PONSARD
Je te salue, ô Vierge tutélaire ;
Ton humble autel reconnaît-il ma voix?
Est-ce bien là ce degré solitaire
Oîi, jeune encor, j'ai prié tant de fois ?
(Mme Tastu.)
(1) Nous citons de mémoire.
(2) Ce nom fut dérivé du poème d' Alexandre, composé au XTIe siècle, par Alexandre de Paris f autre raison) en vers de douze syllabes. Cette mesure avait été employée antérieurement, mais le nom d^alexandrin date du poème en question.
3° Le vers de neuf syllabes, avons-nous dit, est généralement considéré comme défectueux. Voici pourtant une jolie (?) strophe d'un opéra de Scribe, où cette mesure est employée ; repos marqué de trois en trois syllabes.
Oui, c'est Dieu qui t'appelle et t'éclaire I A tes yeux a brillé sa lumière.
En tes mains il remet sa bannière.
Avec elle apparais dans nos rangs, Et des grands cette foule si fière Va par toi se réduire en poussière.
Car le ciel t'a choisi sur la terre Pour frapper et punir les tyrans I
(E. SoKiBE, le Prophète.)
Celle-ci de Molière, faite de même pour être chantée, est beaucoup plus harmonieuse ; les vers ne sont coupés que d'un seul repos, après la 3e syllabe.
j/ Quand l'hiver a glacé nos guérets.
Le printemps vient reprendre sa place.
Et ramène à nos champs leurs attraits ; Mais, hélas ! lorsque l'âge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais.
(Molière.)
4° JJ octosyllabe est susceptible de noblesse et d'énergie, comme de douceur et de grâce. Il convient à l'ode, de même qu'à la poésie légère.
Ce vieillard qui d'un vol agile Fuit sans jamais être arrêté.
Le Temps, cette image mobile De l'immobile éternité, A peine du sein des ténèbres Fait éclore les faits célèbres.
Qu'il les replonge dans la nuit.
Auteur de tout ce qui doit être, Il détruit tout ce qu'il fait naître A mesure qu'il le produit.
(J. B. EorrssEAu.)
Tel un torrent fils de l'orage.
En roulant du sommet des monts, S'il rencontre sur son passage Un chêne, l'orgueil des vallons, Il s'arrête, il écume, il gronde, Il presse des plis de son onde L'arbre vainement menacé :
Mais, debout parmi les ruines, Le chêne aux profondes racines Demeure, et le fleuve a passé.
(Lamartine.)
5'^ Le vers de sept syllabes, moins harmonieux que le précédent, s'emploie dans les mêmes cas.
0 que tes œuvres sont belles, Grand Dieu 1 quels sont tes bienfaits I Que ceux qui te sont fidèles Sous ton joug trouvent d'attraits I
(J. B. ROUSSEATT.)
Fleur charmante et solitaire, Qui fus l'orgueil du vallon, Tes débris jonchent la terre, Dispersés par l'aquilon.
(MiLLEVOYB.)
Encore un hymne, ô ma lyre !
Un hymne pour le Seigneur I Un hymne dans mon délire, Un hymne dans mon bonheur !
(Lamartine.)
Au contraire, LaFontaine, dans la Cigale et la Fourmi, a donné aux vers de sept syllabes une allure légère et dansante.
6° Le vers de six syllabes s'emploie rarement seul. Il accompagne très heureusement le vers alexandrin.
Ah ! bien loin de la voie Où marche le pécheur, Chemine où Dieu t'envoie I Enfant, garde ta joie !
Lis, garde ta blancheur 1
(V. Hugo.)
i/ O temps, suspends ton vol 1 et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours !
(Lamartine, le Lac).)
Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire,
Je vous porte, apaisé, Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire.
Que vous avez brisé.
(V. Hugo, A Villequier.)
7° Le vers de cinq syllabes se prête à tous les caprices de l'inspiration poétique : tour à tour gracieux ou sévère, son extrême rapidité lui fait produire des effets parfois inattendus ; seulement il ne doit pas être longtemps employé sans mélange d'autres mesures.
Dans ces près fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis :
J'ai lait, pour vous rendre Le destin plus doux, Ce qu'on peut attendre D'une amitié tendre ; Mais son long courroux Détruit, empoisonne Tous mes soins pour vous, Et vous abandonne Aux fureurs des loups.
(Mme Deshoulières.)
L'océan se joue Aux pieds de son Eoi ; L'aquilon secoue Ses ailes d'effroi ; La foudre te loue Et combat pour toi ; L'éclair, la tempête, Couronnent ta tête D'un triple rayon ; L'aurore t'admire, Le jour te respire, La nuit te soupire, Et la terre expire D'amour à ton nom 1
(Lamaktine.)
