IV. LEsprilde Sainl-ÉvremonI , in
l'iuis. — Tyiio-ia|ihle Ltciu.ilPii cl coiiip., rue Daiiiiclle, 2.
CAnrJf.r /Jfvr'ifj- ^pc .
A. //. //fl^w/Zf tùf'f
ilé i Caen, ( Calvaios 1 en. 1624 .
Jean Regnault de SEGRAIS, né à Caen le 22 août 1624, d'une famille noble, liit d'abord destiné à l'état ecclésiastique , et fit ses études dans cette ville, au collège des jésuites; mais, après sa philosophie , incertain sur la profession qu'il devait embrasser, il passa quelques années sans s'occuper d'autre chose que de poésie. Ses premières compositions , qu'il n'avait entreprises que comme un agréable passe-temps, furent favorablement reçues dans sa province ; il en recueillit même quelques produits qui contribuèrent à le retirer, lui, ses quatre frères et ses deux sœurs , de l'état de pénurie où les avaient laissés l'insouciance et les prodigalités d'un père dissipateur, et dès lors sa vocation fut décidée : il se fit poëte pour vivre, et cultiva les muses jusqu'à la fin de sa longue carrière.
Les ouvrages qu'il livra au public avant de quitter la Normandie consistent en une tragédie sur la Mort d'Hippolyle , les deux premières parties du Roman de Bérénice, et diverses petites pièces de poésies fugitives.
Segrais avaità peine vingt ans, lorsque le comte de Fiesque, éloigné de la cour, se retira à Caen, où il passa quelques années. Durant son séjour dans cette ville, il connut le poëte, dont l'esprit l'avait d'abord charmé, et dont la conversation enjouée et l'excellent caractère justifiaient chaque jour de plus en plus l'intérêt qu'il lui avait inspiré ; et il s'attacha si bien à lui, que, rappelé à la cour, il résolut d'y introduire son protégé, et l'emmena dans ce but à Paris. Ce courtisan, qui à sou titre de gentilhomme et de fils de la gouvernante de niademoi-
2 LES NORMANDS ir>Ll STRES.
selle de Monlpensier, lille aînc'c de Gaston d'Orléans, joif;nail de précieuses qualités du cœur et de l'esprit , usa de toute son inlluence pour servir Segrais, et en 1648, il parvint à le faire entrer chez la IH'incesse , qui lui donna le titre de son gentilhomme ordinaire.
Ce fut au sein de cette cour brillante que notre poëte acheva de se former, qu'il polit ses maniéi'es, épura son goiit, et acquit cette noble aisance et cet air de bon ton qui distinguent ses ouvrages. L'esprit du temps était aux rimes galantes , aux madiigaux ingénieux , aux cou- ]»lcts fins et délicats : aussi Segrais , que personne ne surpassait dans ce genre de poésie, devint fort à la mode et jouit bientôt d'une grande faveur.
Ses églogues surtout , qui , composées dans les premières années de son séjour chez mademoiselle de Montpensier, furent imprimées en 1659, obtinrent un immense succès. Les savants les plus distingués de l'époque en vantèrent la naïveté gracieuse , l'extrême réserve, la pudeur des pensées et des images , et proclamèrent Segrais le digne émule de Tbéocrite et de Virgile. L'abbé Ogier, dans une lettre adressée à l'un de ses amis (1), qui lui demandait au nom de l'auteur son sentiment sur la première de ces églogues , donna quelques avis au poëte, qui ne les suivit qu'en partie, et le combla d'éloges aussi spirituels que flatteurs.
Nous nous contenterons de reproduire ici ce qu'il écrivait à cet ami , à propos des vers suivants , empruntés à la pièce qui lui était soumise :
Sous ces feuillages verLs, venez, venez m'eiUendre ; Si ma chanson vous plaît, je vous la veux apprendre. Que n'eût pas fait Iris pour en apprendre autant. Iris que j'abandonne, lris<(ui m'aimait tant!
«Une goutte de lait, dit Ogier, n'est pas plus semblable à une autre, que l'avant-dernier vers à ce vers de Virgile :
Hœc cadem ut sciret quid non faciebat Jmyntas!
mais celui que votre poëte ajoute ensuite est tout nectar et tout anï-
(1) A M. Lenquestz. Elle porte la date du 6 septembre 1655; Paris.
