X. L'Amour fortuné, comédie. Paris
Paris. — T)p. Lacrampe et cuinii., rue Diiiniolle, 2.
CA.JJeBrits joiJp
1 ff Bar^Ur Jir
WV^Oll BÛirrAGE
Née a Rouen (Semc [af"> en 1710.
Morte à Pans en lô02.
MADAME DU BOCCAGE.
La ville capitale de la Normandie, si féconde déjà en illustrations de tout genre, fut encoie le berceau de la femme qui, dans la longue carrière qu'il lui était donné de parcourir, devait être l'honneur et la gloire de son sexe autant par ses vertus privées que par ses talents littéraires.
Marie-Anne Lepage naquit le 23 novembre 1710, à Rouen, où son père, négociant d'une probité sévère et d'une rare aménité de mœurs, s'était concilié l'estime générale.
A peine âgée de dix-sept ans, elle épousa M. Fiquet du Boccage, receveur des tailles à Dieppe, et, après six ans de résidence à Rouen, séjour que son mari avait choisi par condescendance à ses désirs, elle le suivit à Paris, où elle devint veuve en 1767, n'ayant pas, comme elle le dit elle-même, assez de larmes pour déplorer la perte de l'homme qui l'avait constamment chérie pendant quarante ans d'une communauté d'affection que le moindre dissentiment n'était jamais venu troubler.
L'honorable aisance que M. du Boccage s'était acquise dans l'exercice de ses fonctions lui permit*de combler le vœu le plus ardent de sa compagne bien-aimée, celui de visiter successivement l'Angleterre, la Hollande et l'Italie. Vers l'année 1750, ils entreprirent ce voyage, auquel nous devons les charmantes lettres de madame du Boccage à sa sœur, veuve de M. du Perron conseiller au parlement de Rouen.
Cette triple pérégrination fut une vraie marche trionqdialc pour notre illustre compatriote, précédée qu'elle était de la renommée que lui avaient acquise ses poésies, déjà traduites en plusieurs langues.
A peine arrivée en Angleterre, elle est accueillie à l'envi dans les salons de la plus haute aristocratie. Le comte de Chcsturlield, ce
2 LES NOllMANDS ILLLSTUES.
grand homme d'Elal, lui lait présent du buste de Pope et du sieu. Le duc de Ricliemond, désireux de faire sa connaissance, lui envoie, comme elle le dit dans sa cinquième lettre, un ananas qui l'emhadme. Le prince de Galles lui demande comme une faveur de vouloir bien se laisser présenter à la cour.
Pendant son séjour en Hollande, mêmes hommages, mêmes tributs d'admiration sont rendus à la moderne Athénaïs ; le prince de Nassau s'y fait le premier de ses courtisans par la gi'âce empressée qu'il met à la recevoir dans ses domaines.
En Italie, la comtesse SimonneUi; madame Cornaro, la plus noble des Vénitiennes; madame Loredano, sœur du doge; le prince Corsini; Goldoni, le célèbre auteur comique ; Cuirini, auteur d'un poëme sur Colomb ; Landini, le fameux improvisateur toscan ; le cardinal Passionéi , lady Montaiqa , le cardinal des Ursins, la duchesse d'Àrcé, sa fille ; la princesse Borghèse, le duc de Modène, la princesse Lamheruni; enfin tout ce qu'il y avait alors de sommités opulentes et artistiques rivalisa de prévenances spéciales pour la recevoir dignement sur le sol encore palpitant du souvenir de Pétrarque, du Tasse et de l'Arioste.
Madame du Boccage voulant un jour, chez le cardinal des Ursins, rendre hommage aux qualités éminentes de la jeune duchesse d'Arcé, aussi jolie que spirituelle, dit qu'elle était la déesse de Rome. « Non, madame, reprit l'aimable Italienne, les Romains ont toujours pris leurs dieux chez les étrangers. » A ce sujet, madame du Boccage avoue franchement qu'elle resta en défaut, comme à la longue paume, oii rarement on renvoie la balle à propos.
Le pape Benoît XIV mit le combl» aux marques de haute distinction dont elle avait été l'objet, en lui témoignant toute l'estime qu'il faisait de son beau talent.