La voyez- vous croître La tour du vieux cloître, Et le grana mur noir Du royal manoir ?
(Vigny.)
8° Le vers de quatre syllabes forme un rythme d'une douceur mélodieuse propre aux poèmes simples et naïfs. Comme celui de cinq syllabes, sa brièveté le rend peu propre à se soutenir longtemps isolé.
Rompez vos fers.
Tribus captives ;
Troupes fugitives.
Repassez les monts et les mers.
Pasteurs loyaux.
En ces jours beaux.
Je vous convie A jeux nouveaux...
(Crestin.)
(Racine.)
0 champs pleins de silence.
Où mon heureuse enfance Avait des jours encor Tout tilés d'or !
(T. DE Banville.)
On entre, on crie, Et c'est la vie I On baille, on sort.
Et c'est la mort.
(A. de Chanoel.)
9° Les vers de trois, de deux et d'une syllabe, n'ont été employés seuls que dans des poèmes fugitifs sans importance,
véritables tours de force qui n'ont d'autre mérite que la difficulté vaincue. Mais la fable, la chanson, la romance, les admettent mélangés avec des vers de plus longue mesure.
Cher temps, plein de mélancolie,
De folie, Dont il faut rendre à l'amitié
La moitié !
Pourquoi, sur ces flots ou s'élance
L'Espérance, Ne voit-on que le Souvenir
Revenir?
(Musset, A. Chs Nodier.)
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait l'hirondelle agile ?
Du vent qui courbait le roseau
Mobile, Et du soleil couchant sur l'eau
Si beau ?
(Chateaubriand.)
Au soleil couchant.
Toi qui vas cherchant
Fortune, Prends garde de choir ; La terre, le soir,
Est brune.
L'océan trompeur Couvre de vapeur
La dune.
Vois à l'horizon Aucune maison,
Aucune !
(V. Hugo, la Chanson dujou, dans Cromwell.}
Daigne protéger notre chasse.
Châsse De monseigneur saint Godefroi,
Roi.
(Odes et Ballades.)
Fort Belle, Elle DortI
Cet
Homme Est Comme
Sort Frêle Quelle MortI
Son
Ombre, Long, Sombre ;
Rose
Close
La
Brise
Prise.
(Jules de Resséouier.)
Car
L'art
Vide
Ou
Nous Ride.
(Alfred Reggio.)
3. Compte des syllabes et leur distinction. — Ainsi, chaque espèce de vers est constituée par un nombre fixe de syllabes (1). Il est donc d'une extrême importance de savoir scander les vers, c'est-à-dire compter exactement les syllabes des mots qui y figurent, ou qu'on y veut faire entrer. Ce n'est pas toujours aussi simple que le vulgaire le croit. Lorsque les mots ne renferment que des syllabes accentuées : ver-tu, bon-té , a-ve-nir, etc., nul embarras. La difficulté commence, lorsque plusieurs voyelles se suivent dans un mot, à savoir si elles forment deux syllabes ou une seule. Les Latins ont des syllabes communes, c'est-à-dire longues ou brèves à volonté : ce qui facilite le placement des mots dans le vers. Il n'en est pas ainsi en français, pour la fusion (synérèse) ou la distinction (diérèse) de certaines syllabes en une seule ou en deux (2). Les règles paraissent arbitraires ; aussi les poètes les ont-ils interprétées largement. En voici les principales :
1" la, iai, ian, ien (prononcé ian), forment presque toujours deux syllabes : di-amant, je ri-ais, confl-ance, patience, etc. Excepté les mots diable, diacre, bréviaire, etc.
Le pur enthousi-asme est craint des faibles âmes.
(Viomr.)
Et d'autres pianos l'emplissaient de quadrilles.
(COPPÉB.)
â° lau est dissyllabe : fahli-au, mi-auler.
3" lè, ié, ier, iez, sont monosyllabes dans les noms et les adjectifs, et pour la terminaison iez de 2e personne du pluriel, quand ces désinences ne. sont pas précédées de deux consonnes dont la seconde soit l ou r ; diète, fièvre, pitié^ palmier, altier, poussière, miel, ciel ; aimiez, croiriez.
Ils sont dissyllabes : (a) quand l'exception indiquée a lieu : sangli-er, tabli-er, pri-ère, voudri-ez, sembli-ez ; (b) à l'infinitif et à quelques temps des verbes en ier : m,endi-er,
(1) La syllabe est le son produit par une seule émission de voix.
(2) i>/érèst, dissociation des voyelles ; synérèse, réunion des voyelles en une diphtongue.