LIVRE PREMIER NOTIONS PRÉLIMINAIRES
1. Définition et division de la poétique. — 2. Les quatre poétiques*. — 3. Rôle des préceptes en matière de poésie. — 4. Evolution des doctrines littéraires en France après Boileau : idéal poétique, langue et versification.
1. Définition et dlTision de la poétique. — On désigne sous le nom de poétique un ouvrage en prose ou en vers, qui contient l'ensemble des règles relatives aux différents genres de poésie. Ces règles ont pour but, soit de diriger le poète dans ses diverses compositions, soit d'aider le lecteur à apprécier les ouvrages de poésie. Elles comprennent deux classes de préceptes : V les lois relatives à la versification ; 2° les théories qui se rapportent aux différents genres poétiques.
3. I^es quatre poétiques. — Il se trouve que les quatre grands siècles littéraires ont eu chacun leur poétique : ainsi Aristote a écrit (en prose) la poétique du Siècle de Périclès ; Horace, celle du Siècle d'Auguste ; Vida, celle du Siècle de Léon X ; et Boileau, celle du Siècle de Louis XIV.
Voici ce que contiennent, en substance, ces ouvrages fameux.
Aristote, né à Stagire en 384 av. J.-C, mort à Chalcis,
dans l'île d'Eubée, en 322, fut l'esprit le plus puissant de l'antiquité. Il a, dans ses nombreux écrits, embrassé le cercla des connaissances humaines. Sa Rhétorique et sa Poétique ont été le point de départ de tous les ouvrages de ce genre. C'est dans le premier de ces traités que l'on trouve le fameux passage sur les caractères et les mœurs de l'homme aux divers âges de la vie, description imitée par Horace, Boileau et d'autres poètes. — La Poétique d'Aristote est remarquable par la profondeur et la justesse des idées. L'auteur, après avoir établi son grand principe que la poésie, comme tous les arts qui se proposent de plaire, repose sur Vimitation, traite spécialement de la tragédie et de l'épopée. Sa fameuse règle des trois unités, relative à la poésie dramatique, sera interprétée et discutée au cours de ce manuel.
Horace, (65-8 av. J.-C). On a donné le nom d'Art poétique à VEpître aux Pisons d'Horace (1), dans laquelle, sans prétendre faire un traité régulier, le poète romain, s'inspirant d'Aristote, a exposé, en homme de goût et en critique excellent, toutes les règles générales de la composition littéraire et des genres en vers, particulièrement la tragédie, la comédie et l'épopée. Le plan de cette causerie didactique n'est pas absolument rigoureux ; on peut toutefois y démêler trois parties.
V Principes généraux. L'unité est indispensable à toute œuvre littéraire ; de Vinvention et de la disposition ; de Yélocution et de l'emploi des mots nouveaux. Il examine ensuite quels sont les mètres propres aux différents genres : épopée, élégie, ïambe, etc.
2" Horace parle ensuite de la tragédie, de la comédie^ et ajoute un mot concernant l'épopée. Au sujet de la poésie dramatique, il insiste beaucoup sur les caractères à donner à l'enfance, à l'adolescence, à l'âge mûr, à la vieillesse, et aux mœurs qui leur sont propres.
3" Conseils aux poètes. D'abord, la médiocrité leur est interdite :
(1) Ep. , II, 3, 476 vers : la dernière et la plus étendue de toutes les compositions de son œuvre.
Mediocribus esse poetis Non homines, uon Dî, non concessere columnœ.
Il répète par deux fois qu'il faut penser avant d'écrire : Scribendi recte sapere est et principium et fons.
Le succès est à ce prix :
Tu Nihil invita faciès, dicesve Minervâ.
Il faut aussi que le poète soit ému :
Non satis est pulchra esse poemata : dulcia sunto.
Si vis me flere, dolendum est
Primum ipsi tibi.
Le but de la poésie est d'instruire et de plaire : Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.
Horace conseille enfin aux poètes de corriger sans cesse leurs écrits, de ne point les publier trop vite : nonumque prematur in annum ; de les soumettre au jugement d'un critique sévère et inflexible. — Il termine en rappelant l'origine de la poésie et ses bienfaits.
Tels sont, en résumé, les préceptes et les conseils judicieux contenus dans ces 476 vers. Ils font autorité partout, et la plupart sont devenus proverbes. UArt poétique d'Horace est le plus merveilleux modèle de style plein et serré : jamais poète n'a réussi à enfermer plus de sens en moins de mots.
Vida (1480-1566). Marco-Girolamo Vida, évêque d'Albe, excellent pasteur d'âmes et savant théologien, comblé des faveurs de Léon X et de Clément VI, doit cependant à ses vers latins la survivance de son nom. Le plus célèbre de ses ouvrages est intitulé : Poeticorum libri III {1527). L'auteur s'y applique surtout à enseigner l'art d'imiter ingénieusement les anciens, en particulier, Horace et Virgile, dont il était passionné. Sa poétique n'est plus guère consultée, depuis qu'on a supprimé du cours de lettres les exercices de versification latine.
Boileau (1636-1711). L'Art poétique (I-IV ch.) de Boileau, parue en 1664, est le plus complet des ouvrages de ce genre, et le plus connu ; il est inutile, pour cette raison, d'en donner ici l'analyse. Notons cependant que ce poème est défectueux pour le fond : il n'est question que de la langue,
point de l'invention, l'auteur s'y montre injuste envers les Mystères du moyen- âge, le merveilleux chrétien, Villon, Marot, Molière, et il oublie (?) LaFontaine et Quinault. Le style est sans imagination, sans enthousiasme, sans feu : c'est une œuvre de bon sens, de justes proportions, un poème de valeur moyenne, (1)
Les Quatre Poétiques ont été réunies et publiées, avec des traductions et des remarques, par l'abbé Charles Batteux (Paris, 1771, 2 vols in-8).