M-^^^ DE LA VIGNE
Dans un siècle où le génie se développait sous les formes les plus brusques et les plus palpitantes, où les esprits les plus distingués tels que mesdames Descartes, Deshoulières et Scudéry se jetaient chaque jour un défi que la gloire seule intéressait, une jeune et jolie personne, Anne de LA VIGNE, vint, sinon s'élever au niveau de leur talent et de leur réputation , du moins enlever quelques fleurons à leurs couronnes.
Anne de La Vigne, de l'Académie des Ricovrati de Padoue, naquit à Vernon en 1634. Son père exerçait en cette ville la profession de médecin, et jouissait d'une haute considération. Ce fut au contact d'une société choisie que s'anima l'intelligence poétique de mademoiselle de La Vigne... Douée d'une imagination ardente, d'un esprit droit et d'une sensibilité exquise, mademoiselle de La Vigne regarda bientôt la poésie comme la meilleure voie ouverte à ses impressions, et ne tarda pas à se plier aux exigences d'une langue dont elle devait être un des plus gracieux interprètes. Son père , qui avait suivi avec anxiété le développement de cette jeune intelligence, disait en comparant mademoiselle de La Vigne à son frère, esprit étroit et borné : « Quand j'ai fait ma fille, je pensais faire mon fils, et quand j'ai fait mon fils, je pensais faire ma fille. » Toute jeune, mademoiselle de La Vigne montra de telles dispositions pour la poésie, que Pélisson répétait souvent qu'elle paraissait avoir été allaitée par les Muses.
Les premiers essais poétiques de mademoiselle de La Vigne semblaient présager un avenir qui eût été riche de nobles inspirations, si la mort ne l'avait frappée dans la force de l'âge. Spirituelle et jolie,
elle se forma bien vite un cercle d'admirateurs, se concilia la sympathie de tous ceux qui la connurent, et sut , par son tact et sa modestie, se préserver des rivalite's mesquines. Mademoiselle de Scude'ry l'admit dans son intimité', et eut souvent l'occasion d'appre'cier tout ce qu'il y avait de poe'tique et d'élevé' dans cet esprit si doux, si profond et surtout si précoce. Les quelques productions de mademoiselle de La Vigne nous permettent déjuger que si elle ne put être un poète hors ligne , elle eut le bon esprit de ne vouloir être qu'une écolière des Muses, comme on disait alors.
Cependant on aurait tort de s'imaginer que mademoiselle de La Vigne ne fût tout au plus capable que de perler un couplet, que de tourner un madrigal ou de soupirer prétentieusement quelques paroles d'amour; son intelligence s'élevait parfois à des conceptions d'une portée plus haute, et elle obtint souvent dans un genre plus sérieux des succès d'estime. L'ode qu'elle adressa à mademoiselle de Scudéry pour la féliciter du prix d'éloquence qu'elle avait remporté à l'Académie française recueillit les suffrages de tous les hommes distingués, et Pélisson la fit imprimer avec la réponse de mademoiselle de Scudéry à la suite de l'histoire de l'Académie française.
L'imagination de mademoiselle de La Vigne n'était ni légère ni capricieuse. Elle avait su, en femme d'esprit, la maîtriser par une volonté intelligente qui l'appliquait sans cesse à des études sérieuses, et donnait à son talent un essor d'autant plus rapide qu'il était développé chaque jour par un travail consciencieux, par ces fermes convictions que lui avaient inculquées la lecture approfondie de nos plus savants philosophes. C'est précisément ce goût prononcé pour l'étude qui dut tarir la fécondité des inspirations de mademoiselle de La Vigne, et ses premiers jets ont été si brillants , qu'on devait naturellement présumer qu'une vie longue et laborieuse viendrait en aide à l'espérance. Descartes était son auteur favori , et les connaissances solides qu'elle y puisa donnèrent à ses poésies une forme sévère sous laquelle disparut tout cachet d'afféterie et de mignardise. Mademoiselle Descartes , la nièce du célèbre philosophe , émerveillée de voir qu'une jeune femme , ornée de toutes les grâces de l'esprit et du corps , pût soumettre aussi facilement son esprit aux études de la philosophie, lui adressa une pièce de vers fort remarquable intitulée l'Ombre de