‹ Poètes modernes de l'AngleterreChapitre 6 sur 17 · SHELLEY : LES CENCI · texte numérisé non relu

SHELLEY : LES CENCI

Écrire un Essai sur les Cenci, co n'est point chercher à déchiffrer les caractères les plus importants de la poésie de Shelley. Le paléographe de lettres, curieux d'arriver à lire couramment dans ce vaste et compliqué génie, devra d'abord s'habituer aux écritures des poèmes philosophiques intitulés; Queeri Mab, Prometheus Unbound, The H itch of Atlas, Laon and Cythna, etc. Seul peut-être de tous les rêveurs anglais, Shel-

« Poetical Works of Percy Bysshe Shelley (The Ccnci, A Tragedy In Hve Acls).

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loy a conçu l'Univers comme une largo symphonie panthéistique et pacifique, qu'auraient troublée soudain, par un éclat de dissonances, les farouches adorateurs de tous les dieux possibles. Selon Shelley, l'invention par l'homme de l'idée de Dieu conlrecurre ici-bas le développement naturel de la paix et de l'amour. Que le poêle ait tort un raison, ce n'est pas l'alTaire, ou plutât ce n'est pas ce que je me propose en ce moment de chercher. Bien que rien ne me pa> raisse plus étrange qu'un panthéisme dont on exclut les Puissances Malfaisantes, et qu'il n'y ait pas pour moi de contradiction plus flagrante que d'admettre d'abord toutes les Nécessités de l'Esprit de la Nature pour venir ensuite implicitement reprocher à cet Esprit d'engendrer les Forces redoutables qui poussent les Êtres les uns contre les autres, je ne dirai au commencement de cette étude que deux ou troi^ mots sur les spéculations métaphysiques de Shelley,

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comptant les reprendre une autre fois avec de longs commentaires.

A coup sûr, je ne voudrais pas nier que sa poésie métaphysique ne soit le suprême effort de son génie et ne lui donne une place à part parmi les poètes de l'Angleterre. A y regarder de près, il a bien été le seul des spéculatifs anglais qui ait aimé do cœur rUniversalité des Ltres. Son Ame plonge au sein des Phénomènes de la Nature ; et voilà que leur vie se dilate, et s'épand au dehors. Le Nuage raconte ses métamorphoses, et la Sensitive s'alanguit d'amour. L'élégance des fleurs se fait plus délicieuse et le vent azuré du printemps « souffle dans son clairon sur la terre qui rêve ». Les mille sensations des Choses frémissent : leurs mille teintes se colorent :

leurs mille transformations se répondent :

et le cercle d'harmonie du Prometheus unbound étreint toutes les vibrations de l'Univers.

Malhoureusemcnt, Taptitudc au chant flexible et aux métamorphoses lyriques indique Taspiration plutôt que Taffirmation panthéiste. Elle révèle une soif do Tàme et non une jcertitude de rentendement. Aux jours d'inquiétude et de doute, aux jours nerveux, elle peut même se retourner contre la doctrine qu'elle implique, et inconsciemment, la contredire. A chaque instant, la haine de la tyrannie, Tamour de la lutte, la revendication de droits qui franchissent leur limite pour aller se perdre dans les plus extrêmes utopies, s'insurgent en Shelley contre les formes méchantes, dont se revêtent à certains jours les Puissances Naturelles. A vrai dire, le poète ne divinise dans la Nature que ce qu'il y trouve de noble et de juste ; il oublie perpétuellement, qu'en bonne logique panthéiste, le Mal a sa raison d'être autant que le Bien, puisque les deux coexistent, et que la divinité de Pan n'a pas plus banni le Second que le Premier.