SEGRATS. 3
broisie, et je ne vois rien de si tendre dans Alexis ; en effet, ces deux vers valent deux mille e'cus de pension. »
Baillet, dans son Jugement des savants , dit de Segrais : «Tout le monde convient qu'il a bien pris le caractère de l'e'glogne... vSes figures sont douces , ses mouvements tempére's et bien appropriés aux mœurs de ses personnages... Les pense'es en sont inge'nues, la diction pure et sans affectation, et les vers en sont coulants... Enfin, il est très-difficile de bien e'crire en ce genre avec plus de douceur , de tendresse et d'agrément. »
Et celui qui, de tous les critiques, s'est montré le plus avare d'éloges en faveur de ses rivaux, Boileau lui-même a dit , à la fin de son Art poétique, en invitant les poètes contemporains à célébrer la gloire de Louis le Grand :
Que Segrais dans l'églogiie en charme les forôîs.
Ces églogues, dont il est facile d'apprécier le mérite sur les témoignages que nous venons de produire , et sans qu'il soit besoin d'en citer des extraits qui seraient peu dans le goût de uoti-e époque , ces églogues, au nombre de sept, ne sont pas les seules poésies pastorales de Segrais. Il publia en 1653, sous ce titre, Athis , un petit poëme dans lequel il a pris pour théâtre des aventures qu'il célèbre plusieurs hameaux des environs de sa ville natale. Ce poëme, à l'intérêt duquel nuit beaucoup sans doute l'ignorance où sont la plupart des lecteurs relativement aux petites localités qui lui servent de scène , aurait obtenu , sans ce défaut, un succès plus grand et surtout plus légitime et plus durable que celui des églogues; mais il n'est guère que les personnes qui ont visité la belle plaine de Caen et les bords délicieux de l'Orne qui puissent , dans le portrait poétique qui leur en est offert, sentir toute la délicatesse du pinceau de Segrais.
Voici en quels termes le poète, dans son deuxième chant à' Athis. décrit la jonction des deux rivières VAure et la Dromme , et leur disparition dans un gouffre à peu de distance de la mer :
AuRE est mon nom, berger, et cette nymphe aimable Qui se plonge avec moi dans ce gouffre admirable Est la paisible Dromme, hélas! et c'est ma sœur. D'où vient qu'un nom si doux est pour moi sans douceur ?
Tous (icnx du liaiil Calmoni tirant notre naissance,
Voisins pour mon malheur au sortir de l'enfance ,
Nous voyant tous les jours, trop imprudent ruisseau ,
Je me laissai charmer au doux l)ruit de son eau ;
El, sans considérer que je faisais \\w ciime
Qui des dieux armerait le courroux légitime.
Je ne pus m'empèciier, au fort de mes amours.
De la presser de joindre avecque moi son cours.
Mon erreur était gi'ande, et je la connais telle:
Mais, berger, j'étais jeune et je ne voyais (lu'cllc ,
El le plus froid ruisseau de sa vive clarlé,
Si tu t'y connais bien, pourrait élre tenté.
Ainsi m'abandonnant A mon ardeur impure.
J'allais la cajolant de mon plus doux murmure,
Et caciiant mon amour sous le nom d'amitié,
J'espérais qu'à la fin elle en aurait i)ilié.
Déjà, ce me semblait, elle était moins sévère.
M'appelait plus souvent cher Aore que son frère ,
Quelquefois en secret m'accordait un baiser.
Quand mon père le sut, qui s'y vint opposer.
Non loin de nous était une naïade allièie.
Qui méprisait les dieux de loute autre rivière :
Elle s'appelait Seule ^ et coulant seule aussi ,
C'est pour cette raison qu'elle s'appelle ainsi.
Cent fois, pour détourner mon ardeur criminelle,
Mon père me voulut marier avec elle;
Mais je ne pus jamais son orgueil supporter.
Et puis, quelqu'un peul-il son destin éviter?
Mon père, comme un mont d'humeur hautaine et fière.
Longtemps pour me punir tint mon eau prisonnière,
Sépara nos deux lits, chassa bien loin ma sœur,
Et mit entre nous deux sa plus gi'ande épaisseur.
