TROISIÈME CONVIVE
Non, restez ; en vérité, je crois que c'est une plaisanterie; bien que, sur ma foi, ce soit se moquer de nous d'une façon un peu trop solennelle. Je pense que son fils a épousé Tlnfantc, ou a trouvé une mine ' d'or en Eldorado ; c'est seulement pour donner du piquant à quelque nouvelle de ce genre : restez , restez ; je vois A son sourire que c'est une plaisanterie.
CENCI • • {Remplhsnni une coupe fie nn et la levant en l'air.)
toi ! vin étincelant, dont la splendeur de pourpre jaillit et bouillonne çaîm en t dans C€tle coupe d'or, sous l'éclat des lumières, comme font mes esprits à la nouvelle de la mort de mes fils maudits ; ô vin, plût à Dieu que je pusse croire que tu es leur sang mélangé î Je te goûterais comme un sacrement et je porterais avec toi la
santé du puissant Démon de TKnfer ; lui qui, s*il est vrai que les malédictions d'un père escaladent, comme on le dit, de leurs ailes rapides, les âmes des enfants pour les arracher au trône même du Ciel, triomphe maintenant dans mon triomphe ! — Mais, tu es superflu, j'ai bu la joie profonde et ne veux point goûter d'autre vin ce soir. Ici, Andréa ! fais circuler la coupe. »
Cette scène assoit détinitivement le caractère, et il est patent qu'avec une donnée de personnage aussi complète et aussi pleine de promesses, le poète doit obtenir, de ce côté-ci du drame, des résultats surprenants*: rhorreur atteindra son paroxysme. Car Cenci en revient dès le premier acte à ces temps .du .paganisme anglo-saxon où les ehefs dé scaldes buvaient dans des crânes le sang de leurs ennemis. Si le Comte no déguste pas, comme il le souhaite, celui de ses fils, c'est qu il lui est inlordit de le verser ouvertement ; c'est qu'il y a, à l'époque où
il vit, une loi et une civilisation établies, et que cette civilisation, si féroce soit-elle encore, encage jusqu'à un certain point les Ames de tigre et ne les laisse pas à toute minute s'échapper sur leur proie. Au moins les force-t-elle à tourner leur vengeance au lieu (le l'aborder de front, à l'atteindre par des moyens obliques, l^a force brutale n'est plus seul juge et seul arbitre immédiat : la calomnie, la sape, la dissimulation, l'achat des consciences, la légalité, tous les moyens machiavérniues ont été inventés ou perfectionnés. Pour le plus grand bonheur du Comte, dont les atroces jiassions doublent leur volupté de la sensation dos voies ténébriMises. Il cniinl qu'on ne surprenne sur sa face de tigre son émotion ou sa pensée du moment : il se défie des échos de son palai.s^ de la sonorité des dalles, des espions cachés derrière le? portes. « toi, air silencieux, n'entends pas ce que je pense ! Toi, pavé que je foule du côté de sa chambre, que tes
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échos parlent de mon pas impérieux, comme d'une méphistophélique surprise, mais non de mon projet!» Il n'est jamais plus fourbe, et ne s'enfonce jamais plus dans Tombre de la scène, que quand il va revenir subitement se démasquer sur la rampe : avec lui, ce sont des feintes continuelles, des déroutements, des faux-fuyants, et enfin des surprises accablantes. Il excelle à entraîner ses auditeurs à sa suite, dans le labyrinthe et l'enveloppement des phrases mielleuses, équivoques, où il les ramasse tous comme des poissons dans un filet ^ Il connaît Tart de mentir d'une façon persuasive ; et, chez son fils Giacomo, débite ses calomnies d'une fiiçon tellement audacieuse et insidieuse qu*il arrive à se faire croire par sa belle-fille et qu'il brouille, après l'avoir plongé dans la dernière misère, le ménage de ses enfants '.
* Relire toute la scène m du l^'' acte , capitale pnur l'intelligence du dévoilement subit et com])lot du caractère.
2 Acte lU, HcèïïA 1, Récit de Giacomo à Orsino.
Finalement il se découvre, éclate en imprécations, en exclamations atroces : puis il remet ce masque de haine où ce qu'on lit est moins redoutable que ce qu'on ne lit pas, et derrière lequel il semble toujours y avoir une arrière-pensée infiniment plus horrible encore que l'horrible pensée qui y est écrite en toutes lettres. Pour s'en convaincre, qu'on fouille un peu les replis de l'interpellation dont, après la première tentative de viol, il assaille Béatrix : « Eh ! non ; « ne cachez pas votre visage ; il est beau !
« Relevez la tète! Eh! quoi, c'était vous qui, « hier au soir, osiez me regarder avec une « insolence désobéissante, fronçant un source cil dur et investigateur sur l'intention de « ma volonté, tandis que moi, je cherchais « à cacher ce que je venais vous dire — « mais en vain. »
Ses a parte et ses 7nnnologues sont plus effrayants encore : mille têtes d'hydres grouillent dans leur ombre. On sent que
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cette vie de Tarrière-fond de Tâme de Cenci est une vie rampante : les vipères, les crapauds, les salamandres, les têtards, s'y amoncellent les uns sur les autres. « Il s'en <c est assez passé entre nous pour me rendre « hardi et pour la terrifier. C'est une chose « terrible que de toucher le forfait que je « médite en ce moment : ainsi les hommes <( is'assoient-ils , frissonnants , sur la rive « trempée de rosée, pour essayer avec leurs « pieds la fraîcheur du courant ; une fois « dedans, combien l'esprit palpite de joie et « de délices !» Il a peur du grand air, du jour, deTespace : la lumière choque ce tyran de la vie privée, ce démon qui ne peut présider aux tortures que dans les ténèbres.
« Le soleil qui voit tout luit encore... il fait « un jour trop éblouissant, éclatant, lumi- « noux, soupçonneux, plein d'yeux et « d'oreilles... je porte en moi des ténèbres M plus noires et plus mortelles que l'ombre « de la terre ou que les constellations refroî-
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« dies dans le niiago le plus sombre... »> « Que me fait le jour, et pourquoi désiré-jc « la nuit, moi qui accomplis un acte à con- « fondre à la fois la nuit et le jour? » Il ne se sent à son aise que quand il est, — au quatrième acte, — dans le château de Pétrella, loin « des yeux et des oreilles de Rome ».
Là, il peut h loisir traîner Béatrix « par ses cheveux d'or, la piétiner, la priver de sommeil, la dompter par les fers et la famine ». C'est dans ce repère de brigand féodal, dans ce château fort dont les murailles ont vu les plus noirs secrets du moyen Age, qu'il acquiert, aux yeux du spectateur, toute son énormité d'ogre satanique. Là seulement, il se sent les coudes tout à fait libres; là, il pourra déployer Tapparoil entier des tourmenls. Là, Béatrix devra venir d'elle-même au-devant de la suprême honte quotidienne de l'inceste ; et si elle ne consent point à s'abandonner à la bestialité paternelle, « elle « mourra sans conf(»ssion et sans pardon.
tt rebelle à son père et à son Dieu. Son « cadavre sera livré aux chiens, son nom « deviendra la terreur de la terre ; elle n'ap- « prochcra du trône de Dieu que frappée a do la peste de mes malédictions ». Et comme elle refuse de se rendre à ses ordres, il la maudit. Cette malédiction est le comble do l'horrible et de l'atroce. Cenci souhaite « que le Ciel fasse pleuvoir sur sa fille les « gouttes pustuleuses do la rosée de la Ma- « remue, que sa peau s'encroûte de plaques « lépreuses ; qu'elle devienne mouchetée « comme un crapaud... que l'enfant qu'elle « portera dans son sein soit sa ressemblance, a en hideux; qu'il croisse de plus en plus « méchant et déformé, et qu'il paie de haine «les soins et Tamour de sa mère ». A ce diapason , l'homme n'est plus, comme il le dit luimême, qu'un' démon logé dans une forme humaine, un fléau dans la main de Dieu; et l'on attend avec une certaine impatience que les deux bravi viennent le dépécher.
A coup sûr, cest là un personnage extraordinaire, et comme on en rencontre, Dieu merci ! assez peu dans la légende et dans rhistoire : pourtant^ toutes les variétés d'âmes sont possibles dans la végétation humaine. L'originalité de cette âme-ci provient du mélange de cruauté native et de cruauté acquise dont elle se compose. A la férocité de Tanimal, Cenci joint le satanisme et la perversité de l'homme. Il raffine sur les crimes et les tortures. Par là méme^ il s'interdit l'assouvissement, s'assoiife toujours davantage, et de sensation nouvelle en sensation nouvelle, en arrive, haletant, à l'invention monstrueuse qui fait le sujet de ce drame. Digne petit-fils des Romains de la décadence, il demeure en mémo temps Italien du moyen âge, c'est-à-dire sadique et croyant. Convaincu de sa mission de démon, il en exulte, et l'ignorance absolue du sens moral et du remords constitue la haute vérité • dramatique de ce caractère. Le poète repro-
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doit avec une rare fidélité Tune des faces de rame italienae, la face d'airain.
C'est au contraire du Sens Moral que relève la figure de Béatrix : et la fille de Conci pourrait symboliser la Conscience.
u Béatrix Cenci, nous dit Shelley dans sa préface, semble avoir été une de ces rares personnes en qui Ténergic et la douceur habitèrent ensemble, sans se détruire Tune Tautrc; sa nature était simple et profonde. »
Elle semble , dès son apparition , d'une douceur angélique et d'une pâleur de neige.
Elle cause avec Orsino, son fiancé d'autrefois, qui, reniant soudain leurs épousailles, Va quittée et lui a préféré les bénéfices d'une prélature. Sa robe de prêtre lui interdit désormais de songer à Béatrix, et pourtant il la poursuit encore d'un désir hypocrite et sensuel. Pour justifier les déclarations qu'il ose lui faire, il feint un profond regret d'être entré dans les ordres, et allègue son inten-
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lîoii d'obtenir une dispense pour l'épouser.