Lors de son retour en France , elle visita Genève et passa par Ferney, où Voltaire la reçut avec sa galanterie accoutumée. Il lui céda son lit, et tressa de ses mains une couronne de laurier qu'il lui posa sur la tête, disant qu'il manquait quelque chose à sa coiffure. Arrivée à Paris, elle adressa à Voltaire une pièce de vers pour le jour de saint François, son patron. Voici la réponse du philosophe de Ferney :
MAI)A31E DU BOCCAGE. 3
Qui parle ainsi de saint François'.' Je crois reconnaître lu sainte Qui de ma retraite autrefois Visita la petite enceinte; Je crus avoir sainte Venus, Sainte Pallas dans mon village :
Aisément je les reconnus, Car c'était sainte du Boccage.
L'amour même aujourd'hui se plaint Que, dans mon cœur étant fêtée, Elle ne fût que respectée :
Ah! que je suis un pauvre saint!
Voltaire alors avait soixante-treize ans. Fontenelle, à cet âge, n'eùL point avoué les deux derniers vers, lui qui disait : Ah! si je n'avais que quatre-vingt-quinze ans!
Madame du Boccage est, sans contredit, la femme auteur qui ait été le plus entourée de respect et, tranchons le mot, d'enivrantes adulations. On peut dire que, de son vivant, elle a joui de la plénitude de sa gloire. Elle vit se grouper autour d'elle, comme pour lui former la plus magnifique des cours, Fonlenelle, iMably, Coiidillac son frère , de Lalande , Marmonlel , Dusaulx , Uelvélius , Voîlaire, Genùl-Bernard, DumousUer, Marivaux, Moncrif, Barigny. Thomas, l'abhé Canibacerès , Vabbé Darlhclemy, Condorcet, Bailly , Mairan, Clairaul, et Bréquigny, le plus intime de ses amis et celui qu'elle aimait le plus.
Aussi heureuse que Louis XIV, à la différence près des sceptres, elle régna avec autant d'éclat et aussi longtemps que lui. Dumoustier, le charmant conteur d'Emilie, lui adressa ces vers qu'on devrait lire sur sa tombe :
On regrette le temps passé sans vous connaître . Combien l'on eût joui d'un commerce aussi doux ! II semble que plus tôt on aurait voulu naître Pour avoir le bonheur de vieillir avec vous. Lorsque, vers son déclin, le soleil nous éclaire, L'éclat de ses rayons n'en est pas affaibli ; On est vieux à vingt ans, si l'on cesse de plaire, Et qui pluît à cent ans, meu; t sans avo'r vieilli.
4 LES NORMANDS ILLl'STUES.
Foiilcncllc, le plus galant de nos poêles, devait aussi payer son (lihut. Voici le (pialrain qu'il composa pour le porlrail de sa sœur en poésie :
Autour de ce portrait, couronné par la Gloire,
Je \ois voltiger les Amours, Et le temple de Gnidc et celui de Mémoire
Se la disputeront toujours.
Madame duBoccage eût pu voir couronner son biisic dans la séance pul)li(pie du Lycée des Arts, tenue le 50 germinal an II, quehiues années avant sa mort. Nous pensons comme M. Guilherl, auteur des Mémoires biographiques et lilléraires qu'on eût dû nietlre au bas de ce buste les quatre vers de Fonlenelle, que nous venons de citer. Rien alors n'eût manqué à cette presque apotbéose.
Les libraires français, dit le mèmebiograpbe, ne concoururent point seuls par leur zèle à étendre la réputation littéraire de madame du Boccage : les traductions qui furent faites de ses ouvrages dans les langues étrangères la portèrent jusqu'aux confins de l'Europe. En tête de l'édition de Lyon on voit le portrait de l'auteur avec cette inscriplion : Forma ]'emis, arle Minerva *.
Les œuvres en vers de madame du Boccage se composent : 1° de cinq poèmes , le Paradis terrestre, la Mort d'Abel, le Temple de la lienommce, la Colombiade et le Prix alternatif entre les belles-lettres et les sciences ;
2° D'une tragédie en cinq actes, les Amazones;
5° De Poésies diverses.
Ses ouvrages en prose contiennent deux traductions, l'une en français, d'une Oraison funèbre du prince Eugène de Savoie, par le cardinal Passioneï; l'autre en italien, de la Conjuration de J]'alstcin, par Sarrazin, et enfin les Lettres sur V Angleterre, la Hollande et l'Italie.