La nécessité de la divinisation du Mal n'émut pas l'impassibilité du panthéisme allemand, incamé dans Gœlhe et dans Hegel. Mais Shelley, arrivé à la lumière en même temps que ces deux grands esprits, trouve dans les préjugés de sa philanthropie anglaise une barrière presque infranchissable à Finstinct métaphysicien qui le poussait à la divinisation du Tout de l'Univers. Dans Queen Mab, après avoir proclamé la Toute-Puissance et TlndifTérence de l'Esprit de la Nature, après avoir constaté que , devant cet Esprit, le misérable et rhomme de bien sont « égaux » , il revient quelques pas plus loin sur son axiome ; il oppose à TEsprit de la Nature TEsprit de l'Humanité , sans considérer que TEsprit de l'Humanité, pris dans son ensemble, n'est qu'un résumé parfait de l'Esprit de la Nature. Et ainsi de suite; partout s'insinue dans ses œuvres la contradiction dont il ne semble pas avoir

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conscioncc ^ . Disciple de la philosophie allemande par sa sympathie pour les Choses, de la philosophie française par son amour de Tllumanité, pris entre Hegel et Spinoza d*un côté, Voltaire de l'autre ; en outre , fils d*un pays où la révolte contre l'injustice est endémique et où elle a inspiré les périodes de Milton, jamais esprit n'a été, comme Shclley, épris de systèmes opposés, amoureux d'idées ennemies, amant de philosophies contradictoires.

De tout le grand effort qu'il a fait -pour atteindre le Vrai, il reste une magnifique poésie naturaliste et panthéistique, la plus belle depuis Lucrèce ; mais cette poésie,

1 Que ce soit paralogisme candide ou sophisme de parti pris, c'est toujours une erreur de raisonnement que de vouloir tirer la moindre loi morale du panthéisme. Erreur dé'jh commise dans Tanliquité par la do'ctrine stoïcienne, dont la base métaphysique rtait le panthéisme. Voir à cet éj'ard les irréhuables objections du comte de Champaguy (Les Césars, T. III, p. 208 210). Voir aussi, sur cette intéressante question, l'Introduction d'E. Saissct à sa traduction «les œuvres de Spinoza. (P. CXLIV à CLXXlT Charpentier, 1842-)

loin de pouvoir passer pour une nouveauté, n esl qu une des dernières apparitions do la Muse abstraite ; non seulement on ne saurait la considérer comme une découverte récente de la Pensée, mais il ne faut même voir en elle que la rénovation esthétique d'un vieux système de philosophie. De toutes ses apostrophes révolutionnaires, de tous ses chants d'avenir, de ses prédictions de paradis terrestres, en un mot de son Idéal social, il ne reste non plus qu'une musique de mots qu'on pourrait comparer à celle de la Symphonie héroïque ou de la Neu^ vicme Symphonie ; il reste la musique d'un Beethoven de la poésie, utopiste et sublime.

Je viens d'indiquer en quelques traits les éléments allemands et français de sa poésie : amour des Choses, amour de THumanité.

Aujourd'hui encore, les trois quarts des esprits qui pensent se partagent entre ces deux ordres d'idées ; les uns croient à la

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Toule-Puissance des Choses, les autres à la Toule-Puissance de l'IIumanité. Laissant de côté 1.1 (liscussioa sur ce sujet qui nous emmènerait vraiineut trop loin, nous allons suivre dans les Cenci la troisième source qui court à travers la poésie de Shelley, à savoir les instincts et les sentiments à peu près purement anglais. Endurcissement et férocité du cœur chez l'oppresseur:

haine de la tyrannie et soulèvement de la conscience dans l'àme de l'opprimée, voila les deux états psycholog'iques qu'on y trouve, mais tendus de chaque côté jusqu'à Tenter et jusqu'à la folie ; c'est d'une horreur semblable à celle des guerres de religion d'Angleterre ou des cachots souterrains de la Tour do Londres.

L'histoire des Cenci n'est point une légende, mais un épisode de la vie patricienne d'Italie^ au xvi* siècle. Cet épisode est resté célèbre à Rome et dans toute la Péninsule, où on le raconte volontiers aux étrangers. Stendhal Ta inséré dans ses Chroniques et Nouvelles. Le réaniment aussi, poignant à faire mal, cinq des plus touchantes Scènes de Landor*. Shelley, de son coté, frappé par la terrible étrangeté du récit, en fit un drame dont Tintrigue peut se résumer en quelques lignes.