Ello no le croit gnëre et lui répond : « Vous
Cl êtes pri'itrc ! ne me parlez pas d'amour
<' Hélas! Orsino, tout l'amour que j'avais Il pour vous s'est changé on amère dou-
i( leur Pourlanl, je vous aime toujours,
11 mais saintement, comme pourrait le faire <i tme sœur ou une Ame : et ainsi vous juré- « je une froide fidélité ». Insensiblement s'est alTaissé ce pâle amour, assailli par tous les venis froids de la vie ; courbe par la félonie de l'amanl ; efTouillé, tordu, brisé par la tyrannie paternelle. Au milieu des supplices <l<; tous les instants dont meurent avec elle les membres do la famille des Ccnci, c'est à peine si Béalrix, le soutien et l'espoir do ces désespérés, ose cucore consacrer parfois une pensée au sentiment soulfrant qui languit en elle. Bien qu'elle essaie d'avoir quelque confiance en son ancien amant, elle ost loin de la tendresse d'autrefois. Lu clair de lune aura beau briller sur le Mont Palatin :
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il n'éclairera plus Tingénu, le croyant aveu, des « premières pensées secrètes ».
En cette scène II, Tamour de Béatrix s'évapore en une dernière fumée de soupirs !
elle exhale une dernière fois sa peine sur un rhythmc doux, monotone et plaintif, qui ressemble au chant d'une captive. Si la phrase de la préface n'avait fait d'avance la lumière sur le double aspect de sa nature, on s'étonnerait : on la prendrait pour une blonde du Nord, légèrement molle et aban-
donnée, pour une de ces Heurs féminines qui penchent la tète dans les drames du siècle d'Elisabeth : on ne pressentirait point l'énergie de fer qu'elle va déployer quelques pages plus loin. Et, certes, elle eût préféré, la noble fille, qu'on pût la défmir toujours: Tendresse et Douceur. Ce ne sera que violentée par sa Conscience qu'elle engagera contre le tyran l'implacable lutte. Et alors même qu'elle lui jette publiquement , et pour la première fois, le gant, en la scène III
du premier acte, on perçoit le dernier écho de sa longanimité : « Oh ! pensez combien « profonds ont dû être nos griefs, pour effa- « cer d'abord l'amoui', puis le respect, dans (c Tesprit soumis d*un enfant, au point qu*il « arrive jusqu'à bannir la honte et la peur!
u Oh ! pensez, j'ai souffert beaucoup, et j'ai « baisé la main sacrée qui nous écrasait a jusqu*à terre ; j'ai pensé que ses coups a étaient peut-être quelque ch&timent pater- <( nel ; j'ai beaucoup e^LCusé, douté, et quand u il ne m'est plus resté de doute, j'ai cher* « ché par la patience, l'amour et les pleurs (( à fléchir mon père; et quand j'eus échoué, a je me suis agenouillée dans les longues a nuits sans sommeil^ et j'ai fait monter « vers Dieu, le Père de tous, des prières « ardentes ; et comme elles n'ont pas été « entendues, j'ai supporté encore. »
Longtemps elle a supporté, « elle a supporté encore », mais elle* no supportera plus. Sanaluro se traiisforme.En elle s*est levée la
dernière dominatrice de sa vie , la Conscience. L'âme de Béatrix va devenir anglo-* saxonne et puritaine. La Conscience y fera germer Tesprit de justice qui étouffera bientôt la douceur première. Elle y animera la passivité. Elle y recréera sans cesse l'énergie. Elle y entretiendra les monologues intimes, les longs raisonnements militants, d*oîi sortent les froides résolutions inébranlables, et Faction. Elle persuadera la fille de Cenci de la nécessité de châtier: elle Térigera en juge et en j usticier. Elle lui inspirera Thorreur et le mépris de la dureté des hommes et des lois humaines. Elle Tenveloppera d*innocence : elle la vêtira d'impassibilité au fort des supplices. Enfin elle émawsipera sa pensée : elle Taffranchira des conventions religieuses et des croyances reçues. C'est au développement de la Conscience de Béatrix que nous allons maintenant assister :
suivons-le dans ses détails et jusqu'à la fin. Le Comte a entrepris de dompter sa fille
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par un viol. Dans sa première tentative, une hésitation presque superstitieuse Tarrète ; il recule. Béatrix reste d^abord effarée de terreur. Devant sa belle-mère Lucretia qui rinterroge, elle se tient debout « plongée dans une fixe et terrible méditation ». « Ses yeux ont un éclat glacé ». « Oh ! avant qu'il arrive pis, dit-elle, il serait plus sage de mourir : il faut en venir là, à la fin. »
Il arrive pis en effet. Dans une seconde attaque, Cenci accomplit son forfait. L'horreur et Tépouvantement de la victime sont tels que toutes ses paroles se teignent d'abord de folie :
« Donnez-moi ce mouchoir ! — Mon cer- (( veau est blesse, mes yeux sont pleins de « sang : voyons, essuyez-les-moi — j'y vois à
« peine D'où vient que mes cheveux
« sont défaits? Leurs tresses en désordre de- « vaient être ce qui m'aveuglait tant, et pource tant je les avais attachées solidement. — «( Horreur ! le pavé s'enfonce sous mes pieds !
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« les murs tournent ! Je vois là une femme « qui pleure et se tient debout, calme, sans « mouvement : moi, je glisse vertîgineu-
« sèment pendant que l'univers tourne
« Mon Dieu, le beau ciel bleu est taché de « sang ; Téclat du soleil sur le plancher est « noir ! L'air s'est changé en vapeurs telles « qu'en respirent les morts dans leuis « charniers ! Pouah ! Je suis suffoquée !
« Il rampe autour de moi une buée noire « qui s'accroche à moi, et mo souille :
c< elle est solide , lourde , épaisse : elle f< colle mes doigts et mes membres les « uns aux autres, elle mange mes nerfs et « dissout ma chair jusqu'à la corruption , « empoisonnant le subtil, le pur, l'intime « esprit do vie ! Mon Dieu, je n'avais ja- « mais su jusqu'ici ce que doit éprouver le « fou ; car je suis folle, je n'en puis douter ! » Elle divague ainsi pendant le quart d'une très longue scène. Peu à peu; la raison revient. L'énergie se réveille plus âpre que
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jamais, et, avec l'énergie, la volonté d'agir et de châtier le profanateur. « Oui, il faut « agir ; il faut faire je ne sais pas quoi, mais « un acte qui réduise ce que j'ai souffert à « n'étro qu'une ombre au milieu de Tépou- « vantable éclair qui m'en vengera ; quoique « chose de bref, de rapide, d'irrévocable « et qui détruise les effets du mal qu'il ne « peut guérir. C'est une chose de ce genre (( qu'il faut tolérer ou faire ; quand je saurai « quoi, je serai tranquille et rien ne m'agite teraplus. » L'heure est une des plus tragiques de la pièce : Béatrix va s'ériger en juge. « Oui, la mort... le châtiment du crime. « Je t'en prie, mon Dieu, ne me laisse pas « m'effarer, pendant que je m'érige en juge.
« Vivre jour après jour, et garder ces « membres, l'indigne temple de ton e'sqprit, « comme un antre infûme d'où ce que tu « abhorres peut se rire de ta loi, vivre sans « avoir été vengée, — non cela ne sera pas!
« Le suicide! Non, ce n'est pas un moyen
« d*échapper : car ton arrêt bâille comme un « enfer entre le suicide et notre volonté. Oh ! « dans ce monde mortel, il n*y a pas de tri— « bunal, pas de loi qui puisse prononcer « l'arrêt vengeur de ce que j'ai souffert. »
Désormais cette douce figure prend un caractère surhumain. On est stupéfait de tant de sérénité, dans une aussi redoutable justice. Et lorsque, après s'être retirée, absorbée dans ses pensées, elle revient sur la scène, Lucretia et Orsino attendent la sentence qui va tomber de sa bouche comme celle même du tribunal de Dieu. <x Silence, Orsino ! Et vous, honorée dame, jo vous prie, mettez de côté comme vêtements usés la patience et le respect, le remords et la crainte, toutes les contraintes et toutes les convenances de la vie quotidienne subies depuis Votre enfance, mais qui ne seraient maintenant qu'une raillerie de ma sainte cause. Je Tai dit, j^ai subi un outrage qui, bien qu'inexprimable, réclame une ex-
pialion, pour le passé d'abord, et de peur que, ensuite^ je ne sois réservée, dans Tavejiir^ à charger encore de crimes une âme déjà surchargée ; de peur que. je ne devienne ce que vous ne pouvez rêver.
J'ai prié Dieu, et je me suis entretenue avec mon cœur, j'ai démêlé ma volonté embrouillée, et j'ai, à la fin, décidé de faire ce qui /*st juste, »
Au moment de l'assassinat du Comte, les deux assassins à gages se sentent pris de terreur. Béatrix est aussi résolue qu'avant.
(( Vous savez, leur dit-elle, que c'est un acte « haut et saint? » Et comme ils reculent une première fois et s'enfuient devant le sommeil de Ccnci, Iléatrix leur arrache le poignard des mains, et va marcher sur la chambre de son père, lorsque, pris de honte, les deux bandits se décident à frapper.
Quelques minutes après, l'affaire se découvre: les coupables vont être arrêtés.
Lucrelia éclate en lamentiitions. La sérénité
de Béatrix fao so dément pas : « Mère, ce «que nous avons fait est bien fait. Sois
« aussi hardie que juste L'acte est
« accompli : ce qui peut en résulter no « me regarde pas. » Amenée devant lé légat Savella/elle proclame son Innocence, en accusant les lois humaines d*iniquité et de déni de justice. «Coupables! qui ose par- «ler de culpabilité? Monseigneur, je suis «aussi innocente du crime de parricide
«qu'un enfant né sans père Eh! quoi,
«les lois humaines, ou plutôt, vous, leurs «ministres^ vous commencez par barrer la «voie à tout recours ! Et le jour où le ciel « fait votre besogne, vous traitez en cou- « pables les victimes qui ont réclamé justice ! « C'est vous qui êtes coupables ! »
A la barre du tribunal, institué par le Pape pour juger les meurtriers do Ccnci, son attitude ne varie pas. Elle tient des discours d'une audace toute révolutionnaire, toute négatrice et subversive des institutions de
lOG POÈTES MODERNES HE l' ANGLETERRE
son temps. Elle conspue la torture, en démontre rignomînic et Tinutilité ; elle frappe à coups redoublés d'éloquence sur la cruauté de ses juges, la lâcheté do ses complices, la légèreté de cœur des foules, rinjustico et la fausseté de tous ; et n'osant plus croire qu'à peine au bon vouloir d'un Dieu qui l'a abandonnée sur terre à son père d'abord, puis au Papo, aux accusateurs et aux bourreaux, c'est-à-dire à toute la série des oppresseurs, elle se réfugie dans le dernier asile, c'est-à-dire dans Tinexpugnable Conscience, suprême forteresse de justice et d'équité. Là, elle n'a plus souci de l'arrêt des hommes ni de leurs sévérités :
elle ne s'émeut pas plus des conséquences de l'ncte qu'elle a commis « qu'un roc solide ne s'effraye du vent». Et il lui suffit, pour se sentir protégée contre le Remords, seul ennemi qu'elle puisse redouter, d'évoquer comme défenseurs les féales apparitions do son Innocence, qui, à chaque appel,
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s'élèvent dans Tondoyance ou dans la rigidité de leurs attitudes, du fond du pays de l'Imagination, et viennent se ranger autour de la fille de Cenci.
