‹ Poètes modernes de l'AngleterreChapitre 13 sur 17 · SONNET XXI · texte numérisé non relu

SONNET XXI

Dis-moi, et dis-moi encore Que tu m'aimes. Bien que ce mot répété Semble «un chant du coucou», comme tu le dénommes.

Souviens-toi que jamais, sur la colline ou daus

la plaine, Dans la vallée ou dans les bois, u*apparait, sans

son chant du coucou, Le frais printemps dans Tensemble de sa verdure.

Mon bien-aimé, dans Tobscurité où me salue La voix douteuse d*un esprit, et dans Tangoissc

de ce doute, Je m'écrie : « Dis-moi encore une fois que tu

m'aimes ! » Qui peut craindre Trop d'étoiles, si chacune roule dans le ciel, Trop de fleurs^ si chacune couronne Tannée?

Dis-moi que tu m'aimes, que tu m*aimes, que tu

m'aimes, sonne L'itération d'argent^ tout en pensant, très

cher, A m'aimer aussi en silence avec ton âme.

(SONNET XXXYIII)

La première fois qu'il me donna un baiser, il ne

baisa Que les doigts de cette main avec laquelle j'écris; Et depuis lors, elle devint plus nette et pins

blanche,

KLISABETH BARREIT UROWNLNG 183

Lente aux salutations profanes, rapide au signe qui veut dire : « écoute » ^

Lorsque parlent les Anges. Une bague d*améthyste,

Portée à mon doigt, ne me serait pas plus visible

Que ce premier baiser. Le second dépassa en hauteur

Le premier, alla chercher le front, le manqua à moitié,

Tombant à moitié dans mes cheveux. récompense supérieure !

Celui-là fut le saint chrême de Tamour, qui précède

De sa douceur sanctifiante le couronnement môme de Tamour.

Le troisième fut appliqué sur mes lèvres,

En une pourpre parfaite; depuis lors.

J'ai été fière, et j*ai dit : <( Mon amour, mon amour, à moi »^.

* T. 111. Sonnets froui the Portuguese. Sonnets X. XIV, XVIII, XXI, XXVIII.

Au milieu de ces poèmes et poésies, dont plusieurs sont déjà des étoiles d'une assez belle grandeur, le roman-poème d*Aurora Leigh éclate comme un soleil. Soleil obscurci de taches. Nous entrons ici dans la grande manière défectueuse et tourmentée d'Elisabeth Browning. Cette manière ressemble à une de ces journées orageuses et chaudes, où les nuées envahissent vingt fois par jour Tespace. Du sein d'un puissant azur tombe une lumière parfois accablante ; ou bien, sur de vastes lacs d'un bleu profond, bordés de nuages montagneux et neigeux, flottent au ciel des îles de ouate. Puis voilà que le paysage céleste se brouille et que

ELISABETH BARRETT BROWXIXG 185

monte du fond de Thorizon la mcisse des vapeurs. Un immense moutonnement noir plane. Et, enfin, Timmonde pluie ruisselle.

N'importe : de pareilles journées donnent la sensation d'une vie firmamontaire intense, quoique troublée. Tel, le poème que nous allons analyser.

Aurora Leigh est une jeune Anglaise — née de mère florentine — dont Tenfance s*est écoulée en Italie. Restée orpheline de bonne heure, un oncle vient la chercher et l'emmène en Angleterre. Elle y passe une triste adolescence chez une tante au cœur froid et à l'esprit rétréci. Ses seules distractions sont des lectures immenses, des rêves de vocation littéraire, et aussi une passion inconsciente pour son cousin Romney Leigh, homme d'un grand cœur et d'un grand esprit, phalanstérien convaincu, près d'employer son immense fortune à organiser la pratique de ses théories. Celui-ci, de son côté, remarque Aurora et lui demande sa

18G POKTES MODKRNKS DE L* ANGLETERRE

main. Mais son amour pour elle se complique de préoccupations particulières. Il rêve d'avoir dans sa femme une compagne de ses travaux, une organisatrice de phalanstères, en un mot, une « sœur de charité » laïque. Il ne le cache point, d'ailleurs, à la jeune fille, et ne lui dissimule pas non plus son dédain des élucubrations du cerveau féminin. Aurora, toute fière, toute ardente, tout aussi éprise de nuages que Romney peut TAtre de questions sociales, s'irrite des graves railleries de son cousin, et rejette d'autant plus vivement ses offres de mariage qu'elle les croit non seulement vides d'amour, mais uniquement composées de hauteur, de pitié, de charité, de désirs protecteurs, bref de plusieurs «entiments dont le moindre équivaut pour elle à l'injure.

Sur ces entrefiiites, la tante meurt ; les deux jeunes utopistes prennent congé l'un de l'autre, et sans vouloir accepter un farthing de la fortune de son père à laquelle elle

>:usAn£Ta bakrkit imowMN(; 187

n'a point — de par une bizarrerie spéciale de la loi anglaise — un droit légal, Aurora part pour Londres, où elle va vivre de sa plume, pendant que Romney s'y rend de son côté et s'y enfouit dans des œuvres philanthropiques.

Plusieurs années se passent sans qu'ils se voient. Malgré leurs dissentiments, ils ont gardé l'un do l'autre une grande impression.

En vain leur orgueil essaio-t-il d'étouffer au fond de leur mémoire le souvenir qui réunit leur séparation. Un beau jour, une circonstance les rapproche d'une façon tout à fait réelle. Aurora apprend que Romney est sur le point d'épouser une fillo du peuple : il n'est bruit dans Londres que de cette méSciUianced'un homme de haute naissance.

Par suite de divers incidents, dont le récit serait trop long, Aurora et Romney se rencontrent chez Tangélique Marian Erle, cette ouvrière à propos de laquelle l'auteur trace un tableau si puissant de la fameuse mi-

sère des quartiers populaciers de Londres.

Aurora, touchée de la candeur et de la beauté de Marian, approuve le choix de Romney.

Survient, pour faire manquer l'affaire, le démon, ou, si Ton veut, le Deus ex machina du poëme, lady Waldemar, grande dame éprise de Romney. Marian Erle disparaît de Londres. Maintenant le bruit court dans les salons que Romney est tombé sous le charme de lady Waldemar et qu'il va l'épouser. Il n'en est rien, comme bien vous pensez : Romney rompt avec lady Waldemar, et rejoint en Italie Aurora, qui, croyant déjà son cousin marié, s*est enfuie de Londres, le cœur meurtri. On retrouve Marian Erle, que la méchante lady Waldemar a livrée à une entremetteuse : Aurora et son cousin s'aperçoivent enfin de leur passion profonde et réciproque : ils s'épouseron% et voilà mon compte rendu de l'intrigue terminé.

Je ne considère en effet cette intrigue

LLISABETH BARRETT BROWNING 189

que comme un scénario^ un canevas sur lequel le poète a pu broder ses fleurs lyriques. Il y a dans la donnée des deux héros quelque chose de hautain, de jeune, d'inexpérimenté, de fou, qui, banal pour un roman, ii*en va que mieux dans un poème. Notez encore — remarque fort importante — que Tauteur, au lieu de nous raconter à la troisième personne l'histoire de ses personnages^ a jugé plus à propos de mettre en scène, d'un bout du livre à l'autre le a Je » d'Aurora Lcigh; ce qui permet à celle-ci de lancer à pleine bouche les théories, les enthousiasmes, les fantaisies, les dissertations, bref toutes les digressions dont s'accommoderait fort mal une intrigue à la Dumas, surmenée d'actions, ou une analyse à la Flaubert, soucieuse d'étaler l'exacte et minutieuse psychologie do certains caractères de la vie réelle.

Le lecteur ne s*étonnera pas si, réglant

ma critique sur le récit, je commence par

190 POÈTES MODERNES DE l'aXGLETERRE

faire un peu, moi aussi, Técole buissonniëre à travers ce long épanchement décousu, entremêlé de descriptions, farci de parenthèses, piqué d'évocations et d'invocations, coupé de rêve et de métaphysique. Arrêtonsnous d'abord un moment devant le tableau de l'étrange éducation que dut subir la pauvre Aurora, arrachée subitement à son Italie et dépaysée sous le ciel « bas et positif » de TAngleterre.

« Oui, c'était ainsi. Je forçai les boucles abondantes de ma chevelure — en tresses, parce qu'elle aimait les cheveux lisses. — Je renonçai à mes doux mots toscans — qui à chaque émotion du cœur — montaient flotter dans la phrase anglaise — comme des lilas (Bene ou Che che), parce qu'elle — aimait que la fille de son frère parlât la langue paternelle. — J'appris les oraisons et le catéchisme, — les credos, depuis celui d'Athanase jusqu'à celui du concile de Nicée — les articles de foi, les Traités contre les temps, — (mais non point « TAiguillon d'amour » de Bon aventure) — et les nombreuses synopsis popu-

laircs — des doctrines inhumaines que Jean n'enseigna jamais, — parce qu'elle aimait la piété éclairée. — J'appris mon stock complet de classiques français — (mais je me tins pure de Balzac et des néologismes) — et aussi de classiques allemands, parce qu'elle aimait un certain ensemble — d'éducation libérale, en fait de langues, non en fait de livres. — J'appris un peu d'algèbre, un peu de — de mathématiques, effleurai avec une extrême précipitation — le cercle des sciences, parce qu'elle — n'aimait pas les femmes frivoles. — J'appris les généalogies royales d'Oviédo, les lois intérieures — de l'empire Birman ; je sus de combien de pieds — le mont Chimborazo plane au-dessus du TénérifTe, — quel fleuve navigable se joint — au Lara, et quel recensement quinquennal — fut fait à Klagenfurt, parce qu'elle aimait — une vue générale des faits utiles. — J'appris beaucoup de musique, musique — aussi impossible du temps de Johnson — qu'elle devrait l'être aujourd'hui; j'acquis une agilité — et un doigté inimaginable, faisant passer — l'âme des auditeurs, à traversun ouragan de notes, — à un enfer de bruit; je m'habillai — d'après les gravures françaises,

192 POÈTES MODERNES DK L*ANGLETEBRE

en néréide chastement drapée , — (avec des sourires maniérés de divinité . qui bouillonne) je lavai — des paysages diaprés nature, (ou plutôt — je les barbouillai.) — Je dansai la polka et le Cellarius, — je filai du verre, j'empaillai des oiseaux et je fis des fleurs en cire, — parce que ma tante aimait les talents d'agrément chez les jeunes filles. — Je lus, sur la nature de la femme, toute une série de livres — tendant à prouver que si, à la vérité, les femmes ne pensent pas du tout, — elles peuvent du moins enseigner à penser (jusqu'à une tante vieille fille — et jusqu'à Fauteur), livres qui affirment hardiment

— leur droit de comprendre la conversation de leur mari — quand elle n'est pas trop profonde; avec liberté de répondre — un joli c< soit »

ou <( c'est ainsi » , — livres qui affirment leur coup d'œil rapide et leurs belles aptitudes, — leur valeur spéciale et leur mission générale,

— aussi longtemps qu'elles se tiennent tranquilles au coin du feu — et qu'elles ne disent jamais « non » quand le monde dit « oui », — (car la chose est funeste), livres qui établissent l'angélique portée — de leur vertu, destinée principalement à b'dsseoir et à repriser — à engrais-

ELISABETH BAtKILTT DBOWNINC 193

ser aussi les pécheurs de )a maison, livres constatant — leur faculté poteutielle en toutes choses — d'abdiquer tout pouvoir. Ma tante tenait — qu'une femme devait avoir les qualités de la lemme, — et les femmes anglaises, « Dieu merci! ", et elle soupirail, — {il y a des gens qui soupirent toujours en remerciant Dieu) — peuvent servir de moditic à l'univers. — Et enfin — j'appris lo point croisé parce qu'elle n'aimaitpas — me voir passer la soirée les mains ' vides, — À rien faire '. »

Le lecteur a remarqué la liberté d'allures de ce style, son tour émancipé, son ironie froide. Par moments, il n'y en a pas qui me représente mieux la virilité, mais aussi la raideur presque automatique de la poignée de main insulaire. Au cours du livre, il s'animera et deviendra d'une énergie, d'un orgueil, d'un relief, d'une couleur, d'une chaleur, d'une sincérité extraordinaires.

Bref, ce sera le style d'un de ces grands

lAurora Uigh. P. lï-IB.

1 94 POKTKS MODKRXK8 DE L ANCLETKRHK

bas'blens anglais, dont le cerveau de femme peut rivaliser avec les cerveaux d*homme les plus remarquables, et qui répugnent si peu à exhiber on public et à exposer aux quolibets dos gens d'esprit leur supériorité de phénomène qu'elles Tarborent au contraire avec une hauteur à la fois admirable et choquante, écrasante degénie et pitoyable de pédantisme.

Revenons à Aurora. Pauvre Aurora!

comme elle souffrait de cette mesquine éducation à laquelle elle dut bientôt, pour en annuler Teffet, substituer en cachette une forte éducation de son cru ! Comme elle s'ennuyait et comme elle dépérissait loin de sa première patrie d'enfant, loin de cette Italie, terre de joie et de liberté, dont elle se rappelait, dans les splendides vers que Ton va lire, les sauvages beautés naturelles! Oh ! comme il était inférieur, le paysage domestiqué de TAngletorre! Comme ils étaient communs, ces champs « tous alta-

ELISABETH BARREIT imOWMNG 195

chcs les uns aux autres avec des haïes », ces plaines où, sous l'éclat voilé d'un ciel presque toujours cendré de brume, luisaient pourtant parfois comme des taches, au contact d'un coup de soleil ruisselant, les petites maisons rouges encadrées de vert !

Non, malgré tout,

'( Ce n'était point une grande nature ; point mes bois de cbûtaigniers — de Vallombrosa, s'accrochant par leurs éperons — aux précipices. Ce n'était point ce saut, tAte en avant, — des eaux criant de joie ou de crainte, — en leur ruée à travers les pins qui palpitent, — comme une Ame blancbe lancée dans l'Éternité — avec les tressaillements du temps au-dessus d'elle. — Ce n'était point — mes innombrables montagnes siégeant — dans un cercle magique, avec la mutuelle touche — électrique, haletant, de leurs cœurs pleins et profonds — sous les cieux leurs mciitrcs, attendant d'eux - communion et commission '. »»

Mais voilà qu elle a quitté le foyer inhos-

* Aiirora Lpîjrh. P. 23.

pitalier do sa tante : nous la retrouvons à Londres, où elle travaille avec une ardeur d'inspirée :

« Calme, et sans crainte de la solitude, — j*écoulais les journées entières, et je regardais le

soleil

pousser à travers le brouillard son disque dilaté,

— et faire tressaillir les toits obliques et les tuyaux (le cheminée — sous ses éclaboussurcs de farouche couleur. — Ou bien je voyais — le seul brouillard, le grand brouillard fauve, se roulant sur la cité, — l'envelopper passive, Tétrangler — vivante, et Tentrainer dans le vide,

— tours, ponts, rues, squares, — comme si une

éponge avait effacé Londres ^ »

Ici. les impressions commencent à se teindre en sombre: le "livre se plaque de touches à la Rembrandt. Le pot de noir s'est même renversé tout entier sur les pages qui peignent les quartiers populaciers de

< Aurora Leigh. P. 95.

