‹ Poètes normands;Chapitre 37 sur 63 · II. NrrÉTis, tragédie. Paris, Gabriel Quinet · texte numérisé non relu

II. NrrÉTis, tragédie. Paris, Gabriel Quinet

m. Le F.wom, tragi-comédie. Paris, Gabriel Qiiinct, 1665. Le Carhoisel de Monseigneuu le Dauphin, et autres pièces de poésies non encore vues. Paris, Gabriel (Juinet, 1662, 2'i jwges.

Pfwis. — Typoiiniphie I.aciiaimpr el coiii|i., nie l):imi.-tlo. 2.

HK'SK BOL'BIKR.

RENE BOUDIEU.

De tous les hommes de dislinction qui ont légué la renommée de leur nom aux annales de la Normandie, il n'en est peut-être pas dont la forme soit plus difficile à saisir dans le passé , où sa modestie l'a caché sous l'omhre, que René Boudier de la Jousselinicre, né à Alençon en 1654. Après avoir immensément travaillé sur des malières très-variées et dont la plupart rebutent un grand nombre d'esprits ; après avoir touché tous les extrêmes de l'intelligence, médité, éclairci les questions obscures, remué toute la masse des connaissances humaines, et consigné les richesses de sa mémoire avec les beaux fruits de son jugement dans des manuscrits volumineux, cet homme d'une fécondité étonnante, qui semblait créer par besoin ou par nature, laissait, aussitôt qu'ils étaient achevés, sommeiller dans les ténèbres et l'oubli les monuments de ses sévères et continuels travaux.

Boudier était issu de la famille de Soûle, dans le Cotentin. Après la mort de son père, capitaine d'une compagnie», il vint se fixer à Mantes avec sa mère, qui était originaire de cette ville. Il n'avait alors que sept à huit ans; mais, soutenu d'une aptitude infatigable et de facultés précoces, il faisait dans les belles-lettres des progrès qui approchaient du prodige. Déjà son activité ne lui permettait pas de se livrer au repos (jui succède ordinairement aux sérieuses occupations; mais, curieux de tout ce qui donne de la solidité ou de la grâce à l'àme, il laissait les belles-lettres pour les beaux-arts, et se délassait des premières en se livrant à son inclination pour la peinture et la musique. Il dessinait et

' El lue <iu siège d'Airas en 4644.

2 LKS NOHMANDS ILLISTUKS.

pci^iiail agrcalilcmciil, cl jouait du luth avec (lélicalcsse : il passait mriiic pdiir se connaître eu peinture comme les maîtres.

A quinze ans, c'était un linguiste dislingué. Le grec, le latin, l'es- ])agnol, (ju'il parlait comme sa langue maternelle, lui fournissaient des lectures précieuses dans les([uelles son es|)ril accpu-rait une li'cmpe plus ferme, du t((ur, (le la lincsse, l'art de l'analyse et l'originalité, (i'cst alors (pi'il lit ses premières pièces de poésie, datées de cette épo(pie, et jugées dignes d'être mises au joui-. On en retrouvera plusieurs dans VAIiitanach liUcraire on l'Arenncx tl' Apollon, recueil périodique qui parut eu 1777.

Tous les secrets de l'anlitpiité avaient passé sous ses yeux. Ouvrages d'érudition ou d'agrément et d'esprit, nueurs, coutumes, rites, il avait tout r(M'lierché et commenté. Le traité manuscrit qu'il a laissé de.> médailles romaines est un chef-d'œuvre de genre ; ou lui doit les plus importantes découvertes, et, depuis, cette science n'a jamais reçu pareille impulsion.

Ce 'J'railè des Médailles fut suivi d'une IJisloire de la repnblirine romaine depuis la fondation de Home jusqu'à César Auguste, cpii devait former 8 volumes iu-12; plusieurs savants l'avaient en grande estime. L'histoire de France avait aussi été traitée dans un ahrégé où étaient mis en saillie les faits et les événements remarquahles de cha([ue règne de manière à les lixer dans la mémoire. Les anciennes moiuiaies françaises avaient été de même rol)jet d'un travail particulier.

Eu lisant les auteurs latins, B(uulier avait compris qu'une traduction littérale, excellente aux yeux des hommes instruits, pour lesquels elle est inutile, devient d'une pédanterie et d'une lourdeur insuppoi-lahles aux gens du monde, chez lesquels elle ne peut rappeler le sentiment des tournures et des lieautés spéciales au texte. Dans cell(; pensée, il avait accommodé au goût de ses contemporains plusieurs satires d'Horace et de Juvénal. Il eu avait d'ailleurs, sans le secours de luodèles, composé plusieurs qui l'ont fait considérer connue un faiseur d'épigrammes et un satirique de premier ordre. Tel est du moins le jugement de sou hiographe, Titon du Tillet.

