‹ Poètes modernes de l'AngleterreChapitre 5 sur 17 · JULIEN · texte numérisé non relu

JULIEN

Le peuple t*eùt déserté pour accourir en masse

— sous mon étendard, aussitôt que je Teusselevé ;

— mais moi, me laissant aller, et ma voix — ne rappelant pas à chacun les dommages dont il souffrait, — eux, en silence et peu à peu soumis,

— portèrent ton dur joug. Même n'eusses-tu fait qu'opprimer, — ils Tauraient encore longtemps porté. Mais voici que tu as trompé : — que tu as fait tout ce qu'un ennemi étranger pouvait faire

— et plus même contre eux... Don Rodrigue !... les faibles de cœur et d'esprit contemplèrent

* Edgar Quinet a eu raison d^ëcrîre (Allemagne et Italie, p. 250), qu'il y avait parenté entre Torgueil anglais et l'orgueil espagnol. Comme au dix-huitième siècle, Torgueil anglais, au seizième, l'orgueil espagnol a dominé le monde. (Voir deux magnifiques pages de Macaulay sur la hautaine grandeur de l'Espagne d'il y a quatre cents ans. War o( the succession in Spain. Critical and historical Essays.)

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— ta splendeur, et t'adorèrent roi d'Espagne :

— Je me levai : Rodrigue ne règne plus sur l'Espagne.

Et, une page plus loin, il continue sur le même ton :

« Ou tu porteras la croix, et tes genoux, — dans les caveaux silencieux de Palestine, — useront les cailloux pointus au milieu des prières de minuit, — ou tu garderas les amarres de Barbarie ; — là, tu attendras parmi les foules qui encombrent le puits — de midi au coucher du soleil, — pour tirer de Teau et l'apporter au logis

— dans la gourde fêlée de quelque vil drôle bourru, — qui te renverra à coups de pied — pour avoir mal compris son ordre ou différé d'obéir. »

Tel nous voyons Julien, tels sont tous les hommes d'épée du drame, Tarik, Abdalazis, Sisabert. Sans s'en douter, l'auteur les a dessinés d'après lui-même. Et vraiment, nous ne cesserons de le répéter, il avait manqué sa vocation. Adolescent, il s'était destiné

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aux armes : s'il eût donné suite à son idée, peut-être fût-il devenu un grand capitaine, un Wellington. Voyez de quelles couleurs héroïques Julien, aux heures où se réveille son patriotisme, peint Tentètement du soldat qui, jusqu'à ce qu'il tombe, défend son pays :

C'eût été quelque chose de s'être précipité — au-devant d'eux ; c'eût été quelque chose d'avoir supporté — la défaite, la déroute, et lorsque, autour de vous, — aucun fanal ne luit, aucun essieu ne gémit plus — à travers la large plaine ; lorsque aucun bruit d'aide — ou de secours ne caresse plus l'oreille qui y croit encore ; — de combattre sur la dernière tour démantelée, — et de cédera la valeur, si jamais Ton cède *.

Passons à cette trilogie : Andréa of Hun- (jary, Giovanna of ISaples^ Fra Rupert, Nouvelle œuvre importante : mais, vu les étroites limites de cette étude, je me vois forcé d'en parler brièvement.

* Count Julian. Premier acte. Troisième sc«ne.

A cette pièce s'adressent mes critiques de tout à rheure : elle manque de condensation et de vie, et pas un personnage n'y découpe sur la toile son dramatique et vivant relief. Voici Tintrigue. Jeanne, reine de Naples , belle , intelligente , noble de cœur, a été, par raison d'Etat, fiancée à son cousin André de Hongrie. Bien qu'elle aime en secret un autre de ses cousins, Louis de Tarente, elle se soumet aux dernières volontés du roi son père, et, en montant sur le trône, se dispose à épouser le prince qui lui a été destiné. Elle se prend même d'affection et de pitié pour ce pauvre enfant, dont elle réussit à développer les facultés, jusqu'ici étouffées à dessein par le moine hongrois Fra Rupert, précepteur d'André et maître occulte du royaume de Naples. L'âme et le cerveau d'André s'ouvrent: il promet de devenir un fier et généreux roi. Il commence par secouer le joug de Fra Rupert qu'il chasse ignominieu-

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sèment. Le haineux moine monte contre leur prince Tépaisse cervçlle des commandants hongrois. Des hommes masqués assassinent André, au milieu de son bal nuptial. Tapi dans l'ombre, Fra Rupert a conduit le crime, et toujours à couvert, il en fait accuser Jeanne. L'affaire est portée au tribunal de Rienzi qui acquitte la reine.

