‹ Poètes normands;Chapitre 4 sur 63 · III. Le Littérateur universel, etc. etc · texte numérisé non relu

III. Le Littérateur universel, etc. etc

Paris. — Imprimerif: et Foiulcvio de Riofioiix, rue Monsioiir -le-Priiicc . "20 l>ls.

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ILA FRESNAYK

No à la Fresua.)-e ICaVados.l en lb36. Mort à Ca,enenl606

Au château de La Fresnaye, près Falaise, en Tau 1536, naquit Jean Vauquelin de La Fresnaye, d'une famille noble, mais peu aisée. Il avait à peine douze ans lorsqu'il perdit son père, homme de dévouement et de cœur, mort au service de l'État, auquel il avait sacrifié les trois quarts de son patrimoine.

Après avoir étudié sous les meilleurs maîtres et achevé d'excellentes humanités , il alla faire son droit à Bourges, puis devint successivement avocat du roi au bailliage de Caen, lieutenant général, et enfin président au présidial de cette ville, où il occupa ce poste éminent jusqu'à sa mort. (1606.)

Malgré le penchant irrésistible qui, dès sa plus tendre jeunesse, l'entraînait vers la poésie ', La Fresnaye ne négligea pas un instant les hautes et sévères fonctions dont il était investi ; le poëte marcha toujours après le magistrat.

Nous avons de lui, comme littérateur : un An poétique, des Satires, des Pastorales ou Idylles, quelques Poésies légères, composées do sonnets, rondeaux, ballades, cpigrammes, etc..

Avant d'entrer dans l'analyse de ces œuvres, citons le jugement que La Harpe a porté sur leur auteur, dans son cours de littérature. Voici comment il s'exprime : « On me permettra de compter pour « rien La Fresnaye Vauquelin, dont la poétique souverainement plate a n'est, le plus souvent, qu'une languissante paraphrase d'Horace^ « et n'a rien fourni à Boileau qui vaille la peine d'être imité »

' A peine âgé de 18 ans, La Fresnaye avail composé un volume on vers sous le litre de F<i7 esteriez ,

2 LES NORiMANDS ILLUSTRES.

Nous pensons, avec M. Tissot, que l'ennemi de Gil!)erl ne s'étail même pas donnii la peine de lire Vau(|uelin avant de le condamner; aulrcmenl il eùlremaniué, comme nous, que Boileau lui devait beaucoup, sans en être jamais convenu.

Nous avons encore pour nous, contre La Harpe, le jugement de M. Sainle-lk'uve, (pii le vaut bien comme lionime d'esprit, et qui vaut beaucoup mieux que lui connue critique, el surtout comme académicien. L'auteur du Tableau Jiisloiiquc el critique de la poésie française au seizième siècle dit, en parlant de Vauquelin de La Fresnaye : « 11 « écrivit, sous Henri III, un Art poétique en vers, fort judicieux par « les préceptes, el curieux encore aujourd'bui par beaucoup de détails « d'bistoire. Boileau en a protilé babilement, comme il savait proliler « de tout. »

Faut-il prouver? Prenons un exemple entre cent. Vampieliu dit à propos des règles de la tragédie :

Le théâtre jamais ne doit être rempli

D'un argument plus long que d'un jour accompli.

Et Boileau répète :

Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.

Est-ce là un vol, oui ou non? Et, bien qu'ait avancé La Harpe, nous prendrons la permission de juger aulrenuMil (jue lui du mérite de La Fresnaye. Il ne nous faudra, pour cela, que des citations ; commençons par ces beaux vers, maguifiqiu.; dialogue entre la Terre el le Ciel.

(( Quelle es- tu, dis-le-moi, si pauvrement vôluc?

— Je suis Religion, fille de Dieu connue.

— l'ourquoi ce vêtement d'une si pauvre laine?

— Parce que je méprise une richesse vaine.

— Quel livre portes-tu? — Les lois de Dieu mon père. Où de ses Testaments est compris le mystère.

— Pourquoi donc le sein nu? — Découvrir la poitrine Convient à moi (pii veux une blanche doctrine.

— Pourquoi sur cette croix t'appuyer charitable'/

— La croix m'est un repos qui m'est fort agréable.