Londres, alors qu'au milieu d'un grouillement d'ombres en haillons, hurlantes et convulsées, à la voix rauque et aux regards hideux, Aurora traverse Saint-Margarct's- Court :

a Deux heures après, — j*étais seule dans St-Margaret's-Court, — étroitement voilée. Un enfant, malade d'une fièvre intermittente, — et dont la main droite épuisée jouait contre la gauche, — avec un vieux bouton de cuivre, dans une tache de soleil, — se mit à rire faiblement quand je passai — sur Tinégal pavé ; pendant qu'une femme fardée, du rouge — sur les os pointus des joues, la coiffe déchirée, — les mèches rares et pendantes, une bouche plate et lascive, — se mit à maudire d'ime fenêtre, se tournant tantôt dans la chambre et tantôt au dehors, — tantôt contre une créature alitée, tantôt contre moi : — (cRestez-là tranquille, ma mère I comme « le chien mort — vous serez demain. Eh I quoi, a nous cherchons où poser, — belle madame, ces a jolis petits pieds ? — Nous voilons notre Ggure ! c nous la voilons du bien — comme si c*était « notre bourse ! Qu'est-ce qui nous amène ici —

198 POÈTKS MODKKNES DE l'aîÇGLETERHE

« ma (lame? Venez-vous chercher mon Mon- '< sieur — qui visite son pigeon apprivoisé sous " les toits ? — Que notre choléra vous attrape, « avec ses crampes et ses spasmes — qu'il chif- « fonne vos beaux habits, voile et tout, — et « change votre blancheur en bleu de mort. » Je levai les yeux en Tair ; — je pense que, ce jourlà, j'aurais pu traverser Tenfer — sans reculer. « Que le Clirist vous soulage, — dis-je, il faut que vous ayez été bien malheureuse — pour être si cruelle », et je vidai — ma bourse sur les pierres ; lorsque, dès que j'eus jeté — le dernier charme dans le chaudron, la cour tout entière — sortit, bouillante et écumante, de toutes ses portes et fenêtres, — avec une hideuse lamentation de rires, — un grondement de jurons, et peut-être de coups... je passai — trop vite pour distinguer... et poussant — une petite porte de côté qui pendait sur un seul gond, — je plongeai dans Tobscurité, et tâtonnai, grimpant — le long, raidc, et étroit escalier, entre la rampe brisée — et le mur rouillé d'humidité qui laissait tomber du plâtre, — ce qui me faisait tressaillir dans l'obscurité*... »

*Aurorn Leipli. P. 116-117.

ELiSAiiETii jiAnnM'n' iinowMM. 199

Quelle vigueur do pinceau, quel réalisme superbe! Comme elle a d'un tour d'ébauchoir découpé le profil, modelé d'un coup de pouce chaque trait du visage, sténographié le langage et planté la réalité devant nous dans toute sa hideur! Les grands artistes n'hésitent pas plus à pétrir le Réel qu'a figurer lldéal : et peut-être même Irouvent-ils mieux leur compte au premier qu'au second : car si Ton peut empoigner le Réel h la gorge et l'obliger à poser vivant devant soi pour en forger une copie vivante, on ne fait jamais que poursuivre son divin Rival aux ailes de Séraphin.

Suit, quelques pages plus loin, une invasion de cette même populace dans une église remplie de nobles dames : le contraste ne laisse pas que d'être piquant :

« Ils embarrassaient les rues, ils suintaient dans Téglise, — en un noir et lent courant, comme du sîing. Pour voir ce spectacle, — les nobles dames se tenaient dans leurs bancs —

— A -L'ji jr^ I ■ •^r\ ^^^ESSSi

200 POÈTES MODERNES DE i/aNGLKTERRE

les unes pâles de crainte^ d'autres rouges de haine — quelques-unes simplement curieuses, d*autres presque insolentes — et quelques-unes demandant avec un dédain ébahi: « Et puis?

Quoi encore ?» — Celles-ci, du bord de leurs mouchoirs parfumés — écrasaient sur leurs lèvres délicates le sourire — qui eût été déplacé dans le saint lieu ; — celles-là se passaient les sels, avec une confidence d'veux — et un frisson simultané de soie moirée ; — pendant que les bascôtés, vivants et noirs de tôtes, — rampaient lentement de la rue vers Tautel — comme des serpents meurtris rampent et sifflent en sortant d'un trou — avec de frissonnants entorlillements, se dirigeant lentement — de droite à gauche, puis de gauche à droite, — dans des palpitations et des intervalles. Quelle vilaine crôte — de tètes surgissait de toutes parts au-dessus de vous — de cette multitude entassée ! vous n'eussiez pas — vu en plein jour des faces pareilles; — elles se cachent dans les caves; sans quoi, vous deviendriez fou, — comme Test devenu Romney Leigh. Des visages? mon Dieu — nous appelons cela des visages ? des visages d'hommes et de t'cmmos... oui — et

d'enfants ; d'enfants, pendant comme un haillon — oublié sur le cou de leurs mères ; pauvres bouches, — sur lesquelles les coups des mères essuient le lait des mères ^ ...»

Passons à une scène d'observation purement mondaine. On sait que presque tout lyrique anglais se double d'un satirique.

Mais la satire d'Elisabeth Ikowning est particulièrement acérée, comme Ta suffisamment prouvé sa tirade sur l'éducation des femmes anglaises. Do même, son esprit d'observation directe^ aiguisé par sa finesse de femme, arrive-t-il à s'affiler jusqu'à trancher comme un rasoir. A ce coup d'œil do la femme de tous les pays qui remarque et note en une demi-seconde le détail et l'ensemble de Textérieur humain, air, toilette, manières, prétentions, tenue, elle joint ce mépris écrasant do raideur qu'on ne rencontre que de l'autre côté du détroit et

1 Aurora Leigh. P. 155-156.

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qui uc sort de son impassibilité que pour laisser tomber tlegmatiquement sur le raillé la massue des mots glacés. Telle se montre Aurora Leigh (lisez Elisabeth Browning) dans ce salon de lord Ilowe, où, assise seule sur un canapé^ elle suit d'un œil fixe et froid ce bon sir Biaise Delorme, dont le catholicisme apostolique et romain éprouve le besoin de s'exhiber perpétuellement, et « dont vous voyez, glissant comme par mé- « garde à travers une boutonnière d^ébou- « tonnée du gilet de dessous, passer la croix « d'ivoire ciselé ». A côté de lui ricane, en Tagaçant, le jeune socialiste Smith, une face affilée « comme une canne à épée ».

Un peu plus loin, crache toutes les heures un mot cynique, le critique Grimwald, au rire de Carnivore, un ogre qui se nourrit d'écrivains, « dont il broie les os, en regrettant de no pas les sentir tout vivants sous ses dents ». Enfin, à quelques pas, ressortent les épaules d'albâtre et la gorge

KLISABETH BAllRKTT nROWxNING 203

décolletée de cette magnifique lady Waldemar qui u'a d'autre tort que d'avoir le cœur « beaucoup moias blanc que la poitrine ». Son portrait est vraiment à citer.

« Elle parlait presque à voix basse, comme nos grandes dames anglaises^ inaccoutumées, semble-t-il^ à avoir besoin d'élever la voix de plus d'une demi-note pour attirer Tattention. Elle avait aussi leurs manières calmes, par lesquelles elles insinuent qu'elles vivent trop au-dessus de la terre pour pouvoir s'échauffer en rien; si douces, parce que si vraiment orgueilleuses ; si circonspectes, ayant si peur do vous blesser; — non point qu'elles ne vous considèrent réellement comme chose vile, mais elles ne voudraient pas se donner la peine de vous toucher du pied, pour vous remettre à votre place; — si maîtresses d'elles-mêmes, et pourtant si gracieuses et si conciliantes qu'il faut faire effort pour dire la vérité devant elles *. »

* Aurura Leigh. P. ioi.

204 POÈTES MODERNES DE l'aNGLETERBE

Je me vois malheureusement obligé d'omettre quelques autres fragments d'incisive observation disséminés au cours du poème pour arriver à en caractériser, d'une façon plus précise que je ne Tai fait jusqu'ici, la manière générale. Après quoi, nous verrons où va cette manière et à quelle conclusion philosophique elle aboutit.

La manière d'Elisabeth Bro\iniing, d'ordinaire assez pou savante, devient, dans le poème d'Aurora Lcigh, presque absolument primosautière. Elle parait un produit de la pure nature, de cet instinct par lequel nombre do génies impatients, — Carlyle entre autres, et Shakespeare— supprimcnt,en leur œuvre, tout le travail de toilette de la forme, abolissent le dressage et la haute écolo du style, pour y substituer le bond et le caprice de la phrase indomptée et indomptable.

Inutile d'aller chercher dans le poème que nous étudions, cette allure acquise, cette cadence harmonieuse, ce pas rhythmé de

ELISABETH BARRÏTTr BROWNING 205

r expression qui écoute la musique intérieure de Tâme et se règle sur elle. C'est en vain que vous voudriez y trouver ces élégances et ces perfections qui sont l'apanage exclusif de la phrase des poètes savants, — de celle' de Timpeccable Swinburne, par exemple, — à savoir cet équilibre, ce nombre soutenu, ce balancement égal, cette coupe proportionnée des parties, bref, ce déroulement magistral des vagues de rimmense période, dont un ou plusieurs grands vers soutiennent toujours la rêverie expirante.

Ne demandez non plus à notre auteur d'aujourd'hui le moelleux, le fondu, Taccumulation des voyelles, Tinsufllation dans les vers des mots coulants et délicats, et en outre Télimination des gutturales, radoucissement des dentales, Tentremèlement des liquides et des sifflantes, le contraste des suavités et des sifflements du son. Ne nous figurons pas davantage qu'elle ait le sens raffiné des gradations, des rappels et des

oppositions, c'est-à-dire de rénumcration savamment ordonnée ou savamment désordonnée — mais toujours complète, — de tous les détails de la vision, de la répétition au cours de la phrase ou de la rentrée au cours du poème des mots nécessaires et des motifs importants, du rapprochement en une étreinte inattendue de deux idées en apparence différentes ou conti*adictoires*.

Non, je le répète, Elisabeth Browning n'a rien de tout cela : elle n'a rien du cheval do manège ou de cirque : mais elle n'en est pas moins taillée pour la course, et douée d'une nature primesautière qui lui fait parfois franchir toutes les banquettes irlandaises du monde.

Pour elle, en effets il n'y a, pour ainsi dire, ni seconds mouvements ni secondes impressions : tout est dans le premier mou-

' Tous effets et raffinements que Ion trouvera dans la poésie de M. Swinbumc.Voir purticulièrement la célèbre pièce d'Anactona. Poems and Ballads. 1»« séries. P. 64.

vement, dans Timpression première. Et sa forme littéraire correspond instantanément a cette impression : elle s'y relie par un fil électrique. En outre, sa pensée est si pure qu'elle n'a nul besoin de choisir entre les divers mouvements intimes : chacune de ses expressions peut reproduire et reproduit chacun des battements de son cœur. (Qu^ils soient à mes yeux harmonieux ou inharmonieux, originaux ou ordinaires, maintes fois prudhommcsquement moraux et sentencieux, maintes autres fois orgueilleusement ridicules, ce n'est paspourlemomcntl'affaire; je reviendrai plus tardsurcequi medéplattdans son œuvre et me contente d'en noter présentement la parfaite sincérité). Sa phrase, étirée d'interminables incidentes, coupée do parenthèses qui rompent l'harmonie, éclaboussée de pâtés de couleur, violentée et convulsée des métamorphoses perpétuelles de ridée en image et de Fimage en images est en revanche pleine de sang et de moelle.

^ nin

208 POfeTKS MODERNKS DE L'ANGLETERRE

C'est en quelque sorte la phrase de la conversation^ autrement naturelle que celle du discours et par là même autrement féconde en humour, en saillies, en jets, en cris du cœur — et aussi en longueurs, en inutilités, en négligences. Et néanmoins, ce n'est pas la phrase de la conversation ordinaire. C'est la phrase de la haute conversation, pailletée d'éclairs, et qui sur les ailes ennoblissantes durhythme, s'élève parfois vers des hauteurs d'où elle envoie aux quatre coins du ciel ses sonorités de cuivre. (On en verra plus loin un bel exemple.) Et non seulement, c'est la phrase musicale, orchestrale, mais c'est aussi la sténographie de la pensée de chaque seconde. Sous la poussée continuelle de rirrésistible émotion, le torrent de la représentation intérieure coule sur le papier. Tout le sang de l'âme sort à gros bouillons ; et dans la toute-puissanco de son expulsion, il emmène non seulement la

reproduction des groupes populaires et des maquettes mondaines, mais Tensemble des réflexions, sentiments, concepts et visions d'Elisabeth Browning. Dans cet ensemble, cueillons quelques-uns des spécimens les plus hardis et les plus forts ; je les emprunte h Tadmirable cinquième chapitre dont je recommande la lecture à qui voudra se faire une juste idée du génie de Fauteur d'Aurora Leigh :

« Tout âge — en raison môme de sa perspective trop rapprochée, est mal aperçu — de ses contemporains. Supposons — que le mont Athos ait été sculpté, selon le plan d'Alexandre, — en une colossale statue humaine. — Les paysans qui eussent ramassé des broussailles dans son oreille — n'eussent pas plus songé que les boucs qui y broutaient — à chercher là forme aux traits humains ; — et je mets en (ait qu'il leur eût fallu aller à cinq milles de là — pour que rimage géante éclatât à leurs regards — en plein profil humain, nez et menton distincts, — bouche murmurant dcsrhythmes silencieux vers

HMHi

le ciel — et nourrie au soir du sang des soleils :

— grand torse, main qui eût épanché perpétuellement — la largesse d'un fleuve d'argent— sur les pâturages de la contrée. // en est de même — pour les temps ou nous vivons ; ils sont trop grands — pour quon puisse les voir de près.

Mais les poètes doivent — déployer une double vision ; avoir des yeux — pour voir les choses rapprochées avec autant de largeur — que s'ils prenaient leur point de vue de loin, — et les choses distantes d'une façon aussi intime et profonde — que s'ils les touchaient. C'est ce à quoi nous devons tendre. — Je me défie d'un poète qui ne voit — ni caractère ni gloire dans son époque, — et fait rouler son âme cinq cents ans en arrière — derrière fossés et ponts-levis, dans la cour d un vieux château, — pour y chanter, oh ! non point un lézard ou un crapaud — qui vit là dans le fossé (un tel chant serait excusable), — mais quelque noir chef, moitié chevalier, moitié voleur de bétail — ou quelque superbe dame, moitié meuble et moitié reine — aussi morts que peuvent l'ôtre, pour la plupart.

— les poèmes écrits sur leurs os chevaleresques :

— mort qui n'a rien d'étonnant : la mort hérite

la mort. — Non, s*il y a place pour les poMcs on ce monde — un peu trop plein (et je pense qu'il y a place pour eux) — leur seule besogne est de représenter leur époque, — non celle de Charlemagne, leur époque vivante, palpitante,

— qui crie, triche, s'affole, calcule, aspire, — et dépense plus de passion, plus de chaleur héroïque, — entre les miroirs de ses salons, — que Kofand et ses chevaliers à Roncevaux. — Fuir le veriiis, le drap, ou les volants modernes,

— s'exclamer pour les toges et le pittoresque — est aussi funeste que ridicule. Le roi Arthur luimôme — était un lieu commun pour lady Guenever — et Camelot semblait aussi plat aux ménestrels — que Flect Street à nos poètes. — Non, ne le fuyez pjis — et sachez, au contraire, épique sans scrupule, saisir — de la lave bouillante de votre chant — les seins en pleine vie, haletants, de votre Age, — afin que lorsque l'agc suivant viendra, ses fils — puissent en toucher Tempreinte d'une main respectueuse, en disant : — « Regardez, regardez les mamelles '< que nous avons tous sucées! — Ce sein semble a encore battre, ou, du moins — c'est lui qui *« cnuse les battements du nôtre ; ceci, c'est de

« l'art vivant — qui nous représente et nous « rappelle la vraie vie. * »

Après cette page originalement pensée, vient une virulente attaque contre la servilité du drame moderne, puis une évocation

— incomparable d*enthousiasme et de sublimité d'imagos, — du théûtro shakespearien et grec :

« Je n'écrirai pas de drames; parce que le drame, moins sublime en ceci — fait des appels plus bas, se soumet plus domestiquement, — adopte le niveau du goût public — pour son niv»îau, se laisse mettre un collier de chien — autour de son cou royal, et apprend à rapporter

— les façons du jour pour plai^'e au jour,

— flagorne le parterre et les loges, lesquels battent des mains. — le complimentant surtout de sa docilité — et de ses tours de tréteaux ; ou, s'il ne se soumet, — se fait siffler, conspuer, bourrer comme un chien, — ou pis peut-être.

« Aurora Loij,^h. P. IH7-I89.