Celle-ci retourne dans ses États; mais, minée Bans relâche par les sapes secrètes de Fra Rupert et du Pape, elle est renversée, sur la fin de son règne, par son neveu, l'ambitieux Charles de Durazzo. Fra Rupert triomphe. Malheureusement pour lui, il rencontre en Durazzo une ruse, une fmesse, une perspicacité, une volonté de régner effectivement, auxquelles il ne s'attendait pas : il conspire encore, mais est, cette fois, pris à ses propres pièges. Il se poignarde.

Comme on voit, le seul personnage caractéristique, c'est Fra Rupert. Il person-

ifie le monachisme qui, de ses coulisses,

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domine la scène. A cet effet, il emploie les armes ordinaires de sa caste : corruption, cautèle, calomnie, hypocrisie, oppression des âmes, fanatisme, assassinat. Et il en a tous les vices, luxure, ambition, lâcheté, cruauté, mensonge, malpropreté. On sent l'outrance de la satire ; on perçoit le parti pris du gentilhomme protestant, ardent pamphlétairp, intraitable ennemi des couvents et des moines. Par là même, Rupert cesse d'être une conception tragique. Son hypocrisie est si grossière*, son infamie si basse, si bête et si repoussante que ses crimes en perdent toute grandeur et toute horreur : il est purement et simplement ignoble, et plus je relis son rôle, plus je le considère comme celui d'un pantin odieux et grotesque dont l'auteur tient les ficelles et sur lequel il frappe lui-même à bras raccourci c^mme sur une tête de Turc. En

* Voir notaminont, Acte I\\ se. m.

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cette besogne le secondent ceux des personnages de la pièce qu'il affectionne le plus, entre autres Maximin et Rienzi qui ne se privent jamais d'administrer au Moine et à ses confrères des différents ordres les plus belles et les plus amusantes volées de bois vert. La verve de Landor, mise en belle humeur, dégorge à flots les lazzis et les brocards; mais le Frère n'en devient que plus absurde, et on se demande comment l'auteur a la prétention de nous faire prendre au sérieux une pareille caricature.

Une des particularités épisodiques de cette tragédie est le rôle délicat et poétique qu'y jouent les femmes et jeunes filles de la cour. Elles rivalisent de charme, de bonté, de gentillesse et d'esprit : vives et gracieuses comme des oiseaux, elles échangent, au milieu des événements tragiques qui les encerclent,des trilles de reparties moqueuses et de sentiments fins. Elles se' posent en protectrices des arts et en amantes des ar-

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listes : la petite Fiamnietta est adorable en son amour pour Boccace. Le babil des rossignols et des fauvettes nous délasse do la satire, et par lui nous arrivons à la dernière note du talent de Landor, à la note purement artistique, sereine, souriante, contemplative, en un mot, grecque.

Il avait en effet — ce à quoi le lecteur est peut-être loin de s'attendre — une extraordinaire délicatesse d'imagination. Leigh Haut le comparait « à un pin orageux des montagnes qui eût produit des lilas ». Une autre phrase de Leigh llunt à son endroit est peut-être plus heureuse encore, et résume avec une parfaite grâce d'expression, tous les aspects du caractère et du talent de rhomme. « Après s'être livré à toutes les partialités de ses amitiés et de ses fnimitiés, après avoir foulé aux pieds rois et ministres, voilà qu'il se calme soudain, comme im Spartiate adorant un rayon de lune, » Ainsi nous apparaît Landor dans Gebir^ dans les

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Hellenics et dans les Minor Poems. Gebir et les Hellenics surtout sont des reconstitutions presque absolument parfaites de l'expression antique : c'est peut-être, avec celle de Keats, la seule œuvre anglaise moderne où passe le vrai souffle, calme, simple et gracieux d'Hellas. Et ce qui lui était surtout commun avec le génie grec, c'était le don do voir et de faire voir les objets en une représentation immédiate, adéquate à Tobjet de la vision, précise et découpée comme une vasque do marbre blanc dans Tair bleu du Midi. Ses images sont sculptées, plus nettes que larges et plus claires que grandioses. 11 n'avait rien de l'immense rêverie clairvoyante d'un Shakespeare ou de l'imagination surhumaine d'un Shelley ; et si Anglais qu'il fût dans tous ses actes et pensées, pour l'expression et la forme il s'était converti do cœur au classicisme.