« blanche Innocence, que ne portes-tu le «masque de la culpabilité pour cacher ton «auguste et calme visage à ceux qui ne te « connaissent pas ! »
c( Notre Innocence est un talon arme « pour piétiner Taccusation. » Et c'est ainsi qu'elle s'en ira au supplice, toujours escortée du visage, visible pour elle seule, de cette Innocence, sur la foi de laquelle elle pourra soutenir au bord de la tombe c( qu'au milieu de l'étrange nuage de crime « et de honte où elle s'est trouvée enve-.
a loppée, elle a toujours vécu sainte et « pure ».
« De cet étrange nuage de crime et de honte » s'est dégagée pour elle toute une philosophie. Elle s'est fait des idées per* sonnelles sur l'ensemble moral de l'univers,
et c'est en quoi elle dépasse et écrase ceux qui rontouront de toute la hauteur et du toute la puissance d'une pensée agrandie.et développée par la douleur. Conception noire que la sienne ; amëre, misanthropique, pessimiste, digne d'un poète ou d'un phi* losophe athée du Nord, d'un Chrislopher Marlowe ou d'un Thomas Uobbes. Cette conception, elle Ta induite d'une analyse aussi instinctive qu'impitoyable du miUeu qui l'entoure. Comme elle est de cette famille des Cehci dont chaque membre « a poui* habitude d'analyser sa conscience et celle des autres », il est tout naturel qu'elle ait voulu, elle aussi, utiliser ses aptitudes psychologiques. Seulement, le Destin no daigna lui donner d'autre sujet d'étude que les replis du cœur des méchants et des lâches. Rien de plus monstrueux ou de plus misérable que la société qui se meut dans le drame des Cenci. Le vieux Comte, le prélat Orsino, le légat Savella^ le cardinal
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Gamillo lui-même, sont ou des monslres, ou des coquins, ou des cœurs durs, ou des égoïstes. Bonnes âmes que Lucretia et Giacomo ; mais pauvres caractères, d'une faiblesse toute féminine ; toujours prêts à pleurer, à gémir et à s'évanouir,* en proie aux affres de la peur du châtiment, bien plus qu'aux hésitations et aux scrupules de la Conscience, cessant de vouloir le lendemain ce qu'ils désirent la veille, ballottés entre la volonté de se venger de Cenci et la crainte des conséquences de leur vengeance, inaptes à prendre une décision personnelle, toujours entraînés ou poussés dans l'action par l'énergie dos autres; et après l'action, incapables de se contenir ou de souffrir, aussi défaillants devant l'œil scrutateur du juge qu'affolés devant la torture et la mort. Quel spectacle pour l'œil perçant de Béatrix! Quel désespoir montera de son cœur à son cerveau, et comme l'entendement du •second va distiller en méditations
1 I POÈTKS MODEUNES DE l'aNGLETKRRE
amèrcs et cristalliser en pessimistes axiomes les ressentiments du premier ! Quelles sensations suivies do quels jugements ! A situations semblables, philosophies identiques : Hobbos et Béatrix Cenci, entourés tous deux*de bourreaux, de libertins et de traîtres, concluent tous deux à l'irrémédiable perversité et à l'incurable méchanceté de leurs semblables. La seule différence entre le pessimisme de Hobbes et celui do Béatrix serait que l'un tombe en formules mortes, en abstractions desséchées du cerveau d'un philosophe, tandis que l'autre surgit en phrases vivantes, en sons poignants, en cris humains, des entrailles d'une âme humaine. C'est un préjugé latin ou français, un usage de disciples et de rhéteurs, une coutume d'habitués de l'école et d'avocats de la tradition que de croire qu'il faut compulser des livres et pâlir sur des traités de logique pour devenir philosophe : l'intuition des races germa-
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niques se garde bien de se laisser prendre à Tappàt d'un tel pédantisme, et découvre qu'il suffit d'une brusque réflexion du cœur par le cerveau pour que Tinconscient miroir du cerveau nous renvoie fidèlement Timage de la non moins inconsciente philosophie du cœur. Il est vrai que les contours d'une telle connaissance s'altéreront et se modifieront sans cesse, suivant dans toutes ses variations et dans toutes ses modifications la sensibilité qu'ils reflètent : et la philosophie du cœiu* n'a jamais été que la très humble servante des états du cœur et des .circonstances qui les créaient. Tel, pessimiste hier sous des influences qui engendraient le pessimisme, subira demain l'action de circonstances qui modifieront ou même transformeront complètement son pessimisme.
Et il est possible que graciée et rendue à une vie supportable, délivrée du cauchemar paternel, Béatrix Genci fût revenue à une appréciation plus équitable des choses : bien
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112 POÈTKb MODERNES DE l'aNGLETEKRK
qu'encore à Tavenir, Tombre amëre du passé dût planer en partie sur le rassérëncmcnt et intercepter les pleins rayons de Toptimisme.
Mais dans le cercle restreint des circonstances où Shelley la fait vivre et mourir, rhorizon moral devait toujours rester pour elle un horizon de ténèbres. Et ici, j'arrive aux réflexions les plus frappantes de ce petit cahier de remarques, de ce manuel pessimiste que j'extrais des discours de Béatrix Cenci. Au milieu des pièges qu'elle flaire tendus sous ses pas par Orsino, Cenci, Savella, par tous les accusateurs et tous les pouvoirs publics, pouvait-elle considérer le monde comme autre chose « qu'un mensonge à deux tranchants », hache de rigueur hypocrite toujours prête à s'abattre sur la tête des innocents? Monstrueux récipient d'holocaustes^ que cette Tyrannie, ce Pouvoir (c qui saisit et ne lâche plus » dont « le regard de serpent convertit toutes choses en
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ces culpabilités dont il fait sa nourriture » ; vraie statue de Moloch animée qui se sert l'humanité en pâture ; Idole aux cent bras d*acier vivant, aux Moyens aussi cruels que ses Instincts. Ces Moyens, harpons jetés sur les victimes, en voici Ténumération rapide.
D'abord la Suspicion. « Monseigneur^ elle n'est pas encore au fait des usages du monde. Elle craint, à Tégal d'un animal sauvage, le pouvoir qui tient et ne lâche plus. » Ensuite la Prévention^ le Parti pris. « Elle ne voit pas encore la triomphante Innocence debout au tribunal de Thomme à la fois accusateur et juge pour les faits qui ont traîné ses justiciables devant lui... Vous êtes le juge et l'exécuteur de ce qui est la vie de la vie (la réputation); accusateur, témoin, juge, eh quoi ! tout à la fois! » Puis vient la Spoliation, non seulement des biens temporels, mais des biens spirituels, de l'honneur, plus précieux que la richesse et la vie. « Le souffle de l'accusation tue une réputa-
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lion sans tache, et uè laisse comme acquittement boiteux que la pauvre vie qui n'est qu'un masque vide sans la réputation. »
C'est maintenant le tour du Déni de justice.
« Eh quoi ! les lois humaines viendront, ou plutôt vous, leurs ministres, vous viendrez d'abord barrer tout accès à la revendication...?» Enfin la Cruauté, « Cardinal Camillo, pouvez-vous bien être ici à siéger et à encourager une farce aussi perverse que celle-ci? Farce où l'on arrache à des souffrances capables d'émouvoir le cœur le plus dur un pauvre hère obscur et tremblant auquel on ordonne de répondre, non comme il pense, mais comme soupçonnent ou désirent des hommes dont les questions suggèrent d'elles-mêmes la réponse qu'elles attendent » ? Oui, ce sont là les grappins de l'oppresseur : quelle sera, sous leur étreinte, l'attitude de l'opprimé? Rostera-t-elle stoïquo et méprisante? Révélera-t-elle au moins quelque fermeté d'âme ? En aucune façon.
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et voici le cri qu'arrache àBéatrix la vue de la lâcheté de ses complices : « Mes .angoisses sont celles de l'esprit, celles du cœur, celles de Tâme ; oui, les douleurs dos profondeurs de Tâme qui pleure au dedans d'elle-même des larmes de fiel, de voir, dans ce monde méchant où personne n'est vrai, les miens mentir à leur conscience et se déserter euxmêmes. » Et c'est ainsi qu'après le double coup d'œil jeté sur la double section des tyrans et des victimes, Béalrix enveloppe enfin l'ensemble des sentiments humains du regard, torturé d'abord, puis dégoûté des misanthropes. « Lorsque je réfiéchis à la vie infortunée que j'ai menée, à sa fin aujourd'hui si malheureuse, et au peu de justice que m'ont témoigné le ciel et la terre ; lorsque je pense quel tyran tu es, toi, juge, et quels esclaves sont ceux-ci, et quel monde nous faisons, l'oppresseur et l'opprimé, oui, les tortures de telles réflexions me forcent à répondre. »
1 IC POÈTKS MOhERNES I»E î/aNGLETERRE
Accompagnée de toiles réflexions, elle arrive au seuil de son inique et irrémissible condamnation à mort. Dès ce moment, la plaie de doute et de misanthropie qu*elle porte à Tàme est inguérissable. Ne lui parlez plus de Paradis rémunérateur, elle ne comprendrait pas. La mysticité de la foi fait place à rincroyance de la révolte. Elle devient presque athée. Elle peuple d'incertitudes et d'horreurs l'Inconnu de la Mort.