ELISABETH BARRETT BUOWNINi; 213

Que ceux donc qui les prisent (les succès du théâtre), — courent après eux ; moi, je m'écarte. Et surtout, — qu'aucune fantaisie, qu'aucune conception irrévérente — ne mette bas dans la chambre du Trône du Drame, là où les rois de notre art, ceux dans les pleines veines desquels

— se mêlent des gloires dynastiques, siègent dans leur force — et font leur œuvre rovale, conçoivent, commandent — et, de la chaleur cruciale de leur imagination, — extraient des hommes et des femmes tout flamme — pour l'action, tout vivants et forcés de prouver leur vie — en jetant dehors cœur, cerveau, nerfs ; — jusqu'à ce que l'humanité rende ce témoignage: «* Voilà des êtres — comme nous», et accorde les dus hommages — à Imogène et à Juliette, ces suaves parentes — du côté de l'art.

« Voilà pourquoi — honorant à sa juste valeur

— le drame, je craindrais de l'abaisser — au niveau de la rampe. Il ne meurt plus, — le bouc du sacrifice, tué en l'honneur de Bacchus, — ses yeux voilés d'un nuage, effarouchés par la blancheur tourbillonnante — des vêtements choraux ; travaillé d'agonie — pendant que des voix tragiques, résonnantes comme des épées, —

montaient soudain avec la flamme de Tautel — et faisaient vaciller l'air bleu. Le masque de cire

— qui mettait le grand front calme du fils de Thémis — sur le visage grimé d'un acteur, — le cothurne, sur lequel il s'élevait et se mouvait,

— semblable au navire élancé qui, conscient du vent, — glisse rapidement hors du port ; le porte-paroles, — où la voix de Thomme avec tous ses souffles et toutes ses altérations — s'en allait engainée d'airain, et faisait sonner jusque sur les hauteurs — ses tonnerres, toutes ces choses ne sont plus, — qui furent autrefois. Et en concluant, comme d'évidence — que le drame grandissant a dépassé ces joujoux — de stature, visage, paroles simulés, — il semble qu'il dépassera peut-être — ces déguisements d'une sc»>ne peinte, — de rampes, d'acteurs, de souffleurs, d'éclairage au gaz, de costume, — et pourra prendre comme théâtre plus digne l'Ame ellemême, — ses fantaisies changeantes et ses lumières célestes, — et tous ses grands silences d'orchestre, — qui marquent les points d'orgue de ses sons rhythmiques* >>.

» Aurora Leiîîh. P. 19()-i93.

Ainsi, avons-nous vu peu' à peu s'enller depuis quelques pages le flot montant du lyrisme philosophique. Il arrive, surchargé de toutes les idées et de toutes les images, lourd d'érudition et d'invention, effondrant ot noyant les paradoxes ou préjugés qui hii barrent passage, encombré d'épaves, tout superbe et sonore do la liberté conquise et du chemin forcé.

Où va-t-il ?

Vers ridéal. Et non vers Tldéal Sensible, non vers la représentation de l'Idée par la peinture, la musique ou la poésie, mais plus loin, plus loin que cela, vers <( l'audelà » de la forme même, vers l'Idée cachée derrière cette forme, vers l'Intangible, vers lo Type impalpable et fuyant d'après lequel se modèle l'Idéal Sensible. Vers l'Infini et vers l'Ineffable, vers ce qu'on entrevoit, vers ce qu'on pressent, dès cette vie, par delà l'horizon de la vie. Sur le grand fleuve de poésie et de pensée d'Aurora Leigh sur-

216 POÈTKS MODERNES DE l'âNGLETERRE

nage une seule embarcation, aux voiles bleues et blanches, Tldéalisme :

a II y a une vérité relative dans mon livre, vérité qui se fait voir — à travers tout le système des choses d'en haut, qui constate qu'un double monde — doit arriver à un cosmos parfait. — Qui sépare les choses naturelles des choses spirituelles, — en art, en morale, ou dans la direction sociale, — déchire le lien de la nature, apporte la mort, — peint des tableaux futile^:, écrit des vers faux, - mène des jours vulgaires, parle en ignorant aux hommes, — en un mot, se trompe en tous points. Si nous divisons — c^tte pomme de la vie, et que nous la coupions au milieu môme des pépins, — cette rondeur parfaite — séante à la main de Vénus — périt aussi complètement que si nous eussions mangé — les deux moitiés. San's le Spirituel, remarquez, — le Naturel est in^possible ; il n'a ni forme — ni mouvement ; d'autre part, s'il ne revêt une forme sensible, le Spirituel — est inappréciable: il n'a ni beauté ni pouvoir : — et dans cette double sphère, l'homme double — ( car l'artiste est intensivement un homme) — s*attache fortement au Naturel, pour atteindre — derrière le

ELISABETH BÂRRETT BROWiMMG 217

Naturel, le Spirituel ; il ne fixe toutefois — le type avec sa vision mortelle, que pour percer à travers, — avec des yeux immortels, jusqu*à l'Antetype — qu on appelle Tldéal, et qu on devrait appeler le Réel, — qu'on appellera même certainement le Réel — quand les choses auront leur vrai nom. Regardez, le temps voulu, — le visage grossier et ridé de n'importe quel paysan, — vous découvrirez Antinous quelque part, dans cet argile, — un Antinous aux traits aussi parfaits que celui qui émeut à Rome — dans le marbre pâle de beauté ; continuez à regarder, — et si votre appréhension est compétente, — vous trouverez, derrière ce premier ange, un ange plus beau, — aussi supérieur à lui que lui est supérieur au paysan

. . . . Il n'y a rien de grand — ni de petit, a dit un poète de nos jours, — dont la voix retentira par delà le couvre-feu du soir — et ne sera pas chassée par la cloche du matin : — et en vérité, je le répète après lui, il n'y a rien de petit I — Pas de bourdonnement d'abeille d'été assourdi par le calice d'un lilas — qui <ne soit en harmonie avec les étoiles filantes ; — la bille

que vous rencontrez sous vos pieds prouve la sphère ; — le pinson implique le chérubin ; — et si je regarde mon poignet mince et veiné, — dans ce petit bruit du sang, — toute la forte clameur d'une âme véhémente — se révèle distinctement. La terre est gorgée de Ciel, — et les buissons les plus ordinaires, enflammés de Dieu; — mais il n'y a que le voyant qui ôte ses chaussures, — les autres s'assoient autour et cueillent des mûres ; — ils s'en barbouillent la face, qui, à leur insu, — s'éloigne de plus en plus de la ressemblance première. — Oui, il y a une vérité relative dans mon livre! une vérité tirée — de toutes les choses d'en haut. Moi, Aurora — j'ai senti cette vérité acharnée à mes talons à travers les déserts de la vie — comme Jupiter chassant lo ; et jusqu'à ce que la main de Dieu — m'atteigne pour toujours, et sur ma tète — pose sa grande paix immuable — le fiévreux œstre ne cessera de me piquer partout. — Gela doit être. L*Art témoigne de ce qu^il y a — derrière ces apparences. S'il n'y avait que la montre extérieure du monde — l'imitation serait tout en Art ; — mais la main de Jupiter nous étreint I et nous sommes là, nous, — si nous sommes

ELISABEl'H BARRLTT BROWNING 219

des artistes de race, pour témoigner — que l'œuvre de Dieu est complète, parfaite, indivisée; — que cliacune des fleurs naturelles qui croit sur terre — implique une fleur spirituelle, — substantielle, archétypique, pleine d*éclat — dans ses causes en fleur ; et non si distante, — que nous, dont le sens spirituel est quelque peu clarifié — ne puissions saisir un peu de sa floraison et de son parfum — bien vaguement, mais pourtant assez, consciemment ou non, — pour le faire passer dans la peinture, la musique ou la poésie, — à l'adresse d'àmes tressaillantes qui écoutent et contemplent, — et au moyen de signes et de touches connus des âmes^ )>.

Les pages que nous venons do traduire ont condensé subitoment toute la philosophie du livre. La foi d'Elisabeth Browning s'est fleurie d'une grande et glorieuse hypothèse platonicienne. Ces Essences premières, souriantes et lumineuses, dont elle entrevoit à peine une réverbération sur terre, elle en annonce, au delà de la terre, la vision com-

<Aurora Leigh. P. 302-305.

plëte. Toute sympathique que me soit la théorie, je ne saurais m'y ranger. Au point de vue purement rationnel, elle ne me semble que l'effet d'une objectivation impossible. Au delà de la terre, il n'y a qu'une seule réalité objective, et qui s'appelle de ce nom terrifiant : l'Inconnu. De l'Inconnu nous ne pouvons rien affirmer, sinon qu'il est rinconnu et que l'aperçu que nous nous en forgeons n'est qu'une conjecture et qu'un rêve. Impossible de dire s'il contient ou s'il ne contient pas un Archétype de Beauté dont notre type de Beauté ne serait qu'une dégradation. Impossible de confondre l'Idéal, notre Idéal, simple création de notre cerveau, avec cette réalité : l'Inconnu. Non rien, pas même l'Art, « ne témoigne de ce qui est par delà la montre ©xtérieure du monde »; TArt ne témoigne, à cet égard, que de ses propres hallucinations. En tout et partout, nous sommes les jouets de cet Inconnu, grand œil invisible railleusement

ELISABETH nARRKTT IIHOWNING 221

braqué sur nous du fond do ses téuèbros.

Nous ne le connaissons pas, mais Lui nous connaît. Vers Lui s'envolent toutes les ferveurs de nos aspirations : mais Lui ne quitte pas la demeure de son mystère. Aucun rayon ne nous vient de Lui :mais tous nos souffles Lui arrivent, et les brises de nos désirs de départ s'en vont expirer au bord de son Voile.

Oui, rinconnu est pour nous un sphinx redoutable et réel, dont la face reste indéchiffrable. Mais s'il ne peut être pénétré par l'esprit, du moins peut-il être aimé par le cœur. Il ressemble à une phrase musicale émouvante, qui n'a pas de sens précis par elle-même, mais qui devient suggestive et qui fait rêver à côté.

Au commencement do cette étude, je définissais l'œuvre d'Elisabeth Drowning une œuvre de Foi, d'Enthousiasme et d'Amour.

Les passages cités ont suffisamment fait la preuve de ma définition. Il est facile de voir

^ nin

que Tâme — et Tàme seule — enflamme cette poésie. La chaleur de la passion se communique sans cesse au cerveau qu'elle allume. De là, la majesté du coup d'aile et la douceur de la mysticité d'amour, et aussi la pénétrante intuition de la grandeur cachée de la vie moderne, les superbes descriptions de paysages, les émouvants tableaux réalistes, les magnifiques évocations du passé. Mais toute médaille a son revers.

C'est au trop-plein, au débordement des forces d'âme que Ton doit les taches littéraires dont est parsemée l'œuvre en général, et en parliculier le poème d' Aurora Leigh. Taches que je me vois obligé de signaler, en regard des clartés.

De ses trois facultés maîtresses, il en est deux, — TEnthousiasme et la Foi, — que M"' Browning ne sait pas contenir. Aussi s'emportent-elles & chaque instant hors de leurs limites, suivies, à la mode anglaise, d'innombrables conclusions démonstratives

ELISABETH BÂRRETT BROWNING 223

aussi banales que possible. Ainsi sa Foi dégénèrc-t-elle presque toujours on prudhommcrie. Au lieu de se borner à l'élan religieux, elle s'en va courir, pendant des pages entières, sur le terrain de la morale. Au moment où elle s'extasie devant la beauté de Tenfant de Marian Erle, Aurora se met à penser qu'il est peut-être fruit du péché, et là-dessus, elle fait à la mëre un sermon en trois points. Puis voilà qu'ailleurs, la moralité de l'honnête femme se complique de la vocation du bas-bleu, et que les prédications de la Foi s'allient d'une façon si étroite avec les intuitions de l'Enthousiasme qu'il est impossible de dire où commencent les unes et où finissent les autres. Nous assistons alors à des conversations extraordinaires. A l'appui de son premier refus de la main de Romney Leigh, Aurora fait intervenir des divergences d'idées, des dissensions esthétiques et morales; puis, à la fm du livre, les amants finissent par s'entendre,

et à Tappui, cette fois, des aveux d*amour, les voilà réembarqués dans les considérations esthétiques et morales. Ils démontrent que nous devons travailler, que notre âge a tort d'être matérialiste, qu'il faut guérir l'âme avant de guérir le corps, que le poète est plus utile à l'humanité que l'économiste, que l'Art est un sacerdoce, etc. £n toute occasion. M"*' Browning insiste sur la mission socialeet lyrique delà poésie. A chaque page du livre on trouve ces mots : « Nous poètes, prophètes », ou hien : « l'Art est un service », ou encore : « Les poètes sont les seuls révélateurs des vérités essentielles. » Non seulement elle croit à l'objectivité de ses antétypes subjectifs, mais elle prétend en tirer des recettes pratiques pour Tamendement des masses. « Plantez un mot de poète assez profondément dans une poitrine d'homme. .. et vous avez plus fait pour lui que si vous l'aviez habillé de drap grossier, et chauiïé à votre feu son potage du

ELISABETH BARHETl' BROWNING 225

dimanche, etc. » Toutes ces échappées de maîtresse d'école sont déplorables. « She was too much admonishing », m'a-t-on dit un jour en Angleterre en parlant d'elle : en effet, elle proche trop. Son fréquent mélange de dogmatisme satisfait et d'idéalisme utilitaire est l'inverse du Beau. Car celui-ci repose, non dans l'évocation de l'utile, mais dans une hallucination mystique d'autant plus suave qu'elle répand davantage l'idéale odeur des songes, et qu'elle fleure mieux la chimère.

Quoi qu'il en soit de nos éloges et de nos critiques, le livre d'Aurora Leigha conquis dans le monde anglo-saxon une position importante : on Vy considère comme un des grands livres du siècle. Je ne doute pas qu'il ne maintienne longtemps ses avantages, moins cependant à cause de ses mérites artistiques qu'à raison de ses mérites moraux. Nul doute cependant que ces derniers ne constituent maintes fois des dé-

226 pojrrES modernes de l^ngleterre

mérites artistiques. Voyons comment des motifs d'infériorité se transforment aux yeux de nos voisins en motifs de supériorité, et sur une vue rapide des rapports du poème au milieu, concluons.

Le monde Anglo-Saxon est fait d'orgueil, d'activité, d'énergie, de correction et de christianisme. Ace quintuple point de vue, les deux principaux personnages du volume sontparfaits;ilsrépondentets'adaptentd*une façon absolument exacte aux aspirations et aux actions anglo-saxonnes. Energiques, orgueilleux et actifs, Aurora et Romney.

La première renonce à sa part d'héritage, vient vivre seule à Londres, gagne son pain à coups de plume^ et tout en se débattant contre les besoins de la vie matérielle, se redresse de toute sa hauteur devant les puissances, traite de pair à égal avec elles, et à force de travail, finit par se tailler une célébrité de poète légitimement due à la fougue de son style, à la puissance de ses

ELISABETH BARHETT BROWNING 227

images, à la pureté de ses pensées, à son culte d'un idéal élevé, austère et désintéressé.

D'autre part, elle supporte ses douleurs d*amour avec la même solidité d'âme, ne pliant jamais devant son cousin, ne lui sacrifiant aucune de ses idées, et déployant même une véritable générosité dans l'admiration et Tamour dont elle se prend pour MarianErle^ cette angélique iille du peuple, un moment sa rivale heureuse. D'autre part, Romney se dépense en travaux humanitaires, emploie son immense fortune au soulagement des classes pauvres, tient tête aux quolibets de Taristocratie, aux diatribes de la classe moyenne et aux assauts de la plèbe, brave les railleries, les insultes, les dommages, les coups de fusil. C'est un remarquable Anglais^ comme Aurora est une remarquable Anglaise.