Latin et firec par la symétrie, l'ordre et la clarté du style, il avait complètement perdu

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la tradition du désordre ot de robseurité germaniques, et, de ce côté, différait autant de son ami Carlylo que Cicéron peut différer de Jean-Paul Richter.

Voici la traduction de quelques fragments pris au hasard dans Gcbi)* ; c'est d'abord ime nymphe qui parle :

« J'ai de sinueux coquillages couleur de perle ; — et ils ont pris cet éclat — dans le porche du palais du soleil, là où, dételées, — les roues de son char se tiennent au milieu de la vague : — secouez un de ces coquillages, et il s'éveille ; appliquez — ses lèvres polies à votre oreille attentive — et il vous rappelle ses augustes demeures — et il murmure comme murmure l'Océan. ' »

Ailleurs, nous rencontrons la description d'une ambassade égyptienne envoyée par la reine Charoba au-devant du roi Gebir :

En avant allaient les victimes couronnées de fleurs ; — parmi elles, des crocodiles, et des en-

> Gpbir, p. 6. T. Vil.

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fants habillés de blanc — guidaient leurs mâchoires bruissantes à travers le courant. — En

barques dorées passait le cortège féminin; —

de doux airs de musique dirigeaient les rames; — tantôt elles s'élevaient brillantes, et se reposaient obliques ; — tanfôt elles descendaient et, d'un mouvement un, — plongeant, elles semblaient se poursuivre Tune l'autre ; — tantôt elles tremblaient, fatiguées, au-dessus do la vague

Cependant , avec une pompe

auguste et solennelle, — portés par quatre chameaux blancs qui faisaient tinter leurs plaques d'or, — hérauts devant et esclaves éthiopiens derrière, — chacun avec le signe de son emploi dans la main — et, sur le front, l'empreinte vénérable des ans, — venaient les quatre ambassadeurs de paix. — Ils apportaient de riches tapis, du blé, du vin généreux ; — ils apportaient, comme don joyeux, des olives de Syrie, — des boucs entêtés qui lorgnent la cime de la montagne — de travers, et se démènent avec leurs cornes rebelles; — des coursiers et de beaux chameaux. * »

« Ciebir, p. 23-24.

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On voil la scèno, et partout, au cours du poëmo^ les images poussent, aussi concises et aussi précises : j'en cueille quelques-unes au hasard. Voici « le long rayon de lune qui gît sur le sable humide comme une colonne de jaspe à moitié debout.» Pour parler d'une fête troublée par un empoisonnement, il dira : « La fête fut comme celle de Céphée, lorsque Tépéc de Phinée, pâle d^émotion, remua dans le fourreau et que la poignée résonna dans sa main de marbre ». Dans le Comte Julien^ il avait dit, employant une image du même ordre : ((La main... qui tint tes chevaux droits et immobiles, commodes statues fondues sous la porte d^un palais ».

Il me serait agréable de traduire encore une scène des Helleiiics^ un festin grec ; mais cette étude est déjà trop longue^ et je me vois obligé de renvoyer le lecteur à la pièce intitulée : Icarios and Erigone.

Une phrase de Thomas de Quinccy me fournit la fin de mon Essai. Il dit de Landor : « Cet homme était destiné par la nature à être un leader , un martyr^ vn réformateur national^ un grand rebelle ».

La phrase pourrait s'étendre et s'appliquer à tout un groupe d'écrivains anglais.

Ils furent là, en Angleterre, de 1789 à 1830, réfugiés au camp des lettres, une bande de rebelles. Et bon nombre d'entre eux, vétérans ou conscrits, Godwin, Byron, Shelley, LeighHunt, Hazlitt, Landor, HorneTooke, Thelwall, Holcroft et autres n'eussent demandé peut-être qu'à s'ériger en « réformateurs nationaux ». A l'appel des révolution-

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naires de 1789, d'âpres passions politiques s'étaient réveillées chez les fils des hommes de la Commonwei^lth, et la « jeune Angleterre » leva la tête.