Dromme, sensiblement de cet obstacle oulrée,
Résolut comme moi de quitter la contrée;
Puis chacun prit sa route. En vain, dans son courroux ,
Le mont autant qu'il put s'étendit entre nous :
Nous retrouvant enfin dans ce lieu solitaire,
Nous étions en état de braver sa colère ;
Libres, nous ne songions qu'à nous entretenir.
Et nos ondes déjà commençaient à s'unir.
Mais mon père nous vit du plus haut de sa cime.
Et ne pouvant lui-même empêcher notre crime :
« 0 roi des mers, clil-il , d'un ton si furieux,
Qu'au lieu d'en reteiilir, en Ireniblaienl lous ces lieux,
Neptune, si jamais, faisant fumer ma tête.
J'ai su prédire au vrai la procliaine lemi)Otc,
Et si , servant bien loin de phare aux matelots,
Je les ai sûrement guidés parmi les flots.
Montre aujourd'hui qu'un dieu prend part à ma disgrâce,
Et cache au moins au jour la honte de ma race.»
Ainsi parla le mont, et le dieu l'entendit;
Son bras en môme temps contre nous s'étendit,
Et de son fort trident frappant toute la plage ,
Par cet affreux rocher nous ferma le passage ,
Et de nos eaux ainsi la criminelle amour
Nous prive pour toujours de la clarté du jour.
Cet épisode , que nous avons cru devoir citer intégralement pour donner au lecteur un exemple suffisant de la com[)Osition de la forme poétique de notre auteur, est le morceau le plus saillant du poëme iVAthis ; cependant , le savant Daniel Huet paiie avec de grands éloges de tonte la pièce , qu'il préfère , dit-il , [)our la nouveauté de l'invention et l'agrément de la fiction , à tous les autres ouvrages de Segrais.
Ses œuvres poétiques consistent, outre celles dont nous avons déjà parlé , en une traduction de l'Enéide et des Géorgiques de Virgile . un ouvrage lyrique en cinq actes, intitulé l'Amour guéripar le Temps. et diverses poésies, sonnets, stances, madrigaux et chansons.
l<a traduction de l'Enéide en vers français, dont quelques auteurs ont tellement exagéré le mérite , qu'ils n'ont pas craint de dire que « si Virgile eût parlé notre langue, il nel'auraitpas écrite autrement, » n'eut qu'une réputation de bien courte durée. Certains passages y sont rendus avec assez de bonheur : mais le style n'en est pas soutenu; la versification s'y montre inégale, traînante, eml>arrassée ; et de nombreux contre-sens accusent, sinon l'impérilie, du moins l'inattention du traducteur. Cet ouvrage fut publié pour la première fois , à Paris, en deux volumes in-4**; le premier volume en 1668, et le second en 1681.
La traduction des Géorgiques, bien supérieure à celle de l'Enéide, mais aussi complètement oubliée depuis le succès non moins durable
6 LKS NORMANDS H.I ISTRES.
que Idjjitinift obtenu par l'abbé Delille, ne lïil imprimée ([u'en 1712, onze aimées api'ès la morl de Segrais.
Ces deux ouvragées, (pii furent en grande [)artie composés à Saiiit- Fargean , où vécut retirée, durant (piclques années, la duchesse de Montpensier, dont notre personnage était, comme nous l'avons dit, le gentilhomme ordinaire , donnèrent lieu, lors de leur publication, à bon nombre de madrigaux élogieux, pai'mi lesquels nous avons choisi le suivant , liiit à l'occasion de la mort de l'auteur, par Bernard de La Monnoye :
Quand Segrais, affranchi des lerreslres liens , Descendit plein de gloire aux Champs élyséens, Virgile en beau français lui fit une harangue; lîl comme à ce discours Segrais parut surpris , « Si je sais, lui dit-il , la fin de votre langue , C'est vous qui nie l'avez appris.»
L'opéra ayant pour titre r^mowr ^«er//)ar le Temps était regardé par Segrais comme son meilleur ouvrage ; mais il ne fut jamais représenté. LuUi, qui avait été chargé d'en composer les airs, se souvenant d'un tort qu'il croyait avoir à lui reprocher, garda la pièce trois mois entiers, au dire de certains auteurs, et la lui renvoya en déclarant qu'il ne pouvait tirer aucun parti de cette œuvre , «parce que les vers en étaient durs et rebelles au chant. » Nous qui avons sous les yeux la première édition de cet opéra, imprimé à Paris en 1721, nous doutons que le célèbre compositeur, à moins d'être aveuglé par une basse rancune, ait jamais pu tenir un pareil langage. La pièce lyrique dont il s'agit peut manquer d'intérêt pour nous , qui vivons à plus d'un siècle et demi de l'époque à laquelle elle appartient; mais, pour le temps, c'est un ouvrage estimable et dont les vers surtout , faciles et coulants , devaient se prêter sans dilficulté à toutes les exigences du rhythme musical et de l'harmonie.
