‹ Poètes normands;Chapitre 60 sur 63 · IV. Essai sur la ville de Rouen, broch. in-S · texte numérisé non relu

IV. Essai sur la ville de Rouen, broch. in-S

Mémoires et poésies imprimés dans le Précis anahjlique des Travaux de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, et dans \çs Bulletins publiés par la Société libre d'émulation de la même ville. — Plusieurs morceaux de poésie entêté imprimés séparément, format in-i"; ce sont: Mes quatre-vingts Ans, la Mémoire et l'Oubli, Mes Adieux.

pari*. — Tvpojia|iliic LAcniMTE cl nfim|i., ruo Damiclle, 2.

MALFÎILATBE,

lilé à. Cae.n l Câlvadcs en 1735.

MALFILLATRE.

Un fait me frappe toujours quand je contemple le cortège des hommes illustres qu'a produits la Normandie : c'est que les poètes y sont en grande majorité. Pour nous tous qui aimons de cœur notre chère province, il n'est pas sans charme de sonder le mystère. Nous nous plaisons à expliquer cet épanouissement poétique par la beauté des aspects, par la passion du sol natal , par je ne sais quelle vitalité diffuse qui enrichit le sang et fait fleurir la pensée. J'apporte en tribut à la galerie des célébrités normandes un nouveau portrait, qui est encore celui d'un poète ; physionomie touchante et sympathique, renommée incontestée dans le monde littéraire , bien qu'elle n'y soit établie pour ainsi dire que sur des essais.

On s'est accoutumé à voir dans MalfiUâtre un type du génie méconnu, luttant contre l'injustice et la misère, et succombant avant l'âge dans cette épreuve douloureuse. Cette impression n'est pas entièrement conforme à la réalité. Il ne faut pourtant pas négliger les traditions qui s'attachent ainsi aux mémoires illustres; si elles ont l'iiiconvénient de dénaturer un peu les faits, elles en sont le commentaire intelligent, elles en expriment le sens moral : ce sont des biographies faites, non plus avec la ponctualité de l'érudit, mais avec les lumineux instincts de la foule. On ne connaît bien les personnages qui appartiennent à l'histoire qu'en se plaçant, pour les étudier, au double point de vue de la réalité minutieuse et de la tradition idéale ; c'est ce que je voudrais faire pour raviver l'image d'un aimable poète, un peu trop exalté peut-être après sa mort funeste, et peut-être aussi un peu trop négligé de nos jours.

2 LES >()IIMA?^I)S ILU'STIUiS.

.Tac(|iies-Cliailes-LouisMALFiLLAïRt iiuqiiilà (laeii, lell octobre 1 752, de Charles Malfillùlre et de Jeanne-MarioKsllii.'i- de Cliiicliam|i '. La plupart dos biographes ont placé le bei'ceaii du poète dans un alelier, comme pour signaler un fier génie éclatant sponlanénicnl an milieu des entraves de la profession paternelle. Il y a, dans ce premier l'ail, plus d'une inexactitude. Le père de MallillAtre était un homme instruit et distingué, uni à une femme qui probablement appartenait, par son origine, à la petite noblesse de cami)agne. Un emploi qu'il remplissait dans les aides suffit longtemps aux modestes besoins de sa famille. L'affaiblissement de sa vue l'ayant forcé à prendie sa reiraite, il se vit réduit à un revenu insuffisant, auquel le travail de ses deux filles dut suppléer. Heureusement pour lui , l'étude avait meublé sa mémoire : il savait par cœur les plus beaux passages des poètes et Virgile presque tout entier ; souvent il en récitait des morceaux avec une émotion qui se communiquait à son jeune auditeur. Il est assez naturel d'attribuer à ces impressions d'enfance ce sentiment du rhythmc, cet éclat d'imagination que 3Ialfillâtre révéla même sur les bajics du collège.

A cette époque, la concurrence de l'université et des c(»rporations religieuses était plus prononcée peut-être en Normandie (|ue dans les autres provinces. L'université de Caen était fière de son ancienne célébrité. Les jésuites avaient dans la même ville le fameux collège du Mont, qu'ils considéraient comme une école normale pour les professeurs de leur ordre. La rivalité de ces deux établissements ouvrait gratuitement les classes à tous les sujets heureusement doués. 3Iainilàlre fut placé par son père chez les jésuites. Dans cet institut, l'élève ne passait pas chacjue année par les mains d'un nouveau maître ; il était de règle, au contraire, qu'un même professeur parcourût avec ses disciples la série ascendante des cours, depuis la classe élémen-

> Nous rectifions d'apics les regislres de l'église Sainl-Jean, ou le poète fut bapliso, diverses erreurs accréditées par les bicgraphcs, et relevées seulcinenl par M. de Baudrc, dans une remarquable dissertation lue en J 824 devant l'acadéinie de Caen. Il résulte des recherches de M. de Baudre : 1" qu'il faut écrire Malliliàtre, et non pas Malfilâtrc, comme on le fait habituellement par euphonie ; 2" que l'auteur de Xarcisie emprunta a sa mère e nom de Clinchamp qu'il ajoutait au sien dans le monde littéraire; 3' que MalfiUàlre naquit le S octobre 1732, el non pas le 8 décembie 1733, date indiquée par les premiers éditeurs du pocte et admise par la Bi"(/ rapine ti^merselle.

MALFILLATRE. 5

taire jusqu'à la l'hélurique exclusivement. Ce système livrait beaucoup au hasard. Au terme de son éducation, l'enfant valait en raison de la valeur du maître. Le jeune Malfillâtre eut le bonheur de tomber entre les mains de deux hommes de mérite dont j'ai plaisir à rappeler les noms, puisqu'ils appartiennent à noire province. Le père Delaunay, régent d'humanités, qui se distingua dans le barreau, après avoir brillé dans le professorat chez les jésuites, et le père Desnoyers, rhétoricien de l'école des pères Porée et Baudory, furent les guides du futur poète. Frappés de son heureux naturel, ils s'attachèrent particulièrement à lui et parvinrent si bien à en faire ce qu'on appelle dans les classes un bon élève, que la tradition des succès de Malfillâtre se conserva chez les jésuites jusqu'à la suppression de la société. A dix-sept ans, l'écolier sortait du collège avec une parfaite intelligence des auteurs anciens et le mécanisme du style, avec cette curiosité d'esprit et cette vague ambition qui sont les symptômes, souvent trompeurs, de la vocation littéraire.

Il y avait alors pour les jeunes gens distingués et sans fortune une carrière toujours accessible : ils pouvaient entrer dans les ordres mineurs. On n'exigeait pas pour ce noviciat une vocation bien prononcée ; c'était un engagement conditionnel, un titre à la protection de l'Eglise, bien plutôt qu'une préparation sérieuse au sacerdoce. Le petit collet n'était qu'un uniforme qui donnait accès dans les bonnes maisons. Lorsque ces abbés mondains étaient spirituels et de relations agréables, lorsqu'à un certain raffinement de politesse ils joignaient le talent de la poésie, ils devenaient des êtres nécessaires à la société, quelque chose comme un meuble de luxe dans un salon du bon genre. Malfillâtre prit donc le petit collet avec toutes les chances de la réussite dans cette situation nouvelle. La tradition, religieusement consultée par M. de Baudre, nous représente un jeune homme de taille élancée, presque fluet, bien fait néanmoins, avec une tête mignomie, des cheveux châtains, des yeux bleus et pétillants'; un beau jeune homme, pour tout dire en un mot, soigneux dans sa mise, modeste dans son

1 iS'utre but, en eulreprenant cet ouvrage, a toujours elé de n'y admettre que les personnages dont nous possédions les portraits authentiques. Malfillâtre n'y figurerait pas, si nous n'avions presqu'autant de raisons de croire que de douter que ce portrait est original. Nous prenons de cette note occasion de prévenir le lecteur que si nous ne faisons

maintien, affable et gracieux dans son élocution. Ajoutons à cela le don d'improviser une chanson , de passer au besoin du madrigal à l'épigramme, et surtout, comme dit un des biographes que je consulte, d'adresser des épîtres « aux femmes spirituelles et sensibles, « et nous aurons l'idéal de l'abbé bel esprit, type particulier à la société nonchalante du XVIU* siècle.

Cette existence factice était, à mon sens, un mauvais apprentissage littéraire ; rien n'y pouvait provoquer cette sincérité de sentiment, cette émotion profonde et conimunicalive, qui font les vrais poètes. Aussi, pendant cette première période de la vie de Malfillâtre, surprend-on bien rarement le jet d'une franche inspiration. Cinq ou six strophes d'un beau mouvement, dans ses odes, font pressentir une heureuse nature. Du reste, avec les improvisations de circonstance, je ne trouve plus que des pièces jetées sans ardeur dans un moule convenu, des ébauches de traduction, la prose du Télémaque découpée en alexandrins. 11 est curieux, par exemple, de regarder à travers le prisme poétique du jeune abbé ce que devient cette immortelle Calypso, « qui ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. »

Ulysse était parti. Calypso, consternée,

Aux plus tendres regrets était abandonnée.

Elle avait en horreur la lumière des cieux,

Et demandait la mort comme un bienfait des dieux.