En tète du poème du Paradis terrestre, nous trouvons, sous forme de dédicace, ces vers adressés par l'auteur à Millon :
' Nous trouvons la paraphrase de celte inscription dans un ouvrage en vers surks poètes normands que l'auteur, M. Edouard Neveu, a bien voulu nous communiquer :
Elle joint, par sa grâce et l'éclat de sa verve, Les charmes de "Vénus aux talents de Minerve.
MADAME DU BOCCAGE. 5
Si mes faibles accents jusqu'au royaume sombre,
Homère des Anglais, peuvent toucher ton ombre,
Sois sensible à l'amour qu'inspirent tes écrits.
Le désir de te suivre enflamme mes esprits;
Mon ùme croit sentir le beau feu qui l'anime.
Je m'égare peut-être en cet essor sublime :
Ah! pardonne à mes traits s'ils ternissent les tiens ;
Comme un Dieu, pour tribut, reçois tes propres biens.
Cet hommage, rendu au grand génie qui l'avait inspiré, prête, par sa modestie, un charme de plus au talent de madame du Rocoage, qui, en tête de sa traduction lihrc de la Mort d'Abel, demande pardon à Milton et à Gessner « du tort quelle leur a fait. » Puissions-nous ne pas trouver plus tard cette modestie en défaut!
Avant d'examiner l'œuvre qui fait tant d'honneur à la carrière poétique que nous analysons, n'ouhlions pas de signaler l'exception que l'Académie royale de Londres fit en faveur delà muse normande, en lui demandant la faveur de placer son husle dans la galerie confiée au\ soins de M. Maty, son secrétaire perpétuel, qui se rendit ainsi l'inlcrprête des vœux de l'Académie :
D'un Phidias ton buste anime le ciseau ;
Ciseau fait pour les dieux, les Muses et les Grâces :
Du Boccage, le dieu du beau Au temple d'Albion t'oiïre le choix des places. Entre Locke et Platon, Chesterfield et Boileau,
Près de Milton, que ton pinceau Fit admirer en le faisant connaître, Élève de Minerve, hàte-toi de paraître ; Et qu'en voyant cet ouvrage nouveau Nos Anglais étonnés doutent qui tu peux être,
D'Athénaïs, de Laure ou de Sapho.
Madame du Boccage se montre, en effet, le digne interprète de Milton dans ce fragment empreint de la somhre énergie du modèle. Il faut peindre le supplice des anges déchus; il faut montrer Satan se redressant contre l'arrêt suprême :
Le bras de l'Éternel les plongea dans l'abîme : Là, le remords rongeur est toujours près du crime ;
La paix, chère aux liumains, fuit ce gouffre odieux; L'espoir en est banni, lui qu'on trouve en tous lieux; Dans la flamme y gômitla douleur renaissante; Enfin la vie expire, et la mort est vivante. La foudre, les torrents de soufres embrasés Sortent de cent rochers l'un sur l'autre écrasés : Ainsi l'Etna fougueux, en ébranlant la terre. L'inonde de bitume et lance le tonnerre. Satan tombe du ciel, fend ces fleuves brûlants, Soulève avec effort leurs flots étincelants; Et son énorme corps, armé pour la vengeance, En sortant de ce goufl're y laisse un vide immense.
Tout à coup le tableau change ; ce n'est plus l'enfer et ses horribles profondeurs qui s'offrent au génie épouvanté du poêle : l'Eden apparaît, ouvrant à ses yeux éblouis ses immenses trésors de fleurs, d'innocence et de volupté. Là, madame du Boccage, il faut en convenir, a perdu la trace du guide et gaspillé les couleurs de cette grande palette. Livrons toutefois au jugement de nos lecteurs cette imitation, que nous tenons bien au-dessous de l'original :
Dans les champs où l'Euphrate, éloigné de sa source.
Abandonne le Tigre et le joint dans sa course.
Se présentent d'Éden les jardins enchantés :
Là, d'un premier printemps tout offre les beautés;
Des cèdres, des palmiers élevés jusqu'aux nues,
De ce séjour charmant forment les avenues.
Sur l'or et le saphir serpentent les ruisseaux,
Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux.
Aux approches du loup, l'agneau paraît sans crainte;
Le lion est docile, cl le renard sans feinte :
Les aibres en tout temps pleins do fruits, pleins de fleurs.