— A quelle fin es-tu de ces ailes pourvue?

— J'apprends l'homme à voler au-dessus de la nue.

— Pourquoi si rayonnante es-tu de belles flammes?

— Les ténèbres je chasse au loin des saintes âmes.

— Pourquoi ce mors de bride? — Afin que par contrainte, .l'arrête la fureur do l'àme en douce crainte.

— Et pourquoi sous tes pieds foules-tu la Mort blême?

— A raison que je suis la mort de la Mort même. »

Que de grandeur ! que de poésie ! que de tendresse miséricordieuse dans ces vers, qu'on ne saurait analyser sans en profaner la simplicilé sublime.

Dans sa satire, ou plutôt son épitre à M. de Répiclion, trésorier général de France à Caen, il montre la belle et bonne vie que mène un digne gentillâtre, moitié noblesse, moitié peuple, moitié ville, moitié campagne, qui, retiré dans le manoir de ses pères, use tranquillement sa part d'existence loin de la cité de brnil, de fumée et de boue, comme a dit Boileau ; exempt d'intrigues, de chicanes et surtout d'étiquette , joroat/ negoliis, comme a dit Horace ; en un mot, comme dit La Fresnaye dans son essor de contemplation naïve :

Qui voit de son château, de sa maison plaisante, Un haut bois, une prée, un parc qui le contente, Qui, joyeux, fuit le chaud aux ombrages divers, Corrigeant par le feu le froid des longs hivers. Le jour, il ne craint point; et dans sa maison belle On ne pose, la nuit, garde ni sentinelle. 11 n'est point désireux de hausser son renom ; Plus haut qu'entre les siens avoir toujours un nom ; Entre ses bas vallons, sa basse renommée, Sans autre ambition, se tient close et fermée. Il va se reposer dessous l'ombrage épais D'un grand hêtre feuillu, pour y prendre le frais; Il oit dans les forêts des vents un doux murmure Qui semble caqueter avecque la verdure ; Il oit le gazouillis de ces petits ruisseaux Dont les Naïades font parler les claires eaux ; Il oit mille oisillons qui sans cesse jargonnent, Et les gais rossignols qui par-dessus fredonnent.

Un autre jour après, il fait planter la vigne; Un autre, fossoyer les beaux parcs à la ligne ; Il plante le sapin aux vergers ombrageux, Les saules et l'osier aux lieux marécageux. Puis il cueille la pruno et noire et violette, L'abricot savoureux, la cerise rougelte; Et quand l'été brûlant par une forte ardeur, Du feuillage et des prés a flétri la verdeur, Avecque ses raisins il fait cueillir ses pommes, La poire, que Pomono aussi départ aux hommes. Oh ! qu'il est en son cœur content et satisfait, Quand il tient un beau fruit du fruitier qu'il a fait, Quand il tient une grappe en sa vigne choisie, Dont la couleur combat avec la cramoisie !

Après, quand l'hiver vient, il assaut les oiseaux, Avec glue, avec rets, avec mille arts nouveaux.

Une autre fois, il prend grand plaisir à la pêche.

Au soir, à son retour, il conte à la maison

Quelle peine il a prise après sa venaison,

Qu'il met lors sur la table, et prend une grand'gloire

Do montrer le beau fruit de sa belle victoire.

Sa femme l'accolant, l'admire et le chérit;

Tous les siens en ont joie et le ciel même en rit.

Oui, le ciel doit sourire à riionime assez sage pour se contenter des biens que la nature lui offre sans détours et sans efforts, à côté de ces mille et séduisants caprices dont l'art se revêt pour arracher la plus noble des créatures à ses données primitives, à la première et à la plus essentielle des vertus, l'amour conjugal, au plus inappréciable des bonheurs, la paix de chez soi.

Eh I qui pourrait penser qu'une infidèle flamme

Puisse embraser le cœur d'une gentille dame

En ces champêtres lieux, quand, sans aucun loisir,

Elle prend seulement au ménage plaisir,

A nourrir ses enfants de qui la petitesse

Par mille passe-lemps la tient en allégresse,

Et pour avoir le soin de toute sa maison,

LA PRESNAYE. 5

Où les biens abondants sont en toute saison ! Bien que peinte ne soit sa face naturelle De vermillon d'Espagne, elle n'est pas moins belle ; Car le joyeux travail qu'au ménage elle prend, Toujours belle, vermeille et joyeuse la rend. 0 dame bienheureuse, au ménage empêchée, Qui d'un amour de cour n'es jamais débauchée!...