Les oisifs du XVIIP siècle faisaient cas de ces jeux d'esprit ; mais, à vrai dire , les candides rimeurs qui occupaient ainsi leurs veilles n'étaient que de grands enfants ; et quand on les appelait, suivant l'expression consacrée, les nourrissons des Muses, ce n'était pas parler par métaphore.

Quand ceux qui ont le don de la poésie ne l'utilisent pas dans leurs écrits, il faut qu'ils dépensent leur trésor dans la vie réelle. Le jeune Malfillâtre eut une inspiration de poète dans une circonstance que je

pas entrer dans noire collection les biographies de Bassetin, Brthœuf, Prndon, Saint- Amand, Bois-Jtobert, etc., c'est que nous n'avons pu, malgré toutes nos recherches, nous en procurer les portrails, et que nous sommes, autant qu'il est possible de l'être, convaincu qu'il n'en existe pas. (L.-H. D.)

MALFILLATUE. 5

vais rappeler. Un de ses amis, assez clairement désigné par les biographes pour que l'on cite aujourd'hui son nom sans réticence, M. Collet de 3Iessine ', était uni à une femme d'une rare beauté, mais d'une âme sèche et vaniteuse; sorte de Narcisse féminin, trop absorbée dans la contemplation d'elle-même pour apprécier la tendresse d'autrui. Aimer passionnément une telle femme, c'était un vrai supplice ; supplice dont Malfillâtre eut le spectacle et auquel il résolut de mettre fin. Admis familièrement dans la maison, le jeune abbé y compose son personnage de manière à laisser croire qu'il est sous l'enchantement d'un amour mystérieux. Prenant intérêt à ce petit roman, la dame témoigne le désir d'en être la confidente. Alors 3IalfiUâtre fait passer sous ses yeux toute une correspondance, lettres et réponses, vertueuse intrigue épistolaire, dans laquelle il peint avec tant de séduction l'heureux épanouissement de deux cœurs sincères, que la femme sans cœur fait un retour sur elle-même et devient pour quelque temps un modèle de tendresse conjugale. Par malheur, les dénoùmenls du monde réel ne sont pas définitifs comme ceux de la comédie : la coquette mal corrigée retourna bientôt à son naturel ; la chronique normande ajoute même que rélof|uence épistolaire de Malfillâtre eut pour posl-scripUim un procès en séparation. La correspondance imaginaire, restée dans les mains de M. Collet de Messine, existait encore à l'époque où M. Auge, l'académicien, donna une édition de notre poète. Il est fâcheux que des scrupules de famille en aient empêché la publication. On y eût trouvé, avec un témoignage de la belle âme de MalfillAlrc, un curieux spécimen de son talent comme prosateur.

Des nuages de cette passion idéale, Malfillâtre tomba sous l'empire d'un sentiment réel, qui dura autant que sa vie, pour en faire le charme et le malheur. Il s'éprit d'une jeune et belle personne, mademoiselle de Montfort, issue d'une famille noble dont toute la fortune avait été engloutie dans le naufrage du système de Law. Les idées de mariage, qui commencèrent à le préoccuper, lui firent un devoir de quitter l'habit ecclésiastique. Pauvre lui-même et sans avenir, un abîme le séparait alors de celle qu'il aimait. Il crut se rapprocher d'elle en se lançant

• Depuis censeur royal, auteur de quel<iucs essais dramatiques cl éditeur de plusieurs ouvrages. Il était prohalilemcnl de Caen.

6 LES NORMANDS ILLTSTRES.

dans rétude du droit, et il se mit sous la dirorlion d'un jurisconsulte en grand renom dans la Normandie, M. (^revel, depuis membre de l'Académie et recteur de l'université de Cacn. C'était encore une illusion. Ce rêveur candide et distrait, en qui on aimait à retrouver la nonchalante bonhomie de La Fontaine, n'était pas plus fait pour le barreau que pour le sacerdoce. Sa véritable vocation , son unique chance de salut était la littérature. Il n'est pas sans à propos d'insister sur les circonstances qui ouvrirent à MalfillAtre les voies littéraires.

La fête de l'Immaculée Conception, appelée au moyen âge la fêle aux Normands, parce qu'elle était une pieuse inspiration de nos ancêtres, était célébrée jadis à Rouen et à Caen par un concours poétique. Dans l'origine , la Palinodie devait être un éloge de la sainte Vierge ; plus tard, on admit des sujets variés, en imposant aux concurrents l'obligation de rappeler, par une allusion finale à la mère du Sauveur, les pensées émises dans l'ouvrage. L'invention du rhythme, si importante dans le lyrisme, n'était pas permise aux poètes. Ils devaient s'en tenir au moule noble, mais un peu usé, de l'ode française, et fournir dix strophes de dix vers et de huit syllabes. On donnait aux lauréats les écussons de la ville ou ceux des bienfaiteurs du Palinod ; ou bien encore des médailles, des anneaux, des palmes, auxquels on substituait parfois une somme honnête. Le vainqueur devait adresser un compliment en vers aux présidents du concours, qui étaient presque toujours de grands dignitaires ecclésiastiques. Pendant cinq années consécutives, de 1 754 à 1 758 inclusivement, Mallillàtre fut doublement couronné à Rouen et à Caen, pour la même ode envoyée simultanément dans ces deux villes. Il ne faut pas juger ces pièces d'une manière absolue. Dans les conditions où elles ont été produites, il serait injuste de leur demander l'élan spontané, la vitalité sympathique de la grande poésie. Tout ce qu'on en peut dire en général, c'est que, distinguées par un style pur, par une rare intelligence du labeur poétique, elles annonçaient un grand talent et justifiaient l'estime acquise àMalfillàtre dans sa province. Mais voici qu'un souflle d'inspiration véritable éclate dans l'ode de 1758. Appelé à décrire les merveilles des cieux, le poète s'élance aux sublimités de son sujet par un mouvement des plus heureux :

MALFILLATUE. '

L'homme a dit : Los cieux m'environnent, Les cieux ne roulent que pour moi ; De ces astres qui me couronnent La nature me fit le roi :

Pour moi seul le soleil se lève, Pour moi seul le soleil achève Son cercle éclatant dans les airs; Et je vois, souverain tranquille, Sur son poids, la terre immobile Au centre de cet univers.

Fier mortel, bannis ces fantômes, Sur toi-même jette un coup d'œil.

Que sommes-nous, faibles atomes, Pour porter si loin notre orgueil?

Insensés ! nous parlons en maîtres.

Nous qui, dans l'océan des èlres, Nageons tristement confondus; Nous dont l'existence légère, Pareille à l'ombre passagère.

Commence, paraît et n'est plus!

Les autres strophes, quoique fort belles, sont un peu appesanties par la nécessité des détails techniques. Mais les fiers accents du début avaient retenti jusqu'à Paris. Bien loin d'écarter le génie inconnu, on avait salué son avènement par de loyales acclamations. Le Mercure de France, en reproduisant la pièce couronnée, lui assurait une publicité européenne. L'oracle de la critique à cette époque, Marmontel, consacrait le succès du jeune poète par cette chaleureuse adhésion : « Cet ouvrage, d'un très-jeune homme, me semble annoncer les plus « rares talents pour la haute poésie ; un enthousiasme vrai , une « marche rapide et sûre ; les plus heureuses hardiesses dans les tours « et les images ; le nombre et l'harmonie du vers lyrique; enfin cette « chaleur de sentiment qui caractérise les vers de génie. »

Ce dut être pour Malfillâtre un moment d'extase ! La littérature lui

offrait la gloire et la fortune qu'il ambitionnait, non par cupidité, mais

pour réaliser son doux rêve. Dans les habitudes casanièi'es de cette

époque, quitter sa province pour se jeter dans le tourbillon parisien,

c'était une grande affaire. Le jeune poète n'hésita pas : les auspices

étaient si favorables au départ ! Ses amis, son père, également éblouis, le pressaient de ne pas retarder ses brillantes destinées !

Il partit donc. C'était en 1759; il avait alors vingt-sept ans. L'accueil qu'il reçut à Paris fut de nature à le confirmer dans ses illusions. Marmontcl le traita avec bonté et le patrona loyalement. Accepté comme poète érainent et comme homme aimable dans les cercles littéraires, il ne tarda pas à être recherché par les gens du monde. On lui demanda, dans plusieurs salons, lecture de ses ébauches; en un mot, la réputation vint à lui avant qu'il eût eu le temps de la mériter par ses ouvrages. La dure nécessité vint, hélas! le surprendre au milieu de l'ivre.sse du premier succès, et il s'estima heureux que le jeune comte de Brancas-Lauraguais, seigneur riche et généreux, lui offrît la place de secrétaire.