Il réapparaît à nouveau, le noir au delà de certains des plus sombres rêveurs anglais : et voilà même que peu à peu, sous l'action de la terreur tragique, il s'agrandit dans le spectral et s'estompe dans Tépouvantable :
« Oh ! mon Dieu ! est-il possible qu*il me faille « mourir si vite? Si jeune, m'en aller sous la i< terre obscure, froide, pourrissante, pleine de « vers! Être clouée dans une place étroite! ne « plus voir la douce lumière du soleil ! ne plus « entendre la voix joyeuse des êtres vivants ! ne
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Il plus rêver à ses pensées familières, tristes, et « pourtant perdues à jamais ! — Idée épouvan- « table ! n'être rien ou être ? Quoi ? Oh ! où suis- « je? Je deviens folle ! Doux paradis, pardonne- <€ moi ces lâches pensées! Si par hasard, il n'y « avait ni Dieu, ni Ciel, ni Terre dans l'Univers « vide, dans l'Univers immense, gris, sans lu- « mière, profond, inhabité ! Si toutes choses « devaient être là-bas l'esprit de mon père, son « œil, sa voix, son toucher, l'atmosphère et le « souffle de ma vie morte ! Si quelquefois, sous « une forme tout à fait semblable à lui, sous « cette même forme qui m'a torturée sur terre, « masquée de cheveux gris et de rides, il venait « m'envelopper dans ses bras d'enfer, fixer ses <c veux sur les miens, et me traîner de force en « bas, en bas ! Car n'était-il pas seul et tout- « puissant sur terre et toujours là? Quoiqu'il « soit mort, son esprit ne vit-il pas dans tout ce c( qui respire, ne forge-t-il pas pour moi et les « miens lamême ruine, le même dédain, la même •c douleur, le même désespoir? Qui est revenu « nous enseigner les lois du royaume vierge de « la Mort? Lois aussi injustes peut-être que celles « qui nous entraînent maintenant, oh! où, où? »
1 18 POÈTES 3I0DEKNKS DE L'ANGLETEnUE
Âpres cette sortie sauvage, elle se rassérène. Son chant de mort commence.
Chant d'héroïne, enchaînée, écrasée, mais toujours aussi indomptée d'âme. Avant qu'on la conduise au supplice, elle jettera à la face de Tiniquité de Tllomme une imprécation de suprême et sublime révolte.
« Demandez à la gelée rapide d'épargner la plus ancienne fleur du printemps : intercédez auprès du tremblement de terre qui s^éveille, et sur le sommeil duquel se dresse une forte, belle et libre cité ; voilà que rinfection et les ténèbres baillent, semblables à la Mort. 0, intercédez auprès de la famine, de la peste qui va sur Taile du vent, auprès de Téclair aveugle, mais pas auprès de l'Homme ! Cruel, froid, formaliste, rHomme ! juste en paroles, en actions, un Caïn. Non, ma mère, il nous faut mourir :
telle est la récompense de vies innocentes : telle est la réparation accordée aux pires griefs...»
SIIELLEY 119
Peu à peu se lait la Colère. Et voici que la Tendresse s'exalte, acculée à Tunique issue laissée aux condamnés, à Téchappée dans le sombre . amour de la Mort. « Il serait juste que la Mort fût
pour nous une joie étrange viens, Mort
obscure, enlace-moi dans tes bras qui étreîgnent toutes choses. Comme une bonne mère, cache-moi dans ton sein, et bercemoi dans le sommeil dont personne ne s'éveille . » Morte vivante attirée aux caresses d'outre-tombo, elle s'éloigne des visions terrestres, lorsque, pour lui sourire encore, la rappelle Tamie de la première et de la dernière heure, l'ineffable Conscience consolatrice «J'ai toujours vécu
« sainte et pure » Le calme définitif se
fait : la note héroïque clora cette vie d'héroïne: «Je meurs, ayant dompté la « crainte et la peine ».
J'ai décomposé aussi minutieusement que possible les deux principaux personnages du drame. 11 ne me reste plus qu'à formuler mon interprétation personnelle deFensemble de l'œuvre.
Au fond, celle-ci n'est qu'une déclamation contre la tyrannie. Pour en déguiser inconsciemment la portée, et peut-être aussi pour permettre à la pièce d'affronter la rampe, le poète a choisi un vieux cas de tyrannie privée au lieu d'un spécimen de tyrannie gouvernementale. Néanmoins^ il n'y a pas à s'y tromper, et le cri de haine qui sort de la bouche de Béatrix s'exhale en même temps du cœur de Shelley, l'implacable
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ennemi des Rois et des Grands. Quoi qu'il en dise dans la préface, il a marqué le.^ Cenci de son cachet de philosophe et de démocrate.
Et le caractère de sa Béatrix n'est encore, à mon avis, que le grandissement, l'exagération, ridéalisation du sien. Le sublime Shelley n'eût demandé qu'à pouvoir remonter le cours des âges; pour aller revivre au seizième siècle et y échanger sa vie de poète contre cette vie d'héroïne.
Malheureusement, au lieu de créer sa destinée, il dut^ comme tant d'autres, la subir. La main de fer de la Réalité arrêta chacun de ses galops vers l'Idéal. Il ne put soulager sa rage intérieure qu'en incarnant ses aspirations et ses désirs dans un certain nombre de personnages poétiques, au premier rang desquels brille sa Béatrix Cenci.
La vie du poète fut pourtant, en sa courte durée, aussi vibrante que possible. Comme son ami B3rron, il vécut en révolte contre
toutes les lois, institutions, coutumes, religions et préjugés de la société anglaise ; comme Byron, il en fut mis au ban ; comme Byron encore, il ne fléchit jamais, resta Anglo-Saxon contre des Anglo-Saxons, et plutôt que de céder, finit par se bannir luimême de son pays. Les deux grands amis furent les derniers barons féodaux des lettres ; passés au camp révolutionnaire, ils y portèrent la hauteur et Tintraitabilité des aristocrates dont ils descendaient. Semblables à Gœtz de Berlichingen, ils se posèrent en redresseurs de torts, en défenseurs des opprimés; et comme il bataillait avec Tépée^ ainsi firent-ils avec la plume.
Cette lutte insensée de deux hommes contre toute une nation ne parut pourtant pas encore assez grandiose à Shelley. Cette imagination de poète, la plus illimitée qu'on ait jamais vue, reculait sans cesse, dans Té tendue de ses rêves, les bornes du possible et du réalisable. S'il ne croyait pas au
Dieu personnel, il croyait, en revanche, à THumanité comme un croyant des premiers siècles de TÉglise pouvait croire à Jésus.
A une époque relativement amollie et décrépite^ il rêvait pour lui, non seulement le martyre moral, mais les joies mêmes de la roue et du chevalet. Il faut lire Queen Mabj si Ton veut voir quelle étoffe de confesseur il y avait en cet héroïque utopiste; ses audaces d'indignation sont telles, qu'au temps de Tlnquisition, celle-ci n'eût su de quel supplice assez atroce punir le coupable d'une œuvre pareille. Du cœur d'Algernon Charles Swinburne est un jour sortie cette sublime dédicace : « Pour la fête de Giordano Bruno, philosophe et martyr '. »
Shelley, dont le panthéisme n'est que la rénovation de celui de Giordano Bruno, eût-il vécu un siècle plus tôt, un de ses fidèles d'aujourd'hui pourrait lui consacrer une dédicace de ce genre.
1 Pof ms and Ballads (Second Séries), p. 69.
m POÈTES MODKRNËS f>K L*ANGLKTEBRK
A cet amour du martyre qui enflammait Tàme de Shelley, Ton doit en partie le choix du sujet des Cenci et la sublimité du caractère de Béatrix. Qu'est la poésie de Shelley, sinon une perpétuelle apothéose du martyre ' ? Qu'est la vie de sa Béatrix Cenci, sinon un martjrre effectif de la vie privée?
Rien ne manque à ses Actes^ ni la torture, ni la mort. La triste beauté de la légende devait fasciner le grand poète anglais, et le déterminer à animer de nouveau ce cœur de femme, mort depuis des siècles, et dont ilsentait en lui, fraîches ressusci tées, la douceur et Ténergie. Semblables aux traits candides et sublimes de la plupart de ses personnages de prédilection, ceux du visage de Shelley pouvaient rivaliser avec les traits des'Anges.
Lui-même était pour ainsi dire tout en âme.
Mais, à rheure de la lutte, ce frêle et sensible poète revêtait cet inflexible courage dont il cuirasse sa Béatrix Cenci.
< Voir Laon and Gythna, Prometheus unbound, etc.
Aussi nous apparatt-elle ici sinon telle qu'elle a vécu dans Thistoire, du moins telle que Ta conçue Shelley, son second créateur.
On dirait qu'elle est sa fille, à, voir la façon dont elle lutte contre la tyrannie et dont elle philosophe sur ce qu'elle appelle l'inique organisation de la société humaine. Pour un peu, elle serait révolutionnaire, socialiste, athée. On peut même trouver qu^il y a en elle quelque chose de théâtral. Et en effet, il est à remarquer que si les martyrs des Religions se laissent en général égorger sans mot dire, comme des agneaux, les martyrs de l'Humanité éprouvent, au contraire, le besoin de déclamer et de poser. Ils se drapent dans la grandeur de leurs convictions, dans leur mépris de la mort, dans leur •
imminente immortalité. àShelley savait que tous les grands esprits d'Europe lisaient ses ouvrages, et l'on dirait qu'à son exemple, sa Béatrix Cenci s'occupe de l'eiTet produit par ses tirades sur le flot montant d'auditeurs
qu'elle croit voir entrer dans la salle autour d'elle. Je n'ai jamais pu m'évoquer la scène de Tinterrogatoire, sans chercher le coin où la presse prend des notes et où les sténographes assurent la publication du compte rendu in extenso des débats.
Ce drame porte donc bien sa date, 1819.
C'est le premier et le dernier drame où Ton mette les instincts encore inconscients d*uno héroïne de Tancien temps au service d'idées libérales et philosophiques modernes, suffisamment visibles sous leur déguisement.
Aussi l'œuvre est-elle, de par le mélange d'éléments opposés dont elle naît, une des plus grandioses et des plus curieuses de la littérature anglaise. L'auteur se tient sur les confins de deux âges, et unit en lui le passé au présent. Car pour exprimer d'une telle façon Tùme patricienne d'autrefois, il fallait la porter en soi vivante ; il fallait être de race commandante; il fallait s'appeler Shelley ou Byron. Mais, d'autre part, pour
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avoir détourné son &me de Tobjet ancien et la tourner vers Tobjet nouveau, pour avoir renié la Tyrannie et acclamé la Liberté, il fallait être disciple de la Révolution française; il fallait encore s'appeler Byron ou Shell ey. Avec les poèmes byroniens, le drame des Cenci marque une ère, celle où, pour la Cause Nouvelle, combattirent par la plume et au besoin par Tépée ceux que j'ai appelés plus haut les deux derniers barons féodaux des lettres^ les deux héroïques amis, Shelley et Byron.