Et pourtant ils restent ou redeviennent corrects, comme la plupart de leurs compatriotes. Ils se gardent bien de toucher à

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l'arche sainte, c'est-à-dire à l'idée de Dieu et au christianisme. Tous deux sont moraux et chrétiens : car s'il leur prenait fantaisie de cesser de l'être, il leur faudrait, cette fois, s'élever jusqu'au Sublime, et déchaîner contre eux toute une nation. Ils devraient s'attendre non pas seulement à l'incendie de leur ch&teau, mais à Texil et aune existence définitive de réprouvés, pire que la Mort. Ils seraient tenus de se hausser à la taille de Shelley et de Byron. Ni Aurora ni Romney n'en sont capables, et leur modération philosophique et religieuse, tout autant que leur décence morale, fait leur succès auprès de leurs compatriotes, dont ils représentent Tidéalisme relatif, celui qui tire la ligne quelque part dans la conduite pratique delà vie. Ils ne s'aventurent point en dehors des limites extrêmes de la religion et de la règle (si Romney se lance dans le fourriérisme, ce n'est que pour un moment, et dans tous les cas, il n'a garde de donner

ELISABETH HARRETr BROWNING 229

dans rantichrislianisme), et voilà pourquoi ils se font adopter de la masse des lecteurs anglo-saxons, satisfaite de leur orgueil, émue par leur énergie, édifiée de leur activité, calmée par leur correction.

Mais, pour mon compte, en fait d'idéalistes, je n*acclame tout à fait que les don Quichottes, ceux qui ne calculent rien et qui se brisent bravement la tète contre les moulins. Qu'on sorte ou non de la règle, peu m'importe, pourvu qu'on soit un héros comme Shelley ou Byron, dont je mets la vie véritablement épique infiniment au-dessus do la vie moyennement dramatique des nombreux Romney qu'on rencontre dans les pays anglo-saxons. Si Ton veut mêler la morale à la poésie et faire de ses poèmes un enseignement, qu'on enseigne au moins le Sublime, et non ie demi-sublime. Alors j'ôterai mon chapeau jusqu'à terre. Sinon je me contenterai de tirer ma révérence, et m'en retournerai causer avec ces sceptiques et dé-

licats esprits de race française, vraiment intelligents, qui ont su percer le néant des dogmes et des affirmations, qui n'ont trop cru ni à leur œuvre ni à aucune œuvre humaine, avec Montaigne ou avec Renan.

DANTE GABRIEL ROSSETir

Il est do grands artistes, épris de paradis mystiques et d^amours éternelles. Enfermés dans leur contemplation, ils n'en sortent que pour exposer aux yeux fervents quelques-unes des images de leurs visions supraterrestres. Autour de leurs bienheureux rêves flottent cependant des ombres de douleur. C'est que leur séjour ici-bas pèse à ces f( préraphaélistes » égarés parmi nos préoc-

Poems, by Dante Gabriel Rossotti. Taiicbnilz édition.

cupations de confort et d'affaires. Tel souffrit Keats, et tel souffrit aussi le grand peintre et poète Dante Gabriel Rossetti, mort il y a deux ans. Certes, il cueillit, pendant sa vie, les gloires les plus exquises. L'élite intellectuelle de son pays, ce petit groupe d*artistes et de dilettantes qui crée les réputations durables, Tacclama chef d^école. Apôtre de «rEsthéticisme», rénovateur de la poésie et de la peinture anglaises, il compta parmi ses élèves et admirateurs deux de ses pairs, Swinburne et Burne Jones. Dès leur apparition, ses poésies obtinrent le plus éclatant succès. Il se refusa de son vivant à livrer au public la vue des toiles dont l'exposition posthume le rangea, Tannée dernière, au nombre des plus grands peintres du siècle : mais, dès longtemps, on savait Tenthousiasme des rares initiés à ces merveilles d'art. Et cependant encore, aucune de ces suprématies ne put guérir Tâme malade de Dante Gabriel Rossetti.

Elle languit d'un double exil. Devenu Anglais par circonstance, fils d'un proscrit de Naples réfugié à Londres, l'artiste hérita de raffinement de sa race, et garda, chez ses nouveaux compatriotes, le pur esprit italien du Moyen Age et de la Renaissainco. Par sa puissance de rêve plastique, il n'appartint ni à son pays d'adoption ni à son temps. Un caprice de la nature semblait Tavoir ressuscité d'un passé où.il eût déjà vécu, où il eût voulu vivre encore, et d'où il se sentait banni sans raison. La voix des lignes et des couleurs l'appelait en arrière, du côté des siècles évanouis de la Péninsule :

et toujours en arrière, vers l'Idéal mystique évoqué, l'attiraient les affinités spiritualistes de son âme. Il aima de cœur les Primitifs de la plume et du pinceau, Ciullo d^AIcumo^ Jacopo da Lentino, le Pérugin, Botticelli; et surtout il aima Dante. Il vécut en sa compagnie perpétuelle : pas un jour de sa vie ne s'écoula que les visions de « la

Vie Nouvelle » ne le hantassent. Il en peupla ses toiles. Des figures de rêve, que le pinceau n'avait jamais osé essayer de fixer, et qu'on pouvait croire inesquissables, s'élevèrent, vaporeuses et vivantes. Et de même, par un miracle d'ardente sympathie, sa poésie réanima certains sentiments chers qu'on pouvait croire à jamais glacés avec le cadavre des anciens &ges. Le grand amour platonique, Tadoration au pied des autels de la Béatrix, d'une Béatrix anglaise tôt disparue d'ici-bas, renaquit. La Maison de Vie continua La Vie Nouvelle : mais elle retentit d'une plainte plus affaissée. Exilé déjà de la patrie passagère, de la patrie italienne, le poète passa de longs jours, r&medouloureusement tournée vers la patrie définitive, vers cette patrie céleste où s'en étaient allés les Yeux au subtil feu bleu qui l'avaient consolé sur terre. Alors commença la monotone et grandiose mélopée du chant d*appel, la longue plainte étemelle, infinie...

DANTE GABRIEL HOSSEITI

Nous allons Fécouter dans son œuvre, et puisse son bercement mystique nous endormir, comme lui, dans une hallucination harmonieuse, illuminée des Yeux d'admirables figures disparues !

En ouvrant ce volume de trois cents pages, Poèmes^ par Dante Gabriel Rossettiy nous tombons sur bien des choses d'une importance secondaire. Voici d'abord — au hasard — une pièce intitulée « The burden of Ntneveh » où, à propos d'un dieu assyrien, monstre en pierre qu'on vient d'apporter au Muséum^ Rossetti s'étend à perte de vue en réflexions humoristiques sur ]a chute des civilisations -et des empires.

Sujet légèrement vieux^ et qu'on ne pourrait remettre à neuf qu'en s'appelant Garlyle.

C'est maintenant le tour d'une série de légendes et de ballades, qui, sans se suivre

DANTE GABRIEL KOSSETTI 239

à la table, n'eu forment pas moins un tout complet et comme une des manières deRossetti. Ils*échappeici sur les traces deBiirgor, et comme sa voie n'est pas la voie fantastique, il est certain qu'il sera oblige de revenir sur ses pas. Plusieurs de ses légendes-ballades font un étrange et pittoresque effet; et c'est là tout leur pouvoir.

Pour l'acquit de notre conscience, nous pouvons en analyser une^ Eden Bower.

Dans cette pièce, Lilith, la première femme d'Adam, conjure le Roi-Serpent de l'Edeu de laider à se venger de Dieu et d'Lve. Elle faisait de la vie d'Adam un enfer, la cruelle Lililh, et Dieu l'a expulsée de l'Édcn. Il faut qu'elle se venge. Elle « n'a rien d'humain dans le sang », mais « tous les fils de ses cheveux sont d'or », et elle y tenait emprisonné le cœur d'Adam. L'haleine de Lilith « avait le pouvoir de secouer comme une plume l'âme de son époux ». Maintenant que tous ces bonheurs-là sont Unis, elle

prie le Roi-Serpent de lui prêter sa forme de reptile pour qu'elle aille tenter Lve et la pousser à manger la pomme ; en récompense du service qu*il lui rend, Lilith se donnera au (( Roi-Serpent de TÉden » . Et avec une puissance de peintre que nous ne saurions trop admirer, le poète encadre dans chaque verset un petit tableau de chacune des visions de joie, de haine, de fureur et de vengeance de Lilith.

« Veux-tu connaître les espérances du cieur de Lilith? Alors, approche ta tète jusqu'à ce qu'elle étincelle le long de ma poitrine, lèche-moi et écoute. » « mon amour, viens plus près de Lilith : lie-moi, ploie-moi dans tes replis, que je sente la forme que tu vas me prêter. » « Sous cette forme, je retournerai dans TËden ; dans ces replis j'escaladerai l'arbre, et j'allongerai cette tète couronnée près de la pomme. » « brillant serpent^ ver ifo mort d'Adam, entortille ton cou dans les brillantes chaînes de mes cheveux, porte mes couleurs d'or entrelacées à tes couleurs d'or. »

DAME (iABRlEL KOSSETn 241

Ce sont là des pages où chaque vers fait ima^e, mais à côté des images nous cherchons vainement les idées. Aucune conception neuve ne fait saillie sur la toile qui n'est qu'un panneau décoratif. De même, plusieurs autres ballades , Sùter Helen , Stratton Water, ne brillent pas par un extraordinaire afflux d'originale pensée. Dans toutes, le rhythme est curieux, le refrain étrange et la forme, — d'un archaïsme un peu affecté, — aussi harmonieuse et surtout aussi pittoresque que possible. Seulement, comme la poésie n'est pas la peinture, et qu'on ne saurait assimiler la ligne à Vidée ^ ce n'est pas dans une suite de tapisseries fabriquées avec plus de science que de passion pour le simple plaisir des yeux qu'on a chance de voir surgir le Sentiment spécial et raffiné dont l'Apparition désirée trouble votre cœur, soudain traversé d'un « frisson nouveau». Quittons ces ballades : elles no sont évidemment point la

gangue précieuse que nous cherchons.

Un instant toutefois : l'une d'elles vient de laisser échapper un diamant. Dans The Staff and Scrip a soudain percé l'idée mère delà poésie de Rossetti. Un chevalier pèlerin passe sur les terres de la reine Blanchelys. Le pays a été dévasté d'une façon sauvage. « Quel est l'auteur de ces horreurs?» (c Étranger, c'est le duc Luke, maudit soitil ! » Le chevalier se présente devant Blanchelys et lui annonce qu'il va combattre pour sa cause. En vain la noble reine cherche-t-elle à le dissuader : en un éclair^ il s'est épris d'elle à jamais, vainc, et meurt pour elle.

Alors, au chevet de son lit, elle conserve, «pendant cinq ans, pendant dix ans »

le sac et le bourdon qu'il lui a fait remettre la veille du combat, afin qu'elle les garde pour l'amour de lui. Puis elle meurt à son tour, et le poète ajoute :

Apparais, dans ton armure, avec Elle,

Bon chevalier, devant Celui,

Qui, Alors comme Aujourd'hui, était Ici et (À,

Et qui avait ton vœu présent Alors comme Aujourd'hui.

L*arène est ouverte dans le ciel aujourd'hui,

Les pavillons éclatants brillent;

Ton bouclier est fièrement suspendu,

Et personne n'entre en lice ;)

Voici que les trompettes sonnent, en signe

Qu Elle est à toi.

Sans dimer la mort des jours et des années Il va te payer ton salaire, Avec sa paix impérissable.

Ici, dans Sa demeure, Ton Dieu jaloux K

« The staff anil sciip. P. 57.

Yoici donc qu'elle reparaît, mais plus endolorie et comme rajeunie d'alanguissement tout moderne, Tantiquo extase de Dante. De longues visions claires, d'une plastique achevée, ou de courtes exaltations, d'une quintessence de rêve presque nébuleuse, nous en déroulent les mystiques péripéties. A une époque oîi l'idée de Tamour s'est appauvrie ou matérialisée, où l'invasion dos mille petits besoins de Tesprit bourgeois, s'implantant sur la ruine [totale des deux ou trois grands instincts de Tesprit chevaleresque, a tué pour jamais les passions dont vivaient les amoureux de la Renaissance; dans un âge, en outre, où

DÂNTË GABRIEL KOSSEITI 245

l'amour platouiquo n'est plus qu'une afTectation, où qui «veutfaire Tango, fait la bète», dans cet «^ge-là, Rossetti est un des seuls* à oser réarborer, en parfaite sincérité de cœur, le grand Amour extatique des moines et des chevaliers. Non pas qu'il n'y ait dans son œuvre des adorations teintées de sensualité, il y en a, et la plus exquise pudeur y préside. Mais dans les grandes pièces, dans les pièces tout à fait significatives, dans celles où Tàme travaille à se détacher des entraves terrestres qui l'empêchent d'atteindre au divin, c'est- à-dire à l'Immatériel, on sent qu'elle échappe, vers par vers, à ses tyrans, et qu'un dernier effort va libérer son vol*.

Raison et soutien de son courage , un sentiment dantesque aussi touchant que rare, vient l'assister à chaque heure. C'est

» Avec Lamarline. Voir Raphaël, un des plus divins livres qui aient été écrits, en aucune langue. * The suprême sur rewier. P. 194.

246 POÈTES MODERNES DE l'aXCUH-ERRE

l'amour d'une morte*. Dans une pénombre, située sur les confins de la résurrection et de la vie, se tient, son blanc voile à demi levé^ ce pâle visage de trépassée. Il était la passion terrestre d'autrefois ; il est le rêve céleste d'aujourd'hui. Elle ne saurait dire si quelque. ardeur trop vive brûla parfois sur terre son noble sang : éteint est le souvenir de leurs frissonnements depuis que la Mort, c'est-à-dire « la Seconde Naissance », est venue L'enlever à la terre pour spiritualiser leur amour. Elle est maintenant « choriste de Dieu », <x servante de Marie » et ambassadrice du Ciel près celui qui est resté icibas. A chaque appel de son ami. Elle descend vers lui comme une Visitation ; et, en le quittant. Elle lui laisse dans l'àme toute la langueur des cieux catholiques. Il semble que l'un et l'autre n'aient jamais connu et

1 Voir The Portrait. P. 1Î7. (This isher picture asslie

was and yet the earth is over her.) (Voir encore le

sonnet intitulé The Love-moon, et qui commence ainsi « Whon lliat dnad face, etc. » P. 205.

ne veuillent jamais connaître que la naïve et pure extase infinie, baignée dans la lumière, parfumée d'encens, et bercée par les chants des Anges.

D'après ce type spirituel, seront dessinées toutes les figures de femmes qui transparaissent dans les poèmes. La lumière intérieure de leur spiritualité s'est glissée de leur ûme sur leur visage ; celui-ci repose, les paupières baissées, au centre d'une auréole.

L'idée d'un amour sans tache, affranchi du péché, étranger aux ardeurs de la terre, crée ridée correspondante d'un type de femme sans tache, affranchie du péché, étrangère aux ardeurs de la terre, ou, pour mieux dire, ces deux idées se confondent et se complètent : on no sait laquelle des deux a précédé l'autre, et peu importe.

A examiner le dessin de ces visions, demi-poétiques et demi-picturales, on arrive à faire la part de chacune des deux traditions dont elles procèdent. Ce n'est pas sans rai-

NdCb.]

248 POÈTES M01»ERNKS DE L^ANOLELERKE

son que Tautcur se réclame dos Primitifs, et si Dante lui fournissait Tidée mère de certains portraits spirituels, les Primitifs lui offraient, par surplus, le modèle de la plastique Vudimentaire qui fixe le rèvc mystique dans une forme presque incorporelle.

Comme Giotto, comme le Pérugin, comme Angelico de Fiesole surtout, il rend excellemment les ovales des figures, les fronts ceints de guirlandes , « les innombrables tètes rangées en lignes concentriques et inclinées, avec leurs auréoles », les légères draperies des vêtements blancs. Il y ajoute, — réminiscence de sou pays d'adoption, — les longs cheveux « semblables au blé mùr », flottants sur les épaules. Son plus haut idéal de beauté est évidemment un portrait d'angefemme d'une incomparable suavité de visage, et d'une sveltesse, d'une gracilité, d'une diaphanéité de corps, célestes et suprahumaines. Mais s'il se rattache aux Primitifs par la recherche de l'expression an-

DANTE GABRIEL R0S8ETTI 249

gélique, il n*a pu s'cmpêchor de passer par Tétude du seizième siècle italien. La contemplalion des chefs-d'œuvre de la ligne et de la couleur Ta rendu plus conscient, plus savant, plus élégant, plus raffiné que ses ancêtres en spiritualité. Sa coupe des figures est parfois pleine et parfaite ; il aime a la pure et largo ligne courbe qui va de Toreille au menton, telle que la traçait la main de Raphaël ou celle du Vinci ». Et de même, par «les délicates lignes d'amour de leur bouche », par leurs belles ondulations penchées et gracieuses, par les blanches lignes serpentines de leurs longs cous flexibles, esquissées d'un fuyant pinceau, senties et devinées plutôt que vues ; enfin, par leurs attitudes de tendresse un peu molles et renversées, certaines de ses frôles créations affectent des airs de cygne et de colombe naturellement aristocratiques et légèrement voluptueux, un peu trop terrestres encore pour être absolument angéliques.