De l'éclatante iris imitent les couleurs ;
La rosée y répand une manne divine ;
L'aspic est sans venin, la rose sans épine;
Les dons que la nature y prodigue au hasard,
Par leurs charmes divers passent l'effort de l'art.
Tel est l'heureux empire où vit dans l'innocence Le premier des humains, que nourrit l'abondance : Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs; L'air pur n'est agité que par les doux zéphirs ;
MADAME DU BOCCAGE.
Leur haleine rembaume, et leurs ailes légères Y portent les parfums des terres étrangères ; Satan même eût senti ses tourments s'y calmer.
Ces vers sont tout au plus dignes de figurer dans les idylles écloses sous le chalumeau de Florian : rien n'y respire la félicité majestueuse de la création. Mais, en revanche, écoulons religieusement cette magnifique salutation de nos premiers parents au Dieu qui les a faits maîtres de l'univers.
Adam et Eve s'agenouillent sous le poids des hiens dont le Créateur les accable:
Dès que l'astre du jour commence sa carrière,
Ainsi vers le Très-Haut s'élance leur prière ;
Invisible moteur de ce vaste univers,
Quel être peut compter tes ouvrages divers ?
Ta grandeur, ta bonté passent nos connaissances:
Chantez, esprits du ciel, souveraines puissances,
Il convient à vos voix d'exalter l'Éternel,
Avec vous rendons-lui ce devoir solennel :
Astres, cieux, éléments, que votre accord fidèle
Célèbre la splendeur de sa gloire immortelle :
Vous, habitants des airs, de la terre et des eaux,
Vous êtes les témoins de nos transports nouveaux :
Échos, vous répétez chaquejour nos hommages.
Grand Dieu, peins dans nos cœurs les plus pures images,
Daigne en bannir l'erreur que le sommeil produit,
Comme le jour éteint les flambeaux de la nuit.
Le poëme de la Mort d'Ahel, que l'auteur regarde comme une suite du Paradis terrestre, n'est qu'une traduction de Gessner. Mais qu'il est beau de traduire ainsi la leçon du premier père à ses fils qu'entraînent loin de lui les exigences de la virilité :
Lorsqu'en vos premiers ans vous fûtes arbrisseaux, Mes soins en soutenaient les plus faibles rameaux ; A présent que la force en élève la tige, Que la foi dans vos cœurs vers le ciel vous dirige.
L'interprète de Milton cl de Gessncr l'est aussi de Pope dans le Temple de la Renommée. Les vers suivants ne le cèdent en rien à ceux (pi'on vient de lire pour rélégance et la fidélité de la traduction :
Vainqueur do l'univers, esclave de lui-même,
L'invincible Alexandre y tient le rang suprême ;
César, maître du monde, et maître de son cœur.
Entre Minerve et Mars, suit de près son vainqueur.
Les mortels généreux qui, sans chercher la gloire,
Pour le bonheur du peuple ont aimé la victoire,
Tiennent le premier rang parmi tant de héros,
Tels qu'Epaminondas, fameux dans le repos,
Timoléon vengeur et meurtrier d'un frère ',
Scipion des Romains le héros et le père ;
Bon citoyen dans Rome et grand dans les combats,
Tel fut Aurélius, qui marcha sur ses pas.
Dans un rang souverain, à la vertu fidèle.
Il fut son propre juge et des rois le modèle.
Pi'ès de lui sont placés les héros malheureux,
Dont les faits moins bruyants ne sont pas moins fameux ;
Au milieu d'eux Socrate est mis au rang suprême ;
Aristide le Juste, injuste pour lui-même,
Rejetant les conseils que dicte l'intérêt,
De son bannissement vient de signer l'arrêt.
Agis et Phocion demandent sans murmure
Qu'on répare les torts que leur fit l'imposture ;
Le sévère Brutus livre un fils à la mort,
Et Caton par le fer fuit un plus triste sort.
Dans l'introduction de la Colombiade, madame du Boccage avertit le lecteur que le nouvel Ulysse qu'elle chante méritait sans doute un autre Homère... Nous ne sommes pas de l'avis de madame du Boccage : à Homère l' Odyssée, à madame du Boccage la Colombiade.
L'auteur de ce poëme n'a été surpassé par aucun rival dans l'art de la fiction héroïque. Ou en jugera par ces passages, extraits du neuvième chant, sur la vision de Colomh :
1 Timoléon sauva la vie de son frère Timophane, dans une balaille contre les Argiens et 1rs Corintliicns; mais dans la suite, s'aperccvant qu'il voulait devenir le tyran de son pays, et préforant le bien public aux liens du sang, il lui donna la mort.