JOUN KEÂTS
Un néo-grec, un païen mystique, tel fut Keats, mort en 1821, à vingt-six ans, après une vie de souffrance et de flamme. Comme Dante Gabriel Rossetti, auquel je consacre une étude un peu plus loin, il fut un pur artiste, détaché de toute idée autre que de ridée de « Beauté». Keats et Rossetti sont deux noms à rapprocher. Ces vers du premier « La Beauté est la Vérité, la Vérité est la
* The Poeticals Works of John Keats. Ward, Lock and Co. London
132 POÈTKS MODKRNKS I)K l'aNT.LETKRRK
Beauté, c'est tout ce que vous savez sur terre, et tout ce que vous avez besoin do savoir » eussent pu leur servir à tous deux de devise instinctive. En outre, tous deux procédèrent de traditions d'art très différentes de la tradition anglo-saxonne. Keats encadra dans la littérature anglaise un coin de paysage de l'ancienne Grèce, Rossetti une vue de l'Italie du moyen Age. Pour Rossetti, rien d'étonnant, puisqu'il était fils d'un proscrit d'Italie réfugié à Londres et d'une mère d'origine italienne : sa poésie fut un simple phénomène d'atavisme. En ce qui concerne Keats, issu de pure race anglosaxonne, le cas est plus curieux. Nous verrons cependant qu'il échauffa ses marbres de poésie d'une flamme du Nord toute spiritualiste, et que l'harmonieuse fusion d'un paganisme souriant et d'un mysticisme inquiet constitue son génie.
Avant d'arriver à son œuvre, résumons sa vie.
Celle-ci ne fut qu'un rapide et douloureux passage à travers le monde. De bonne heure, la profonde sensibilité de John fut mise à de rudes épreuves. A quinze ans, il perdit sa mère, charmante et intelligente femme. Le père était mort aussi, et comme il n'avait laissé à ses enfants qu'une modeste aisance, Keats n'alla point à l'Université, et ne poussa pas, aussi loin qu'il eût fallu, ses études classiques. Chose étrange ! le rénovateur des mythes grecs ne savait pas lé grec et usait de traductions. Son extraordinaire intuition suppléait à la science qui lui manquait.
Au sortir de Técole, il étudia la médecine.
Mais le goût des lettres le poursuivait. Il lisait « la reine des Fées », de Spenser, et sa vocation poétique s'éveillait. Il écrivait ses premiers vers. Venu à Londres pour y suivre les cours des hôpitaux^ il s'occupait surtout d'art, et fut bientôt en rapport avec plusieurs célébrités littéraires du jour, Leigh Hunt, Shelley, Haydon, Godwin, Téditeur OUier.
Il s'aperçut qu'il n'était décidément pas fait pour «Hre médecin, et passa tout entier aux lettres. Alors commencèrent des difficultés de toute nature. Sa santé s'altérait : sa mère lui avait légué la consomption dont elle était morte, et dont il devait, lui aussi, mourir. Aux peines physiques s'ajoutaient les anxiétés morales. Il n'était pas riche ; et son petit capital lui suffisait à peine pour se soigner et pour vivre. Il put néanmoins fuir Londres pendant une partie de Tannée 1817, et alla respirer le grand air de l'Ile
de Wight et des montagnes d'Ecosse. Au printemps de 1818, il publia Tadmirable poème d'Endymion. Ce chef-d'œuvre fut accueilli par les invectives les plus noires de la critique. Il s'établit même à ce sujet une légende, et l'on répéta, d'après Byron et Shelley, que l'ignoble article de Gifford, dans le Quarterly^ avait beaucoup contribué à ébranler la constitution, déjà si frêle, du jeune poète. Lord Houghton a démontré depuis [Life andLetters ofKeals) qu'on avait beaucoup exagéré TefTet de cette attaque.
Nul doute d'ailleurs que, sous mille piqûres morales, sa sensibilité ne saignât sans cesse, au point de réagir sur son mal et de l'envenimer. Depuis son arrivée à Londres, il menait, comme son contemporain et ami Shelley, une vie de contemplations, de rêves, d'espérances, dont l'intensité le dévorait. Extasié dans sa vision continuelle du Beau, surmené par son eiïort pour en fixer un reflet, désolé de l'injustice du
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public à l'égard do sos poèmes, il se minait Tâme ; et de cette sape incessante le contrecoup portait à sa pauvre poitrine. En 1818, il perdit son frère préféré et, pour comble de misère^ un violent amour Tassaillit.
Longtemps il avait dédaigné les femmes, les taxant de légèreté, de vanité, d'inconstance, de puérilité ; leur en voulant, en outre, d'ètro bien inférieures en beauté à ces nymphes de la mythologie grecque dont son imagination ressuscitait les impeccables formes.
Il dut tout à coup faire une exception pour la cousine d'un de sos amis, pour la séduisante Fanny, Timpériale, la créole. 11 s'éprit d'elle jusqu'à la souffrance.
Apprécié de Fanny, mais trop peu riche pour deux, il ne pouvait songer à l'épouser.
Ses angoisses redoublèrent. Sa consomption se changea en phtisie : il cracha le sang.
On lui déclara que le seul moyen de prolonger sa vie était de changer de climat. Il partit pour Rome, accompagné de son ami
le peintre Severn dont l'absolu dévouement ne le quitta plus et se prodigua pour lui jusqu'à sa mort, désormais prochaine. Il était, en effet, trop tard, et le mal était sans remède. Lui-même se voyait mourir. « Je sens les marguerites croître sur moi, »
disait-il. Ses derniers jours furent un continue) et déchirant martyre du corps et de Tâme. Ses poumons n'étaient qu'une plaie, et ridée qu'il faudrait bientôt quitter à jamais Fanny pesait sur lui comme un couvercle de cercueil. « La mort, c'est le divorce éternel, » écrivait- il à son départ d'Angleterre, en vue d'Yarmouth. Enfin, à toutes ces douleurs s'ajoutait la douleur suprême, celle réservée aux grands artistes méconnus de leur vivant : en mourant, il croyait mourir tout entier. Quelques jours avant son passage à l'éternel sommeil, il composa son inscription funéraire : « Ci-glt un, dont le nom était écrit dans l'eau )>.
On l'enterra dans le petit cimetière pro-
testant de Rome, et les élégies affluèrent sur sa tombe. Byron lui rendit enfin hommage.
Shelley soupira à sa mémoire son Adonaïs, Keats entrait, mort, dans Tlmmortalité.
Six mois après, les vagues de Viareggio roulaient au rivage le corps de Shelley, noyé dans une tempête. En pareil cas, la loi italienne ordonnait d'incinérer, par crainte de la peste. Byron, Leigh Ilunt et Trelawney firent au plus grand des poètes de ce siècle des funérailles antiques. Seul, ils dérobèrent au bûcher, son cœur. Avec les cendres, ils l'emportèrent à Rome, et Tenseveliront à quelques pas de Keats, au petit cimetière protestant. Sur le marbre on grava:
Cor cordium. Ainsi, près de celui qu'il avait pleuré, reposait-il à son tour, ce « Cœur des cœurs », à jamais. Le destin les réunissait au même champ mortuaire, les restes de ces deux vies de flamme, presque à la même date éteintes, brûlées de souffrance et de génie, d'extase et d'amour.
Certains poètes s'enfuient, loin de leur temps, dans un univers à part, inventé par leur imagination, ou ressuscité par elle des siècles morts. Keats fut de ces poètes. Mais, au rebours de nombre d'esprits do son pays, adonnés, — comme Coleridge, — à des rêveries aussi informes que grandioses, il lui fallut des visions arrêtées, précises, tranchant sur un fond de rêve. C'était un plastique ; il avait au plus haut degré le sens de la ligne et de la couleur ; son vers peint et sculpte. En outre, il n'admettait que la forme impeccable, jeune, sereine, auguste, s'avançant dans la splendeur primitive d'une beauté de corps développée et
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épanouie par une vie saine. Aussi la Pensée moderne, avec ses tourmentes et ses bizarreries, n*était-elle pas loin de lui apparaître comme un élément de déformation, et comme une laideur. « Il n'y a qu une vérité au monde, écrivait-il, c'est la Beauté. Où est le vrai? Tout philosophe se trompe, ou du moins il rencontre sur sa route des objections formidables. Oh ! donnez-moi une vie de sensations et non une vie de pensées ! »
Avec une conception aussi instinctive de la Beauté, l'univers grec primitif pouvait seul l'attirer. Aussi son œuvre abonde- 1- elle diodes et de sonnets qui sont autant d'hymnes descriptifs à la Beauté grecqueV De même encore son chef-d'œuvre, le long poème d'Ëndymion, n'est-il qu'une forêt vierge de pastorales et d'odyssées. Foret vierge en eiïet, car il accumule les flores touffues. Il est un descripteur minutieux
* Voir Ode on a Grecian wrn, Ode to Psyché, On the Elgin marbles^ etc.
(lu paysage, et, de ce côté, se rapproche des modernes. Chacun sait que les anciens se contentaient d'évoquer la nature, et d*en faire surgir, en quelques lignes, un aspect, à titre de cadre.
Cependant Texubérance des détails n'en noie point la netteté, et le gracioux relief de nombreux personnages lixe l'œil. Voici que des nymphes approchent lentement, blanches, et presque au repos, .dans Tair bleu qui dort : leurs poses de marbre se découpent sur un pan de ciel :
A la vue s'élevait un temple — de marbre délicatement veiné, vers lequel une troupe — de nymphes s'avançait, noblement, sur le gazon :
— Tune, adorable, étend la main droite vers — Téblouissant lever du soleil : deux suaves sœurs
— penchent leurs gracieuses formes au-dessus — des gambades d'un petit enfant : — d'autres écoutent, avidement, la sauvage — liquidité perçante du chalumeau trempé de rosée K..
« Sleep and Poetry. Vers 372-380.