* Voir Tlic Works aiul Liï'e of Waller Savage Laiulor. Vol. VII, I». 342»

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Un noble Italien, le comte Concî, a passé sa vie dans les crimes do toute espèce. Plusieurs fois, il a acheté son pardon du Pape, à prix d'or. Dans sa vieillesse, il ne trouve rien de mieux, pour tuer le temps, que de se faire le bourreau de ses enfants. Pris aux pièges qu'il leur a tendus, presque tous ses lils succombent ou languissent. Mais il déteste d'une façon spéciale sa fille Uéatrix qui vit aVec lui dans le Palais Ceuci, et dont Ténergie lui tient tète. Un beau jour, sous la double impulsion d*un désir innommable et d'une haine de tigre, il la viole. A son tour, celle-ci, de concert avec sa bellemère et son frère» aposte deux assassins qui étranglent Genci dans son sommeil.

L'assassinat est découvert , les coupables arrêtés ; et comme le Pape refuse de tenir compte de leurs griefs, ils sont jugés, torturés, et mis à mort.

Kpisode d'un assez joli noir, comme ou voit. C'est de gentillesses de ce genre

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qu'est peuplé tout le théâtre anglais de la Renaissance. Webster, Ford, Ben Jonson, Shakspeare, Marlowe, découpent leurs sujets dans celles des chroniques italiennes qui font un digne pendant aux Genci, ou dans les scènes extraordinaires de Thistoire d'Angleterre, une des plus pleines d'horreurs au monde. Il est d'ailleurs naturel que ces esprits, pimentés de la lecture de leur histoire nationale, ne trouvent jamais de ragoûts dramatiques assez forts pour leur palais. Quand on a visité la Tour de Londres et la Tour des Lollards ; quand on a entendu le guide vous raconter l'histoire du martyre de sir John Oldcastle dans la chambre môme où celui-ci fut pendu par les aisselles, et, pendant qu'on le brûlait à petit feu, arrosé de vinaigre ; quand on a jeté un coup d'œii sur le cachot de Guy Fawkes et qu'on a feuilleté le martyrologe des conspirateurs et des confesseurs anglais du seizième siècle ; lorsque enfin on a éprouvé par soi-même

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l'ctrot sombre que produisent ces aspects cl CCS récits do l'ancien temps britannique sous le ciel do Londres et en vue des brumes qui voilent perpétuellement la flèche de Weslminstor, alors on n'a plus à chercher les causes des noires imaginations où se complaisent les dramaturges du pays :

l'amour de l'horreur se respire ici dans l'air. Et l'on comprend à merveille comment l'esprit le plus angélique ot le plus doux de l'Angleterre n'a pas hésité, au jour où il a voulu écrire un drame, à choisir ce sujet:

les Cenci.

Entrons dans l'analyse psychologique d'un ou deux dos personnages du drame. Et à tout seigneur tout honneur : commençons par le comte Cenci.

Il n'y a pas besoin d'aller bien avant pour trouver les éléments do cette ftmo monstrueuse : on les découvre un à ud, ramassés on soixante vers, dans la première scène du premier acte.

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Le cardinal Gamillo vient annoncer à Cenci que le Pape lui accorde encore une fois, au prix d*uno forte somme, le pardon d*un de SOS innombrables crimes.

« Le tiers de mes possessions, répond « Cenci, soit!...

« Désormais aucun témoin , pas même « la lampe , ne verra ce qu'a menacé de « divulguer le vassal, dont j*ai étouffé la « gorge avec de la poussière pour sa récom- « pense. L'acte qu'il vit ne pouvait ^tre « évalué plus haut que sa misérable .vie a sans valeur »

Camillo l'apostrophe, lui reproche sa vieillesse ignoble et persécutrice do ses enfants, retrace le triste historique do la vio do Cenci, le supplie de se convertir, parle des bons offices qu'il a rendus au Comte, de la vie qu'il lui a sauvée trois fois.