D'autres fois, ces mémos crcatioDS, après s'être laissé entrevoir, se font soudain invisibles;. et si j'avais raison de dire plus haut que Rossetti arrive à fixer sur la toile poétique le mysticisme de sa vision, il est temps d'ajouter qu'il me semble aussi se complaire à la dérober souvent aux regards profanes.

Pour voiler l'œuvre du peintre, le poète fait monter vers certains des portraits adorés un encens d'adoration quintessencice dont la vapeur bleuâtre brouille leurs contours.

Assailli par des ondes de fumée dantesque au seuil de ce temple intime intitulé : « la Maison de t7^ », d'où j'épie depuis un moment l'officiation du peintre devant l'autel de la dame de ses pensées ; la vue barrée par un mouvant brouillard embaumé, au moment où je crois distinguer^ sur des fonds de tableau, les fragments d'une face exquise, c'est en vain que je cherche maintenant «cette forme de la bouche qui témoigne de la voix et du baiser, ces yeux

DANTE GABlilEL KOSSETTl 251

ombrés qui se souviennent et prévoient » ; je ne vois plus « le doux obscurcissement produit par la chute de ses cheveux dénoués », « ses douces mains enguirlandées dans une gracieuse union protectrice ; ses sourires tremblants , le doux rappel d'amour de ses coups d'oeil, ses murmurants sourires commémoratifs », et je n'aperçois qu'à travers de rares éclaircies cotte reddition suprême « où, près du cœur qui tremblait d'amour pour lui^ glt le cœur de la reine d'amour, dans son souverain abandonnement ». Autour de quelques représentations nettes, accrochées aux murs dès l'instauration du temple, flotte l'odorante condensation d'êtres parfois incapables d'arriver à la vie visible, toujours impuissants à revêtir la vie palpable ; souffles animés, dontTaile bat dans l'air; alliances d'abstractions et d'images accourues de cent lieues de distance pour se rejoindre et qui résolvent leur sens particulier dans un sens général

aussi nuagoux que celui de certaines mu* siques sans paroles; associations de conceptions idéales et de figurations réelles où Tcsprit tout-puissant des premières fond comme neige le corps des secondes. Dans le cerveau de Tofficiant, fumant encensoir, s*est opérée, par la combinaison de matérialités et d'immatérialités, Télaboration d'un amour qui s'échappe en uqe lente et magnilique évaporation. Mais, pour mon compte, cette précieuse atmosphère me fait tourner la tête ; je perds absolument la notion des formes entrevues dès Tabord ; et comme il m'est impossible d'en saisir la moindre, à moins que je ne puisse la sculpter de l'œil aussi facilement que je Jais d^une vasque dans l'air dépouillé du soir, j'en arrrive à souhaiter qu'elles s'évanouissent complètement dans un éther lumineux dépeuplé de toute espèce de corps , et où monterait seulement la voix d'un Hymne, pur Esprit. Toute l'œuvre du peintre-poète

DANTE GABRliX ROSSETTI

ne tient heureusement pas dans les quarante sonnets de la Maison de Vie; en d'autres pièces, des images d'amantes et d*amies étincellent, clairement fixées sur des vitraux clairs : en voici quelques-unes.

C'est d'abord, pensive « près de son métier à tisser », à côté de ses femmes qui « peignent en silence la toison », une évocation du pur Moyen Age, une figure de tapisserie, la reine Blanchelys :

Ses yeux ressemblaient à rintérieur de la vague ; Il ne pesait pas plus qu'un roseau.

Son doux corps, délicatement mince ; Et semblable au bruissement de l'eau, Sa voix plaintive ^

Beaucoup plus moderne est un portrait de paysanne italienne. £t pourtant il reste, comme celui de Blanchelys, exquisement

1 The staff and scrip. P. 48.

DANTE GABRIEL ROSSEITI 255

élégant et fin, empreint de Taristocratie native des fleurs et des cygnes :

«Son visage était toujours pâle, comme un qui se penche Sur Teau pâle : les noirs cheveux bouclés Et Tombre des cheveux le rendaient plus pâle

encore :

Boucles profondément serrées, Tobscurcissement

du nuage Autour de Tœil immobile de la lune, dans la

noirceur tourbillonnante.

La taille portait le cou comme le tronc de Tarbro Porte la branche supérieure ; et comme la branche soutient La fleur , orgueil de Tannée^ainsi le haut cou portait Ce visage étonnant par sa nuit et son jour.

Sa voix était rapide^ et pourtant les derniers mots Tombaient languissamment; ses doigts, arrondis

aux extrémités Se cramponnaient un peu là où ils touchaient, Puis se retiraient au même instant. Ses grands

veux, Qui parfois tournaient, à moitié étourdis, sous Lespaupiëres passionnées, etcomme noyés, quand

elle parlait,

Avaient aussi en eux des sources cachées de

gaieté, Lesquelles, sous les noirs cils, sans cesse S'ébranlaient à son rire, comme lorsqu'un oiseau

vole bas Entre Teau et les feuilles de saule, Et que Tombre frissonne jusqu'à ce qu'il atteigne

la lumière *. »

Moderne aussi, celte pauvre, douce et belle Jenny, si inconsciente dans sa prostitution, si condamnée et si innocente. « Paresslsuscment rieuse et languide Jenny,

amoureuse d'un baiser et d'une guinée

Belle Jenny à moi vous, dont les yeux

sont comme des cieux bleus, dont les cheveux sont faits de fils d'or innombrables et incomparables : »... vous, « endormie enfin^ endormie, pauvre Jenny, si jeune, si délicate et si fatiguée, si belle, votre menton niché dans vos cheveux, la bouche paisible,

> A Last Confession. P. G8-SP.

HANTE (iAnniEL ROSSKTTI 257

les paupières presque bleues, comme si un ciel de rêves brillait au travers ! »

« Belle, brille Tauréole dorée Dans laquelle nos plus grands peintres placent Le simple visage d*une femme vivante.

Et les traits apaisés ainsi découverts Alors que le long cou de Jenny penche de côté, — Les ombres, là où les joues sont creuses, La pure et large ligne courbe, de Toreille au

menton, — Ces traits, par la main de RaphaM ou de Vinci, Pourraient subsister, et se montrer aux âmes

des hommes.

Tout le long des Ages, à travers tout Tunivers, Comme révélations de ce que Dieu peut faire.

Qu'a fait Thomme ici? Comment expier, Grand Dieu, ce que Thomme a Jait ici?

Au corps et à Tàme qui^ de par L*arrét sans pitié de rhomme, doivent maintenant

se plier A un enfer long comme la vie, quelle berceuse, Annonciatrice de seconde naissance et d^oubli, Reste?... *. )»

< Jonnv. p. 119-IÎO.

Une autre figure aussi touchante et plus immaculée, toute suave, est celle de la morte du Portrait. On l'aperçoit dans cette pénombre mystique dont je parlais plus haut :

je l'y laisse à demi voilée :

« Voici son portrait :

H semble chose aussi émerveillante Que si mon image continuait à séjourner Dans la glace, alors que je m'en vais.

Je regarde, jusqu'à ce qu'elle semble remuer. Jusqu'à ce que mes yeux affirment Que maintenant, oui maintenant, les douces

lèvres se séparent Pour exhaler les mots du cœur doux : — Et pourtant, la terre la recouvre.

En la peignant, j'enchâssai sa face Au milieu d'arbres mystiques, où la lumière

tombe A peine: c'est une place couverte Où vous pourriez penser trouver un bruit confus De douteuse conversation, une vive flamme

DANTE GARRIFX ROSSETTI 259

Errante, plus d*une forme dont le nom

S*ignore lui-même, delà vieille rosée,

Et vos propres pas qui viennent à votre ren

contre, Et toutes choses fuyant, à leur arrivée.

Là, nous nous rencontrâmes, moi et elle, L*un avec l'autre, tout seuls :

Et nous étions joyeux : pourtant le souvenir Attriste ces heures, comme lorsque la lune Regarde la lumière du jour. Et avec elle Je me baissai pour boire l'eau de la source, Altéré encore là où d'autres eaux jaillissaient ; Et là où est l'écho, elle chanta, Mon àme faisant un autre écho.

Le jour suivant, les souvenirs de ces choses Comme des feuilles à travers lesquelles a passé

le vol d'un oiseau.

Vibraient encore des chaudes ailes de l'Amour;

Jusqu'à ce qu*il me fallût les faire miens Et peindre ce portrait. Ainsi, entre Taise De la causerie et les doux longs silences Se tenait-elle au milieu des plantes eh fleur, Aux fenêtres d*une chambre d'été, .

Simulant Tombre des arbres.

Maintenant la lumière désavoue

Ces jours, — jen*en vois ni n'en entends plus rien. Ce n*est qu*en de solennels chuchotements Qu'à la nuit ces choses atteignent mon oreille ; Alors que les ombres des feuilles, au moindro

souffle.

Se rétrécissent sur la route, et que toute la lande, La forêt et Teau, au loin et au large.

Glorifiées dans la limpide lueur des étoiles, Gisent, comme le mystère de la mort.

Là où le Ciel retient son souffle, et écoute

L,e cœur palpitant dans la poitrine de TAmour,

DANTK GABRIEL ROSSETTr 261

Là OÙ, autour du secret de toutes les sphères

Les anges posent leurs ailes au repos, —

Comme mon âme se tiendra ravie

Alors qu'emportée par la seconde naissance

A travers la musique des soleils

Elle entrera dans son âme,

Et connaîtra que là, le silence est Dieu * ! »

Cette dernière strophe est significative.

Elle est un des nombreux cris de ce genre qu'on écoute retentir dans l'œuvre de Rossetti : elle est un des perpétuels essais d'essor de la douleur du poète. La Seconde Naissance! vers ello, il tond de toutes ses forces. En elle Font précédé, comme intercesseurs et comme annonciatrices, les créatures idéales, ses filles ou sœurs d'élection, dont il vient d'esquisser si pieusement les traits. Comme étaient leurs corps, ainsi sront leurs âmes: douces, délicates, languissantes^ immatérielles. Angers elles sont nées; dans

i Thf» Portrait. P. 127. •

262 POÈTKS MOT)£RNES DE L* ANGLETERRE

le ciel de leurs yeux bleus et sous le pavillon

de leurs cheveux d'or habitent la naïveté,

rhumilité, la tendresse confiante et tran-

quille. Par un de ces jours de printemps du

Nord où les prairies des bords de la Tamise

étinccllent comme les jardins de TÉden, le

firmament attiédi par la lumière a laissé

descendre sur leur visage un reflet de sa

blonde spiritualité. Si, par hasard, le heurt

des circonstances jette à bas leur pureté

dans la boue, quoique étourdies du choc,

elles ont si peu conscience de la chute

qu'elles conservent aux yeux du poète leur

innocence première : Tenfer qui remplit

leur vie terrestre, ou la tragédie qui la clôt,

suffit pour qu'elles expient : la Seconde

Naissance leur rendra leurs droits d'Ange.

Ainsi souhaitait-il plus haut à Jenny d^ètre

bercée « par un chant annonciateur de la

douce naissance nouvelle ». Ainsi place-t-il

dans le Paradis cette jeune Italienne qui

portait son cou flexible, « comme le tronc de

DANTE GABRIEL R08SETTI 263

Tarbre porte la branche supérieure », et qu^un moment de légèreté fait poignarder par son amant. Quant à celles qui sont restées pures de toute souillure, quant à Marie Vierge et Mère, quant à Blanchelys^ quant à la morte du Portrait et de la Maison de Vie, il semble que la terre ait été pour elles un lieu d'exil immérité, et qu'elles n'aient jamais eu d'autre patrie que le Ciel. Là, elles attendent le poète, leur noble ami, le frère, Tadorateur, le peintre de leur âme.

Une surtout Tattend, une iigure qui les résunde toutes, « laDamoiselle bénie ». Elle apparaît à la première page du livre, et eût suffi, à elle seule, pour en donner la note dominante. La voilà qui s'appuie là-haut, dans la lumière dorée, sur les remparts du ciel :

« La Damoiselle bénie se penchait en dehors.

Appuyée sur la barrière dorée du Ciel ;

Ses yeux étaient plus profonds que Tabime Des eaux apaisées, au soir; Elle avait trois lys à la main, Et sept étoiles dans les cheveux.

Sa robe flottante N'était point parée de fleurs brodées^ Mais d*une blanche rose, présent de Marie, Pour le divin service justement portée ; Ses cheveux qui tombaient le long de ses épaules Étaient jaunes comme le blé mûr.

A peine lui semblait-il être depuis un jour Un des choristes de Dieu ; L*émerveillement n*avait pas encore quitté Ses doux yeux ; Bien qu*a ceux qu'eUe avait laissés sur terre, son

jour Eût paru dix années.

C'était sur le rempart de la maison de Dieu Qu'elle se tenait;

Par Dieu bâti surla claire profondeur Ou l'Espace commence ; Si haut, qu'en regardant au-dessous d'elle Elle pouvait à peine voir le soleil.

Autour d'elle,dcs amants, nouvellement réunis, Parmi des acclamations d'amour immortel, Répétaient pour toujours entre eux Leurs nouveaux noms qui les ravissaient; Et les âmes qui montaient à Dieu Passaient près d'elle comme de fines flammes.

Elle s'inclina encore et se pencha En dehors du charme qui l'encerclait ; Jusqu'à ce que son sein eût échauffé La barrière sur laquelle elle s'appuyait, Et que les lys gisent comme endormis Le long de son bras étendu.

Le soleil était couché ; la lune nouvelle Était comme une petite plume Flottant au loin dans l'abîme ;.et voilà Qu*elle parla à travers Tair calme.

Sa voix était semblable à celle des étoiles, Lorsqu'elles chantent en chœur.

« Je voudrais qu'il fût déjà près de moi, Car il viendra », dit-elle.

« N'ai-je pas prié dans le Ciel, — sur terre, Seigneur, Seigneur, n'a-t-il pas prié ?

Deux prières ne sont-elles pas une force parfaite Et pourquoi m*effraierais-je?

Lorsque, autour de sa tête, s'attachera Tauréole, Et qu'il sera vêtu de blanc.

Je le prendrai par la main et j'irai avec lui Aux sources profondes de lumière ; Nous y entrerons comme dans un courant Et nous y baignerons à la face de Dieu.

Nous nous reposerons tous deux sous Tombre De ce vivant et mystique arbre Dans le feuillage secret duquel on sent Parfois la présence de la Colombe, Pendant que chaque feuille touchée par ses

plumes Dit distinctement Son Nom.

(Hélas, nous deux, nous deux, dis-tu !

Oui, tu ne faisais qu^un avec moi Autrefois. Mais Dieu élèvera-t-il A Tunité sans fin L'âme dont la seule ressemblance avec ton

âme Était Tamour qu'elle te portait?)

c< Tous deux, dit-elle, nous chercherons les bosquets Où est Madame Marie, Avec ses cinq servantes, dont les noms Sont cinq douces symphonies, Cécile, Gertrude, Madeleine; Marguerite et Rosalie.

En cercle elles siègent, cheveux serrés en bandeaux, Et fronts couronnés ;

Dans la belle toile blanche, comme une flamme Entremêlant le fil doré, Pour faire les robes de naissance de ceux Qui viennent de naître, par leur mort.

Il craindra peut-être, et restera muet ; Alors je poserai ma joue Contre la sienne, et parlerai de notre amour Sans honte et sans faiblesse ; Et la chère Mère approuvera Mon orgueil, et me laissera parler.

Elle-même nous amènera, la main dans la main, A Celui autour duquel toutes les âmes S*agenouillent, innombrables têtes clair-rangées, Inclinées avec leurs auréoles :

Et les anges, venus à notre rencontre, chanteront, S*accompagnant de leurs guitares et de leurs citoles.

