et large, aux lèvres d'un contour amer, tourmenté, cruel. L'autre est la Venus Verti" cordia, toile d'un des plus chers amis de M. Swinburne, du grand peintre et poète Dante Gabriel Rossctti. Au moment où vos yeux promènent leur volupté sur le buste nu de la déesse, sur la moelleuse opulence de ses seins tentateurs, d'une chair brune ombrée de rose, voici que soudain vous blesse obliquement, de son expression lou- ^ che, la flèche hagarde de l'œil.

Et maintenant, regardez, la voilà-t-il pas, la même, royale et sans cœur, revenue au monde sous forme nouvelle, la reine de

AUiEKNON C.HARLKS SWIXBl'KNE

Paphos ? N'est-ce pas Vénus dont la bouche décoche un ironique « Prends-toi garde » au cœur palpitant et déjà prisonnier qu'elle va broyer sous ses dents :

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