MADAME DU BOCCAGE. 9
Colomb a vu mourir dans ses bras Zama, sou amanle, qui se croyait délaissée. Après lui avoir fait rendre les bonneurs de la sépulture, le héros, en proie au désespoir, se retire dans une grotte obscure pour s'y livrer, loin du monde, à toute la violence de sa douleur. Le ciel, ému de ses plaintes, verse sur ses yeux épuisés de larmes les pavots d'un doux sommeil. Dieu dit à Zama : Sois l'ange tutélaire de Colomb; pour prix de ta foi, je veux que l'avenir se déroule à tes yeux, et qu'à ses regards surpris tu puisses dévoiler les destins. L'ombre de Zama descend dans la grotte où repose Colomb. C'est ainsi qu'elle lui prédit les destinées de l'Europe; elle commence par le règne de Henri IV :
Dans l'Europe, où le schisme éternise l'erreur, La superstition assouvit sa fureur :
Du flambeau de la haine elle embrase la terre ; Les frères à sa voix se déclarent la guerre ; Et ses conseils pervers, voilés d'un soin pieux, Font d'un dévot timide un traître audacieux.
Puis, par une admirable transition, et comme pour couvrir d'un voile expiatoire l'horrible catastrophe qui jette le deuil sur la France tout entière, le poêle place auprès du couteau de Ravaillac les immortels feuillets de la Ilenriade :
Ah ! si ce monstre armé du ciseau de la Parque Immole dans Paris le plus parfait monarque ; Dans le siècle suivant, pour venger ce héros, Un génie immortel célèbre ses travaux.
Colomb voit successivement apparaître les grandes figures des géants du Nord :
Charles XII, roi de Suède, vainqueur dans trente batailles, à son tour vaincu par Pierre le Grand, qui, chez les peuplades barbares soumises à son sceptre, fait succéder aux horreurs de la guerre les bienfaits de la civilisation ;
— Christine, abandonnant le trône pour cultiver et protéger les arts; — Descartes, le vainqueur d'Aristote; — Newton, l'élève et le rival de Descartes; — Bacon, génie universel ; — Locke, posant des
règles à l'intelligence humaine ; — Shakspeare, qui n'a point d'égal ; — Millon, l'Homère des Anglais.
Viennent ensuite les siècles de Louis XIV el de Louis XV :
Louis ' meurt, son fils règne, il est cher à Bellone,
Un Caton *, un Sylla ', dirigent ses combats :
Sous ce nouvel Auguste, on trouve un Mécénas * :
Lutèce a comme Athène un Portique, un Lycée :
Dans ces temples savants sa gloire est encensée.
Chez Louis, un Sophocle ', un nouvel Amphion ',
Un rival d'Euripide'', un autre Anacréon ^,
Surpassent en talent l'antiquité profane :
Démosthène * renaît; Ésope '", Aristophane *',
Vitruve *^, Praxitèle *', un Zeuxis '*, des Saphos",
De ce règne éclatant consacrent les héros.
Tu crains, Colomb, poursuit son immortelle amante.
Que tant d'hommes fameux, que la nature enfante.
N'épuisent ses trésors : non, les âges suivants
Ne sont pas moins féconds en guerriers, en savants.
Un César " aux Bourbons assujettit l'Espagne :
Le sang mâle d'Autriche, éteint en Allemagne,
D'une autre Zénobie ^'^ anime la valeur.
Un monarque '^, orgueilleux d'en être le vainqueur.
Ramenant dans le Nord les beaux-arts qu'il encense.
De Lycurgue et de Mars réunit la science.
Dans l'empire des lis, invincible aux combats,
On trouve une Uranie *^, un Euclide ^*, un Atlas ^'.
Des savants, sous Louis, de son aïeul émule.
Bravent dans leurs travaux plus de dangers qu'Hercule,
De l'Ourse à l'équateur mesurent l'univers
Et du globe aplati pèsent l'onde et les airs.
Tandis que leurs calculs enfantent ces merveilles.
Que de fils d'Apollon enchantent mes oreilles!...
Quoi! Lucien ^^, Pindare ^^, Eschyle **, Phidias *', x
Renaissent sur la Seine...