H2 ?o^:tks modernes de l'Angleterre
Parfois, la composition tient de la peinture plutôt que de la sculpture : la manière est floue, fluide : c'est un tableau, et la lumière y joue^ les fleurs y pleuvent, les Amours y volent, les plantes grimpantes s'entrelacent autour d'une figure sommeilleuse, un Adonis couché sur son lit de soie rose :
De profil son visage reposait — sur uq bras blanc; la pression légère — entrouvrait tendrement une fine bouche de damas, — à la moue ensommeillée; pareil, le matin, au sud, — écarte les lèvres humides d'une rose. Au-dessus de sa tète, — quatre tiges de lilas mariaient leurs blancs honneurs — pour lui faire une couronne ; et autour de lui croissaient — toutes les vrilles vertes de toute floraison et nuance, — entrelacées les unes aux autres et fraîches trémaillées : — la vigne aux jets luisants ; les mailles du lierre, — ombrageant ses baies éthio* piennes; le chèvrefeuille des bois — aux feuilles de velours, aux divines fleurs en cor ; — le convolvulus aux vases panachés ; — le creeper, mûrissant pour une coloration d'automne ; —
la clématite, traînant, légère; — et d*autres fleurs sœurs. Près de lui, - des Amours veillaient, sereins et silencieux. — L'un, agenouillé contre une lyre, en touchait les cordes, — dont il voilait le son, jusqu*à Téteindre avec ses ailes ; — de temps en temps, il se levait pour contempler — le sommeil du jeune homme; pendant qu'un autre prenait — une branche de saule qui distillait une odorante rosée — et la secouait sur la chevelure; un autre voltigeait — dans la chambre, sous le toit tissé, et en voltigeant — faisait pleuvoir des violettes sur les yeux endor-
mis *
Ailleurs, pendant la promenade d'Endyniion au fond des mers, nous nous arrêtons curieusement aveclui devant une apparition bizarre ; on dirait qu'un petit génie baroque a soudain sonné la cloche dans le cerveau du poète, au moment où il vêt le pêcheur Glaucus, victime de Gircé et emprisonné par elle au fond des mers, de Taccoufrement que voici :
^ Eiidymion . Chant 1! .
\H POÈTES MODERNES DE l' ANGLETERRE
Sur un roc couvert de plantes marines était assis ce vieil homme — aux cheveux blancs iniposantSf une natte — d'herbes sous ses pieds froids et efflanqués ; — ample comme le plus large linceul, — un manteau d'azur enveloppait ses os ûgés, — tout ouvragé de symboles par les incantations les plus profondes — de Tambitieusc magie : chaque forme de l'océan — s'y voyait, tissée en noir, distincte; l'orage, — le calme, le murmure, le hideux mugissement — étaient figurés dans la trame : tout ce qui — rase l'eau, plonge, dort, entre promontoire et promontoire. — La baleine vorace était comme un point dans le charme, — puis, voilà que si vous la regardiez, elle s'enflait — jusqu'à l'énormité de sa masse ; le plus petit poisson — surpassait le désir du regardeur le plus difficile, — et montrait l'anatomie de son petit œil. — Ici on voyait peinte la souveraineté — de Neptune ; et les nymphes de la mer, autour de son trône , — dans un pompeux vasselage, regardaient et attendaient. — Près de ce vieil homme, gisait une baguette de perle*, — et sur ses genoux un livre, qu'il repassait — avec tant d'attention , que le nouvel habitant des mers — eut le temps de
Texaminer, d'un œil ébahi, — et de remarquer, avec une sorte de terreur, les ombres de son manteau '.
A coup sûr, le portrait touche au fantastique. Il est, si Ton veut, d'un Grec, mais d'un néo-Grec, qui a passé par la lecture des ima^nations drolatiques du moyen âge. Un peu plus loin, la scène de Circé entourée de groins est aussi bien amusante. De ceci, il ne faudrait pas conclure que Keats fût doué, en aucune façon, d'humour. Chez lui, ce genre d'esprit n'apparaît guère. On y rencontrerait encore bien moins les réalismes de rimagination du Nord, certaines peintures vulgaires et sans intérêt de Wordsworth : Keats détestait ces thèmes, les traitait d'oursons, de Polyphèmes de la poésie. « La force seule, disait-il, est un ange tombé : elle aime les arbres arrachés, le tonnerre, les vers, les sépulchres, les
1 Kndymion. Chant Hl.
146 POÈTES MODERNES DE l'aNGLETEUrE
linceuls : mais la poésie est une pluie sans fin de lumière. »
C'est en elTet parmi des clartés d'or que glissent les blanches créations qu'il rénove: même si nous les accompagnons au plus profond d'épais ombrages, le souvenir d'étendues scintillantes nous suit, et là-haut, les cimes baignent dans l'éblouissemcnt.
L'œuvre du poète est essentiellement lumineuse et fraîche : une nature d'aube et de printemps, éclairée des vierges rayons des premiers soleils, y sourit. Il n'est jusqu'au noir de la nuit qui ne s' azuré, alors qu'émerge cette lune adorable sous laquelle s'argente l'apparition nocturne de l'Immortelle, chérie d'Endymîon. Car la voici qui descend du firmament*, Phœbé, plus éclatante que les déesses du jour. Ses cheveux d'or élincellcnt, simplement noués derrière sa tète, laissant à découvert les rondes
i Endviuioii. Chant I.
oreilles de perle, le cou blanc, le front sphérique : ses pieds planent, veinés de bleu, plus doux, plus ivoirins que ceux de Vénus née de la mer : au vent flotte, pailletée d'un million de petits yeux blancs, son écharpe d'azur.
Sur l'autel fleuri, enguirlandé, de ce souriant paganisme, veillait, comme une lueur de cierge, une aspiration mystique, l'aspiration à l'Immortalité. Mais Keats n'eqtendait point le mot à la façon chrétienne, et ne concevait pas l'Immortalité comme la sainte résurrection d'une vie de vertu et de devoir. Ces deux derniers mots lui paraissaient de divins prosaïsmes, dignes de tous les respects, mais étrangers à l'idée de Beauté proprement dite. Et il rêvait une continuation sans fin du monde enchanté qu'il recréait, un Olympe éternel, où il glisserait aux côtés d'une Immortelle parfaitemont belle et pure, semblable à la Diane de
son Endymion. Pour la réalisation de sa chimère, il eut donné mille fois sa part de gloire terrestre, et il n'est pas difficile de voir que c'est lui-même qui parle par la bouche du berger de Latmos, racontant à sa sœur Péona les rêveries où l'a plongé l'apparition aérienne de Phœbé :
f< Il y a des hommes dont la Stature aurait pu s'élever dans le van — de Tunivers assemblé, — pour y écarter des pas de TAvenir — toute la balle de la Coutume, essuyer toutes les viscosités
— laissées par les limaces et les serpents de rhumanité; — eh bien! ces hommes ont été contents de laisser Toccasion mourir, — tandis qu'ils dormaient dans Télysée de Tamour. — Vraiment, j'aimerais mieux être frappé de mutisme — que de parlercontre leur ardente insouciance; — car j'ai toujours pensé qu'elle pouvait répandre sur le monde d'inconscients bienfaits ;
— comme fait le rossignol, perché sur les branches d'en haut, — cloitré dans les touffes des feuilles fraîches... — Ah ! il ne chante qu à son amour, et ne se doute même pas — que la Nuit, sur la pointe du pied, retient les plis de son ca-
piichon noir. — De même peut Tamour, bien qu'on le juge — une simple union d'haleines passionnées, — produire plus que notre examen ne témoigne : - quels effets, je Tignore : mais qui, des hommes, peut dire — que les fleurs naîtraient, que les fruits verts s*enflcraient — jusqu'à devenir pulpe fondante, que les poissons auraient leurs brillantes écailles — la terre, son douaire de rivières, de bois, et de vallées, — - les prairies leurs ruisseaux, les ruisseaux leurs cailloux — les semences leurs moissons, la Ivre ses accents, ~ ces accents^ leur ravissement, et ce ravissement, sa douceur, — si les âmes humaines ne s^étaient jamais embrassées et saluées? — Si donc cet amour terrestre a le
pouvoir de rendre — immortelle, Texistcnce mortelle des hommes ; d'ébranler — Tambition dans leur mémoire, et de remplir — leur mesure de bonheur; quelle pure lubie — semblent ces pauvres efforts après la renommée, — à qui garde comme but fixe — un objet d'amour immortel, et un immortel amour! — Ne t'étonne pas ainsi ; car ces choses sont vraies, — et ne sauraient naître des atomes — qui bourdonnent autour de nos assoupissements, comme des
mouches du cerveau, — nous laissant Timaginalion malade. Non, non, je suis sur — que mon esprit n'endureraitpas — de couver si longtemps une volupté, — s'il n'épiait, quoique avec timidité, — une espérance derrière Tombre d'un rêve *. »
« Uno espérance derrière l'ombre d'un rêve », ces derniers mots résument la page, et laissent transparaître l'incertitude à travers le souhait. Le poète se demanda toujours si la vie se prolongeait par delà la tombe, et si sa soif de sensations éternelles et sublimes serait élanchée derrière le grand Voile. Plusieurs de ses lettres laissent échapper des phrases sceptiques : « Ce que nous imaginons est la seule chose authentique que je connaisse: je ne suis certain de rien, si pe n^est de la sainteté des afTections et do la vérité de l'Imagination » ; celle-ci encore, presque désolée : « Si j'avais le choix, je refuserais d'être couronné comme Pétrar-
^ Endvmion. Chant I.
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que, parce que je dois mourir, et que les femmes sont mortelles aussi », et cette autre, si mélancolique et si inquiète : v V a-t-il une autre vie ? m'éveillerai-je et trouverai-je que tout ceci n'est qu'un rêve? »
Il n'eut pas longtemps à s'angoisser, et la mort lui répondit tôt. Mais Técho de ses doutes, avant lui résonnant depuis des milliers d'années, vit toujours, et ne mourra qu'avec la mort de T&me humaine. Combien de fois renverra-t-il encore, sous une forme ou sous une autre, l'interrogation douloureuse : « M'évoillerai-je et trouverai-je que tout ceci n'est qu'un rêve ? »
ELISABRTH BARRETT BROWNING
ELISABETH BARRETT BBOWNING '
Je n'abuserai pas dans ces études des dissertations biographiques. D'aucuns pourront m<^mo trouver que je n'en use pas assvz. Peu m'importe cette critique. Si je tiens à esquisser une biographie quelconque, c'est uniquement celle des idées de mon auteur. Outre qu'une biographie n'est vraiment intéressante que lorsqu'elle est tout à
liimes. Liinilon, Smlili,
1 5G POÈTES MOliËRNES DE i/aNGLEI ERKE
fait extraordinaire, comme celle d'unByron, d'un Shelley ou d'un Edgar Poe, mon intention bien arrêtée a été do faire du présent volume une étude continue d'idées anglaises, et non point un ramassis de détails inutiles et d'anecdotes encombrantes. Je nome sers de la vie de mes personnages que lorsqu'elle me semble absolument indispensable pour éclairer "leurs idées.