En attachant les gens de lettres à leurs personnes, les grands seigneurs de l'ancien régime n'avaient ordinairement qu'un but, celui de leur offrir, d'une manière noble et acceptable, l'indépendance nécessaire au talent, Voliam cam dignilale, suivant la devise de notre grand Corneille. Blalfillâlre eut moins de bonheur avec 31. de Lauraguais; la place qu'on lui offrit ne fut pas précisément une sinécure. Tourmenté d'une activité vaniteuse, son protecteur aspirait à tous les genres de mérite auxquels applaudissait la société de cette époque. Tour-à-tour chimiste, poète, érudit, artiste, sans cesser d'être homme de plaisir, sa vie était une longue course du laboratoire à la biblio- Ihèque, de l'atelier au boudoir. Ne pouvant suffire à tout, il était heureusement assez riche pour s'adjoindre des auxiliaires. Je ne sais s'il eut des collaborateurs pour la combustio)i du diamant et la réforme de la mise en scène théâtrale. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il associait Malfillàtre à ses plaisirs et lui faisait couler des rimes dans les moules qu'il avait façonnés. Une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée Clyleinneslre, fut ainsi composée. On a su, par un des collègues de ftlalfillàtre à l'hôtel de Lauraguais', que le maître de la maison fournit le sujet et le plan de la pièce, et que chaque matin il venait à la chambre d'étude où les secrétaires étaient réunis, pour

1 Ce collésue également originaire de Caen élait Foiiciue-Deshain s, dil Desfoniaines, devenu populaire sous ce dernier nom, pour avoir contriljué à l'étahlissemenl du Vaudeville avec Plis, Barré et Radel, ses collaborateurs habituels.

MALFILLATRE. 9

tailler la besogne de la journée. Le mouvement des scènes et les nuances de caractères étaient indiqués dans une sorte d'improvisation, après laquelle il contrôlait le travail de la veille pourvoir si ses inspirations avaient été fidèlement rendues. Était-il mécontent de quelque passage, il le corrigeait, séance tenante, avec l'aplomb des gentilshommes du bon temps. Il n'est pas nécessaire d'ajouter qu'il résulta de ce travail collectif une pièce vulgaire et indigne de la représentation. La tragédie de Clylemneslre, publiée par le principal auteur en 1761, a été réimprimée, en 1823, dans les œuvres complètes de Malfillâire. Les éditeurs ont cherché à reconnaître sa touche, en distinguant quelques vers d'une facture élégante ; il eût mieux valu laisser dans l'oubli une pièce ennuyeuse dont notre poète n'a été que l'innocent complice.

A cette époque, Malfdlâtre s'occupait pour son propre compte d'une tragédie dans le goût antique. Hercule an mont OEla. On dit que quelques scènes, lues à Lekain, remplirent d'enthousiasme le grand acteur, et qu'il se serait écrié : « Continuez l'ouvrage comme il est « commencé, et je me charge de l'élever aux nues. » V>n seul vers en a été retenu, vers qu'on trouvait fort beau, parce qu'il était dans le ton philosophique de l'époque :

Je puis être un héros, et je ne suis qu'un roi.

Il ne faut pas prendre à la lettre l'exclamation de Lekain, et attribuer à Malfiilàtre une puissance dramatique dont il n'a pas eu occasion (le faire preuve. L'emphase était dans les habitudes des acteurs de ce temps; et d'ailleurs Lekain devait se montrer obséquieux pour un homme qui avait l'honneur d'appartenir au comte de Lauraguais. C'était pi'écisément l'année où ce généreux ami des arts venait de dépenser 40, 000 livres, valeur d'au moins 80,000 francs de notre temps, pour faire construire à la comédie les balcons d'avant-scène en remplacement des banquettes disposées précédemment sur la scène même, de chaque côté de la coulisse, de manière à mêler les spectateurs avec les personnages de la pièce. Il est permis de conjecturer ' que MalfiUâtre participa, dans les limites de ses fonctions, à une réforme qui contribua beaucoup à la gloire de Lekain; dans ce cas , l'enthousiasme de celui-ci n'eût été que de la reconnaissance.

J.o régime liltéraire de l'hùlel Laiiragiiais était mortel pour l'esprit ; les jtlaisirs auxquels on associait le poète, en témoignage de eonsidération, étaient une fatigue de plus. Mallillàtre résolut donc de rompre sa chaîne brillante el de vivre indépendant du produit de sa plume. La consistance fpi'il avait déjà |)risc dans le monde el parmi les gens de lettres autorisait ce beau rêve. Il était apprécié el encouragé par des rivaux , comme Dorât et Colardeau ; par les critiques les plus influents de l'époque, 3Iarmontel, Fréron, Labarpe, Linguet, Clément de Dijon. Un proleclenr aussi libéral el moins exigeant que le premier, le comte de Beaujeu, mettait à sa disposition une maison de plaisance qu'il possédait à Vinccnnes. Assez coimu pour qu'on spéculât déjà sur sou talent, plusieurs libraires marcbandaient sa plume, en lui offrant des avances d'argent. On voit par là tout ce qu'il y a d'exagéré dans le vers proverbial du satirique Gilbert, et que, si Mallillàtre fui couduil nu tombeau par la faim, il ne mourut pas du moins ignoré ',

Sans doute Malfillàlre avait dès lors assez de mérite et de renommée pour con(iuérir nn avenir bonorable ; mais , nature indolente et candide, il ignorait que pour l'écrivain réduit à vivre de son labeur, la grande difficulté n'est pas précisément de vivre , mais de conserver, de développer son talent. Dès qu'on a consenti à aliéner l'indépendance de l'esprit, à laisser entamer sa pensée par les calculs du spéculateur, on est perdu. Là était l'écuieil plein de périls, la vraie misère qui devait luer le poète.

Sous l'empire d'une illusion qu'il faut pardonner aux artistes, parce qu'elle leur est un peu nécessaire, Malfillàlre ne douta plus de la destinée. Son père, déjà privé d'un œil, était menacé d'une cécité complète ; une de ses sœurs ne prospérait pas dans un petit négoce qu'elle avait entrepris. Sur l'invitation du poète, ces deux personnes vinrent s'établira Paris. Un mariage contracté par la jeune sœur introduisit dans la communauté un libertin , dont il fallut payer les dettes et couvrir les désordres. Enfin, pour ne rien caclier, Mallillàtre lui-même avait conservé, de son séjour cbez M. de Lauraguais, des ba-

' On se rappelle les vers hyperboliiiucs de Gilbert :

la faim mit au tombeau Malfillàlre ignoré : S'il n'eût élc qu'un sol, il aurait prospéré.

MALFILLATUE. M

bi Indes de dissipation peu excusables dans les circonslances où il se trouvait. Ayant ainsi assumé des cliarges sans proportion avec ses ressources, il resta condamné à un travail opiniâtre et contraire à sa véritable vocation. Engagé envers divers éditeurs, il fait de pénibles efforts pour mener de front diverses entreprises liltéraires. D'un coté, il trace le plan ingénieux du Voyageur français, compilation considérable dont on lui attribue les premiers volumes, bien que tout l'ouvrage ait été publié avec un grand succès sous le nom de l'abbé de La Porte : d'un aulre côté , il prépare une traduction des principaux poètes latins, mélangée de vers et de prose, de manière, dit-il, « à les faire connaître, autant cpi'il est possible, dans notre langue. » Sa plume, esclave delà nécessité, tombe au service de qui la paye. Il participe ainsi, assure-t-on, à divers écrits qui ne portent pas son nom, passant, par exemple, d'un panégyrique de saint Louis, fait pour un prédicateur courtisan, à de petites pièces de tbéAtre dont les titres seuls ont été conservés : Annelle et Lnbin, d'après le conte de Marmontel, elles Fêtes de Saint- Cloiid avec le vaudevilliste Desfontaines. Il a aussi sur le métier, comme tous ceux qui gaspillent leur talent, l'œuvre de prédilection dont on parle sans jamais y travailler ; c'est une épopée à laquelle il rattache ses plus beaux rêves de gloire , la découverte du nouveau monde, la Colombiade. Trois années s'écoulent ainsi dans les rudes travaux du prolétariat littéraire, et ces années sont les plus belles de la vie positive, les plus fécondes de la vie intellectuelle, de trente à trente-trois ans! Après ce temps, ]\Ialflllàtre se trouve harassé, découragé, hors de combat, avant même d'avoir combattu glorieusement !

De cette époque dataient des lettres adressées à un compatriote, dans lesquelles Malfillàtre exprimait son découragement avec amertume. Un douloureux intérêt s'attacherait aujourd'hui à cette confession ; mais, par l'effet de la fataliié déchaînée contre le poète, cette correspondance, transportée en Espagne, y a été détruite dans une scène de brigandage. Une crise funeste éclata enfin. Malfillàtre, déjà accablé par ses besoins personnels, avait en l'imprudence d'engager sa signature pour son indigne beau-frère. L'approche d'un remboursement auquel il n'était pas préparé le jeta dans une agitation maladive dont ses amis s'inquiétèrent. Deux de ceux-ci, M. Collet de

Messine et l'abbé de Savine, évêque de Viviers, ii'imaginèrenl rien de mieux que de dépister les impitoyaldes créanciers par un cbangemenl de nom et de domicile, et ils enlraînèrenllcur protégé de Vincennes à Chaillot , dans une petite cliambre qu'ils avaient louée à son intention.