Ne regardons pas ici les vers ; voyons enchâssée dans un cadre ])rul une des plus belles esquisses de Walteau ou de Houclier : un parc, des zéphyrs se jouant dans les grands chênes, un ciel bleu, de joyeux aboiements, une carnassière regorgeante; et puis là-bas, à l'extrémité de l'avenue principale, le bon, gros et alerte chasseur, qui, de son coup d'œil prompt et sur, a vu deux êtres chéris sur le seuil du manoir, sa femme allaitant son fds... — Voyez comme il est poëtc, ce bon La Fresnaye, dans ces vers qui semblent narguer le venlre creux de la critique :

Tel mari de sa femme est toujours bien traité, Trouvant fort à propos son manger apprêté Par un net cuisinier, qui, hors de la cuisine, Avec le jardinier le plus souvent jardine. Il boit de meilleur vin, qui, par le bon salé, A reboire d'autant est souvent rappelé.

On prend en son palier les mets dont on le traite ; On prend de son gibier, si que rien on n'achète ; Il a bonne garenne et fertile verger ; Il a bon colombier, bon jardin polager.

Il nous semble que l'eau en vient à la boucJte... et nous ne demandons point pardon d'avoir employé cette locution, qui, au bout du compte, n'est plus vulgaire que parce qu'elle est plus juste. Que si on nous supposait, ainsi qu'à notre poêle, le moindre senliment de convoitise, nous répondrions avec lui :

Hé ! qui vivrait ainsi voudrait-il les viandes, Les mets délicieux des tables plus friandes, Pour être fait esclave aux superbes palais Des rois, où les seigneurs ne sont que des valets?

La satire où Vaiiqiiolin fait y»reuv(î do plus (robscnalidii o\ de finesse est celle qu'il adresse à son ami de Baif. Il y peint ainsi les tiihulalions du poëte aiïanié :

I.'liomme se fait pauvrement iinmoitel, Quand il n'a point de pain à son aiilel. Il ne vit point de lutlis et d'épinettes, D'odes, sonnets, d'amours, do chansonnettes; Car, entre nous, ne vaut pas un liard Le bon Virgile, au i)rix d'èlre gaillard Comme Yaumord, dont la fine ignorance, A vingt pour cent, double son abondance.

Sois charlatan, cauteleux et matois, Change souvent de langage et de voix, Et tu vivras comme on vit à cette heure : Sinon, toujours pauvre et savant demeure; Tâche, en un mot, d'avoir, par tous moyens Que tu pourras, richesses et moyens.

Puisque tu vois que l'or et la richesse Tiennent toujours nos cœurs en allégresse, Que l'or fait taire un malin envieux.

Et qu'un savant sans biens est odieux.

Lors tu auras une muse parfaite, Qui te fera philosophe ou poëte.

Et plus ton bien l'acquerra de savoir Que toi savant n'en sus jamais avoir.

Vaiiquelin a raison... Comment donc se fait-il que, depuis le jour, c'est-à-dire depuis les deux siècles et plus oîi il a dit cela, aucun poëte, vraiment poète, que nous sachions, n'ait profité de cette véritt' la plus vraie de toutes?...

Ses pastorales ou idylles (laissons encore parler M. Sainte-Beuve). « par l'absence des noms vulgaires et des détails communs, par leur « élégance presque continue, se rapprochent plus peut-être qu'aucun « autre recueil pastoral d'alors, des idylles, églogues et bergeries sans « nombre que le roman de VAstrée fit éclore depuis, et qui fleurirent « si longtemps en serre chaude dans les salons de l'hôtel Ram* « bouillet. »

Où Iroaverons-nous une plus charmante églogiie?

Amour, tais-toi, mais prends ton arc ; Car ma biciie, belle et sauvage, Soir et matin sortant du parc.

