‹ Poètes normands;Chapitre 5 sur 63 · BERTAUT · texte numérisé non relu

BERTAUT

Deux villes el un village de Norinandie se disputent riionneur d'avoir donné le jour à Jean Bertaut; quelques écrivains prétendent qu'il naquit à Donnay, aux environs de Falaise; d'autres soutiennent qu'il prit naissance à Coudé- siu'-Noireau ; suivant les faits les plus vraisemblables, Caen fut réellement sa ville natale. Son père, en effet, était venu s'y établir depuis fort longtemps, et professait les sciences au collège du Bois. Ce fut sous la direction de ce maître babile que le jeune Bertaut fit des progrès rapides dans la philosophie elles mathématiques. Dès l'âge de seize ans (il le raconte lui-même, dans une pièce sur le trépas de Bonsard), il se distingua aussi par des poésies ; un sonnet qu'à dix-huit ans il adressa à l'auteur des Recherches et anliquilés de Caen , de Bras de Bourgucville , fut imprimé plus tard par ce dernier en tête de son livre.

Les liaisons qu'il forma vers cette époque avec son condisciple le célèbre Davy, connu depuis sous le nom de cardinal du Peri'on, commencèrent sa fortune. On sait combien ce dernier était aimé du comte de Matignon ; sur sa recommandation sans doute, le maréchal confia à Bertaut l'éducation de ses deux (Ils, et il s'en acquitta si bien (ju'il mit à même l'aîné de ces enfants, (iuoi(|ue fort jeune encore, de prononcer devant les princes du sang une oraison latine de sa composition, qui fut aussitôt imprimée avec une traduction française. Un tel succès décida entièrement du sort dti jeune savant; Henri III le choisit pour le précepteur du comte d'Augoulême , fils naturel de Charles IX, et bientôt après le nomma secrétaire du cabinet, puis son

' On ne connaît qu'un portrait Je l'évêque de Sécz, celui que possède la bildiolhcquc de la ville de Caen. C'est d'après cette peinture que nous donnons celui (jui est eu tète de cette notice. Il a été gravé sur la copie (ju'en a faite M. Félix Thoriauy, et nous le devons aux soins de M. G. Manccl, (jui a bien voulu aussi nous procurer le portrait de Delasallc, dont il s'est l'ait é|:alement le bioarajtlie.

2 LKS M)H.MAM)S ILLI STP.KS.

secréliiiro el Icclcur ordiiiiiirc II le gi-alilia en oulrc (I'iuk' cliaiyc (l(! conseiller au itailcmonl (1(3 Grenoble . IJerlaul exerça ses nouvelles lonclious pendant Ircizc ans, jus(|u'ù la mort du roi. 11 t;tait à Sainl- Cloud le 2 août 15159 auprès du prince, loisque celui-ci lui assassiu('; par Jacfjues Cl(!;nien(. (^el (ivéneineiil, (|ui changea laiil de positions depuis longtenijjs ac(|uises, n'apporta aucun trouble dans celle (ju'occupait Bertaiil. Sa laveur au conlraire sembla augmenter. Apn^s s'être relir(!; (puîbpie temps chez le cardinal de Bourbon, à l'abbaye de Bourgueil, en Anjou, il parvint à plaire à Henri IV, dont sans hésiter il adopta cbaleiireusenienl la cause, et recul de lui, en 1591, une des plus riches abbayes de la Normandie , l'abbaye d'Aulnay au diocèse de Bayeux. Ce hént-fice est la première fonction ecclésiasti(jU(' (pie Bertaut ait (d)tenue. Après le mariage du roi avec Marie de Médicis, il l'ut nommé premier aumônier de la reine, et en cette qualité assista au ba[)tème du dauphin Louis XIU à Fontainebleau. Il obtint enfin l'évèché de Séez, en IGOO, ou, selon la Neuslria pia, en 1607 ; ses bulles lui lurent accordées gratis. Ce ne fut en tout cas que le W nuu's IfjOfi qu'il prit jiossession de révêché. Il devait cette dignité au zèle ([u'il avait mis à aider du Perron, toujours son ami, dans ses démarches pour la conversion du Béarnais, conune on disait encore, et il en fut reconnaissant toute sa vie. Il était à l'assemblée générale du clergé, lors(iuc Henri IV fut poignardé, le 4 mai IGIO. Il accompagna le corps de son bienfaiteur, et écrivit à cette occasion une oraison funèbre. 11 Ht ensuite célébrer pour lui un service solennel dans sa cathédrale, mais il ne lui survécut pas longtemps et ne put surmonter sa douleur. Son frère l'atteste dans l'avanl-propos de l'édition qu'il a donnée de ses sermons. Attaqué tl'une maladie pendant la messe, le jour anniversaire m('me de l'attentat, il mourut le B juin IGll, à l'Age de 59 ans.