DANTE GABRIEL R0S8ETTI 269

Alors je demanderai au Christ notre Seigneur Cette grande faveur pour lui et pour moi : — De vivre seulement comme autrefois sur la terre Dans TAmour, — et d'être Comme alors, pour toujours désormais, Ensemble, Lui et moi. »

Elle regarda, prêta Toreille et dit, D*un ton plus résigné que triste : — (( Tout ceci sera quand il viendra ». Elle cessa. La lumière tressaillit de son côté, remplie D*un fort vol horizontal d'anges.

Ses yeux prièrent, et elle sourit.

(Je vis son sourire.) Mais bientôt leur sentier Devint vague dans les sphères distantes :

Alors, elle jeta ses bras le long Des barrières dorées, Laissa tomber son visage entre ses mains, Et pleura. (J'entendis ses pleurs *.) »

* The Blensed Dainozeï. 1-7.

Ici finit la pièce de la Datnoiselle bénie.

La douce élue n'est-clle qu'une figure imaginaire, ou bien a-t-elle réellement passé sur la terre avant de monter à Dieu comme une fine flamme? L'a-t-il aimée vivante, et ne serait-elle que Tapparition de sa morte rcssuscitée et transfigurée? Est-elle miss Siddall, sa femme tant aimée et prématurément disparue d'ici-bas? Est-elle la même que la trépassée du Portrait et de la Maison de Vie? Je ne sais, et cependant je ne puis voir en ello que la simple idéalisation d'une réelle et suave figure, autrefois adorée sur terre, puis évanouie. Mais, ce qui est plus important et ce qui éclate aux yeux, cette fois d'une façon irrésistible, c'est qu'EUe est pour le poète l'Aimant ineffable, T Aimant du Paradis. Attiré vers elle, il gravira la montagne, jusqu'à ce qu*il arrive aux cimes de son espérance et de son désir. Il n'atteindra pas plus haut, il est vrai, dans cette vie : le reste de Tascension, le trajet qui va

DANTE GABRIEL ROSSETTl

des sommels d'Amour au Ciel, il ne le fera qu'après la mort. Mais du moins, aussi heureux que son divin patron, il aura, dès cette terre, entrevu le royaume où l'attend la Béatrix, l'amie au cœur si doux, si humble, si tendre, celle qui lui promet, du haut « des remparts du Ciel », l'Infini de son angélique amour. Une pareille vision suffirait pour adoucir le plus dur des exils : et, par elle, l'âme de Dante Gabriel Rossetti n'aura pas été moins consolée que celle de Dante Alighieri.

ALGERNON CHARLES SWINRURNE

On a beaucoup écrit, de l'autre côté du détroit, sur M. Swinburne : depuis tantôt vingt ans, les Revues s'occupent de lui, et lui consacrent de longs articles. Il y a, en effet, à traiter longuement du plus grand lyrique actuel de l'Angleterre et d'un des plus puissants poètes qu'ait produits ce pays, d'une littérature poétique pourtant si riche en noms éminents. De l'ensemble des diverses appréciations formulées, se dégage, sur certains

1 Swinburnc's Works. Ghatto and Windus. London.

points imporlants, une moyenne de constatations semblables et de jugements identiques. On se met d'accord pour reconnaître que le rhythme du poète surpasse^ en virtuosité mélodique, celui de tous ses prédécesseurs, moins Milton. On signale la splendeur de sa forme, d'une couleur et d'une plastique incomparables, l'ampleur de sa période, inouïe de développement, de souplesse d'articulations et d'harmonie. On s'émerveille de l'étendue de son savoir et de ce dilettantisme d'érudition qui lui procure la jouissance de composer en trois langues étrangères, en latin, en grec et en français* des vers d'une admirable facture. On remarque aussi qu'il sait juger brillamment des autres, et qu'il pourrait servir de preuve vivante à la proposition de Baudelaire : « Il est impossible qu'un poète ne contienne pas un critique y>. Enfm, on s'étend sur des particularités secondaires, sur sa naissance aristocratique, sur ses convictions de démo^

ALGERNON CHARLES SWINBLRNE 277

crate, sur sa liaison avec le chef de Técole esthétique y Dante Gabriel Rossetti, sur son admiration pour le génie grec dont Fœuvre d'un de ses maîtres préférés, Walter Savage Landor, lui répercute en ce siècle un écho parfait.

Je ne sache pas cependant, qu'à travers ces remarques, on ait mis le doigt sur le cœur même de sa poésie et qu on en ait in* diqué d'une façon précise le double battement. Je ne crois moi-même Tavoir saisi qu'après une très longue et très longtemps tâtonnante étude de son œuvre.

La personnalité littéraire de M. Swinburne est essentiellement double. De sa race M. Swinburne a hérité, — par un phénomène de puissant atavisme, — Tesprit anglosaxon primitif, à la fois sombre, farouche, passionné, lyrique, principe de spleen, de soif sanguinaire, do haine et d'enthou* siasme. A sa pratique scolastique le même poète doit sa plastique étonnante, fille de

278 POÈTES MODERNES DE L ANCiLETEURK

Home décadente ou d'une Grèce artiste et naïve.

Ceci posé, et ces deux éléments dégagés, on devine plusieurs possibles. En certains cas, Tun des deux éléments agira violemment sur Tautre. En d'autres cas, il revendiquera son autonomie entière, éliminera Télément rival, et se produira seul. D'autres fois, il y aura, dans la même pièce, simple juxtaposition des deux éléments. Ailleurs, fusion harmonieuse.

Élucidons notre pensée, et classons ces divers cas d'une façon définitive.

Aux jours où la plastique de la décadence latine s'inoculera au vieux sang anglosaxon, bien loin d'atténuer sa sauvagerie, elle Tensauvagera davantage^ en le corromp<int. Par une initiation d'érudition aux pires des mystères antiques et aux atrjoces fantaisies de certains des Césars, elle entretiendra et aiguisera, jusqu'à l'assouvissement sadique, les cruelles ardeurs d'étanchement

ALr.ERNON CHARLES SWINBIRNE 279

des rêves du poète. El plusieurs pièces du volume intitulé Poems and Ballads, notamment Anactoria et Dolores nous fourniront un modèle de perversion littéraire.

Ou bien le tempérament anglo-saxon, renforcé des tours d'expression, revêtu des métaphores de son vieil allié, Thébraïsme, développera dans Hymn of Man, Before a Crucifix^ etc., toute Tampleur de sa haine contre le Christianisme, et dans Mater dolorosa, Mater triumphalis^ Timmensité de son enthousiasme pour la Révolution sociale.

L'enthousiasme pourra s'agrémenter d'une nuance de poudre de riz païenne, s'effleurer d'une touche d'antique à peine sensible dans V Hymne à Proserpine et dans le Dernier Oracle; mais qu'on examine tant soit peu la première de ces deux pièces, et l'on verra comme l'inspiration redevient vile apocalyptique et barbare \

« Poems and Ballads. Hvmn lo Proserpino. P. 78-79. Ver» 49-: 4.

Il pourra se faire, une autre fois, que le tempérament anglo-saxon et que l'artistique simplicité de la plastique grecque se juxtaposent comme dans Atalanta in Calydon, où s'accolent, sans se mêler ni s'adapter^

des idées farouches, emportements et blasphèmes, et des images naïves, scènes et basreliefs de chasse.

Et même, la plastique grecque la plus pure, la plus rhythmique, la plus suave, la plus parfaite, pourra triompher par hasard. Le drame à'Erechteus en est une reproduction, et un érudit * remarque avec raison « qu'il eût pu être écrit par un tragique athénien, à l'ombre des Propylées ».

Enfin l'esprit anglo-saxon et la plastique païenne, redevenue latine cette fois, décadente, erotique et dépravée, pourront se fondre en un tout étrange, comme les figures de femme de M. Swinburne, et, parmi elles, sa

* M. AlliPitRepnard.

ALiitiRNON CHARLES SWINBIRNF. 281

Marie Stuart, mélange de cruauté et de beauté. Le composé lyrique, incohérent, encore en fusion, à'Anactoria, se solidifiera, dramatisé, dans un marbre féminin aussi fascinant que dur et froid : et l'esquisse bavochée d*une Sapho invraisemblable se complétera de Timpeccable statua d'une Marie Stuarttoutaussi invraisemblable, mais amalgame définitif des deux éléments de lapoésie swinburnienne.

De ces cinq divisions sortiront, dans Tordre, les cinq premiers paragraphes de cette étude, dont le sixième paragraphe ne sera qu*une impression d'ensemble. Chacun d*eux éclairera, par des exemples suffisants, l'affirmation critique qui lui est propre. Et afin d'embrasser à peu près toute l'œuvre actuelle du poète, les deux premiers emprunteront leurs citations à sa poésie lyrique, et les trois derniers à sa poésie dramatique.

Naturellement, le développement de ces paragraphes présentera plus de laisser-aller

discursif et moins de tendance recliligne que la présente entrée en matière. Néanmoins, à travers toutes les remarques de détail, le lecteur pourra retrouver facilement le fil rouge des idées conductrices, dont la première s'appelle le lyrisme anglo-saxon, et Tautre, l'esprit plastique de Tantiquité.

A première vue, la poésie de M. Swinburne semble un merveilleux bazar de toutes les idées, sensations et sentiments de TUnivers. Reconstitutions païennes, scènes du Moyen Age et de l'Orient, panthéisme, humanitarisme , Révolution sociale , République universelle, toutes sortes de peintures et de théories s'y entassent et y miroitent. On y trouve les désespoirs amoureux inséparables d'une œuvre de poète, de chaudes descriptions de paysages terrestres et maritimes^ une très étrange conception de la Femme, etc. Cependant il faut voir s'il n'y aurait pas sous ce 6el étalage, sous cette érudition rapportée, surchauffée, sous cette étonnante

284 Pi>i^TEs MODERNES HE l'angleterhe

faculté d'assimilation et d'ornementation poétique, tout d'abord un tempérament très spécial, souvent transformateur et même déformateur de la Légende ou de l'Histoire.

Prenons celles des pièces que nous pouvons appeler des restaurations poétiques, imitations en vers des narrations du Moyen Age ou paraphrases lyriques de certaines odes antiques. Les premières semblent tout d'abord très exactes : mais comme il faut se méfier du premier effet d'optique ! Voici Laiis Venetis, qui ouvre le célèbre volume intitulé : Ponns and Ballads; le chevalier Tannhaùser y chante, y peint et y dépion»

tour à tour sa passion pour « la reineVénus », l'enchanteresse païenne. On suit ses développements de strophes, cl on commence à s'étonner du luxe lyrique dont il revêt la naïve légende française explicative : le sentiment de la chroni<iue de 1 530 s*agrandit sous nos yeux comme par enchantement :

voici qu'il monte au centre d'une spirale

ALGEBNON CHARLES SWINBIJRNE 285

inouïe de métaphores : le bâton de bois sec devient un grand thyrse vivant. Autour do l'axe primitif s'enroulent d'innombrables volutes d*idées et d'images d'une couleur extrême : floraisons d'une âme inquiète, tourmentée; irrassasiable, avide de sensations intenses et contradictoires, assoiiïée d'horreurs et de voluptés, amoureuse des éclats de la vie et des silences do la tombe, impatiente à la fois du noir repos mortuaire et des exubérantes métamorphoses matérielles du corps endormi dans l'éternel sommeil*. Evidemment un tempérament sauvage, le tempérament primordial do la race, celui des bardes anglo-saxons d'avant la conquête normande, des lyriques et des dramaturges de Tère d'Elisabeth, et de certains des romantiques anglais du commencement de ce siècle, vient de se faire jour. A l'intérieur de la pièce, une veine inexhaustible de

« Voir principalomenl les stroplips 14-17, 54-58, 6r)-(>9,

286 POÈTES MODERNES DE L*ANGLETKHUt:

passion sombre et sanglante s'est ouverte :

un flot de sensualité exaspérée, douloureuse, lugubre, en est sorti, qui a crevé le moule naïf de Maistre Antoine Gaget, et déborde d'outrance et d'inassouvissement. Inutile de marquer combien la forme s'en ressent, et qu'il y a là des vers dont aucun poète du Moyen Age n'eût inventé la matière ni soupçonné le tour*.

Mais où ce tempérament se donne tout à fait carrière, où la transformation — ou déformation — du modèle éclate avec une irrésistible évidence, c'est dans la paraphrase intitulée Anactoria de Tode célèbre de Sapho citée par Longin. Disons d'abord qu'il n'y a pas, dans toute la littérature anglaise, un chef-d'œuvre de rhythme égal à cette paraphrase. Dans les notes douces, la sensualité

* Exemple : « Là où ties marges d'herbes éclatent en écume de fleurs, — lu où les pieds du vent brillent le long: de la mer». Et bien d'autres. (Voir strophes 10,14, 15, 28, 30, 33, 3'i, 38, 79, etc.)

ALUËRNON CHARLES SWINBl'RNE 287

en est délicieuse ; c'est ramollissement adorable, c'est rallitéralion exquise, ce sont des vers composés presque tout entiers de voyelles*. Je ne sache pas qu'il soit possible de donner, par moments, à la lettre de Tode saphique un développement plus large et plus mélodieux, en même temps qu'en d'autres endroits on en dénature aussi complètement Tesprit.

Jugeons-en plutôt. Des fragments qui nous restent de la poétesse de Lesbos et des travaux de la critique moderne sur elle, des études de Mure, de Donaldson, de Welcker, d'Otfricd Millier, il ressort que sa passion vibre, s'exalte, se pâme, mais qu'elle ne s'exacerbe ni ne s'ensanglante.

Que viennent donc faire dans le monologue à'Anactoria nombre de vers aussi féroces que ceux-ci :

1 And eyes insatiable of amouroua hours...

Clothed with deep cyelids under and abovc...

Bfyond those flying feet of fluttered doves...

288 POKTES MODERNES DE L^4NGLE'rERRE

« Je voudrais que mon amour te tuât ; je suis rassasiée — de ta vie, et j aspire à ta mort. — Je voudrais trouver des moyens douloureux pour te tuer, — des moyens intenses, et des superflus de douleur ; — te torturer en des agonies amoureuses, ébranler — la -vie sur tes lèvres, et Ty laisser souffrir ; — extraire ton âme en des tortures trop douces pour tuer «. »

Et plus loin :

<i Ah ! plût aux Dieux que mes lèvres, inharmonieuses, ne fussent que des lèvres collées — aux charmes meurtris de ta blanche poitrine flagellée ; — qu'au lieu d'être nourries du lait des Muses, — elles le fussent du doux sang de tes douces petites blessures ! — Que ne puis-je les sentir avec ma langue, ces blessures, et goûter, — depuis ton sein jusqu'à ta ceinture, les faibles gouttelettes ! — Que ne puis-je boire tes veines comme du vin, et manger — tes seins comme du miel I Que de la tète aux pieds — ton corps n'est-il anéanti et consumé — et ta chair ensevelie dans ma chair ' I »

* Ânactona. Poems and Ballads. (Is^ séries) P. 65. V. 23 à 32.

* Pomns and Ballads. Anactoria. P. 67-68. Vers 105-114.

ALGERNON CHAULES SWLNBLU.NE 289

CitoDS encore ce passage :

« Oh ! que ne puis-je te broyer, à force d'amour, et mourir, — mourir de ta peine et de mou plaisir, — mêlée à ton sang et fondue en toi ! — Ne te chàtierais-je pas d'une agonie raffinée ? — ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection? affecter — de torture tes pores sensibles, faire étinceler — tes yeux de pleurs de sang et d'un éclat d'angoisse ? — frapper la douleur de la douleur comme on frappe la note de la note

— saisir le médium du sanglot dans ta gorge, — prendre tes membres vivants, et en repétrir — une lyre d'innombrables et impeccables agonies?

— Ne saurais-je pas te repaître de fièvre, de famine^ de soif, — convulser de spasmes de torture parfaits ta bouche parfaite, — faire frissonner en toi ta vie, Ty faire brûler à nouveau, — et arracher ton àme même à travers la chair? — Cruelle, dis-tu? mais l'amour rend ceux qui Taiment bien — aussi savants que le Ciel et plus cruels que l'Eiifer. — Et moi, l'amour m'a rendue plus amère à ton égard — que la mort à l'égard de l'homme; fussé-je Celui

* Poems and Ballads (l«i séries). P. 68-69. Vers 130-152.