Les poésies diverses de Segrais ne manquent pas de naturel ; mais la composition en est faible, le sujet sans intérêt, et la versification souvent incorrecte. Le madrigal suivant, adi'essé à une dame malade, est le seul , parmi quatorze , qui mérite d'être cité :
Kn vous faisant parler, voire sanlé s'altère;
Eh bien ! auprès de vous, Philis , il faut se taire.
SEGRAÏS. 7
Mais connaissez au moins combien de mes langueui"s
Votre langueur est différente :
C'est pour parler (jue votre mal s'augmenle,
C'est pour me taire que je meurs.
Les épîtres, les élégies, les stances, les sonnets et les chansons de Segrais ne valent guère mieux que ses madrigaux. Quant anx trois odes qu'il adressa, la première à Chapelain, en 1646, la seconde à Ménage , en 1651 , et la dernière au comte de Fiesque , sur la mort de son frère tué au fort de Mardik, en 1646, elles dénotent plus de verve que ses poésies légères ; cette troisième surtout renferme de grandes beautés. Le poète, pour consoler son noble protecteur, commence par pleurer avec lui le frère qu'il regrette ; il semble même vouloir augmenter ses regrets , pour avoir ensuite le droit de les combattre par le raisonnement :
Pour moi qui sais quelles atteintes
Livrent de semblables malheurs ,
Je crus qu'en tes justes douleurs Celait être cruel que de blâmer tes plaintes ; Car, bien loin d'amoindrir la perte que tu fais ,
Si tu n'en connais l'importance ,
Apprends que pour elle la France Voit autant d'affligés qu'elle a d'esprits bien fails.
Toutefois si , dans ces deux alarmes ,
Les cœurs , de tristesse pressés,
Pour leur salut intéressés , Se servent par instinct du remède des larmes, Après l'être servi d'un semblable secours ,
Tu peux voir que cet instinct môme.
Sans une tyrannie extrême,
Ne peut les obliger d'en répandre toujours.
Ces strophes , que Segrais écrivait à l'âge de vingt-deux ans , révèlent une disposition toute particulière pour la poésie , une connaissance déjà profonde du cœur humain , et des sentiments généreux ; qualités rares et précieuses que , dans la suite , les autres œuvres du même poète n'ont pas démenties.
Ses ouvrages en prose sont : 1" les Nouvelles françaises, ouDiver-
8 LliS NORMANDS ILLUSTRES.
tissemcnts de la princesse Aurélie, deux volmnes (riiistorieltes composés pour ramuseinent de mademoiselle de Montpcnsier, durant son séjour à Saint-Fargeau ; 2" la rédaction du roman intitulé /a Princesse de Clèves , à laquelle sont réputés avoir contribué , pour le fond et l'intrigue , le duc de I>a Rochefoucauld et la comtesse de La Fayette ; 3" enfin, le petit roman de Zaïde , histoire espagnole, qui ])asse pour être de madame de La Fayette , mais que Segrais a pour le moins corrigé. Quant au S^^/raù/ana, dont nous aurons bientôt l'occasion de parler, on ne peut le donner sérieusement comme l'œuvre de notre poëte: ce n'est que delà conversation familière, recueillie à son insu et publiée après sa mort.
Mais c'est trop nous appesantir sur des ouvrages que chacun peut lire et) apprécier, lorsqu'il nous reste encore tant à dire de l'auteur.
Segrais, qui était entré au service de Mademoiselle en 1648, y resta pendant vingt-quatre années , et , si l'on en croit la plupart des biographes , il n'en sortit que pour avoir, lorsqu'il fut question du mariage de cette princesse , voulu lui faire préférer le duc de Longueville au comte de Lauzun, qu'elle affectionnait beaucoup; cependant le poëte , dans une couversatiou recueillie par l'écrivain du 56'graisiana , attribue à un motif tout autre sa disgrâce , qu'il ne prend pas , d'ailleurs , la peine d'expliquer , et , dans un autre passage du même livre, il avoue lui-même que le duc de Longueville lui fit remettre alors deux cents pistoles, en lui recommandant expressément de n'en rien dire à personne...