On l'inhuma dans le chœur de la cathédrale de Séez, et Anloiiu' Ilalley composa le (juatrain suivant en son honneur :

Edidit œ.ternae qui culta poemata fanias Et stériles iiiopesque vetat jam dicere musas Bertftldus, sacro impicvit cui pondère dexliaiii l'ustorale poduiii cl diiplici cornu [tressa tuira.

« Ci-gil Bertaut, auteur célèbre de [»oèmes immortels, Bertaut dont

RERTAFT. 5

' la iViroiidilé no pormol plus qu'on nrrnsc In mnsn de slôi'ililr cl « d'indigence ; Berlnnl diml In mnin poi'la In Iionlolle paslnralr. ol « dnni la lêle fnl ornée de la doiilde liare. »

(le qni IVappa dès ral)ord les conlemporains de lîerlaul, c'étaient ses talents de poëte ; sa (pialité d'évéque ne venait qu'en dernier lieu. Quant au rôle politique (|u'il a joué , il n'en est seulement pas fait mention dans son épilaplie. La postérité a confirmé ce jugement. C'est comme poëte seulement qu'il est maintenant connu. Tout le monde a lu ces stances et sait par cœur celle d'entre elles dont Léonard et La Ilai'pe ont fait chacun le refrain d'une romance :

Les cieux inexorables Me sont si rigoureux, Que les plus misérables Se comparant il moi se trouvoroieni honreiix.

Mun lict est de mes larmes Trempé toutes les nuits :

El ne peuvent ses charmes, Lors mosme que je dors, endormir mes onnuis.

Si je fay quelque songe, .l'en suis épouvanté, Car mesme son mensonge Exprime de mes maux la triste vérité.

Toute paix, toute joye .4 pris de moi congé.

Laissant mon âme en proye A coiil mille soucis dont mon cœur est ron?é.

Bref, il n'est sur la terre Espèce de malheur, (Jui me faisant la guerre N'expérimente en moy ce que peut la douleur.

Et ce qui rend plus dure La misère où je vy.

C'est, es maux que j'endm-e, La mémoire de l'heur que le ciel m'a ravy.

4 LKS NOHMANOS ILLCSTI'.KS.

Félicité passée Qui ne peux revenir :

Tourment de ma pensée, Que n'ay-je en te perdant perdu le souvenir!

Hélas ! il ne me reste De mes contentements Qu'un souvenir funeste, Qui me les convertit à toute heure en tourments.

J-e sort plein d'injustice M'ayant enfin rendu Ce reste un pur supplice, Jesorois plus heureux si j'avoys plus iicrdu.

Vollairc a rendu populaire ce couplet -madrigal, ((uo dans son Dietinmiahe philosophique il signale comme raradérisanl l'esprit délicat et ingénieux de la nalion française :

Quand je revys ce que j'ay tant ayuié. Peu s'en fallut que mon feu rallumé N'en fist l'amour en mon àme renaistre : Et que mon cœur autrefois son captif Ne ressemblast l'esclave fugitif A qui le sort faicl rencontrer son niaistrc.

Tous les recueils l'ont répété.

Lorsqu'on se rappelle ces vers, on s'étonne de l'espèce de dédain avec letpud Boileau a traité lierlaut dans le second chant de son Arl poétique; il Hagelle Ronsard, qui, certes, est assez fort })our supporter la rudesse de ses coups, et ne trouve d'autre mérite à Desporles et à Berlaut que d'avoir été plus retenus que lui; encore attrihue-t-il cette retenue à la chute de Ronsard, chute qui n'eut pas lieu du temps des deux poètes ses élèves, et qui eût été hien peu remarquée par Berlaut, puisque, dans ses vers sur le trépas de son maître, il lui a prodigué les éloges les plus hyperholiques. Mais Boileau avait besoin d'une transition pour arriver à Malherbe, qui, suivant lui.

Le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. Fit réduisit la muse aux règles du devoir.

Berlaut devait loul nalurellemeul se présenlei- à Boileau pour cette

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