— qui a préé toutes choses pour les détruire une à une, — et si mes pas foulaient les étoiles et le soleil — et les âmes des hommes comme ses pas les ont toujours foulées, — Dieu sait que je pourrais être plus cruelle que Dieu \ »

M. Taine écrivit un jour' que les premiers Césars ne furent en général que des poêles féroces, avides de sensations monstrueuses et de torches vivantes : des artistes sanguinaires qui sculptaient leurs abominables rêves dans la chair et dans le sang, au lieu de les exécuter dans le marbre. L'éminent philosophe ajoutait que plusieurs de nos poètes contemporains se sentaient, eux aussi, hantés de férocités, assez heureusement irréalisables autrement qu'en vers.

Dieu me garde de penser que M. Swinburne soit de ces poètes : et pourtant je ne crois pas qu'il ait voulu, ci-dessus, jouer à Fou-

< Pocm» and Ballads (l»t Leries). P. 68-69. Vers III- 15f.

^ Vo'/agc en Halte. T. I. P. 15.

trance ou au paradoxe. M. Swinburne est Anglais, et en dépit de lui-même, à son insu peut-être, il garde quelque chose des anciens et cruels instincts saxons. Car, il ne faut pas s'y tromper, ses compatriotes ont un fond de sang barbare et terrible. Et ils étaient restés jusqu'à ces deruiers temps, les dignes fils de ceux qui, « ayant pris le roi Œlla, lui coupent les côtes jusqu'aux reins, et lui arrachent les poumons par l'ouverture, de façon à figurer un aigle avec la plaie ». On s'en est aperçu aux répressions de l'Irlande par Elisabeth et Cromwell, et au massacre de GuUoden. Et dans Tœuvre de M. Swinburne, cet instinct de sang se mêle à la volupté sensuelle, en pimente la fadeur et Tintensifie. Il y a rencontre de la férocité des civilisations primitives et du spleen corrompu, tortureur, des décadences : à Tamour du sang sauvagement versé s^amalgame Tamour du sang savamment versé. Gela fait une poésie d'une espèce particulière, à peu

près unique dans les temps modernes, mais qui s'éloigne sensiblement, comme on pense, de la poésie grecque et de la tradition saphique. Et il n'y a pas que cette pièce d'Anactoria qui altère ici la statue du génie antique et lui inflige au visage des plis de cruauté : une Phœdra, l'opposé absolu de celle, si timidement amoureuse, d'Euripide, apparaît, forcenée, d'une sensualité cruelle de bête sauvage : elle parle de <c boire son sang répandu sur ses lèvres par la main d'Hippolyte * » et dépasse do beaucoup en violence la Phèdre de Sénèque le Tragique, suffisamment ardente pourtant, et déjà très différente du modèle grec.

J'ai hâte de me détourner de ces monstruosités psychologiques, dissimulées sous un voile de fleurs, pour n'en admirer que le voile. Toute cette pièce est d'uue extraordinaire éloquence. L'aigle qui s'appelle Swin* burne, soutenu par les périodes de vingt

1 Poems and Ballads. P. 32. Vers li-it.

vers qui lui servent d'ailes, s'élève aux sommets les plus inaccessibles du lyrisme.

Blessé par la froideur d'une fille de la terre, emplissant l'espace de ses cris, le roi des cimes remonte à son aire pour y gémir.

Qu'importe que ce soit Sapho ou Swinburne, Taigle femelle ou Taigle mâle, que nous suivions de l'œil dans son ascension et dont les notes sauvages viennent nous retentir au cœur? En sont-ils moins stridents et beaux, les cris de ce rauque désespoir, qui expriment Tâpreté du désir, Temportement de la passion non partagée, l'adoration des charmes de la beauté féminine possédée malgré elle, la haine de la Fatalité divine qui préside aux douleurs et la vision de* rimmortalité vengeresse? Comme, parmi'^ ces notes, nous avons entendu tout à l'heure les plus fauves, écoutons les plus suaves :

«Oui, tous tes doux mots et toutes tes manières, — tout le fruit des nuits et toute la fleur des jours, — tes lèvres aiguillonnantes où la douce

294 POÈTES MODERNKS DK l' ANGLETERRE

et chaude eau amère — qui engendrait Tamour, brûle et écume comme du vin ; — tes yeux insatiables d*heures amoureuses, — ardents comme du feu et délicats comme des fleurs, -^ noirs à leur centre comme la nuit, sillonnés — comme la nuit, de flammes, comme la nuit encore ceints de reflets bleus, — ces grands yeux enveloppés de profondes paupières, — oui, ta beauté tout entière m'alanguit d*amour »

Ou encore :

a Tes lèvres sont plus douces que mes lèvres harmonieuses^ — tes épaules plus blanches qu*une toison blanche, — tes doigts d'une douceur de fleur, bons à froisser ou à mordre, — comme un rayon de miel au plus profond des cellules, — avec leurs ongles taillés en amande, couleur de feuille de rose, — et le sang fleur de pourpre qui, à leur pointe, — frissonne »

Puis cette prédiction chantante et panthéistique :

« Fleur des branches, et sur chaque haute colline — air clair et brise, et au-dessous, dans les vallées retentissantes, — chants ardents des

ALQlilHNON CHARLES SWIXBLRNE

ardents rossignols ; — bourgeons qui brûlent comme du feu dans un printemps subit, — sable pâle et lavé, vain désir des vagues; — voiles qu'on aperçoit comme des fleurs blanches épanouies, en mer; paroles — qui font couler les pleurs rapides, et notes prolongées d'oiseaux — qui chantent ardemment jusqu'à ce que TUnivers chante avec eux, — oui, moi, Sapho, je ne ferai qu'un avec ces choses, — à jamais avec toutes les choses hautes ; et mon visage — une fois vu, mes chants une fois entendus dans un endroit étrange — s'attacheront aux vies des hommes, et en useront les jours — en joie, en tristesse et en long amour ^ »

^Poems and Ballads. Anactoria. P. 66, G8, 73. Vers 47-56, 121-123, 267-179,

Eu cette pièce d'Anactorîa, raccourci de la poésie de M. Swinburne, où tour à tour s'ensauvage et s'ébat son lyrisme amoureux des formes plastiques, où, dans la foi de Sapho à une immortalité impersonnelle, le panthéisme du poète se dessine, nous avions remarqué un long cri de malédiction lancé aux Puissances d'en hauV. Ici commencent les Haines et les Enthoiisiasmes métaphysiques et sociaux de M. Swinburne. Les Haines étincellent d'un éclat d'acier, des couleurs les plus métalliques de cette gamme de passion outrancièro qui naguère tachait de rouge et fonçait de noir ses raffinements d'amour. Comme Shelley, mais d'une façon

* Ânactoria, Poems and Ballads (1" séries). P. 70. Vers 167-189.

ALGERNON CHARLES SWLNBlîRNR 297

moins sympathique, avec une animosité plus acre et moins d'étendue d'esprit philosophique, il prend à partie les prêtres et les rois çiont il dénonce les méfaits et demande Tabolition. Mais c'est surtout à Dieu, leur chef, qu'il en a. Il ne cesse d'invectiver contre lui et de le blasphémer, comme s'il croyait à son existence. Dieu représente, à ses yeux, le Mal : sa main s'appesantit avec délices sur l'Humanité dont la ruine et l'épouvantement le délectent. En de nombreuses pièces*, le poète refait à satiété, au point d'en fatiguer le lecteur, son tableau dos cruautés de Dieu et des souiTrances de l'homme, et le signe de ses imprécations personnelles. Une telle obstination et une telle rage de haine tiennent de Tépilepsie.

Le vieux sang anglo-saxon est décidément trop fort chez M. Swinburne : il arrive à se

* Voir. Poems and Dallads (!•* séries) P. 69-70, 100-105, 2il-226, Son^ before Sunrise, P. 93-lOi, 116-117, etc , et tout le drame d\italantn in Cn'.ydon.

tourner en virus qui détraque, corrompt, décompose l'organisme moral. M. Swinburne est, comme Byron, et comme certains des romantiques anglais du commencement de ce siècle, un scalde égaré parmi les modernes, dévoré des énergies du vi' siècle, rongé d'appétits d*épée. Exclu de Taction matérielle qui, seule^ détend complètement les muscles et les nerfs, il s'est précipité dans la bataille d*idées du dix-neuvième siècle, à la seule place possible à sa fougue, au rang des enfants perdus et des sectaires. Il y attaque toutes les religions filles de l'idée du Dieu personnel, et, d'une façon plus sauvage, le Christianisme, qui, selon lui, « a rempli le monde d'hymnes de fureur et de mal ». Quoi qu'on pense du fanatisme de son attitude de combat, il est impossible d*en nier la grandeur: elle émerge, éloquemment farouche, de la citation suivante, résumé de ses nombreuses apostrophes du mémo genre, — où le Dieu personnel,

AUiKHXON CHARLKS SWINBUHXE 299

vaincu, tombe de son trône, et où rUomme prend possession du Monde :

« Criez, prêtres, criez, jusqu'à ce qu'il vous fasse uu signe, jusqu'à ce qu'il lève ses fouets ;

— n'a-t-il pas créé les nations pour qu'elles le connaissent de longue date, si vraiment il est Dieu? — Un peu de sa chaleur n'est-il pas resté dans les cendres des milliers, brûlés pour l'amour de lui? — la prière ne peut-elle rallumer les flammes, qui, des bûchers, brillaient devant sa face ? — Criez bien haut, car votre Dieu est Dieu et Sauveur ; criez; faites-vous humbles; — est-il ivre ou dort-il qu'on ne sent ni ne voit les verges de son courroux ? — le feu de sa vieille miséricorde est-il éteint, que ses bûchers sont refroidis? — s'est-il contemplé lui-même jusqu'à en devenir aveugle, lui qui a aveuglé les hommes ? — Écriez-vous, car son royaume est ébranlé ; écriez-vous, car le peuple blasphème ;

— criez jusqu'à ce que sa divinité s'éveille ; que fait-il donc à dormir et à rêver? — Criez, mutilez-vous, tailladez vos corps avec des couteaux et des verges, entassez sur vous la poussière ; — sa vie n'est-elle pas supérieure à celle des autres dieux ? n'est-il pas le Seigneur Dieu de votre

300 POÈTES MODERNES 1»E l' ANGLETERRE

espérance ? — n'est-il pas le grand Dieu de vos pères, celui qu'on nourrissait d'àmes et de corps,

— à la gloire duquel on mettait le monde en flamme ? Imbéciles, il était Dieu et il est mort.

— 11 n'entendra plus, comme avant, l'ardente lamentation de la terre, — et la fumée de ses multitudes agonisantes ne flattera plus ses narines. — Par l'esprit qu'il gouvernait comme son esclave, il est tue, celui qui était puissant pour tuer; — la pierre scellée sur son tombeau, il ne la soulèvera pas, et ne la fera pas rouler dans le chemin. — Oui, pleurez vers lui, élevez au ciel vos mains; que vos yeux soient comme une fontaine de larmes; — là où il se tenait debout, il n'y a plus rien ; s'il appelle, personne n'entend. — Il a dépouillé son vêtement de mensonges; le déclin de son règne est venu ; — il a des oreilles, et il n'entend pas ; des yeux, et il ne voit pas ; une bouche, et il est muet. — Son rouge vêtement royal lui est arraché ; il est nu ; son sceptre est brisé ; — les signes de son empire lui sont enlevés ; il frissonne, et où est sa couronne? — Eu vain, près des sources gelées, vous implorez la chaleur de son soleil : — Dieu, toi, le Seigneur Dieu de

tes élus, que ta volonté soit faite dans ton royaume. — Royaume et volonté, il n'en a plus ; son haleine n'a plus de chaleur; — faut-il que son cadavre soit chassé du soleil, pour que vous reconnaissiez la vérité de sa mort? — Sûrement, dites-vous, il est fort, bien que les temps soient contre lui, et les hommes ; — encore quelque temps, dites-vous, — et combien de temps? — et il viendra nous juger ; — Dieu meurt-il donc comme les bétes ? qui a brisé ses verges ? — Dieu, Seigneur Dieu de te? prêtres, ressuscite, et montre-toi Dieu. — Ils crient, tes élus, ceux qui aspirent au ciel, dont la foi ressemble à une flamme ; — toi, le Seigneur Dieu de nos tyrans, ils t'appellent, toi, leur Dieu, par ton nom. — Par ton nom, écrit dans le feu de T'înfer, parce nom qui flamboyait à la pointe de Ion épée — tu es frappé, toi Dieu, tu es frappé ; ta mort est sur toi. Seigneur. — Et, comme tu meurs, le chant d'amour de la terre résonne à travers le chant de ses ailes : — Gloire à THomme, au plus haut descieux ! car THomme est le maître du monde *. »

* Songs btifoie Siinrisc. P. 12l-t24. Vers 163-200.

302 POÈTES MODEKXES DE r^ANGLIirrERKE

En regard des fréaésies de ses aiialhèmes, il faut placer les ardeurs de ses prières. S'il poursuit de ses huées, j'allais dire de ses aboiements, la décadence et la déroute de la Divinité personnelle, de Dieu, il salue d*un long cri de piété le retour de la Divinité impersonnelle, de Pan. S'il apostrophe hi religion de la douleur, il acclame, — du moins dans ses bons moments, — la religion de la joie. A certaines heures calmes, — car il en a d'atrocement tourmentées où il se contredit à plaisir, où il ne voit, aux temps héroïques comme aux temps présents, que les méfaits dos puissances d*en haut, où sa fureur blasphématrice n'épargne pas plus les dieux de la Grèce antique * que ceux du Christianisme, et le Destin que la Divinité consciente, — le paganisme lui sourit. Alors triomphent ces grâces païennes qui ne cessent de lutter dans son œuvre

* Voir plus loin, dans mon troisième para^^raphe, l'analyse d\iialanta in Culydon.

ALGEHNON CHARLES SWINBURNE 303

contre son tempérament ravageur, destructeur, d'Anglo-Saxon primitif, tantôt abominablement défigurées par lui, tantôt réfractaires à son vandalisme, souriantes et victorieuses. En son Hymne à Proserpine, il redressait les autels de Vénus : « Notre Vierge à nous, ce n'est pas Marie, mais celle dont les cheveux épars étaient chargés d'odeurs et de couleurs lloréales ; splendeur argentée, flamme; qui s'inclina devant ses adorateurs; et la terre fut pénétrée de la douceur de son nom ». Et en ce même hymne, montent vers Proserpine, la Vénus mortuaire, des vers d'une douceur et d'un parfum d'encens. Mais la Divinité d'élection du poète est Pan, symbole plastique de son idée métaphysique préférée. Il lui consacre l'hymne intitulé : le Dernier Oracle. « Tu es le mot, la lumière, la vie, le souffle, la gloire; tu es puissant pour aider et pour guérir, pour soulager et pour tuer; à toi sont tous les chants des hommes, toute

304 POÈTES 510DIÙUNES hÉ l'aNGLETERRK

rhistoire du monde; ton jour ne se lève ni ne se couche, etc. *. »

Il a une autre adoration encore, permanente, absolue, fanatique, celle-là, et par laquelle il témoigne Textrème ferveur de sa foi profonde au Sublime. Celui-ci s'incarne à ses yeux dans la Révolution sociale.

Elle trône en ses vers, Déité redoutable, Création apocalyptique, Géante aux ailes d'aigle et aux pieds de fer, qui souffle dans la trompette du réveil des vivants, et va s'élancer sur le monde pour y semer le carnage, la mort, la résurrection et le bonheur. Oh ! il est bien Anglais : il est un de ces néo-Hébreux dont Tâme garde éternellement l'empreinte de Téducation biblique; qu'ils désertent le Christianisme puritain pour passer à la Philosophie, et qu ils deviennent ainsi irréligieux au sens littéral du mot dans le dictionnaire des religions

< Poeiiis and Ballads (second séries) P. 5.