Voilà donc iMalfdlûlre malade, séijucstré dans un grenier, obligé de cacher un nojn déjà célèbre, réduit aux ressources d'une douteuse commisération! Heureusement qu'en compensation de leur nature , les poètes ont un beau privilège ; il leur est donné parfois de se soustraire aux angoisses de la réalité en s' élançant par Timaginalion dans un autre monde où tout leur sourit. Ce fut dans la petite cliambre de Chaillot, en proie à la maladie et aux transes de la misère, que Malfdlâtre composa le gracieux poëme de Narcisse, son litre principal à la renommée. Ce poème, d'environ 1600 vers, travail de peu de mois, auquel l'auteur n'a pas mis la dernière main, avait été payé d'avance moyennant 800 livres, somme au moins équivalente à 1600 francs de notre temps. Celte circonstance confirme ce que j'ai déjà dit , que Malfîllâtre avait déjà acquis une certaine consistance dans le monde littéraire '. Il est certain qu'avec de l'énergie il eût pu relever ses affaires et conquérir l'indépendance nécessaire au développement de son génie. Mais l'heure fatale était venue pour lui. Un soir qu'il rentrait dans sa mansarde, dont la porte était fort basse, étant un peu échauffé par un excès de table, si l'on en croit du moins une insinuation contre laquelle plusieurs biographes protestent, 3Ialfillâtre se donna à la tête un coup violent. La blessure négligée occasionna un abcès. A quelque temps de là, il était enchaîné parla fièvre sur son lit de douleur , lorsque tout à coup la porte de sa chambre, heurtée d'une manière menaçante, cède au choc; devant lui se dresse une des personnes qui le poursuivent, une dame Lanoue, tapissière à Paris. Le malheureux pousse un cri de frayeur et balbutie des excuses; mais, au tableau d'une touchante infortune, la colère avait déjà fait place à la pitié dans le cœur de la bonne dame. Au lieu

' Les biographes qui ni'unl précède so sonl Jiiiiloyrssiir ia iiiodicilc de celle rclribulion. C'esl à tort, selon moi : aujourd'liui, à part trois ou quatre grandes renommées poétiques, on n'obtiendrait pas de nos édileurs, pour un petit poème de seconl ordre, Ciimme iVaicisse, ce que Malii Uàlre a reçu d\i iiliraire I.rjiy.

MALPILLATRE. 13

de réclamer sa délie, elle offre au pauvre malade des consolations, des secours, déplore son isolement, le détermine enfin à accepter un asile dans sa propre maison. Un refus n'eût été que de l'ingratitude. Malfillâtre, ému jusqu'aux larmes, se laissa transporter immédiatement chez madame Lanouc , dans le voisinage de Saint-Germainl'Auxerrois. Les soins affectueux qu'il y reçut ne prolongèrent son existence que pendant deux à trois mois. Un retour aux sentiments religieux de sa première jeunesse fut le touchant indice de sa fin prochaine. Il se prit à déplorer, assure-t-on, la frivolité de son dernier poème, et regretta de ne pouvoir l'anéantir. La mort mit fin à ses souffrances le 6 mars 1767 ; il élait âgé de Irentre-qnatre ans et six mois.

Malfillâtre est^ mort avant l'entier développement de son génie. Il n'a laissé, avec ses essais lyriques, que des fragments ébauchés de traduction, un petit poème de la plus gracieuse élégance, mais dont l'inspiration première n'est pas originale, dont le plan est très-répréhensible ; ses vers, jetés de confiance, n'ont jamais reçu cette dernière révision, caresse paternelle dans laquelle l'artiste met toute son âme et qui achève l'œuvre. Et cependant Malfillâtre occupe, dans l'estime du monde littéraire, une place éminente. C'est que, malgré ses imperfections, il est un vrai poète; il est de ceux dont parle Horace , à qui la muse a donné la voix ronde et sonore :

dédit ore roliinda

Musa loqui

Il a le don de l'image, le sentiment profond du rhythme, la limpidité virgilienne du style. C'est un versificateur de premier ordre, et l'instrument poétique ne lui aurait pas fait défaut , lorsque plus tard, renonçant à son rôle de modeste imitateur, il se serait livré de confiance à son émotion personnelle. Par le culte intelligent de l'anliquité, comme par la naïveté de ses instincts, il échappa, autant que possible, à la manière faussement élégante, en honneur parmi ses contemporains. Comme traducteur, je n'hésite pas à marquer sa place au-dessous d'André Chénier, au-dessus de Delille, plus près du premier que du second.

On rapporte que Delille, parlant du projet attribué à Malfillâtre de

14 LKS NOiniAMJS ILLUSTRES.

traduire Virgile, s'oublia juscju'à dire : « 11 u'esl i)as assez poète pour mener à bien une pareille entreprise. » Jugement aveugle d'un rival. Je sens qu'il ne sérail pas parfaitement juste de comparer les passage» laissés par Mallillàtre aux passages correspondants de l'abbé Delille. Le premier, rendant d'inspiration les morceaux qui lui ont plu, a l'avantage sur le second, pour qui ces mêmes uiorceaux ne sontpeulêtre que le produit d'un labeur forcé. C'est un duel dans lequel l'un des deux adversaires a le cboix du terrain et des armes.- Mais, celte cause d'inégalité étant admise, il faut reconnaître que la supériorité reste ordinairement à Malfillâtre. Il comprend mieux son modèle, et, le serrant de plus près, se montre hardi sans cesser d'être respectueux. Avec Delille, on n'a trop souvent que la monnaie française de la médaille antique. Lorsque après Virgile on lit Malfdlâtre, souvent encore on nage en pleine poésie. Delille, par exemple, après avoir traduit comme étude l'épisode de la mort de César, qui termine le premier chant des Géorgiqnes , reçut pour cet essai des applaudissements qui le déterminèrent à compléter la traduction du poème. Malfillâtre l'a vaincu néanmoins par des traits justement admirés. Ne sent-on pas la touche d'un maître dans ce tableau qui rend si bien le mouvement de l'original :

Des spectres infernaux dans l'horreur des nuits sombres Se traînaient, au milieu du silence et des ombres. On entendait au loin retentir une voix Lamentable et des cris sortis du fond des bois.

Un autre épisode, celui de Laocoon, dans lequel Delille croyait être surpassé, laisse encore, ce me semble, l'avantage à notre poète :

Un bruit s'entend ; l'air siffle, l'autel tremble ; Du fond des bois, du pied des arbrisseaux, Deux fiers serpents soudain sortent ensemble ; Rampent de front, vont à replis égaux.

L'un près de l'autre ils glissent, et sur l'herbe Laissent au loin de tortueux sillons ; Les yeux en feu, lèvent, d'un air superbe. Leurs cous mouvants, gonflés de noirs poisons ; Et vers le ciel, deux menaçantes crêtes Rouges de sang, se dressent sur leurs têtes.

MALFILLATKE. 15

Le rhylhine de ce passage annonce qu'il apitarlieiil au [foènie de A'arcisse. Celle lanlaisie poétique a été inspirée par un épisode des Métamorphoses d'Ovide. Les premiers éditeurs, dont l'un était censeur royal et l'autre évoque, affirmenl, dans la préface, qu'ils ont cru publier « plulôl une leçon de bonnes mœurs qu'an ouvrage rvpréhensible . » C'est accorder un peu Irop aux illusions de l'aniitié. Je ne crois pas que Malfdlàtre, en représenlanl la volupté loujours pure et innocente, ail eu précisément l'intention de corriger le vice par la peinture de icunour vertueux. Tout ce (|ue l'on peut dire, c'est ((ue le jeune auteur a ti'aité avec décence un sujet immodeste. Ou a Idàmé, dans les diverses notices biographiques, le choix de la fable, le caractère antipathique du personnage principal , la mauvaise ordoimance du poème, l'invraisemblance des développements ; de sorte qu'après le panégyrique, il ne reste plus rien de la gloire de l'auteur. Ai)pliquer à un jeu poétique les règles sévères de l'épopée, c'est elleuiller une Heur pour en constater le charme. Il faut savoir admirer chez l'arliste ce qu'il a de bien, sans lui demander ce (ju'il n'a pas voulu ou n'a pas pu offrir. L'ile de Vénus est une peinture qui n'existe que })ar des détails d'un ton et d'un coloris ravissants : c'est une page (|ui vaut la meilleure toile de Valleau. Quel rhythme entraînant! (]ii(l soufllc abondant et jeune! quelle grâce co(iuetle et irréprochable! .le voudrais citer; j'ouvre le livre, et je le referme sans pouvoir choisir, tant les morceaux qui font image sont nombreux !

On peut discerner maintenant en quel sens il est exact de représenter Mallillàtre comme un type du génie malheureux. Ce n'est pas qu'il ait été méconnu et repoussé par ses conlempoi'ains; mais, poète insouciant, il n'a pas su gouverner le rude métier d'auteur. Tombé, un peu par sa faute , sous l'esclavage du besoin , il a perdu le libre maniement de la pensée : il a senti qu'il s'épuisait dans un labeur ingrat, sans profit pour son talent ni pour sa renommée : la fatigue et le chagrin l'ont abattu. Voilà le véritable malheur de Mallillàtre; voilà le genre de martyre auquel il a succond)é. Il y a plus d'à-propos, ce me semble, dans le tableau réel d'une existence littéraire manquée que dans la romanesque histoire d'un génie incompris. A voir ce dépérissement fatal d'une intelligence d'élite, à voir celle jeune tête qui s'abat en laissant tomber une couronne, on ressent

le contre-coup d'une grande souffrance, et l'on conçoit que la conscience publique ait rattaché à la mémoire de Malfillâlre « ce (juelque chose d'achevé que donne le malheur, n

Je m'étais promis, en parlant de Malfillâlre, de chercher la réalité à travers le convenu de la tradition. Je n'ai pas à m'en repentir. Il se trouve que j'ai pu rester vrai, et faire encore un éloge.