Lors donc que j'aurai dit d'Elisabeth Barrett qu'elle naquit à Londres en 1809, qu'elle reçut une éducation et une instruction absolument supérieures, qu'elle étudia à fond les classiques, la philosophie et les sciences, qu'elle débuta par des travaux de revue, puisqu'elle se mit à publier, à partir de 1833, volume de vers sur volume de vers et qu'à sa mort, arrivée en 1861, on la considérait déjà de l'autre côté du détroit comme un des grands poètes anglais de ce siècle, j'aurai mentionné de sa vie à peu près tout ce qu'il faut mentionner. J'ajouterai pour-
KLISABKTH «ARKK1T BHOWNÏNa 1 57
tant, — à l'usage dos amateurs de détails plus précis et plus nombreux, — qu'elle eut une jeunesse extrêmement douloureuse.
En 1838, la rupture d'un vaisseau pulmonaire mit brusquement sa vie en danger.
Confinée à Torquay, le Nice de l'Angleterre, sur la côte du Devon, elle semblait se remettre, lorsqu'elle fut frappée de nouveau.
Un frère, qu'elle adorait, se noya. Elle passa plusieurs années entre la vie et la mort, et ne recouvra un peu de santé que par une très longue réclusion dans sa chambre de malade. En 1844, elle publiait une édition complète de ses premières œuvres et, en 1846, elle épousait le célèbre poète Robert Browning. En 1856, parut son chef-d'œuvre, Attrora Leigh, Pendant ses derniers hivers, elle habita Florence, où elle s'éteignit en 1861.
Passons maintenant à son œuvre. Œuvre au fond tout instinctive , fille de l'àme, d'une Ame extraordinaire, brûlée de Fo/,
158 POÈTES MODERNES DE l'âNGLETEKRE
à* Enthousiasme et d'Amour. Trois principes do Pensée et do Passion dont le développement va, sous nos yeux, s'agrandit jusqu'au Sublime et s'exagérer jusqu'au Ridicule.
De ces cinq volumes-ci de poésie, nous analyserons, en ce paragraphe, les quatre premiers, lesquels retentissent du cri d*innombrables déceptions. Ces déceptions, nous les connaissons de reste.Tantôt,c'estvotre fiancé ou votre fiancée qui vous abandonne; tantôt c'est un parent bien-aimé qui meurt ; tantôt c'est votre fortune qui sombre, etc. Bref, ce sont les tristes lieux communs de la vie ; c'est la banale adversité sous ses diverses formes. Sur ce chapitre, je n'ai point à citer les vers d'Elisabeth Browning : on en trouvera le chant et les variations dans tous les livres possibles, aussi bien en prose qu'en poésie. Mais, au milieu de cet écroulement
160 POfeTKS MODKRXKS DE i/aXCLETEHRE
de confiances et d'espérances, à quoi se rattacher? Grande question pour un esprit anglais. Un Français pourrait répondre :
« A une indifférence légère et charmante, à un scepticisme délicat d'épicurien ». Ce n'est point ainsi que Tentend Elisabeth Browning. Dès son premier volume, dans ce long poème qui a la prétention d'exprimer les émotions d'Adam et Eve chassés du Paradis terrestre et insultés par les Esprits de la Terre, Tau tour se répète à ellemême, s'associant à un chœur de voix philosophiques qui vient là pour le besoin de la cause, la strophe suivante :
« Oh î nous vivons, nous vivons, Et cette vie que nous percevons Est une chose grande et grave,
Dont nous devons nous servir pour le bien des autres.
Et où nous devons rester, chargés de devoir.
O vous, nos semblables, nous sommes Taide Du Bien dans sa lutte contre le Mal ;
KLISÂBETH UARRETT HROWNING 161
Nous sommes les apôtres au cœur ardent
De la vérité qui rend fort —
Pourtant enseignaons-nous donc en vain* ?»
C'est très net. La vie est pour tous une préoccupation morale continuelle; car le chœur de ceux qui festinent n'est pas beaucoup plus gai que le chœur de ceux qui philosophent : jugeons-en plutôt :
« Oh! nous vivons, nous vivons,
Et cette vie à laquelle nous sursoyons
Est une chose basse et légère.
Qu'on raille et chasse loin de sa vue
Comme un objet de dédain 1
Frappe de la hardiesse do ton rire électrique
Les hauts sommets des choses divines —
Puis détourne la tête, mon frère.
De crainte que tes pleurs ne tombent dans mon
verre !
CjiXT peut-on en vain rire de tout- ? »
ï Elisabolli Barrett Browninj^Vs Pootical Work^. T. 1 P. 65. A Drama of Exilo.
Eh! bien, non, nous n'aurons ni enseigné en vain, ni en vain ri de tout. Une foi positive et solide, la Foi chrétienne, viendra rémunérer la constance des croyants et ramener à résipiscence le doute des épicuriens : les uns et les autres se rallieront à la Révélation évangélique. Tout est bien qui fmitbien; et le moins favorisé dans cette affaire est encore le lecteur, qui bâille à toutes mâchoires sur cette poésie de ministre protestant, où ne perce point du tout jusqu'ici le grand poète d'Aurora Leigh, Pourtant, par endroits, surgit une largo et grandiose image :
« En face de Dieu se tient sans cesse TÉternité,
— colossale et sévère figure, aux yeux aveugles
— et aux grandes lèvres qui murmurent pour toujours — Dieu, Dieu, Dieu! pendant que le torrent de la vie et de la mort, — le grondement de raction et delà pensée, du bien et du mal, — les avalanches des mondes croulant — qui sonnent dans Tespace, la genèse des mondes nou-
ELISABETH BÂRRETT DUOWNING 163
veaux — qui bourgeonnent en boutons de feu, la croissance graduelle et bourdonnante — des anciens atomes et des premières formes de la terre, — la lente procession des mers emmaillotées — et des eaux du firmament, le bruit — des larges couches fluides d'air pur, — toutes ces choses ne cessent de couler dans « les intervalles — du son réitéré : Dieu M »
Malgré d'assez nombreux cnvolements de ce genre, ces quatre premiers volumes nous traînent trop souvent dans d'interminables landes de prêche. Qu attendre de titres semblables? « La patience enseignée parla Nature »? «La sérénité d'âme enseignée par la Raison », « Travail», « Travail et Contemplation S)? Le Sens Moral est à coup sûr une bonne chose, et rien n'est plus lourd, moins aérien, moins poétique.
Elle s'anime soudain, pourtant, cette foi sermonneuse, lorsque, au milieu de ses mo-
< T. I. P. 78. A Draina ofExilo.
2T.ir. P. 290, 291, 278,284.
164 POÈTES MODERNES DE l'aNCLETERUE
notones prédications do moralo usuelle , elle rencontre le choc de Tidée Divine.
Alors, THymne anglais, rival de l'Hymne biblique, monte au trône du Dieu jaloux.
Et Toreillo de Jéhovah perçoit ces accents grandioses :
« Là-haut, une Voix me blâme,
Plus douce que celle de la Nature, alors que le
bourdonnement Des abeilles est le plus doux; plus profonde Que la voix des rivières, lorsqu'elles franchissent, Avec des éclats de tonnerre, les pins frissonnants.
C'est la voix de Dieu, non de la Nature ! nuit et
jour 11 siège sur le grand trône blanc Et prête Foreillo aux louanges de ses créatures. Que parlons-nous de jours et de jours?
C'est Lui, la Source des jours, Lui dont les jours
rontinuent.
EUSABETU BARRËTT BROWNING
Il règne en haut, Il règne seul;
Les systèmes stellaires se consument et s'éloignent de son trône ;
Ue magnifiques nuées de Séraphins se fondent et tombent
Autour de Lui, qui seul ne change pas. —
C'est lui, TAncien des jours, lui dont les jours continuent.
Il règne ici-bas, Il règne seul ; £t, ayant perdu la vie pour l'amour de nous Sous la couronne de royales épines, Il règne, le Dieu jaloux. Qui se lamente.
Qui règne avec Lui, avec Lui dont les jours continuent ?
Je Te loue, pendant que mes jours continuent; Je T'aime, pendant que mes jours continuent; Dans les ténèbres et dans le dénûment, dans le feu et dans la glace.
Avec des bras vides et un trésor perdu,
Je Te remercie, pendant que mes jours continuent.
Et jetant dans Tabîme de Ta vie
Mon être et ma souffrance (ce qni ne fait qu'un),
Gomme un enfant jette dans un puits profond
Sa petite bille, qu'il écoute tomber, —
En souriant, — ainsi fais-je. Tes jonrs continuent,^ »>
Je n'insiste pas davantage sur la première de mes divisions. J'ai essayé de montrer quelle était la nature de la foî d'Elisabeth Browning. Ayant acquis la conviction que nous sommes ici en présence d'une foi morale et religieuse, nous ne nous étonnerons pas de toutes les bévues esthétiques qu'elle a pu faire commettre à l'auteur. Rien d'extraordinaire à ce qu'elle ait voulu rayer du domaine poétique l'idée panthéisliquo*,
» T. IV, p. H4-117, Str. XV, XVI, XVII, XVIII, XXIII, XXIV. De profundis,
* The De.ld Pan. T. III, p. 150.
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cette source immense do poésie où tant de poètes, entre autres Gœthe et ShcUey, sont venus étancher leur soif; rien d'étonnant à ce qu'elle confonde perpétuellement la Beauté esthétique avec la Beauté morale, etc., etc.
Passons à ma seconde division, l'Enthousiasme. Notre auteur, en sa qualité de poète, s*enthousiasme naturellement pour toutes les choses qui lui paraissent belles. Inutile d'énumérer : il y a tant de belles choses aux yeux des poètes, à commencer par leurs grands prédécesseurs ! Dans la pièce célèbre intitulée: Uiie Vision des poètes^ M°"* Browning évoque devant elle ces objets de sa pure admiration. C'est Shakespeare ,« au « front duquel s'attachent les couronnes du c< monde entier », Shakespeare « aux yeux « sublimes, pleins de larmes et de rires » ; c'est Eschyle « au froncement de sourcils « redoutable comme celui des Dieux » ; c'est Dante « sombre et doux, urne spirituelle
« qui versait tour à tour le lait et le vin » ; c'est Schiller, « au front héroïque, digne du baiser de Plutarque» ; c'est Camoëns «dont « le regard évoquait du sein des vagues, t( dans les LusiadeSy le sombre génie de « rinde » ; c'est Shelley « dans son idéal « blanc, aveugle comme une statue ».