Peu importe qu ils aient été d'une nuance plus ou moins ardente, et qu'ils se soient parfois mésestimés ou malentendus. Peu importe encore qu'ils aient été absolument contemporains, ou qu'ils se soient succédé à dix ou vingt années de date. Ce que je constate, c\»st que, par la grandeur de leurs passions et Tardeur de leurs convictions, certains d'entre eux ont été des hommes de mémo tempérament. Et à cet égard, il y a quatre noms qu'il faut absolument rapprocher : Byron, Shelloy, Landor et Carlyle.

Aussi bien que la phrase do do Quincey, lo mot favori de Carlyle les résume tous quatre : ils étaient dos « héros ». Oui, tous les quatre furent, suivant l'expression identique d' Emerson, « dévorés d'appétit anglais pour l'action et l'héroïsme ». Au reste, entre

eux, ils so sentaient frères et se saluaient volontiers des originales sous-définitions qu'impliquait leur nom de famille. Landor traita Byron de « patriote, conspirateur et pirate ». Le même Landor disait en parlant de Carlyle « qu'il n'y avait qu'à pénétrer ses traits pour voir qu'il était aussi héros que son Cromwell. » A son tour, Carlyle dénomme Landor « le grand vieux Romain ». Des voix de critiques vinrent renchérir sur ces appellations, et quelque temps après sa mort, le rival de Lucrèce et d'Hlschyle, l'imagination lyrique la plus extraordinaire du siècle, le sublime Shelley recevait de Macaulay le titre épique et primitif de « barde S).

Et en effet, ils étaient de la race épique, primitive, héroïque. En eux réapparaissait dans toute sa pureté, conservé aux profondeurs de la race, le type des Scaldes anglo-

1 Voir le passag^c de Macaulay sur Shelley. (Critical and Historical Essays. John Dunyan, p. 188.)

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saxons et des Bersekiers. De dessous la neige de leur orgueil, de leur froideur, de leur concentration, de leur impassibilité, éclatait tout à coup un volcan de violence. Tous quatre — voyez leur biographie et leurs œu\Tes — crièrent aux quatre vents leur avis sur les affaires du passé, du présent, et de l'avenir ; ils invectivèrent contre leur pays et TEurope. Aussi absolus dans leur vie privée que dans leur vie publique, trois des quatre — Byron, Landor et Shelloy — soutinrent des luttes quotidiennes contre leurs concitoyens et leurs proches , leurs inférieurs, leurs parents et leurs pairs.

Ils étaient possédés de la rage militante, comme Milton et les héros des guerres religieuses d'Angleterre.

Leur véritable ancêtre est Milton. Do l'époque de Milton à la leur, l'horizon ouvert aux passions s'agrandit. La lutte ne se circonscrit plus, comme dans les drames de Shakespeare, entre des instincts et des

intérêts ; elle se déploie entre des idées. Il ne s'agit plus seulement do savoir si on enlèvera à son rival une femme ou une couronne, mais encore si Ton prendra parti pour ou contre les franchises de la nation, pour ou contre les droits de la liberté de conscience. Ainsi élargie, la bataille devient ou peut devenir pour un « héros » moins animale. En outre, du libre examen à la philosophie libre, il n^y a qu'un pas ; la réforme religieuse du seizième siècle prépare la réforme politique, sociale et scientifique des siècles dix-huitième et dix-neuvième. En trois cents ans, la Raison crée de nouveaux et nombreux éléments de combat : on en vient aux mains à propos d'abstraits comme la Métaphysique, le Parlementarisme, la Révolution^ la Liberté, le Progrès, la Science, etc. Or, c'est bien sur de telles idées que s'en^porta le petit groupe dont j'essaie de résumer à grands traits le tempérament, et dont la furie revit dans le plus grand poète

anglais de ces vingt dernières années, Algernon Charles Swinburne. Dans le multiple conflit d'idées du siècle, chacun des quatre prit position, frappant d'estoc et de taille. Byron brandit son libéralisme aristocratique, dédaigneux, aussi éloigné du jacobinisme que du torysme *, arme damasquinée de patricien de l'opposition, redoutable à la tyrannie des Castlereagh. Shelley, l'enfant perdu du groupe, arbora les utopies les plus extraordinaires, entre autres celles du retour à l'âge d'or par le nivellement universel et par l'abolition des rois, des prêtres et de Dieu. Le successeur modernQ de Knox, celui qu'on appela le dernier des.