Nous n'entreprendrons pas d'éclaircir les contradictions : le fait est reconnu , peu nous importe la cause.
Segrais , chassé par la duchesse de ^lontpensier , ne resta pas sans ressources. La comtesse de La Fayette lui fit accepter un appartement dans sa maison , et bientôt après elle se servait du nom de notre poëte pour publier son roman de Zaïde.
Enfin , las du grand monde et de la vie agitée de la cour, Segrais se retira à Gaen, où il avait résolu d'achever sa carrière. Il y épousa, vers l'an 1679, un riche héritière , Claude Acher de Mesnilvilté, sa cousine, et se trouva dès lors en état de soutenir dignement son rang et de vivre parfaitement à l'aise.
Madame de Maintenon avait voulu le placer auprès du duc du
Maine ; mais il s'y était refusé pour des raisons qu'il s'est bii-mcme chargé de nous apprendre dans ce passage du Seyraisiana, que nous allons mettre sous les yeux du lecteur :
«Madame de Mainteuon ne m'a pas oublié, dit-il; elle a même voulu me mettre auprès de M. le duc du Maine en la même qualité que M. de Court, qui fut appelé à mon défaut. Je venais de me marier, et j'avais par mon mariage honnêtement de quoi vivre dans l'indépendance; et même mon beau-père et ma belle-mère, qui étaient fort âgés , que je consultais là-dessus , me représentèrent que j'avais raisonnablement de quoi me contenter, qu'ils étaient d'un âge à croire que Dieu les appellerait bientôt , et qu'alors je pourrais vivre sans avoir rien à souhaiter. Je considérais encore que j'avais en ce tempslà cinquante-cinq ans, et qu'il feUait au moins, pour attendre la récompense des services que je pouvais rendre à M. le duc du Maine, une dizaine d'années , et je n'avais aucune certitude de vivre si longtemps ; de plus , j'avais déjà un peu de surdité , et ce fut le prétexte que je pris pour m'excuser. Madame de Fontevrault, sœur de madame de Montespan , me manda qu'il ne s'agissait pas d'écouter le prince , mais de lui parler. Je fis réponse que je savais par expérience que dans un pays comme celui de la cour, il fallait avoir bons yeux et bonnes oreilles : en effet , il faut y connaître parfaitement son monde et parler plus souvent à l'oreille qu'à haute voix. Ainsi je demeurai comme j'étais. »
Cet extrait du Segraisiana donne , outre les raisons que le poète alléguait à l'appui de son refus, une idée exacte de sa conversation; car toutes les particularités contenues dans ce volume ont été recueillies de la bouche même de Segrais , par les soins de l'illustre conseiller d'État Foucault, intendant de la ville de Caen, dont la maison était le rendez-vous de toutes les personnes de mérite et de qualité, au nombre desquelles notre poète était reçu avec une distinction marquée, lorsque sa santé lui permettait de s'y rendre. Il y avait pour lui une place de réserve auprès d'une tapisserie, derrière laquelle était caché un homme de confiance qui écrivait tout ce qu'il disait ; et c'est de là qu'a été tiré le Segraisiana , recueil qui contient une foule d'anecdotes extrêmement intéressantes sur les liiits et les personnages du grand monde et de la cour.