Nous avons dit que Boudier connaissait parfaitement les usages, les mœurs et les maximes des Romains ; il dut eu retirer un grand avantage pour soulever les and)iguités et les équivoques de l'interprétation.

HENK lîOlJDIKU. 5

Plus que personne, il était à portée de saisir les allusions obscures (pu se glissent parfois dans le laconisme des langues anciennes, el la justesse de compréhension (pi'il avait puisée dans ses lectures a dû relever ses traductions d'un relief tout particulier. Il y mettait de plus une patience opiniâtre. C'est ainsi qu'en traduisant les CerUons de Proba Falconia, dame romaine qui, dans le quatrième siècle, a mis en vers, tirés de Virgile, la vie de Jésus-Christ et quelques passages de l'Ancien Testament, il eut la laborieuse longanimité de chercher et de noter dans Virgile les vers qui en avaient été extraits.

On cite encore de lui une Grammaire latine, un Traité de géographie ancienne pour V inleUigence de l'Idstoire, un Dicliounaire géographique, et des Remarques sur les difficultés de la langue française, destinées aux écrivains. Le nombre de ses ouvrages est prodigieux : il ferait croire que son instrucliou l'avait identifié à l'esprit de chaque siècle, et que sa vie s'était prolongée au delà du terme ordinaire. C'était une intelligence universelle, profonde et variée.

Il n'est pas d'existence mieux remplie par le travail. Jusqu'à l'époque de sa mort, qu'il subit à ipiatre-vingt-dix ans, et à partir de sa dixième ou onzième année , il entrait dans son cabinet à quatre heures du malin tous les jours, pour n'en sortir qu'à midi, et souvent pour recommencer après. Il avait conservé toute sa verve, et quinze jours avant sa mort , il fit plusieurs petites pièces de vers où coule encore toute la sève de la jeunesse. A propos de quoi un de ses élèves, M. de Beuron, le loua en ces termes:

A peser la valeur de ton dernier ouvrage, En croirait-on l'auteur un homme de ton âge? Quoi ! faire ainsi des vers à quatre-vingt-six ans ! Nul ne garde jamais tant d'esprit si longtemps. Ta muse joint au sens de la sage vieillesse I^e brillant et le feu d'une vive jeunesse. Si le nombre des ans peut affaiblir ton corps, En vain sur tes esprits il fait tous ses efforts ; Rien n'en peut altérer la vigueur infinie, Tout, jusqu'au tem[)s, respecte un si rare génie.

Philosophe par penchant et par conviction, l'offre des places les plus honorables ne put l'arracher à son unique passion, les belles-lettres

4 LKS NOU>IA.M)S ILLl STUKS.

l»our s'y livrer sans réserve, il refusa (oui. Peu courlisan de la gloire, il ne consenlil jamais à se faire inijtrinier et ne laissa que des niaiiiiscrils, dans lescjuels serelrctuvent ses œuvres i)oéti(|ues, eonlenani des (ides, des sonnets, des épigranuiKîs, des satires, des quatrains, des traduclions partielles d'Horace, de Juvénal, de lUiclianan, cl une paraphrase de rKcclésiasIe de Salonion, dont les douze chapitres sont en douze chants. On remarquait dans ces œuvres la finesse des saillies el l'élévation des pensées.

IJoudier, doux el aimable, était d'un commerce charmant : il se mellail à la portée de tout le monde, el sa vaste érudition lui permettait d'émettre une opinion iilausible sur toutes les questions qui lui étaient soumises ; la réponse ne se faisait jamais attendre. Sa réputation était très-étendue, et M. le duc d'Orléans, régent du royaume, en ayant entendu parler, le fit venir de Mantes auprès de lui, et fut enchanté de son esprit et de ses vers. Il était très-souvent consulté, et ses décisions étaient suivies des savants de son époque. Peut-être y at-il de l'exagération dans les éloges qu'on lui a donnés, mais c'est l'hyperbole sincère d'une admiration réelle contre laquelle il ne nous sied j)as de revenir, puisque le petit nombre de documents qui nous restent sont plutôt faits pour nous rallier à ses panégyristes que pour nous rendre sévère à sa mémoire.

Boudier se fit à lui-même l'épitaplie suivante, qui résume complètement ses travaux el sa vie :

Je suis gentilhomme normand, D'une ancienne et pauvre noblesse, Vivant de peu tranquillement Dans une honorable paresse.

Sans cesse le livre à la main, J'étais plus sérieux que triste; Moins Français que Grec et Romain, Antiquaire, archimédailliste, J'étais poète, historien, El maintenant je ne suis rien.

GtuniCL LHbRY.

Paris. — Tvpi.gr.iiihie LacramPe el coin|)., rue Damiclle, '

r/un-ff.r />rnrît.i- .rr .

Z. M JJttrtT/rf ift'-

,( P.ure J Mor'

Page 1