Puritains, Carlyle, renia son temps pour une idée de poète, l'Idéalisme pur, et rétrograda vers la Commonwealth qui, seule, lui parut avoir réalisé « l'établissement du

* Voir Marino Faliero. Gomme Landor, il voulait modifier, mais non détruire la constitution anglaise. Voir aussi sa réponse aux attaques de Southey qui invitait le ^gouvernement à poursuivre Vécole satanique.

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royaume de Dieu sur la terre ». Landor, caractère fantasque et cerveau sain, oligarque de tempérament et libéral par raison, se plut dans les contradictions : il satisfit son humeur en acclamant l'oligarchie, et son sens pratique, en faisant, plus que celle-ci ne fait d'ordinaire, la part des droits du peuple.

Tous quatre furent donc des combattants, et acharnés, mais de la Pensée pure. L'Action sanglante et violente avait disparu depuis beau temps du jeu de la politique intérieure d'Angleterre, et ils en furent réduits à leur lutte de cabinet. Or, de celleci la portée dut leur paraître faible, le résultat, mesquin. Leur extension au dehors fut loin d'être proportionnelle à la pullulalion d'aptitudes, de désirs, de croyances, dont ils étoufTaient en dedans. Aucun n'atteignit son complet développement ni son véritable niveau. Aucun ne devint un dominateur dos masses. L'autorité morale conquise par

Carlyle s'exerça plutôt sur les vies privées . que sur la vie publique : elle eut plus de prise sur les consciences que sur les votes.

Peut-être leur intelligence était-elle trop entière et trop généreuse pour leur époque.

Aux siècles de transition comme le nôtre, subitement chargés d'un grand afflux d'idées nouvelles, au courant trouble, mélangé d'éléments ennemis, contradictoires, ce n'est guère les philosophes et les poètes, mais les rédacteurs de compromis ou les poignes de fer qui prennent possession du peuple. Elle est passée, l'heure de pouvoir des idéalistes. Qu'ils prennent leur revanche par le dédain. Habileté et brutalité sont peutêtre nécessaires, mais peu intéressantes, à coup sûr, et parfaitement vulgaires.

Je me résume. A ces quatre héros-ci fit

défaut un de leurs plus essentiels éléments

d'existence, l'Action. Sans cesse en éclate, à

travers leurs faits et dires, l'irritée nostal-

.gie. Landor détestait le Parlementarisme, et

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considérait Washington, Phocion et Timoléon, — ces trois hommes d'Action, — comme les trois plus grands hommes du monde.

Et il alla, un beau jour, pendant les guerres napoléoniennes, se battre en Espagne.

« J'aime mieux celui qui fait un poème en Action que celui qui le fait en paroles », écrivait Carlyle. « Il faut faire pour le monde quelque chose de mieux que des livres », s'écrie Byron : il part pour la Grèce, et y témoigne beaucoup do sens pratique et d'énergie dirigeante *. Shelley lui-mAme, le plus spéculatif d'eux quatre, se personnifie dans son Laon, le chef libérateur, Tinstaurateur armé de la Justice.

11 leur manqua de vivre à cette époque « où se mêlèrent les éclairs de chant et les éclairs d'épée », où l'Idéal fit irruption armée dans la Réalité, où TAction matérielle

* Au point qufi Disraeli s'écrie ilans Vivian Grey : « Nous aurions eu besoin de Byron : c'était V homme, . . . et un pareil homme meurt au moment où il devenait conscient de tous ses pouvoirs ! >

62 POffTËS HObËK.NES bE L'AMULUTrORl::

devint « la sœur du Rêve ». Au seizième siècle, leur place eût été marquée à côté de leaders ai]g;Iais à la fois chevaliers et poètes, écrivains et hommes d'État, polémistes et réformateurs» Ils eussent été les dignes émules de Surrey, de Sir Thomas Wyalt, de Sir Philip Sidney, de Sackville, de Raleigh, d'Âlgcrnon Sidney, de Millon.

Dt comme ils fussent venus à leur rescousse contre ces autres grands hommes do plume et d'épéc, leurs rivaux, les chefs catholiques d'Espagne, contre Mendoza, Ercilla, Garcilaso de Yega, Lopc ! Privés de l'Époque Unique et d'une partie de ses joies, ce leur fut du moins une consolation que de monter au premier rang des poètes et penseurs de leur siècle d'exil.

SHELLEY : LES CENCl

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