‹ Poètes modernes de l'AngleterreChapitre 17 sur 17 · DARNLEY · texte numérisé non relu

DARNLEY

« Je dis qu'avec ce visage — personne ne. vous croira sainte ; vous parlez, — vous avez le pardon dans la bouche, vous mangez delà sainteté, — mettez Dieu sur votre langue et vous nourrissez du ciel...; — et, malgré tout, vous avez Tair^-* de regarder tuer les hommes — comme si c'était pour vous uu jeu et une moquerie; tenez, vos yeu.x — menacent jusqu'au sang. Comment vous y prendrez-vous — pour faire que les hommes vous croient? pitoyable? — vous êtes pitoyable comme celui qu'on salarie pour le meurtre — et qui aime peut-être mieux le meurtre que le salaire'. »

La voilà maintenant complète, la Vénus moderne: peu à peu, la statue s'est polie sous le ciseau : elle s'est achevée et le lecteur peut maintenant en examiner Tenscmble. <( Adorable et détestable» figure, type idéal, exagère, presque introuvable dans la vie réelle, modèle unique dont abondent, par contre, les pûlcs copies décolorées. Il fait froid au ctrur, dans son grandiose. On

» Chastelanl. P. Mi.

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sent qu'il est plus qu'une Forme,, qu'il est une Idée, une Loi vivante, co type extraordinaire; on sent qu'il est une des lois de l'Humanilé, la loi de la Souffrance, sinon de la Mort, par l'Amour. Et là-dessus, on remonte le cours de réflexions cruelles.

On se souvient du rôle si souvent fatal qu'à joué la Femme dans l'Histoire. On se remémore les apostrophes éloquentes dont la flagellèrent les grands poètes, les invectives ou les reproches qu'elle s'attira d'Euripide, de Milton, de Shakespeare même. Le poète a remis le doigt sur la blessure béante, saignante de nos cœurs, du cœur éternel do rilumanité.. Qui ne les connaît, les ravages de la Vénus Verticordia? Qui ne Ta vue à l'œuvre, la Dévastatrice, dans l'Histoire et dans la Vie, saccageant et piétinant les destinées?Miséricordicuse, à coup sûr, lorsqu'elle ne fait que vous courber sous la douleur, et digne du nom de bienfaitrice, si elle a pu vous iuspirer à jamais le Désamour écœuré!

Nous avons étudié, dans leurs combinaisons, les deux principaux éléments de la poésie de M. Swinburne. Reste à conclure par une impression d'ensemble.

Nous avons affaire ici à une poésie tout à fait nouvelle, inopinément éclose au parc des lettres anglaises. Cet assemblage de forces morales ataviques et de peintures plastiques produit, en première et en dernière lecture, TeiTarement des contrastes les plus inattendus. Déjà Ton pouvait s'étonner du relief exagéré des forces ataviques, et si Toutrance de l'enthousiasme transportait le lecteur aux temps les plus e^paltés de la Foi, Toutrance delà Haine le faisait aussi

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remonter à des époques tout entières palpitantes do frénésies inconnues de nos jours, si ce n'est aux Ames extrêmes des partis extrêmes. Ce lyrisme sectaire, aiïamé de la ruine et de la destruction du vieux monde, prophète d'une Démocratie dont il voit luire, dans le Futur le gigantesque soleil, dépassait en fougue celui de ces hommes d*action et do pensée combinées, dont j'ébauchais Tosprit au commencement de ce livre, dans mon étude surLandor. Pas un des romantiques de 1820 n'avait ragé contre Tétat social contemporain do manière aussi virulento. Jamais non plus, si ce n'est chez Shelley, Tenthousiasme pour l'inconnu de TAvenir n'avait atteint cette incandescence.

^ Seulement, ce lyrisme sauvage, adorateur, sanguinaire, expression du tempérament de la race développé jusqu'à la monstruosité, ne constituait pas seul la poésie swinburnicnne. Près de lui s'installait son antipode. Une érudition païenne, poussée aussi à

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l'excès, une dépravation littéraire des plus achevées s'accolait ou s'inoculait à rélcment premier. Un Sensualisme raffiné prenait place aux côtés du sentiment du Sublime; un puissant artiste, éperdument épris de Formes, doublait ou pénétrait un puissant poète, purement lyrique et moral.

Rien de plus bizarre alors que TelFet do ces juxtapositions ou de ces alliages. De nombreuses échappées d'humanitarisme tendre coudoyaient des visions sensuelles et féroces. A des nostalgies de Justice et de Droit, à des rêves d'idéaliste et de révolutionnaire, correspondaient des rappels de sensations néroniennes. Deux Idéals contradictoires tiraillaient, chacun de son côté, Tàme du poète : et de ce tiraillement elle sortait énervée, détraquée, douloureuse.

De là, en fin do compte, le pessimisme et le désespoir qui teintaient si profondément toute cette œuvre poétique, insatisfaite dans l'un et l'autre do ses objectifs, aussi frustrée,

en ce siècle informe , de Tidéal plastique d'un lointain passé que de Tidéal moral d*un tout aussi lointain avenir.

C'est précisément cette cohabitation invraisemblable et réelle de deux Idéals contradictoires qui rend si originale la poésie de M. Swinburno. Par son incohérence cohérente, elle est une nouveauté. Quoi de plus neuf que d'entendre parler d^EIumanitarisme en style de virtuose? N'cst-il pas étrange de voir des tirades démocratiques d*uno coupe rhythmique des plus rafiinées succéder à des phrases dédaigneuses de toute autre idée que de Tidée de Beauté pure, à des motifs mot pour mot transposés de cet impeccable livre qui s'appelle Mademoiselle de Maupin ? Qu'eussent pensé de ces amalgames et de ces alternatives Baudelaire et Gautier, si admirés de M. Swinburne?

Qu'en eût pensé Flaubert? Quel scandaleux mélange, de Tavis probable de ces trois grands esthéticiens, si désintéressés pour no

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pas dire si écœurés de toutes les questions politiques et sociales?Et d'autre part n'estce pas une véritable liesse, que d'admirer comme M. Swinburne jette à la face de ses compatriotes les théories les plus truculentes de l'athéisme révolutionnaire, et leur exhibe les scènes les plus corsées du paganisme décadent? Inaptes à reconnaître, sous son vêtement moderne, Tospritprimitif de leur race ressuscité, aveugles sur sa ressemblance lointaine au leur depuis longtemps si émondé et si châtré, tout à fait incapables de s'expliquer la moindre fantaisie d'érotisme païen, les lecteurs anglais, d'ordinaire si calmes, s'entlamment, contre leur grand poète actuel, d'indignations comiques.

Moins exclusive que l'esthétique pure, moins obtuse que l'esprit bourgeois, l'analyse critique peut considérer comme une bonne fortune d'avoir eu à pénétrer l'œuvre de M. Swinburne. C'est une véritable curio-

site qu une personnalité de poète qui se dédouble d'une façon aussi précise. Une telle rencontre d'esprit lyrique et d'esprit plastique est assurément rare, et je me félicite, pour mon compte, d'avoir fait connaissance avec elle.

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