AnsÉ:xE DELAVIGNE.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

I. Narcisse dans Vile de Vénus, poëme en IV chants (publié, avec une préface, par Collet de Messine et de Savine). Paris, Lejay, 1767, in-8" avec gravures. — Nouvelle édition, donnée par Fonlanes. Paris, Crapelet, 1790, in-8". — Autre édition par Aubin, 1793, in-S".

II. Le Génie de Virgile, ouvrage posthume publié d'après les manuscrits autographes, avec des notes et des additions, par P. A. Miger. Paris, 1810, 4 vol. in-8". (Fragments de traduction en vers et en prose, recueillis, complétés et ordonnés par l'éditeur. )

III. Les Métamorphoses d'Ovide, traduction nouvelle avec des notes. Pans, an vu (1799), 3 vol. in-S". — Autre édition avec 194 gravures, texte en regard. Paris, 1803, 3 vol. in-8''. (Traduction publiée frauduleusement sous le nom de Malfillàtre, et indigne de lui.)

IV. Poésies de Malfillâlre, Paris, 1805, in-12. — (Première édition, comprenant les odes et les fragments de traduction.)

V. Œuvres complètes de Malfillàtre, précédées d'une notice par Auger, de l'Académie française, Paris, 1805, in-12. — Seconde édition, 1812, in-8°.

VI. Poésies de Malfillâlre, avec une notice historique et critique (par P. A. A. Gautier); nouvelle édition, dédiée k la ville de Caen. Caen, 1823, in-8". (Celle édition, la plus complète de toutes, contient jusqu'aux ébauches indignesde Malfillàtre, et même la Clytemnestre de M. de Lauraguaîsj)

VII. OEuvres de Malfillàtre, édition donnée par Paul Lacroix (dit le bibliophile Jacob), 1825, in-8».

VIII. OEuvres de Malfillàtre (petites éditions courantes), Paris, 1813, in-IS* —1822, in-18.— 1825, in-32.— 1826, in-32.— 1839, avec une notice de M. Jules Ravenel, in-32.

Pari;. — Ty|un;raiiliic LiCRABirE el comii., rue Damiettc, 2.

lEKEBOJLLE.

:e l CaJvados ) en 1770 .

Mort en 1633 .

CHENEDOLLE.

Sous l'empire , celte sublime excepliou enlrc les règues , celte époque de splendeur dominatrice , placée comme entre deux parenthèses au milieu de Thisloire du progrès de l'art et de la liljerté, l'état de la littérature en général, celui de la poésie eu particulier, fut bien triste et bien pauvre. Les batailles sanglantes occupaient plus les esprits que les combats à la plume. On ne pensait guère alors, ou plutôt un seul homme pensait, et tous ceux auxquels il commandait étaient les instruments de sa pensée. La philosophie et la religion se coudoyaient sans se plaindre ; la première prêchait dans le désert ; la seconde se résumait en maiulements à la louange de celui qui avait relevé le culte, et en Te Dciim après ses victoires.

C'était alors le règne absolu des malliémali([ues ; la littérature en paraissait elle-même une division. Malgré la protection dont l'Empereur honorait les Lellres , elles végétaient dans un double esclavage vraiment déplorable : la censure et la rhélori(iue. Pour l'art, vivre ainsi après avoir échappé à la révolution, c'était tomber de Carybde en Scylla.

Cependant l'Institut couronnait régulièrement chaque année des œuvres appelées poèmes ou odes , dont la mythologie faisait les principaux frais ; un libretto pour le Grand-Opéra était un titre à l'Académie ; le Théâtre-Français représentait de temps en temps des tragédies en cinq actes, en vers, où étaient respectées les (rois unilés, et r.4/manach des Muses apportait fidèlement aux amateurs son millier de rimes pour être unes.

Alors régnaient La Harpe , Delille , les deux chefs de l'école , qui

2 LES NORMANDS ILLl'STUKS.

pourlanl, par leur Age et leurs travaux , appartenaient à une épocpie antérieure; Esménard, Luce de Lancival, versificat(;urs exacts dont la réputation seniltlail devoir être immortelle; ils régnaient, plus solidement assis dans leurs fauteuils que les rois de l'Europe sur leurs trônes. Alors Pindarn-Lebrun était un dieu perdu dans son Olympe, et il fallait l'adorer en silence conune un nouvel Oridiée. — On applaudissait tour à tour les sèches doctrines de l'auteur du Cours de Huérature et ses froides pièces grecques et romaines. — L'admiration sans examen était vouée au poëte-abbé qui savait décrire si merveilleusement une plate-bande d'orcilles-d'ours ou un carré d'artichauts. — On trouvait du plaisir à naviguer avec le grave académicien qui dépeignait parfaitement la mer, son flux, son reflux, ses vents, ses orages et surtout son calme plat. Ou ne s'apercevait pas qu'il n'avait rien compris du sentiment que doit inspirer l'hymne divin qu'elle chante ou le ciel magnifique qu'elle réfléchit. — L'élégant tragique était un homme célèbre pour avoir calqué consciencieusement, sur une pièce du grand siècle, cinq actes mortellement ennuyeux.

Demandez donc de l'enthousiasme, de la passion, de la terreur, de l'épanouissement à celte littérature , elle vous répondra : Période, césure, métaphore, antithèse. Que de noms, que de noms vantés il y a trente ans, sont aujourd'hui absolument oubliés, ou, qui pis est, traités avec dérision ou pitié ! Et si nous cherchions parmi les vivants, combien de littérateurs jadis illustres ont aujourd'hui le chagrin de survivre à leur renommée ! Le temps , en passant sur cette époque , a rempli sa tâche ordinaire : il a mis chacun à son rang, chaque chose à sa place ; il a replié les toiles enluminées qui cachaient les bas-reliefs de marbre, il a relégué dans l'ombre les blafardes idoles de plâtre qui encombraient le temple et les a remplacées par de nobles statues de bronze et d'airain.

La vraie poésie, que l'on eût si vainement cherchée dans les poëmes épiques, didactiques, odes etti'agédies de l'Empire, s'éveillait radieuse dans la prose de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de madame de Staël ; mais elle était inaperçue ou incomprise du plus grand nombre. Car c'est toujours là le sort des créations brillantes. Les pensées neuves, les composilions hardies ont leur temps d'épreuve. On prétendait d'ailleurs que tout avait été dil et inventé, et qu'il ne

ClIENEDOLLE. 5

rcslaiL |»liis ([nà imiter cl à traduire. Bernardin de Saint-Pierre éprouvait bien des dégoûts; railleur du Génie du Chrislianisme était l'objet continuel des fades railleries de Marie-Josepli Chénier, cet autre poêle d'imilation aride et sentencieuse, dont le frère a seul immortalisé le nom. La Corinne était annoncée dans le Journal de V Empire comme un roman vulgaire, entre une lamentation de madame Cottin et une frivolité de madame Riccoboni. Mais si la plupart des critiques et des lecteurs étaient aveugles et sourds, quelques hommes d'entendement et de lumière se montraient déjà à l'horizon.

Tout ne fut pas froideur et stérilité poétique dans ces années de conquêtes à l'extérieur, d'obéissance passive à l'intérieur; la pensée, courageuse parfois, laissa jaillir de vives étincelles ; la lyre, quoique liée à une règle et à un compas, laissa échapper plus d'un cri sublime, plus d'une plainte attendrissante. Ducis, Fonlanes, Andrieux, ne sont point à dédaigner ; ils eurent souvent d'heureuses inspirations , de bonnes idées. Leurs ouvrages, sans avoir une grande portée, offraient plus d'un mérite dont il faut leur tenir compte , eu égard à la sécheresse et à la roideur de l'école à laquelle ils appartenaient. Dans la balance qui contenait les productions en faveur, on put opposer aux licencieux badinages de Parny les élégies pures et touchantes de Millevoye ; aux tirades interminables des tragiques brevetés, plusieurs drames antiques et modernes de Lemercier; et enfin, aux œuvres banales de tous les héritiers de Bernis et de Saint-Lambcrl, le beau poème de Chènedollé, qui conservera son nom à l'avenir ; car le jugement de la postérité est déjà venu pour le Génie de V Homme.

Charles-Julien Lioult de Chènedollé naquit à Vire en 17G0, le 4 novembre. Dès son enfance, il montra de rares dispositions pour l'étude. Son éducation fut commencée aux Cordeliers, dans sa ville natale ; il fut placé ensuite au collège de Juilly, oîi une inscription en son honneur rappelle encore son souvenir à ses jeunes successeurs. Il lit des progrès rapides dans ses classes, et l'on put prévoir dès ce temps les beaux succès qui lui étaient réservés.