' Louis XIII. — * Turennc. — ' Le Grand Condé. — * Colbert. — « p. Corneille. — * LuUi. — ■' J. I\<icine. — " Chaulieu. — ' Bossuet. — 'o La Fontaine. — *' Molière. — '2 Perrault. — ^' Girardon. — ** Ch. Lebrun. — '^ Mesdames Deshoulières et Dacier. — 1" César, duc de Vendôme. — " Marie-Thérèse d'Autriche. — '* Frédéric-Guillaume, roi de Prusse. — *" La marquise du Châtelet. — s" D'Alembert. — ^i Mauperluis. — *' Fontenelle. — 23 j.-b. Rousseau. — «'► Crébillon. — «» Pigal.
MADAME DU BOCCAGE. il
La CoJomhiade suffirait seule, ce nous semble, à justifier la renomm(^e (le sou auteur.
Du poëme intitulé le Prix alternatif entre les belles 'lettres et les sciences, et qui valut à madame du Boccage le premier prix offert par l'académie de Rouen en 1746, nous croyons devoir extraire ces vers, ne fût-ce que pour l'honneur qu'ils rendent à la mémoire des poètes que nous essayons nous-mêmes de célébrer :
Cherchez-vous des lauriers dont Melpomène en pleurs
Ceint le front des mortels qui peignent ses douleurs?
Du Sophocle * français prenez l'essor sublime,
Par l'éclat des vertus faites pâlir le crime.
Malherbe, de Pindare imitant les accords,
Vous apprend sur la lyre à régler vos transports.
Sensibles aux plaisirs que le tendre amour donne,
Des chantres de Paphos briguez-vous la couronne?
Un autre Anacréon * naquit en ces climats :
De sa muse légère empruntez les appas.
Sur nos rêves, Segrais, ta voix tendre et facile
Rendit les doux accents des bergers de Virgile.
Brébeuf et Sarrasin consacrèrent leurs jours,
L'un à chanter Bellone, et l'autre les amours.
La tragédie des Amazones , représentée sur le Théâtre-Français le 24 juillet 1746, offre des beautés de premier ordre. L'auteur ne put toutefois échapper à la critique, mais il dut s'en consoler facilement par les hauts suffrages qui l'accueillirent. Voltaire la félicita en ces termes : « Vous avez mis la fontaine d'Hippocrène aux bords du Ther- « modon ; vous vous êtes couronnée de roses, de myrtes et de lau- « riers ; vous joignez l'empire de la beauté à celui de l'esprit et des « talents. Les femmes n'osent pas être jalouses de vous, et les hommes « vous aiment et vous admirent. »
Nous ne dirons rien des poésies légères de madame Du Boccage, elles ne sauraient ajouter à sa réputation ; elles sont du reste en trèspetit nombre, et ne contiennent que des réponses assez pâles aux éloges qu'elle recevait de toutes parts.
Dans ses Lettres sur l'Angleterre, la Hollande et l'Italie, madame
« P. Corneille. — « L'abbé de Chaulieu.
(Ui Roccage joint à la plus élégante simplicité de style des traits d'une observation sûre et profonde, des descriptions toujours animées et remarquables surtout par la vérité des divers cobn'is ([u'elles empruntent aux climats opposés qui les inspirent. Dans sa troisième lettre sml'Angleterre, en parlant des réunions du beau monde : « Ce qui y « paraît, dit-elle, un pliénomène aux yeux des Français, est l'ordre, « le silence au milieu de la multitude, et chez nous le plus grand bruit « importune dans la jdus petite assemblée. M. de Fontenelle assure « que, de son temps, on ne parlait point tous ensemble. Comme il y « avait moins de gens à moitié instruits par les journaux et les dic- « lionuaires, peut-être moins de sots se croyaient eu droit d'empêcber « d'entendre les gens d'esprit. »
Dans sa cimpiième lettre, elle rend justice à la cordialité franche avec laquelle les Anglais accueillent les étrangers, et les venge noblement de l'aveugle accusation d'inhospilalité qui pesait alors sur eux. Plus loin, elle trace, entre les deux nations rivales, ce parallèle qui subsiste encore de nos jours, à peu d'exceptions près : « Ici les sei- « gueurs, mieux pourvus de richesses que les nôtres, s'en servent pour « satisfaire leurs goûts particuliers, et dépensent moins en valets, « habits, pagodes et bijoux ; le besoin qu'ils ont de s'instruire pour « briller au parlement les détourne des vains amusements qu'exige en « France la nécessité de plaire. Dans nos cours, l'intrigue des femmes « et des minisires est le seul moyen de parvenir. Il faut donc devenir « souple et s'y livrer aux arts d'agrément. A Londres, la fermeté d'es- « prit, l'éloquence mâle mènent aux honneurs ; pour les obtenir, il faut « donc lire et relire les anciens, se nourrir de leurs sages maximes, « et, poiu" briller dans le ministère, étudier la politique. Ainsi, l'envie « de s'élever, qui porte nos grands à la frivolité, les plonge ici dans « l'étude. Ils cherchent en voyageant à perfectionner leur raison déjà tt exercée dans les livres... »
Sa onzième lettre sur la Hollande est une charmante miniature de géographie et d'histoire.