C'est dans co petit livre que Segrais nous apprcMul qu'il fut jH'emiei' echcviii (le sa ville natale , et (|ue c'est à lui que l'on doit la construction de l'église des je'suites de Caen, dont il posa la ])reiTiière pierre. « Elle est bâtie, dit-il, sur le modèle du noviciat de Paris, mais elle a beaucoup plus d'api^arence, et elle est beaucoup plus spacieuse. C'est moi qui leur ai feit doiniei' la place par la ville. J'eus beaucoup d'oppositions à soutenir, mais je les surmontai toutes. Cette e'glise , qui est si belle , a coiité peu de chose à bâtir par l'e'conomie d'un de leurs procureurs très-entendu, qui l'entreprit lui-même, sans le secours d'aucun architecte , et qui avait acheté des charrettes et des chevaux pour transporter les pierres ; de sorte qu'il en coiita beaucoup moins que s'il avait fallu passer par les mains d'un entrepreneur. »
Nous lisons aussi dans le Seyraisiana que le beau château de Jial- Icroy, situé entre Bayeux et Torigni , est le premier essai du célèbre architecte Mansard ; — que le cardinal Mazai'iii , à son arrivée en France, était si loin de faire pressentir quel homme il deviendrait un jour, que dans la maison de IVL Chavigny, où il avait été recueilli sous le modeste nom de le Signor Jule , on se mettait à table sans attendre son arrivée , et que , s'il rentrait lorsque le repas était déjà commencé, on lui remettait alors son couvert sans plus de cérémonies ; — que les Matignon et les Beuvron, seigneurs de la basse Normandie, s'étaient montrés justes et généreux envers les paysans, qui les chérissaient, tandis que la mémoire des Montgommery, qui tyrannisaient et battaient ces pauvres malheureux, était maudite jjar toutes les générations , etc., etc.
Ce recueil , enfin , renferme d'excellentes notes pour quiconque veut s'édifier sur les hommes et les choses du temps ; mais il est cependant bon de ne pas accorder à tout ce que l'on y lit une confiance sans réserve , et quelques-uns des milles récits dont le Segraisiana se compose accusent, chez le nari'ateur, un esprit de médisante causticité , pour qui la nécessité d'inventer ne saurait être un obstacle. — L'historiette suivante montrera, d'ailleurs, que l'on ne doit voir, dans la plupart de ces causeries, que de gais passe-temps, propres à remplir les longues soirées d'hiver dans un salon de province.
« Chambonnière (dit Segrais), qui jouait si bien du clavecin, et qui savait parfaitement la musique , était un homme fort agréable et bien
tait de sa personne; mais il e'tait d'une vanité insupportable , et, ne se contentant pas de hïve le gentilhomme , il voulait encore faire le grand seigneur. Il avait un carrosse traîne' par deux méchants chevaux , avec un page en effigie, et rempli de foin , attaché sur le derrière. Étant au cours avec ce carrosse , où les voitures se suivaient en marchant lentement , selon la coutume , les chevaux du carrosse qui suivait le sien , sentant le foin devant eux , se mirent à prendre le page par les jambes. Quelqu'un, qui s'en aperçut, cria au cocher : Prenez garde à vos chevaux, ils mangent le page de monsieur !. . . On dit aussi que lorsqu'il allait donner une leçon de musique à une dame , dans la rue de Vaugirard , son cocher, durant ce temps , menait ses chevaux paîti'e dans la plaine de Grenelle, et qu'un écorcheur qui était venu là pour abattre un cheval, en voyant un d'une extrême maigreur, crut que c'était celui pour lequel on l'avait appelé, l'égorgea, et se retira après l'avoir dépouillé. Quand le cocher de M. de Chambonnière vint pour reprendre ses chevaux, il n'en trouva plus qu'un ; l'autre avait été écorché ! ... »
Segrais possédait à un très-haut degré l'art de raconter ; sa conversation était enjouée , son esprit vif et sa mémoire prodigieuse. Son long séjour à la cour avait meublé sa tête de tant de souvenirs, que l'on pouvait le qualiiier de conteur inépuisable. Quand il avait une fois commencé , il ne finissait que difficilement : c'est ce qui faisait dire à Jacques de Matignon , prince de Mortagne et comte de Torigni , qu'il suffisait de monter Segrais et de le laisser aller.