Lorsque la révolution française éclata , comme il appartenait à la noblesse, il fut forcé de quitter le lieu de son berceau pour échapper au glaive de la terreur, En s'éloignant de son pays, si plein de cette poésie que l'on nC sent jamais mieux qu'au jeune âge, pour aller cher-

4 LES NORMANDS ILLISTUKS.

cher rhosi)ilalilé sur une terre d'exil, (]hèiiedollé emporta du moins avec lui un sentiment et une puissance poétiques, qui devaient être sa consolation. Mêmes goùls, mêmes malheurs le rapprochèrent bientôt de plusieurs comi)alrioles errants comme lui, comme lui non encore célèbres. Il coimut Chateaubriand, qui est toujours resté sou ami ; Rivarol, dont la société fut pour lui pleine de charme et d'intérêt. Il cul pour maître Fontanes, qui devait être son admirateur sincère et son généreux protecteur. A Coppet, ce lieu devenu célèbre comme rendez-vous d'un grand nombre d'ilbislralions proscrites, madame de Staël sut apprécier notre modeste compalriole, et il conserva toujours un vivant souvenir de ces réunions d'élite.

Déjà l'exilé normand remplissait son portefeuille de précieux essais ; il esquissait déjà d'harmonieux fragments qui devaient plus tard former un ensend)le complet. Il avait visité la Hollande ; il habita longtemps l'Allemagne, et s'y lia d'intimité avec le chantre de la Messiade, à qui est dédiée sa belle ode sur Y Invention.

Tel, lorsque du chaos brisant la nuit profonde, Le soleil, tout armé, s'élanoa dans les airs, Des flols de sa lumière il inonda le monde, Et, vainqueur, fit pâlir tous les astres divers;

Ainsi, dans son essor rapide,

Un génie ardent, intrépide, Éclaire l'univers par ses nobles travaux ; Et sous l'éclat des feux dont brille sa pensée,

Bientôt disparaît éclipsée

La splendeur de tous ses rivaux.

Vieux et sublime Homère, astre de tous les âges! Harmonieux Virgile, orgueil du nom romain! Et vous, Tasse et Milton ! leurs vivantes images, Les temps vous courberont sous leur sceptre d'airain.

Les soins laborieux du sage -

Ne pourront sauver du ravage Vos chants où la grandeur brille en traits éclatanls. Un jour, hélas! un jour l'ignorance et les crimes

Plongeront vos fastes sublimes

Dans les gouffres muets du temps!

CHENEDOLLE. 5

Mais le Temps, ô Klopstock! sur tes pages divines N'osera déployer son bras dévastateur.

Dansée dernier jour même où le monde en ruines Verra planer sur lui l'ange exterminateur :

Urim ' , sur ses ailes dorées,

Doit, vers les voûtes azurées, Porter tes vers, ravisau trépas envieux ; Là, chantés dans le sein des sacrés édifices,

Ils feront encor les délices

Des chœurs innombrables des cieux.

L'amitié d'un poëte du mérite de Klopstock devait être d'un grand prix pour Chènedollé, qui déjà inspiré lui-même par les merveilles de la création, communiquait le fruit de ses inspirations à une ame heureuse de comprendre la sienne et de l'encourager. — Goethe accueillit le jeune poëte français avec une affectueuse cordialité ; il devina tout ce qu'il y avait de sève dans sa pensée et de soudaineté dans son intelligence.

Le temps que Chènedollé n'employait pas en inutiles souhaits de reprendre le chemin du Bocage, il l'employait à étudier les nations étrangères. Avec quels transports il admira les richesses de l'Italie, cette veuve du passé, qui ne peut plus trouver un époux digne d'elle. Quelles précieuses larmes il versa sur ses éloquentes ruines ! Mais la sévérité religieuse, l'autorité philosophi({ue, reprenaient toujours chez lui l'empire sur la mélancolie et rattendrissemcnt. Ses Eludes poétiques, puhliées sous la Restauration, datent en partie de celte époque. Le Monl-Blanc , le Sainl-Bernard , la Jeune fille dans les raines de Rome, le Vésuve, sont autant de morceaux détachés qui semhlent avoir été écrits sur les lieux. La poésie descriptive était le genre adopté par lui : la nature posait sous ses yeux ; il n'avait qu'à prendre son pinceau et à peindre. Mais il l'emporte sur les poètes de son temps par l'énergie de l'expression et la hauteur du vol. Il préparait alors le poëme qui devait être sa gloire ; et comme un travail constant, mais varié, était nécessaire à ses desseins, il faisait marcher de front l'étude des littératures diverses et celle des sciences exactes. C'est donc sur la terre d'exil, et nourri du pain de l'étranger, qu'il créa son œuvre; il eut cela de commun avec les grands poètes qu'il a chantés.

t L'ange de la terre.

Quand la lemprîlo poliliqiie fui un pou calmée, cédant à la voix do Foiilaiies, ({ni le rappelait en France, et plus encore sans doute au besoin de revoir sa patrie et de redemander de fraîches inspiiations à ses beaux vallons normands , il quitta l'étranger. Revenu en France, il y publia son Génie de l'Homme. Le succès du poëme fut beau, et dès ce moment on assigna à son auteur une place cminente parmi les poètes dont la France s'honore.

Cet ouvrage est divisé en quatre chants. Le premier est consacré à l'AsIronomie. Le poète prend cette science à son berceau, chez les Chaldécns, l'accompagne en Egypte, en Grèce, cl arrive aux temps modernes en décrivant les différents systèmes jusqu'à Herschel. Celte première partie, habilement conduite, est riche de hautes pensées et de grandes images ; elle finit par un hymne à l'Éternel, plein d'harmonie et d'élévation :

Dieu puissant! sers de guide au mortel passager,

Qui, jeté dans un coin de ce monde étranger,

Pour en trouver l'auteur vient consulter l'ouvrage.

Que les cieux, à ta voix, me montrent ton image :

Dans leurs miroirs brillants je cherche à démêler

Tes traits, qu'à l'œil mortel je voudrais révéler.

Mais le monde, à mes yeux, est comme un voile immense

Qui découvre à la fois et cache ta présence.

Dans ce voile tendu sur ton immensité,

Quel céleste rayon répandra la clarté?

Quels rapports lumineux, etc.

Le second chaut a pour litre la Terre et les Montagnes. Tout ce que la nature a de saisissant et de sublime y apparaît en couleurs frappantes : dans ce chant les Alpes sont hardiment mesurées, la peinture dos lacs, des glaciers, a quoique chose de vrai et de senti ; l'entrelien avec le vieillard offre un intérêt à la fois scientifique et touchant. Vient ensuite une belle description du Vésuve, suivie de la mort de Pline, tableau empreint d'un grandiose majestueux et dramatique ; celte fin du second chaut est surtout digne de rester gravée dans toutes les mémoires.

On avance ; et déjà se découvre à la vue, Au-dessus du Vésuve une effroyable nue, Qui, telle qu'un grand pin, allonge dans les cieux Et son tronc gigantesque, et ses bras spacieux.

CHENEDOLLE.

Cette horrible vapeur, ce nuage de cendre,

Sur l'océan noirci commence à se répandre :

L'Italie, agitée en ses vieux fondements,

Prolonge sous les mers de sourds frémissements ;

De ce bruit qui s'accroît la rive est ébranlée,

Et l'onde d'Amphitrite est au loin refoulée.

Déjà roulent en l'air des rochers allumés

Qui tombent, en sifflant, sous les flots enflammés;

Et la vague en fureur, qui s'élève en colonne

Autour de la galère, et mugit et bouillonne.

Pline veut aborder. Tout à coup à ses yeux

Le nuage s'approche, et du plus haut des cieux

S'abat, et couvre au loin et la plaine azurée

Et le cap de Misène et l'île de Caprée.

Le monde a disparu dans une immense nuit.

Un vent affreux s'élève, et la nef, à grand bruit.

Dans cette obscurité, sur les flots balancée,

Du rivage à la mer est vingt fois repoussée.

Enfin, dans l'orient, le jour ressuscité

Ramène aux yeux de Pline une morne clarté.

Épouvantable jour plus affreux que les ombres!

Combien il offrira de morts et de décombres

Que dérobait la nuit sous son voile incertain.

Et que vont révéler les clartés du matin !

Cependant Pline aborde, et fort de son courage,

Seul, avec un esclave, il s'élance au rivage.

Tu dois revivre aussi pour la postérité,

0 toi, mortel obscur dont la fidélité

Partagea ces périls pour toi plus grands peut-être,

Puisque là gloire au moins dédommageait ton maître.

Ils marchaient en silence à travers les débris.