ALGERNON CHARLES SWINRURNE 305

positives, ils n'en restent pas moins profondément croyants. De la religion qu'ils rejettent, ils ne retiennent qu'une idée, niais c'est ridée fondamentale, l'idée do Foi, qu'ils emportent au pied des autels de leur Dieu nouveau. Et de sa religion ancienne M. Swinburne garde encore autre chose, il garde l'accent. Les chants terribles et grandioses de TAncien Testament et du Common Prayer Book retentissent encore à son oreille ; et la majesté de leur résonnanco l'emplit encore. Pour célébrer les louanges de la Révolution sociale, il s'approprie le rhythme des versets de la Bible, son vocabulaire, et jusqu'aux termes catholiques ; sous le nom de Mater dolorosa, de Mater triumphalis, il l'invoque, et fait monter vers Elle les épilhètes de l'adoration la plus solennelle et la plus ardente :

« Je suis ta liarpe entre tes mains, ô mère! — toutes mes fortes cordes se tendent sous Tamour que je te porto. — Nous nous prenons à bras le

'i06 ^ificTKS xobKiixes de l axoixtcrre

corps dani noire amour, et luttons, — comme font entre eux le vent et la mer consentante.

Je suis la trompette à tes lèvres, le clairon — plein de ton cri, sonore sous ton souffle ; — les tombes des ûmes devenues vers et des religions, devenues pourriture, — la trompette de ton jugement les remplit de feux de mort«

Tu es le joueur d*orgue dont les touches sont des tonnerres, — otjc suis la pédale pressée sous ton pied ; — tu es le rayon qui déchire en deux la nuit, -— et je suis le petit nuage porté sur ta poitrine,

Je brûlerai devant toi, je passerai et je périrai — comme la brume au lever du soleil, sur la ligne rouge de la mer ; — mais toi, de Taurore au couchant, tu chériras — les pensées qui conduisirent ma pensée et les âmes qui allumèrent mon âme.

Je suis la mouette des jours enténébrés, — le pétrel dans le sillon d'écume qui porte ta barque — au port, à travers nuit et tempête ; si tu écoutes, — tu entends ma voix dans ton ciel, avant l'alouette.

Mon citant résonne dans le brouillard qui cache ton matin ; — je pousse mon cri avant le lever de ton jour ; — je t'ai entendue, je Tai vue, et je t'annonce, — avant que tes roues divisent le ciel et la mer'. »

Ces vers se passent de tout commentaire :

c'est le chant de TUébreu, accablé et exalté par la grandeur de la Divinité vivante. La même *voix puissante se fait entendre dans The Litany of nations, un chœur digne d'Eschyle, et dans The eveof Révolution, Christmas Aîitiphones, Super flumina Habylonis, To Walt Whitman in America, A sonrj of Italy, etc. ^

1 Songs before Sunrisc. Muter triuinjihalis. P. 173-178. * Sodgs beforo Sunnse. Songs of Two Nations,

Pour appuyer les deux premières affirmations critiques de ma "préface, je n'ai jusqu*ici mis à contribution que les poèmes lyriques de M. Swinburne. Sa poésie dramatique me fournira le choix d'exemples nécessaire à la démonstration du reste des affirmations énoncées.

M. Swinburne a publié deux dranies antiques et trois drames modernes. Les deux dranies antiques, Atalanta in Calydon et Erechteus sont deux chefs-d'œuvre.

Voici le sujet du premier : A Calydon règne Althœa, mère de Méléagre, héros des héros d'alors, et ancien compagnon de Jason. Le malheur fond sur la contrée : Diane, irritée

contre le mari d'Âthœa, Œneus, qui a omis, lors d'une guerre précédente, de lui offrir les sacrifices habituels, envoie un sanglier ravager Calydon. En vain essaie-t-on de tuer le monstre : plusieurs y succombent.

Mandés pour une chasse dernière, les chefs des Grecs s'assemblent. Contre leur gré, à eux s'adjoint, venue d'Arcadie , vierge et chasseresse, compagne et servante deDiane, la fière et marmoréenne Atalanta. Elle blesse le sanglier: Méléagre l'achève. Épris d' Atalanta, Méléagre lui offre la dépouille. Courroucés, les autres chasseurs vont l'arracher des mains de leur rivale. A leur tête profèrent des menaces les deux oncles de Méléagre, Plexeus et Toxippus. Méléagre leur court sus et les tue. Coup sur coup, Althœa apprend les deux nouvelles, l'heureuse et la terrible : celle de la mort du monstre, et celle du meurtre de ses frères.

Un combat furieux saccage l'&me de la reine de Calydon. Son amour de ses frères

310 POÈTKS MODKRNES DE i/aNGLETERRE

lutte contre son amour de son (ils. Un accès d'emportement plus sauvage remporte, et elle venge ses frères. Son moyen de vengeance, elle le tenait sous la main. A la naissance de Méléagre, un tison brûlait au foyer d'Athœa : survinrent les trois Parques qui lui prédirent que la vie de Méléagre ne brûlerait pas plus longtemps que ce tison :

et de suite, elle se précipitait, Téteignait sous ses pieds, le gardait caché. C'est ce même tison fatal qu'elle rejette au feu. Surle-champ, Méléagre sent ses membres s'embraser. « Comme la neige, fond sa chair sur son ossature.» Il meurt. Quelque temps après passe au séjour des ombres Aithœa, désespérée d^avoir allumé la mort de son fils.

Grec assurément, le cadre du drame. Une action antique, d'une simplicité absolue de moyens s'y déroule : pas un fil grossier d'intrigue à la moderne, pas une péripétie biscornue n'en traverse la trame. Grecs aussi,

ALGKBNON ClJARLKS SWINRIRNE 31 1

bien des détails. Indiquons-en quelques-uns au hasard. Sur la scène, que Taube colore, s'avance la procession des vierges du chœur. Elles apportent à Diane de fraîches guirlandes et leurs propres tresses, luxuriantes, « fleurs mêlées à des fleurs ». Arrivent Althœa et Méléagre. Ils regardent s'approcher, dans un lointain confus, fumant de poussière et traversé de reflets, l'armée des chasseurs. « De la vapeur de coursiers, des éclats de bride ou de roue, du feu, des parcelles de petit jour qui se déchire, de la poussière, fendue d'une dure lumière, des lances qui brillent et biaisent comme la pointe des yeux des bêtes sauvages, frappent mon œil. » Peu à peu, quelques reliefs se détachent. « Quel est celui qui montre une aigle d'or travaillée, dont les larges ailes brillent et battent contre le soleil ? » Des attitudes d'absentes s'évoquent. «L'une, blanche comme un cygne, la petite Hélène, et moins belle, la belle

Clytemuestre, grave comme les faons qui pâturent, au guet de quelque flèche.. . • »

Plus au cœur do la pièce, sur le récit en saillie d'un messager, vrai bas-relief de chasse, se découpe un puissant Méléagre.

« Enraciné comme un roc, beau, les lèvres farouches et liées, les yeux clairs, muscles faisant ressort, et membres raccourcis, son menton obliquement rentré dans sa gorge

qui s*étrécit, il vise » Delà bouche des

personnages tombent, du son mat des médailles, des axiomes d'un poli d*airain.

« Aime la Loi, et attache-toi aux commandements. » « Les choses gagnées s*en vonl, mais les grandes choses durent.» Ne diraiton pas deux exergues? Ou bien, tout en gardant, comme dans Eschyle, la rigidité des sentences plastiques ^ , certaines phrases prennent un plus large corps. D'immenses

* Voir les Choéphores. « Oui, la justice agile son glaive... > Voir encore Ayamemnon : « Comme une monnaie... »

ALGERNON CHARLKS SWINBIRNK 313

périodes se marmorisent et se groupent :

des personnages majestueux, d*un dessin sculpté, en émergent. Tel encore, un Méléagre. « Il est devenu si grand — que les hommes jettent leur tf^te en arrière, lorsque, au soleil, — ils voient briller Thommo armé ciselé sur son bouclier, lorsqu*ils entendent — le rire des petites cloches le long de son brassard, ce rire — qui résonne comme un chant d* oiseaux ou de flûtes; lorsqu'ils fixent — là-haut, l'ombre fendue de chaque plume, cette ombre — qui divise la brillante lumière de l'airain, et fait -^ do son casque une sorte de venteuse lune d'hiver — vue à travers les nuages chassés et à la dérive comme des plumes ; alors que les navires — dérivent aussi, que les hommes luttent contre toute la mer, que les rames — se brisent, que les becs plongent, buvant

la mort d Une statue de chasseresse,

Âtalanta, s'isole^ dédaigneuse. Â ses pieds Méléagre vient de jeter la dépouille du san^*

3 H POÈTES MODERNES DE l' ANGLETERRE

glier, « et elle rit d'un cœur pur, éclairée d'une rougeur légère qui monte jusqu'à ses tresses, colorée de rose, froide comme le malin, précieuse et divine, chastement, de ses chastes lèvres. Ce fut un faible rire grave : et tous, ils tinrent leur paix, et elle passa près d'eux ^ »

Et cependant, rien n'est moins grec que celte pièce : je n'en connais pas de moins grecque au monde. S'il me plaisait de chicaner, non pas sur la beauté, mais sur la grécité du style, ce me serait simple : je note par centaines les métaphores romantiques ou bibliques, de couleur orientale ou Renaissance, touffues, aux mille rameaux poussés sur le tronc de la période dont chaque nouvelle incidente métamorphose à nouveau l'imago première ou la développe indéfiniment par une série d'images sœurs; telles qu'elles répugnent en général au

' ÂtaUinla in Calydon, P. 63. Les passages traduits précédemment sont tirés des pages 12, 21, 2e, 54, 19, 17.

sobre génie des tragiques grecs, si ce n'est à celui d'Eschyle, frère de la Bible et de Shakespeare^ Au creuset de la période s'entassent — jusqu'à ce qu'elle entre en fusion et déborde sur la page — matérialités sur immatérialités, abstraits sur concrets. Parfois, l'entassement fait montagne. Si une aussi colossale pyramide d'images ne peut que me plaire, à moi moderne, je n'en dois pas moins marquer qu'elle ne saurait plaire au*génie grec, et qu'il ne Teût point édifiée. Mais je néglige ces observations de détail, ayant infiniment mieux à mon service, et désirant arriver vite au fond de ma critique. Ce sont surtout les idées qui sont modernes ici, et notamment les stupéfiantes apostrophes du chœur. Cette fois, casse tout* à fait sa laisse et se rue à travers la pièce une meute d'invectives, de blasphèmes, d'ironies ; plus furieuse qu'en ceux de ses poèmes

1 Voir Macaulay (Essay on Milton) sur le caractère tout oriental et lyrique du drame d*Eftchyle.

316 POÈ-rES MODERNES KE l'aNCLETERBE

lyriques où le poète prenait la parole pour son compte. C'est une autre édition, plus \iolente, d'Anactoria, de A Lilany, de Hynm ofMan, de Félise. Les échos de la pièce répercutent deux ritournelles sauvages, le Désespoir et l'Impiété. Le chœur dénonce la Fatalité Antique, la prend à partie, l'accule à ses effets : et la Rage Humaine, debout, frémissante, révoltée, par le rugissement du blasphème renvoie au ciei son tonnerre. « Que feront-ils de toutes ces larmes, de toutes nos larmes? En feront-ils des sources pour baigner le front du matin?

ou bien, comme des fleurs, les répandrontils devant les heures étoilées, ou en tisseront-ils le vêtement des sept étoiles qui pleurent? » » Oui, parce que ton nom est Vie. et le nftlre. Mort, parce que tu ei

cruel et que les hommes sont pitoyables

nous sommes contre toi, ô Dieu, nous sommes contre toi. » » Personne ne l'a vu l'Intolérable l'Insatiable Celai

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qui donne une étoile, et prend un soleil

Celui qui frappe sans épée, flagelle sans verges.... le Suprême Mal, Dieu^.yy Le génie grec en joindrait les mains d'épouvante, et Eschyle lui-même en demeurerait stupide, lui qui dans la plus hardie de ses audaces, Prométhée, mesure avec tant de prudence les paroles du chœur, et ne donne libre carrière d'impiété qu'au personnage principal, ennemi personnel et victime de Jupiter. Quant aux autres poètes grecs, ils renieraient M. Swinburne et le chasseraient de leur école. Car s'ils ne se font pas faute de reproduire les plus terrifiantes péripéties de la Fatalité, du moins leur cherchent-ils des causes : anxieuse de la raison des coups du Destin, leur Imagination crée deux Puissances qui les expliquent : la Justice et l'Expiation. Ils vont même plus loin, et parmi les ombres passagères de leurs mo-

< Aialanta in Cali/don. P. 47. Voir aussi les pages 14-16, 33-34, 43-48.

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ments de doute et de tristesse, se dirigent vers la lueur voilée d'une idée de rémunération qui parfois s*avive en flambeau dans certains vers de Pindare ou dan? certains aperçus de Platon*. Je relis les trois grands tragiques, et si j'y trouve, notamment chez Euripide, plus d'une sentence sceptique, je n'y rencontre que rarement une parole impie, jamais une tirade blasphématoire.

Tout au contraire d'Atalante à Calydon.

Nous sommes, avec cette piëce^ à mille lieues de la Grèce et en pleine philosophie moderne. Nous y continuons les apostrophes de Shelley et y contredisons l'essence du génie grec. Par l'emportement, par la violence, par la dureté des sens, par le redoublement, le prolongement, la grandeur, rimmensité des images, M. Swinburne, semblerait de la lignée d'Eschyle, d'un

1 Vuir dans le volume de Paul Albert intitulé Poètes et poésies (Hachette) l'étude sur les Poètes et la Religion en Grèce,

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Eschyle retourné : le Hls de Cœdmou, l'Aiiglo-Saxon, demâuré, malgré tout, h moitié barbare, pourrait, quoique infus de classicisme, vacciné de révolution narisme et de cosmopolitisme , inoculé d'irréligion , se réclamer d'une seconde ascondance, d'un vieil ancêtre grec aussi farouche que lai.

do l'auteur des Sept devant Tkèbes : mais où est l'àme d'Euripide? où est-elle, la douce &me sceptique, d'une misanthropie légère et d'une délicatesse infinie? où est le grand psychologue rhéteur, le « sophiste inspiré », rI alangui, si tendre?

Où sont les chastL's enlacements sublimes, pénétrés et fondus d'amour? Uù sont les inetFables défitillanccs de Phl'dre? où est Alceste? où est l'Eloctre d'Oroiite? Embaumés dans notre umour, ils dorment dans l'amour des fi<Ièlcs d'Euripide.

Elle apparaîtra pourtant, Tàme grecque :

un autre drame de M. Swinburne, Erechteus^ nous en fera respirer le parfum. Ici, le cerveau a surveillé de si près le tempérament qu'il y a eu victoire entière de la volonté, triomphe de Tintelligence. Le poète arowiii écrire un drame antique^ et il Ta écrit.

Celui-ci est une variante de Tlphigénie d'Euripide. Ereclheus, roi d'Athènes, est en guerre avec Eumolpus d'Eleusis, (ils de Neptune. Les dieux accorderont à Erectheus la victoire, s'il leur offre en sacrifice sa fiUc Chthonia. Et Chthonia meurt pour Athènes naissante, à laquelle Pallas promet à la fin

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du drame, gloire immortelle. Voilà tout.

Pas une invective, pas une imprécation :

d'un bout à l'autre de la pièce court un souffle de résignation et de piété parfaite.

Elle est bien la sœur d'Iphigénie et de Polyxëno, cette Chthonia si filiale, si courageuse et si pure. Ses adieux à la lumière valent les plus tendres pages d'Euripide.

« Fiancée couronnée de la guirlande mortuaire » , elle s'avance vers Tautel. Un llymen l'y attend, THymen de la Mort.

» Fiancée couronnée de la guirlande mortuaire», elle chaule son hymne d'ilymen; Praxithea, sa mère, et le chœur, prolongent son hymne d'Hymen. De la bouche des trois chanteurs sort un chant alterné, dont chacun des trois, de trois en trois vers, prend la suite. Pas de refrain : des terze rime déchirantes, exaltées, et plaintives :

PRAXITHEA

u Enfant, mon enfant, toi, mon enfant hier, aujourd'hui fille de la Mort...

CHTHONIA

Bien qu'elle ait soif de mon sang, la.pointc de répée, mère, ô ma mère

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