Mais il est une autre sorte d'Enthousiasme, plus brûlant et plus moderne.
M"' Browning est un des disciples fervents du Romantisme littéraire et politique, dans la fournaise duquel elle naquit. Elle s'est puissamment intéressée aux questions politiques et sociales qui, depuis un siècle, ne cessent d'agiter l'Europe. Sans être républicaine comme George Sand, sa sœur en génie, elle se passionna comme elle pour la délivrance des nationalités. Outre qu'elle appartenait à cette Angleterre qui, de tous temps, a regorgé de libéraux et de philanthropes, elle vivait à Londres ou viennent périodiquement abriter leur tète ces sociétés
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secrètes expulsées de leur premier domicile pour crime de propagaado révolutionnaire ou pour complot 4'indépendance nationale.
Les bords de la Tamise ont successivement vu apparaître la jeune Italie, la jeune Allemagne, la jeune Espagne ; aujourd'hui ils servent d'hôtes à la jeune Russie, Et sans parler de nombreux sectaires de médiocre importance qui ont dû s'en aller séjourner là-bas, dans les brumes, des hommes illustres et de puissants esprits, comme Ugo Foscolo, Mazzini, Herzen, et tiint d'autres, s'y sont pour longtemps, et quelquefois pour toujours, exilés. Les apôtres de la Révolution ou de rindépendance nationale passionnèrent la jeunesse européenne de mil huit cent trente à mil huit cent quarantehuit. Il n'était d'étudiant, quelque peu doué de générosité, qui ne s'échaulFàt pour ceux des penseurs ou des hommes d'action de tous les pays qui travaillaient par la plume ou par l'épéo à l'affraDchissement du
170 POÈTKS MOI»ERNES Ulù l/AN*iLKTERKK
Peuple ou des Peuples : on passait de la lecture d'un livre d'Edgar Quinet et de Michelet à celle d'une proclamation de Kossuth, et Ton associait, dans ses acclamations, Daniel Manin, Barbes, Santa Rosa, Lamennais, Mickiewicz, Garibaldi, Henri Heine. Pourquoi les distinguer les uns des autres ? Ne combattaient-ils pas tous pour Témancipution de l'Humanité ? N'étaient-ils pas tous, par T-esprit ou par le cœur, les disciples de la philosophie française du xvni* siècle et les continuateurs de la Révolution ? Mil huit cent trente fut un chaos où tous les genres d'admiration et d'aspiration se confondirent. Chaos d'Enthousiasme dont notre génération de sceptiques et d'analystes regarde sans enthousiasme aucun, mais avec une profonde curiosité, les débris.
Elisabeth Browning emboucha donc, elle aussi, le clairon en faveur de Tindépendanco des nationalités. Ce qu'elle émit d'appels à propos de Tltalie est inouï, et si
ELISAKEIH HAHRETr HKOWNINU 171
Ton veut se rendre compte de leur nombre ot de leur sonorité, ou n*a qu'à ouvrir tous ses volumes, entre autres le quatrième.
Là, les titres suivants nous renseigneron sufiisamment : Napoléon III en Italie ; Un liécit de Villafranca ; L'Italie et le Monde, Premières Nouvelles de Villafranca; Le Roi \ Ictor-Emmanuel entrant à Florence; ISÉpée de Castriiccio Castracaniy GariAaldi, etc.
Comme spécimen de son lyrisme politique, je me contente de traduire le vigoureux passage suivant :
«Votre paix admet-elle donc — rîingoisse au dehors, pendant qu'elle reslo au coin du feu? — J*ai du dégoût à garder ce mot de paix sur ma langue. — Ce n'est point la paix, mais la trahison inflexible dans ses arrêts; — c'est le désespoir bâillonné et la voix de la revendication rendue indistincte, — c'est la Pologne annihilée, c'est Rome étouffée, — cVst Naples abrutie, c'est la Hongrie en défaillance sous la courroie, — c'est l'Autriche portant une douce feuille d'olivier, — h son front brutal, pendant que son talon écrase
172 P0ÈTE8 MODERNES DE l'aNGLETERRE
— la vie de ces âmes Italiennes. - Dieu de Paix, toi qui es le Dieu de Justice, — délivre les mondes affligés du péché et de la douleur, — pénctrc-les de conscience, purifie-les par la réparation, — et donne-nous une paix qui ne soit pas une contrefaçon K »
J'arrive à ma troisième division, Y Amour.
L'amour, c'est le triomphe de la poésie d'Elisabeth Browning et je ne sache pas qu'au" cun poète ait rendu d'une façon plus délicieusement chaste les tendresses du cœur.
Amour d'essence profondément germanique que celui de ses héroïnes, de sa Bertha, de sa lady Géraldine, de sa Marian Erle ; vaporeux comme la gaze et profond comme la mer. Dans une telle nuance, les sens se voilent ; c'est à peine si la timide fleur de leur désir s'ouvre avec inconscience en un coin vague de l'étro. Amour adorateur, amour pudique et calmant, comparable
« Cnsa r.uitli Windows, p.297. T. IIÏ.
KLISAIIETH BARRETT nnOWMNr, 173
aux odeurs discrètes des violettes, dont vous pouvez baiser éternellement les pétales, sans sentir votre cœur haleter sous le parfum.
Pour faire respirer au lecteur un peu de re délicat arôme, je choisis dans le tome III une série de délicieuses pièces qui se font suite. Voici d'abord les dernières pensées de (ialherine d'Atayde mourante. Elle tourne vers rimage lointaine de Camoëns, eu exil dans rinde, ses yeux, « les phis doux qu*il ait vus » :
" A cette porte je ne vous vois pas apparaître, J'ai regardé trop longtemps : adieu!
L'Espérance me retire son Peut-Être ; La Mort est près de moi, — et non Vous.
Venez^ ù mon amant.
Venez fermer
Ces pauvres yeux (juc vous appeliez " I-fCS plus doux que vous ayez vus »).
Quand j'entendais, sur vos lèvres, ce refrain,
A mes jours de printemps,
Indifférente aux autres louanges,
Je n'écoutais que les vôtres, —
Me disant seulement
Dans la musique de mon cœur :
« Bénis ont été mes veux,
S'ils sont les plus doux qu'aient vus Ses yeux! •>
Mais tout change. Ce soir.
Un froid soleil passe à travers la porte.
Si vous étiez, là, debout, murmureriez-vous
Gomme autrefois : « Mon amour, je vous aime »?
Maintenant que la Mort envahit,
Maintenant qu'elle ombre
Les yeux qu'au temps passé vous chantiez
Gomme « les plus doux que vous ayez vus >».
Oui, si vous étiez près d'eux,
Près du lit où je meurs»
Tout en leur déniant leur beauté première,
Si vous élioz là, le regard baissé vers eux.
Vous les appelleriez à juste titre,
Pour Tamour que vous y liriez,
« Les plus doux yeux que vous ayez vus ».
Et si vous baissiez votre regard vers eux.
Et s'ils levaient leur regard vers vous,
Toute la lumière qui les a délaissées
SV condenserait encore :
Et ils seraient, je n'en doute pas,
Bien ajuste titre,
Par l'Amour transformés en splendeur do beauté,
« Les plus doux yeux que vous ayez vus * ».
Suit cotto ineffable autre pièce, soupîrée encore par une voix do femme :
« Nous nous sommes rencontrés trop tard, il est
trop tard pour notre rencontre O mon ami, — toi qui ne dois pas être plus
qu'un ami I Mes pieds sont empêtrés dans le linceul d'une
mort précoce,
* Calarina to Camoëns. T. HI, p. 171-177. Stroplios I-VI.
176 POÈTKS MODERNES DE l' ANGLETERRE
Et si je marche ou remue, je touche le bout.
Dans ce dernier danger, Puis-je approcher de toi, moi qui ne saurais m^
mouvoir ?
Gomment pourrais-jo répondre à ta requête d'amour?
Regarde mon visage.
Je ne t'aime pas, je n'ose pas t'aimer î retire-toi
En silence ; laisse tomber ma main.
Si tu veux des roses, cherche-les là où elles fleurissent, Dans les allées du jardin, non dans un désert de sable.
Voit-on s'accorder la vie et la mort?
Et pourrais-tu baisser ton chant, au diapason
de ma plainte ?
Je ne peux pas t'aimer. Si ce mot est trop faible,
Regarde mon visage.
ELISABETH BAHRETT BROWNING 177
Adieu donc, loi que j'ai connu trop tard
Pour te laisser approcher de moi.
Sois heureux, toi que les hommes nomment
grand, Et qu'une femme bien-aimée te sente chère à son cœur !
Non moi ! — cela ne peut être.
Je suis perdue, je suis changée, — il faut que
je m'en aille Là où une pire transformation m'attend, et où personne n'osera
Regarder mon visage.
En attendant, je te bénis. Par ces miennes pensées Je te bénis, éloigné, préservé de ces choses ! Je souhaite Thuile à ta lampe, le vin à ta coupe, La joie à ton foyer; à ta main un égal serrement
De lovale fidélité. Pour moi, Je ne t'aime pas, je ne t'aime pas ! Retire-toi, Oujenemesens plus dans l'Ame de courage pour te dire :
« Regarde mon visage ^ ».
1 T. ni. A Déniai. P. I79-IR1. Str. I, II, VI, VU.
178 IHJÈTKS MOnERNKS DK l'aNGLETERRK *
Viennent enfin les Sonnets from the Partnr/upsey\n\ies merveilles de passion délirale et tendre. Là, s'entrelacent comme un groupe de sœurs, la Pudeur, la Fierté, la Confiance, et aussi l'Admiration, la Félicité, rilumilité. Là s'épanouissent la noblesse et la beauté du Cœur : là triomphe la Spiritualité dans Tamour. En cette vue d'apothéose se réjouiront tous les yeux mystiques; à qui met son bonheur dans la contemplation des noblesses sentimentales, il n'est pas de plus grande jouissance que de voir accorder aux «^mes pures la grâce d'une passion céleste. C'est la rédemption de leurs peines, et c'est leur avant-goût du Ciel. Pour les cœurs idéalistes, il n'est sur terre d'amours véritables que ceux qui se rapprochent des amours des Anges.
Je traduis, sans les accompagner d'aucun commentaire, cinq de ses sonnets :
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