Mais qui pourrait redire, etc

Nous arrivons à la troisième partie : l'Homme, ce roi des êtres, s'y trouve mis en parallèle avec eux. Ses rapports avec Dieu, ses devoirs, ses destinées ici-bas et dans le ciel, sont tracés d'une manière large, et présentent constamment ime force de vérité convaincante qui rappelle l'autorité des philosophes chrétiens. Il y a là dedans du Pascal et du Bossuet. L'épisode de Léon, qui couronne cette troisième ])artie, est à lui seul un poëme que l'on ne saurait lire sans larmes. C'est une noble et attachante élégie, qui aujour-

d'Iiiii peut encore être niédilée avec fruit. Elle fait voir une des ]tlaics de riiiimanité qui a été élargie par les déeliiremenls de notre épocpie, et présente tout l'attrait de la nouveauté. Nous en citerons qiicl(]ues vers:

Léon reçut le jour non loin de cette ville

Où Mallierbe naquit

Lieux où brilla trop peu le jeune Malfilâtre. Léon fut comme lui des Muses idolâtre.

Tout fut mystérieux dans sa touchante enfance : Un je ne sais quel charme orna ses premiers ans Et semblait de la Muse annoncer les présents. Beau comme l'Espérance, il en était l'image. Il ne se mêlait point aux enfants de son âge ; Solitaire et pensif, il rêvait à l'écart ; Il fuyait tous les jeux ; mais quelquefois, sans art, Sa main aventureuse errait sur une lyre. Quelquefois, sans sujet, on le voyait sourire; Puis tout à coup ses yeux se remplissaient de pleurs : Présage d'un cœur tendre et né pour les douleurs. Sentiment triste et doux qu'il tenait de sa mère!

Oh! que jamais de doux et perfides regards Ne troublent de ses jours l'aurore fortunée : Puisse des passions l'haleine empoisonnée Ne jamais altérer son tranquille bonheur. Mais, que dis-jel déjà l'amour est dans son cœur. Un regard enchanteur, décidant de sa vie, A porté le poison dans son àme ravie.

Mais qu'il va payer cher ces premières douceurs!

Tantôt il s'abandonne aux transports de sa joie.

Tantôt dans ses ennuis tout entier il se noie;

Et passant tour à tour de l'ivresse aux tourments,

11 vit de désespoirs et de ravissements.

Tout ce qui le charma, pour lui n'a plus de charmes.

Seul, il soupire, et pleure, et veille dans les larmes.

Pour lui tout s'est éteint, le printemps est sans fleurs,

Le soleil sans éclat, l'aurore sans couleurs;

L'art de Sophocle en vain l'appelle à la victoire :

CHENEDOLLE. 9

L'amour a dans son cœur désenchanté la 2;loire.

Pour remède à ce cœur il n'est plus que la mort.

Le (|ualnèine et dernier chant a puur titre : la Société. Le poêle y peint le génie luimain tirant insensiblement les hommes de l'état sauvage; l'agriculture améliorant leur sort; la religion, les lois organisant les nations et leur servant de base, la réunion des hommes enfantant des prodiges ; puis l'abus du luxe entraînant la chute des empires :

Art du législateur, que ton apprentissage

Est difficile et long, même pour le vrai sage.

Il doit des temps, des mœurs, consulter les etrets,

El pourtant ces moyens sont encore imparfaits.

Tout ce qui vient de l'homme a toujours sa faiblesse!

En vain nous épuisons notre humaine sagesse,

Quelque vide toujours en montre le défaut :

Il est un noble appui qu'on doit chercher plus haut.

.Aussi Numa, Solon, sous une ombre divine

De leurs codes fameux ont voilé l'origine.

Tous ces rares esprits, sur le berceau des lois,

Du ciel, dans les vieux jours, firent parler la voix.

Faut-il autoriser l'exemple de ces sages?

Du livre des Hébreux interroge les pages :

Vois Moïse inspiré sur la montagne en feu,

Et recevant ses lois des mains même de Dieu.

Sur les naissants Klats la main de Dieu tracée.

Par l'homme, en aucun temps, ne doit être etfacéc.

Un contrat éternel, une antique union,

Joignent la Politique et la Religion.

C'est dans les nœuds sacrés de ce grand hyménée

Que vit l'espèce humaine et calme et fortunée.

Il faut donc qu'un État, va'sseau mystérieux,

Jette, pour s'affermir, ses ancres dans les cieux.

Nous cédons au plaisir de citer encore ces autres beaux vers. Nos lecteurs nous sauront gré de les leur rappeler .

Je sais que des Élals entraînés vers leur perte Un luxe immodéré fatigue le ressort Et couve dans son sein les germes de leur mort. Souvent dans les sentiers d'une indigne mollesse,

|Î0 LES NORMANDS ILITSTRES.

Des empires usés égarant la vieillesse,

Des bras des voluptés il les pousse au cercueil ;

Et couvre l'univers de dix siècles de deuil !

Je vous prends à témoin, Memphis, Thèbes, Carthage.

Il faut ici du temps interroger l'oracle Et du monde changeant étaler le spectacle : Entendez-vous le bruit de ces puissants États S'écroulant l'un sur l'autre avec un long fracas : C'est Sidon qui périt, c'est Ninive qui tombe; Tous les dieux de Bélus descendent dans la tombe. Nil ! quels sont ces débris sur tes bords dévastés? C'est Thèbe aux cent palais, l'aïeule des cités. Cherchons dans le désert les lieux où fut Palmyre, Restes majestueux qu'avec effroi j'admire; 0 temple du Soleil, ô palais éclatants! Voilà de vos grandeurs ce qu'ont laissé les ans! Quelques marbres rompus, des colonnes brisées, Des descendants d'Omar aujourd'hui méprisées, Et les pompeux débris de ces vieux chapiteaux Où vient la caravane attacher ses chameaux ; Où, lorsqu'un ciel d'airain s'allume sur sa tète, L'Arabe voyageur nonchalamment s'arrête, Et, las des feux du jour, s'endort quelques instants Sur les restes d'un dieu mutilé par le temps.

L'histoire des arts est ensuite tracée de main de maître dans ce qnatrième chant, et un vivant tal)leau des temps modernes jusqu'à la Restauration termine l'œuvre du poëte. Si l'on ne partage pas toutes les idées renfermées dans cette dernière partie, on rend du moins hommage à la sincérité et à la bonne foi de celui qui les a exprimées.

Tout en admirant le poëme que nous venons d'analyser rapidement, on peut regretter que les règles d'une sévérité outrée auxquelles l'artiste était obligé de se soumettre pour se conformer au goût d'alors , aient jeté parfois une certaine monotonie systématique et rhythmique dans son travail. Les défauts du poëme de ChènodoUé tenaient évidemment à son époque, ses beautés étaient à lui. Des vers composés sous l'Empire, et lus encore aujourd'hui, sont assurément de fort bons vers. On connaît ce mot de madame de Staël qui suffirait à la

CHENEDOLLE. Il

gloiro (le noire potUe : « Ses vers sont hauls comme les cèdres du Liban. « ...

Trois fois vaiiiqueur à racadcniie de Toulouse , il obtint le titre de maître ès-jeux floraux. Ce fut pour lui une parenté de plus avec Soumet, Victor Hugo et madame Tastu, couronnés aussi des fleurs de Clémence Isaure.

Eu 1820, Cliènedollé publia ses J^ludcs poétiques, recueil d'odes modulées sur différents tons, et qui fut remarqué, même pendant les premiers triomphes de Lamartine. Le Gladiateur mourant, la Mer, la Chute du Chêne, haie, le Dante et Michel-Ange, sont des pièces d'une versification savante et forte. Voici quebpies vers de cette dernière ode :

C'en est fait ; le luxe domine

Et sur Rome et sur l'univers ; Au sein de sa gra-ndeur rencontrant sa ruine, Rome tombe, et le monde est vengé de ses fers.

Mais, ouvrant le rideau des âges, Michel-Ange accourt, plein d'ardeur,

Vers ces vieux monuments, théâtre de ravages,

Où les siècles et Rome ont mêlé leur grandeur. Il parle : à sa voix, le Génie, Honteux de son ignominie,

D'un sommeil de mille ans secoua le fardeau ;

Et soudain, s'agilant sous les marbres antiques Et sous les débris des portiques, Les arts s'élancent du tombeau.

Quel est ce temple au dôme immense,

Ce temple où tous les arts rivaux Unis pour décorer sa pompeuse ordonnance. Épuisaient sous tes yeux leurs magiques travaux?

De Rome antique, altière idole,

Tombe, ô fastueux Capitole !

Cède à la majesté de ce lieu solennel. Faux dieux! renversez-vous. Voici le .sanctuaire

Où, dans sa grandeur solitaire.

Réside à jamais l'Éternel 1

Le Tombeau de la Jeune Y'ierge, les Regrelx et la Vue du Prin-

lenips prouvent que iiolrc poêle savait trouver dans son cœur Vax pression élégiaiiue quand son sujet la demandait :

Où sont les jours de ma jeunesse, Ces jours d'encliantement, de vie et de bonheur, Où rinspiralion, de sa brûlante ivresse.

Sans relâche embrasait mon cœur?

A peine une flamme inégale Ranime dans mon sang un reste de vigueur; Et de rares éclairs, jetés par intervalle.

Vient encore échauffer mon cœur.

C'en est fait, ma vie est fanée :

Tel un soleil d'automne entouré de brouillards. Faible, pâle et tremblant, sur le soir de l'année,

Lance ses impuissants regards.