« Ce pourquoi , dit Cenci, Aldobran- « dino vous doit celui de mes fiefs qui est « au delà de la Porto Pincienne, Cardinal,

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fl une chose dont je vous prie de vous sou- « venir, vt nous pourrons ensuite causer i( avec moins de gène. Un homme que vous « avez connu pari» de ma femme et de mu <( fillu : il avait rhnbilndo do fréquenter ma Il maison ; le jour suivant, sa femme et sa i< fille vinrent et domandèrcnt si je l'avais « vu : et je souris : je pense qu'elles ne t'ont « jamais revu. »

A son tour, Camillo s'emporte et le menace : « Ilomme cxûcrnble , prends carde !

— « A toi? allons donc, chansons : nous

«devrions nous connaître Je satisfais

<i mes passions comme it me platt, et je Il revendique le droit de le faire par la force « et par la ruso... Vous publiez que vous i< m'avez h moitiô corrigé : c'est une raison « pour que la forte vanité vous fasse taire, II si la pour no le peut: les deux y réussiront,

«j'en suis sûr Tous les hommes aiment

« la luxure sensuelle, tous les hommes ont

« plaisir à la vengeance ; et la plupart se « délectent des tortures qu'ils ne peuvent a ressentir, berçant leur paix secrète avec « la souffrance des autres. C'est cela mémo « dont je fais mes délices. .Faimo la vue de « Tagonio et la sensation de la joie, quand « un autre agonise, et que je jouis de son « agonie. Et je n'ai ni remords ni crainte, « les deux freins, je crois, des autres hom- « mes... Quand j'étais jeune, je ne pensais <c qu'au plaisir, et je me nourrissais de miel : f< les hommes, par saint Thomas, ne peuvent « pas vivre comme des abeilles, et je m'en « fatiguai : alors, jusqu'à ce que j'eusse tué « un ennemi, et entendu ses gémissements, « et les gémissements de ses enfants, je ne « savais pas qu'il y eût d'autres délices sur « terre... J'aime mieux maintenant tourner « mes regards vers des angoisses telles que « la terreur les cache mal : la prunelle sëche, « fixe : la lèvre pâle, tremblante, qui m'an- (* nonce que l'ftmo pleure au dedans des

« pleurs plus amers que les sueurs de sang « du Christ... »

Vraiment, il est tout à fait réussi. Impossible de mieux poser une âme de tigre en quelques lignes. Le lecteur prévoit déjà le développement du caractère à travers la pièce ; où que le Comte puisse en arriver, on s'attend à tout et on ne s'étonnera de rien.

Brutalité, férocité, impudence, raffinements de fauve qui lacère la proie avant de la dévorer, inventions de supplices infernaux qui dépassent les imaginations des démons dans les cercles de TEnfer de Dante, voilà les grandes lignes affreuses de cette âme. Ajoutez-y la force, la ruse, la connaissance des parties basses, lAcbes, convoiteuses, de la nature humaine ; parties qu'il met à nu d'im mot. Pour trouver son pendant dans rhisloire, il faudrait remonter jusqu'à Domitien, l'homme le plus méchant qu'on ait vu, selon M. Renan.

Car Cenci a la dissimulation et rhypocri-

aie du dernier des Flavius ; la scène III du P' acte en fait suffisamment foi.

Le Comte a rouni dans une des plus belles salles de son palais tous ses amis et parents, c'est-à-dire la haute noblesse de Rome. Il donne une fêle en Thonneur des nouvelles qn*il a reçues de ses fils, étudiants h Salamanque. Les convives assis, l'hôte' leur tient le langage suivant :

CENCI

« Soyez les bienvenus, amis et parents, soyez « aussi les bienvenus, Princes et Cardinaux, <c colonnes de FÉglise, vous tous qui honorez « de votre présence notre allégresse. J'ai trop « longtemps vécu comme un anachorète, et dans « mon absence de vos joyeuses réunions, de « fâcheux propos ont couru au dehors sur mon « compte ; mais, mes nobles amis, lorsque vous « aurez pris votre part de notre fête d'aujourd'hui « et appris la raison pieuse pour laquelle elle « est donnée , quand nous aurons ensemble «porté une santé ou deux, j^espère, en vérité,

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« quo VOUS me croirez de sang et de chair comme « vous ; pécheur, certainement, car Adam nous « fit tous ainsi ; mais tendre de cœur, doux et « pitoyable.

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