Bien qu'il eût vécu longtemps à la cour et qu'il fût meuibre de l'Académie française , où il avait été reçu en 1662 , Segrais ne pei'dit jamais l'accent natal ; aussi la duchesse de INIontpensier dit- elle plaisamment à un gentilhomme qui se disposait à faire avec lui le voyage de Normandie : « Vous avez là un fort bon guide ; il sait parfaitement la langue du pays. »
Le titre d'académicien , que Segrais disait être le cordon bleu des beaux esprits , trouva en lui un protecteur zélé. L'Académie de Caen étant restée sans ressources depuis 1675, par suite de la mort de François de Matignon , lieutenant du roi en Normandie , notre poëte en recueillit les membres dans sa propre maison, où il avait fait disposer un appartement convenable pour y tenir leurs séances. La salle
clait (Iccoiée d'un {jrand nombre de portraits des personnajjes illustres de la province, dont nous trouvons la liste dans \e Segraisiana : c'étaient Yauquelin de la Fresnaye ; llnet, alors cvéque d'Avranches ; Rertauld, évêque de Séez; Bourgueville de Hraz , qui a écrit l'histoire de la ville de Caen; Dalecliaini)s , médecin et botaniste; Jean Rouxel, excellent poète latin, que Malherbe avait eu pour professeur d'éloquence et de droit; Antoine Ilalley, aussi poète latin; l'astronome Gilles Mare ; Cahagnes , docteur en médecine ; le poëte Sarrasin; Moysaut de Brieux , fondateur de l'Académie de Gaeu; et, à la place d'honneur, Malherbe, jtour qui Serrais avait une telle admiration, qu'il fit faire sa statue en pierre, plus grande que uatui-e, la fit poser à la façade de sa maison , daus une niche construite pour la l'ecevoir, et mit au-dessous ces quatre vers gravés sur une table de mai'bre noir :
Malherbe, de la France éternel ornement, Pour rendre hommage à ta mémoire, Segrais , enchanté de ta gloire , Te consacre ce monument.
Segrais avait aussi fait placer dans le lieu où se l'éunissait son Académie le portrait du duc de Moutausier, celui de Bochart, et un petit buste de IMichel Saint-Martin , écrivain né à Saint-Lô , qui était d'un mérite fort ordinaire et d'une vanité ridicule. C'est ce qui faisait dire à notre poëte : «J'ai mis là ce petit buste de M. de Saint- Martin, avec son chapeau tel qui le portait , pour marier le plaisant avec le sérieux. »
Daniel Iluet et Segrais s'étaient liés comme compatriotes et avaient vécu longtemps daus l'intimité ; mais , vers 1G70 , leur amitié se refroidit, et Inentôt ils cessèrent de se voir pour un motif assez futile. Le célèbre prélat , reprochant à Virgile d'avoir placé la source du Nil dans les ludes, fut contredit })ar Segrais , qui , pour excuser son auteur l^vori , tâchait d'expliquer le texte à sa manière, Huet donna d'excellentes raisons auxquelles tout autre qu'un enthousiaste aurait dû se rendre; mais le vaincu se l^cha, et, — pour nous servir du langage de l'auteur à qui nous euq)runtons ces détails, — «la source du Nil fut celle de la mésintelligence des deux savants. »
On attribue aussi la traduction de l'Enéide par Segrais et celle de la Pliarsalc de I^ucain par Bre'beuf à une discussion qui, cette fois du moins , n'est pas à déplorer, puisqu'elle a enrichi notre langue de deux ouvrages adinire's à l'e'poque de leur apparition , et qui de nos jours sont encore regarde's , — la Pharsale de Brébeuf surtout , — comme ce que l'on a l^it de plus fidèle , de plus éle'gant et de plus correct.
Il ne nous reste qu'à résumer ce que nous avons dit du caractère et des ouvrages de notre poète , et quelques lignes suffiront à l'accomplissement de notre tâche.
Segrais n'avait pas un talent transcendant, mais il était né poëte et possédait l'art de revêtir d'une forme gracieuse les sujets les plus insignifiants de leur nature. Son génie se révélait surtout dans la peinture des scènes pastorales ; il excellait dans l'idylle parce que ce genre était conforme à ses goûts , et cette simplicité de caractère, qu'il conserva même à la cour, passa , bien assaisonnée d'un esprit sémillant et plein de fraîcheur, dans toutes les poésies qui datent de sa première jeunesse. Nous en joindrons, comme dernier exemple, quelques extraits d'iuie épître galante adressée à une dame qui lui préférait un vieillard. Segrais, lorsqu'il fit ces vers, n'avait que vingt -deux ans :
Pliilis, de tant d'amanis qui sont sous votre empire , N'aurez-vous eu le clioix que pour prendre le pire? Vous verrai-je toujours préférer à mes soins Les vieux ans de celui queje craignais le moins , Et sur tous mes rivaux lui donner l'avantage , Parce que le plus vieux doit être le plus sage?
Si l'dge nous apporte un don si précieux ,
Il en ôte à l'amour qui lui servent bien mieux ;
Et c'est en ce sujet qu'aux âmes fortunées,
La valeur n'atlend pas le nombre des années.