A la lecliu'e des imitations de Byron et de Goethe, que renferme aussi ce recueil, on peut comprendre, malgré les traces de l'ancien genre, empreintes dans plusieurs morceaux, combien l'auteur des Eludes sympathisait avec cette nouvelle école appelée romantique, que les régents littéraires accueillaient de leurs dédains jaloux et impuissants. Tant qu'il a vécu , notre poëte est resté l'ami de ses jeunes rivaux. Nous l'avons entendu applaudir aux succès de Victor Hugo, de Lamartine, de Sainte-Reuve, d'Emile Deschamps et de quelques autres encore qu'il aimait, et dont il prédisait le brillant avenir. Il encourageait de la voix et du cœur les efforts qu'ils faisaient pour défricher une nouvelle terre de poésie et d'invention.

On savait que depuis un grand nombre d'années Chènedollé s'occupait d'un poëme en douze chants : Titus ou Jérusalem détruite ; il en avait même promis la publication dans une préface. Ce travail de géant, dans lequel la religion et la puissance des Juifs devaient être montrées luttant avec courage pour céder enfm aux efforts victorieux de Rome idolâtre et du christianisme naissant, aurait excité l'intérêt général au plus haut point. Quoique l'on n'eût plus foi dans la réalisation d'une épopée, on espérait du moins trouver dans ce grand ouvrage, attendu si longtemps, de belles pages fidèlement empreintes des couleurs du passé. On savait aussi qu'il tenait en réserve un recueil de Mélodies normandes ((ui devait piquer double-

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ment la curiosilê dans notre pays ; eh bien ! nons le disons avec donlenr, on a en vain cherché ces précieux nianuscrils. 11 faut que dans un de ces accès de mélancolie commune à tous les grands poètes, notre Virgile ait exécuté ce que son aîné n'avait pu faire, grâce à Auguste. Ce n'est pas la première fois que, près de quitter la terre, l'honnne recueille son âme dispersée dans ses chants pour la reporter tout entière à celui qui est la source de toute inspiration. Quand on donnera une nouvelle édition des œuvres de Chénedollé, on réunira sans doute à cette publication des poésies éparses dans divers journaux et recueils }»ériodiques. Rien de ce qui est sorti de sa plume ne peut être indifférent pour les lettres.

Chénedollé est mort dans son château du Coisel, à Burcy, près Vire, le 2 déceml)re 1855, âgé de soixante-quatre ans; il avait été successivement professeur de littérature à l'académie de Rouen, inspecteur particulier de celle de Caen, et enfin, peu d'années avant sa mort, inspecteur des études. Ceux (jui l'ont connu n'ont qu'une voix pour vanter ses vertus de père de famille et ses qualités d'ami. Sa mort a été chrétienne comme sa vie ; il s'est endormi paisil)lcment : c'était une conséquence toute naturelle de la douce piélé qui l'avait soutenu dans ses peines , inspiré dans ses travaux et rendu modeste dans ses succès. L'Académie française l'avait oublié, la i)oslérité ne l'oubliera pas.

Bien que nous ayons cité un certain nombre de beaux vers dans cette biographie, si nous avions voulu compléter cette tâche, l'espace nous aurait manqué. Les deux ouvrages du poète normand sont dans toutes les bibliothèques; nous y renvoyons nos lecteurs : nous finirons seulement cet article par un fragment de la pièce sur le Val de Vire, qui termine ^le-môme le second volume de ses poésies. En lisant ces vers, on partagera sans doute l'émotion que nous éprouvons en les transcrivant, et si on ne les sait pas déjà, on les retiendra peut-être.

Vallon délicieux, fraîche et riche verdure, Bondissante cascade à l'éternel murmure.

Doux prés, riants coteaux, magnifiques vergers, Parés d'arbres en fleur, rivaux des orangers, Vous, sauvages beautés, pittoresques abùnes,

r4 LES NORMANDS ILLUSTRES.

El vous, dont si souvent je gravissais les cimes, Vieux rochers au front chauve ou couronné de bois Après dix ans d'absence, enfin, je vous revois! Aux terres de l'exil j'emportais votre image ; Votre cher souvenir, de rivage en rivage, M'accompagnant partout sur des bords étrangers. Vint m'y charmer souvent au milieu des dangers. Mais que mon cœur ému bat à votre présence! Quels doux trésors de paix, de joie et d'innocence, Après des maux si longs je retrouve en ces lieux ! Là, tout plaît à mon âme et tout rit à mes yeux. Voilà les bois, le roc, le pieux monastère, Où, .sous l'œil vigilant du cénobite austère. S'envolèrent sans bruit, sur les ailes du Temps, De mes premiers beaux jours les rapides instants. Jours trop tôt écoulés! Là, dans la solitude, S'aplanirent pour moi les sentiers de l'étude, Et sous le calme abri de ces ombrages verts. Ma muse encore enfant essaya quelques vers. Là tout est inspirant et tout est poétique : Le rocher, la cascade et l'abbaye antique. Je ne m'étonne plus qu'en ce val enchanté Basselin sur son luth autrefois ait chanté...

Comme lotis ces vers sont savamment scnlptés et pi'ofonilcmeiit sentis. On sent dans cette composition toute nationale , comme un dégageiuent de l'école de l'abbé Delille et une naissance à la gi-aude poésie du siècle qui arrive à ses jours de moisson nouvelle, ayant à sa tête Chateaubriand, l'écrivain révélateur, escorté de Lamartine, le chantre inspiré, et de Victor Hugo, le poëte artiste. Mais n'interrompons pas plus longtemps la pièce touchante et colorée que les trois maîtres dont nous rappelons ici les noms ont applaudie avant uous.

Combien de fois assis sur le roc qui domine

De ce vieux ménestrel la cabane en ruine.

J'ai passé de longs jours à voir tous ses torrents

A grand bruit, sous mes pieds, briser leurs flots errants :

J'aimais à contempler ces longs amphithéâtres

De collines, de bois et de rochers noirâtres.

Où les nombreux foulons, au travail excités,

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Sèchent ces longs tissus par leurs mains apprêtés. J'admirais ces sapins qu'un vent pesant balance, Ces hêtres dont le front jusques aux cieux s'élance, Et ces prés verdoyants, empire des troupeaux, Qu'arrose et que nourrit un luxe de ruisseaux ; Ces tortueux vallons, ces fraîches cascatelles, Que l'oiseau dans ses jeux effleure de ses ailes ; Et sous leurs froments d'or, ces coteaux éclatants ; Et ce donjon témoin des combats du vieux temps, Qui, du sein rembruni des masses de verdure, Fait sortir sa sauvage et noire architecture.

Ici d'adolescents une troupe folâtre, De ces prés reverdis, foulant le doux théâtre. Brillante de santé, sans prévoir les douleurs, S'avance dans la vie en dansant sur des fleurs.

Que de fois, aux accords du poétique oiseau, A pas lents, égaré le long de ce ruisseau Qui tombe d'un rocher et fuit dans la prairie, J'entretins une utile et longue rêverie! Et que de fois encore, au rayon de Phébé, - Un Virgile à la main, en moi-même absorbé, Je suis venu m'asseoir, pensif et solitaire, Sur le tronc abattu d'un chêne centenaire ! 0 charme! bien souvent l'aube en r'ouvrant les cieux Me retrouvait encor méditant dans ces lieux. Du sol de la patrie enchantement suprême 1 Doux pouvoir du pays! Oui, je le sens moi-même. C'est aux champs paternels que l'on peut des neuf Sœurs Retrouver les transports et les saintes faveurs. Je sens qu'on peut ici redevenir poëte! Il est à l'air natal une douceur secrète Qui peut, des maux cruels dissipant la langueur, Rendre au génie éteint sa flamme et sa vigueur. Par toi tout s'embellit, o terre maternelle! Tes (leurs ont plus d'éclat, ta verdure est plus belle, Ton soleil est plus pur, ton ciel plus enchanté : Aussi rien à mes yeux n'égale ta beauté I J'ai vu des vieux Lombards le brillant territoire M'élaler de ses champs la richesse et la gloire : J'ai vu la rose au loin Heurir sur ses buissons,

16 LKS NOUMANDS ILLl'STUES.

Ses plaines se couvrir de leurs doubles moissons,

Et ses ceps opulcnis, sur ses côtes vineuses,

Pendre aux hras des ormeaux en guirlandes pom|X'uses :

Le Léman, à mes yeux, de ses fertiles bords,

Sous un ciel de piinlemps prodigua les trésors.

Le Valais m'a montré son Rhône et ses prairies,

Et ses monts parfumés de leurs touffes fleuries.

Mais, ô vallon charmant, si cher à mon amour,

Vallon voisin des lieux où j'ai reçu le jour.

Le Léman, le Valais et la belle Italie,

N'ont rien que près de toi promptement je n'oublie!

Oh ! que sur tes gazons pour jamais arrêté,

Amant toujours épris de la fraîche beauté,

Je puisse, loin du bruit, des grands et de l'envie,

Dans le sein de l'étude y consumer ma vie.

Ccrlos! 1.1 Normandie s'enorgiioillil à juste litre du poêle qui trouva de tels accents. Elle doit de radniiralion à sa lyre, des respects à son noble caractère, des regrets et un monument à sa tombe.

ALPII. LE PLAGIAIS.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

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