Mais c'est surtout dans sa correspondance sur l'Italie que madame Du Boccage, s'animant aux chaudes clartés de ce climat inspirateur, s'élève aux sonunilés du style descriptif, et fait dire à Voltaire : « Vos « lettres sont supérieures à celles de madame Monlaign. Je connais Con-
MADAME DU BOCCAGE. 13
« slanùnople par elle, el Rome par vous; et grâce à votre style, je don- « nerais la préférence à Rome. « Reste à savoir maintenant si Voltaire, écrivant à lady Montaigu, ne lui eût pas dit qu'il préférait Constautinople.
Le seul reproche que l'on pourrait adresser à madame du Boccagc serait d'avoir entremêlé ses lettres de poésies familières qui, sans être dépourvues d'une certaine vivacité d'esprit, ne sont pas à la hauteur de la prose à laquelle elles sont accolées. Toutefois, admettons l'exception pour le passage suivant.
Madame du Boccage est sur le mont Cénis :
« Que vis-jc au fond de l'abîme incommensurable que je côtoyais? « un torrent noir et liourbeux s'y précipite en mugissant, et blanchit « d'écume les rochers qui lui font obstacle. Je ne doutai plus que ce « ne fût le Cocyte ; la longueur des échelles que je parcourais, mes « porteurs qui ressemblaient assez à des démons, me confirmèrent « dans l'opinion que je descendais aux enfers ; chacun craint même « que le peu de terrain qui le porte sur ces bords escarpés ne s'écroule « et ne s'y précipite... Mes yeux, éblouis de la neige et de la rapidité « de l'eau en considérant ce gouffre, croyaient y voir mille spectres « errants... »
Ces rochers entassés de loin semblent aux yeux Un monde de géants près d'envahir les cieux ; Autant que l'eau du Slyx descend au sombre abîme Les Alpes, vers l'Olympe, osent porter leur cime. Phœbus y brille en vain, l'été qui suit ses pas N'a jamais sur ces monts amolli les frimas Ils ombragent la terre, ils portent les nuages; Leur sein battu des vents enfante les orages ; Un éternel hiver y règne, et les saisons Refusent aux humains d'y miàrir les moissons. 11 est pourtant des prés où les fleurs, la verdure En ces sauvages lieux étalent leur parure. Là, le bruit des torrents fait mugir les échos; Dans des gouffres leur cours précipite les eaux : Et cet amas d'objets dont l'aspect épouvante Par d'horribles beautés fixe l'œil qu'il enchante. Que de dessins confus dans ce tableau frappant ! On l'admire en silence, et notre esprit rampant
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En vain de ce chaos veut connaître la source ; 11 s'clovc, s'abat, revient, poursuit sa course.