Par ce libre discours peut-élre croirez-vous
Qu'animé de dépit , je vous parle en jaloux.
Je ne suis pas, Philis, ce qu'il en peut paraître;
Mais je sais bien qu'au moins Je ne devrais pas l'être
Ui LKS NORMANDS IIJ.rSTRKS.
Ktjp maintiens, s'il faut que ce soil l'un des deux, Oiie c'esl. aux soixanlc ans pliilAI qu'aux vlngl et deux ; Car enfin, quelque soin qu'il prenne pour vous plaire, Ses rides en défont plus qu'il n'en saurait faire.
L'écouter, c'est commettre un inceste en fleurette; Car, que vous peut compter sa vieillesse coquette, Que ces mêmes propos dont, durant ses beaux jours, Peul-élre à votre aïeule il comptait ses amours?
Ah! considérez mieux letorl que vous vous faites Il lira vos poulets avecque des lunettes , Et ne voyez-vous pas que déjà ses vieux ans A sa prudence même ont fait perdre le sens? Peul-il mieux radoter que montrer (|u'il espère Vous aimer but à but , comme je pourrais faire?
Ma passion se lève et la sienne se couche. Comblez-le de faveurs, pour(|uoi m'en émouvoir? Il m'en laissera plus qu'il n'an peut recevoir, Et je puis mieux que lui trouver autre aventure. Mais pour vous témoigner qu'en celte conjoncture Votre seul intérêt me fait parler ainsi , Ne m'aimez point, Philis, à quarante ans d'ici.
Cette jolie pièce , que nous ne citons pas sans cloute comme le meilleur titre de Segrais au fauteuil de l'Acade'mie française , mais comme une preuve de la rare facilité qu'il mettait à traiter avec {jrâce et réserve les sujets les plus difliciles , nous a paru mériter à plus d'un titre l'attention du lecteur, et nous n'hésitons pas à dire que , dans les poésies du temps , on trouve peu de morceaux qui lui soient préférables.
Segrais, qui s'occupa de poésies jusqu'à son extrême vieillesse, mourut à Caen, des suites d'une hydropisie, le 25 mars 1701, à l'âge de soixante et dix-sept ans. Campistron, qui le remplaça à l'Académiefrançaise, où il fut reçu le 16 juin de la même année , présenta, dans son discours de réception, le poëte dont il allait occuper le fauteuil «comme un de ces esprits rares que le ciel feit naître de temps en
temps pour la gloire des lettres. » «Et après avoir fait le pins grand éloge de ses œuvres, dit Daniel ïluet dans ses Origines de la ville de Caen, il fit celui de sa politesse, de sa modestie et de sa probité'. »
L'abbé Régnier, dans sa réponse au discours de Campistrou, joignit son témoignage aux éloges que le récipiendaire donnait à la mémoire de Segrais; il parla de la pureté de ses mœurs avec une éloquence qui tenait de l'admiration , et dit de ses églogues « qu'elles respiraient la tendresse et la naturelle simplicité qu'on admire dans celles de Virgile.»
Un grand nombre de pièces élogieuses , écrites pour la i)lupart en vers latins , suivant le goût de l'époque , furent inspirées par la mort du poëte normand. Nous n'en reproduirons ici qu'une seule, suivie de sa traduction, que nous avons ti'ouvée dans la préface d'une édition des œuvres diverses de Segrais, imprimée peu d'années après sa mort:
Deceplus nupcr Segrœsi voce canentis,
Olena MaJhcrbam crcdidit esse suum , PUmdebatque sibi redivwo vate beatus
Ad patiiœ ripam tjui rediisset aquœ.
Desiit at poslquam Scgrœsum aitdirc canentcm ,
Malherbam queriUir rursus obiisse suum.
Aux doux cliaiils de Segnis, l'Orne atlenlive un jour, Crul ouïr sui- ses bords Malherbe de retour, El cette aimable erreur causa son allégresse; Mais, hélas! de Segrais n'entendant plus la voix, L'Orne, plus que jamais en proie à la tristesse, rroit que Malherbe est mort une seconde fois.
J.-F. DEST1G:\IT (de Caen),
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
Voici le catalogue des ouvrages de Segrais, dressé suivant l'ordre des diverses éditions.