Passe toujours par ce passage.

Voici sa pisle ; oh ! la voilà! Droit à son cœur dresse la vire; Ne manque point ce beau coup-là, Afin qu'elle n'en puisse rire.

Hélas ! qu'aveugle tu es bien !

Cruel, tu m'as frappé pour elle ; Libre elle fuit, elle n'a rien ; Mais las ! ma blessure est mortelle.

Madame Deshoulièfcs, la grande parleuse au cceur, n'a rien soupiré de plus mélanculi(jue que ces adieux. Un pauvre chevrier trahi dans ses amours, après avoir hien maudit son infidèle ayant nom Philis, après un dernier regard jeté au village, Allez, dit-il.

Chèvres, allez (heureux troupeau jadis) Où vous voudrez ; car adieu je vous dis : Vous coiiduirai-je, en douleur tant extrême, Quand je ne puis me conduire moi-même?

Nymphes, adieu ; satyres bocagers, Adieu vous dis; adieu, gentils bergers ; Adieu, rivière, adieu, i)laisants rivages, Adieu, ruisseaux, adieu, déserts sauvages ; Souvenez-vous de votre Pliilanon ; Gardez toujours mémoire de son nom.

Voulez-vous une épigranuue? Vauciuelin dit à un mal-appris :

Si tu veux donc savoir de moi Tout rc qu'il faut pour faire en somme Un brave et galant gentilhomme, Il faut ce qui défaut en toi.

Une fahle? Voici notre poêle mis à conirihniion par La Fontaine, comme il Ta clé par Roileau :

Il advint d'avenlure, un jour qu'une beletle, De faim, de pauvreté, gresie, maigre et défaite, Passa par un pertuis dans un grenier à blé Où fut un grand monceau de froment assemblé, Dont gloute elle mangea par si grande abondance, Que comme un gros (ambour s'enfla sa grosse panse. Mais voulant repasser par le pertuis étroit, Trop pleine, elle fut prise en ce petit détroit. Un compère le rat lui dit : 0 ma commère! Si tu veux ressortir, un long jeûne il faut faire ; Que ton ventre appetisse, il faut avoir loisir; Ou bien, en vomissant, prendre le grand plaisir Que tu pris en mangeant, tant que ton ventre à vuide, Comme vuide il entra, qu'il s'en retourne vuide. Autrement par le trou tu ne repasseras ; Puis au danger des coups tu nous demeureras.

La Fiesiiaye, vu de l'époque où il vivait, est, à notre avis, l'un de nos poêles les plus intéressants, par ses allures pleines de honhomie, par son entrain de naïveté malicieuse, par son droit-aller au but sans mire et sans elfort, par sa généreuse indignation contre le vice, par cette douce morale qui préside à ses idylles, et que la satire même subit sous sa plume si consciencieuse ; j)ar le laisser-aller de ses poésies légères , par la bonne foi de sa crili(|ue , et surtout par la modestie qui fut toujours sa gramle règle de conduite, bien qu'il sacriliàl à la fois à Tbéniis et aux Muses.

ÉDOLARU NE\El'.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

Les œuvres de Jean Vauquelin de la Fresnaye furent recueillies et publiées six ans après la mort de ce poète (Caen, 1612, in-8°). Elles se composent : I» de l'Art poétique en 3 livres ; 2" de fi livres do Salirex ; 3° de deux livres à' Idyliex on miles; 4» d'un livre A' Èpiqrammes; .5° d'un livre à'Èpilaphes; 6° d'un livre de Sonnets ;

Deux livres de Foresteries, publiés en 1555 à Poitiers.

On trouve les poésies de la Tresnaye : 1" dans les Anuales poétiques; 40 vol. in- 18 ; — 2° dans la Bibliothèque choisie des poêles fra7içais jusqu'à Malherbe, t. V.Paris, Crapelet, 1834; — 3» dans le Catalogue de Viollet-le-Duc (Bibliothèque poétique). Paris, Hachette, 1843.

Pan-. — Tv|i. I.irRtMPB »l conni., nu' D-iinidle, 2.

JEAN BEMTAIJT

Ne à Caen ICalvadosI en 1552, Morl à Seez en 1611 ^

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