Là, s'entr 'ouvre un abîme, un volcan qui s'allume, Ici sort des rochers, les brise ou les consume; Tour à tour, l'eau du ciel, la foudre et les hivers Des champs les plus féconds font d'arides déserts : Errant dans ces débris, las d'en chercher la cause. Sur la terre et les fruits l'œil en paix se repose. Et ce charme des sens nous dit : « Être borné, « L'homme, fait pour jouir, pour savoir n'est pas né. »
La femme du monde laissc-t-elle tomber son regard scrulalciirsur la société italienne, aussitôt elle y trouve un texte aux remarciues les plus incisives, aux réflexions les plus moralement originales sur Taffmité des deux sexes. C'est ainsi que dans sa trente-quatrième lettre elle dit, en parlant des cavaliers servants : « Ces sigisbés, contre les « lois des paladins qu'ils représentent, défendent mal l'honneur de « leurs belles, mais consacrent tous leurs moments à les servir, se « vantant toujours loin d'elles d'en être bien traités, et mourant tou- « jours de leurs cruautés, en vers seulement. L'oisiveté les réduit à « languir ainsi dans la mollesse jusqu'à la décrépitude... Si l'amour, « délicat dans la jeunesse, furieux dans l'âge mûr, ridicule dans la « vieillesse, éclaire et forme l'esprit des hommes; il égare, il aveugle « souvent le nôtre, même sur nos propres intérêts ; c'est nous surtout « qui portons son bandeau. La coquette gâte sa réputation et sauve « quelquefois sa vertu; la prude, au contraire, sacriOe en secret son « honneur et le conserve dans l'opinion publique. La tendre fait des « ingrats ; la naïve, des trompeurs ; toutes perdent et risquent trop en « se donnant, et leurs amants trop peu; la partie n'est point égale. « Ici elles sont dévotes et mondaines tout à la fois. Chez nous, les unes « se dévouent totalement à Dieu, d'autres aux plaisirs. Si l'éloigne- « ment des affaires, oii partout on tient les femmes, ne les livrait à « leur penchant peut-être invincible pour la tendresse , toute autre « occupation les rendrait bien plus heureuses. »
Dans une autre occasion elle fait preuve d'une admirable et franche abnégation de ses charmes d'autrefois, à propos de sa rencontre à Sienne avec l'abbé Franqnini qui, après avoir séjourné vingt ans à
MADAME DU BOCCAGE. 15
Paris, comme ministre du Grand-Duc, en était parti depuis vingt ans. «Noire première entrevue, dit-elle, fut plaisante. Après nos faux « compliments réciproques sur le peu de changemenl de nos figures, il « s'empresse de me demander des nouvelles de tous les gens (|ue nous « avons connus ensemble. Une triste vérité me force de répondre : « Cet agréable, que vous voyiez jadis partout, est dans sa chambre « rongé de goutte; celte femme, qui écoutait avec tant de grâces el « entendait à demi-mot, est sourde ; cel homme d'esprit esl en en- « fance ; ce vieillard, mort d'apoplexie ; ce jeune homme, de la pelile- « vérole ; celle nymphe est d'une taille énorme et fort laide : voilà la « conversation consolante des personnes qui se perdent longtemps « de vue. Flos levis, iimbra fugax, bulla caduca sumus . . . »
En fermant la correspondance de madame du Boccage, nous ne pouvons nous empêcher de faire celle réflexion, qu'elle ne s'y montra pas toujours, comme dans la circonstance qui précède, à la hauteur de cette réputation de modestie qu'on lui a faite ; car il est peu de ses lettres où elle ne fasse presque parade des compliments exagérés qu'elle reçoit de ses admirateurs. Nous n'en citerons qu'un; il est de 31. de Bordes, en réponse au remercîment en vers adressé par Doriclée ' à l'Académie de Lyon, qui l'avait reçue au nombre de ses membres :
Non, malgré votre modestie, Ce n'est point la galanterie, C'est un plus noble sentiment.
Un tribut plus pur et plus juste Qui vous couronna dignement Des palmes de l'autel d'Auguste.
De ces deux aveugles fameux Que le Pinde admire et révère, De Milton et du grand Homère, Vous eûtes les dons précieux.
Doriclée, un sort moins contraire Vous donna de plus deux beaux yeux.
Peut-être le lourd encens de M. de Bordes avait-il aveuglé Doriclée au
1 Nom de sociclaire adopté par madame du Boccage comme membre de l'Académie des Arcades.
16 LES NOUMAMiS ILLL'STUES.
l»(»ii)l de lui faire prendre conune une flallcrie délicale la comparaison exagérée qu'on Irouve dans ce madrigal.
Malgré ces légères velléités d'orgueil aux((uelles bien peu de femmes auteurs auraient échappé dans les circonstances exceptionni.lles où se trouvait placée madame du Boccage, ses lettres n'en restent pas moins son litre le plus incontestable au rang supérieur (pii lui fut assigné, même de son vivant, parmi les célébrités littéraires du dix-huilième siècle, et que la postérité se plaît à lui conserver.
Le 0 août 1802, la Normandie perdait une de ses ^tlus belles gloires.