COPPÉE
Les mêmes intervalles syllabiques peuvent ainsi donner lieu à des rythmes tout différents, comme il est facile de s'en convaincre en lisant les vers suivants :
Quand pourrais-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière 1
(Racine.)
Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent Promenaient dans Paris le monarque indolent.
(BOILEAU
A plus forte raison, le rythme est-il différent lorsque les intervalles syllabiques ne sont plus les mêmes. Rien n'importe donc tant au poète que d'adopter la mesure de vers la mieux en harmonie avec les idées et les sentiments qu'il veut exprimer.
3. DiTision dn sajet. — Boileau a énuméré les différentes règles de la versification en deux vers fameux que nous \avons déjà cités :
Observez dans vos vers mesure, élision, Eepos, rime, licence et disposition.
(Art poétique.)
Ce distique est un prodige d'élocution concise : tout y est, et dans l'ordre logique le plus exact.
ARTICLE II
De la mesure.
1. Différentes sortes de vers. — 2. Compte des syllabes et leur distinction.
1. Difiérentes sortes de Ters. — La versification française est donc syllabique et accentuée; en cela elle diffère de celle des Grecs et des Latins, dans laquelle c'est la quantité (longue ou brève) des syllabes qui constitué le vers. En français, c'est leur nombre ; on n'y mesure pas les syllabes,
(1) Voir VArt d'écrire, pp. 14-15.
on les compte. Ainsi, le mot de mesure désigne le nombre de syllabes que l'on compte dans un vers.
Il y a cependant lieu, même dans les vers français, de considérer la quantité des syllabes, c'est-à-dire si elles sont longues ou brèves. Un nombre égal de syllabes peut fournir des mesures fort inégales, suivant qu'il y a plus ou moins de syllabes accentuées. Comparez, par ex., les deux vers suivants :
Le sage est ménager du temps et des paroles.
(La Fontaine.)
Lacs, prés, bois, monts, ifs, pins, champs, tours, eaux, mer, tout fuit.
Voyez ce qu'on peut faire, dit M. Faguet, sans changer le rythme, dans des vers d'égale longueur, par la seule adresse de savoir placer ici des i et des é aigus, là des ou et des o longs. Voyez cette strophe fine et légère (A) qui peint si bien la dentelure dans le ciel d'une ville du moyen-âge ; — et celle-ci (B) ample et massive, grondante de bruits sourds :
Cette ville Le vieux Louvre 1
Aux longs cris Large et lourd.
Qui profile II ne s'ouvre
Son front gris. Qu'au grand jour.
Des toits frêles, Emprisonne
Cent tourelles, La couronne
Clochers grêles. Et bourdonne
C'est Paris I Dans sa tour. (1)
Dans le vers ancien, l'élément générateur est le pied, c'est-à-dire une combinaison binaire (- -) ou ternaire (- '^^) de syllabes longues ou brèves ; dans le nôtre, l'élément infime est la syllabe : c'est à contresens que l'on donne quelquefois à celle-ci le nom de pied.
Les vers Grecs et latins sont d'une grande variété, et ils se nomment d'après les combinaisons de longues et de brèves dont nous venons de parler : hexamètre, pentamètre, trochées, ïambes, alcaïques, etc. En français, on ne distingue que dix sortes de vers, d'après le nombre des syllabes : de 12 à une, en retranchant les vers de 9 et de 11 syllabes, qui engendrent des rythmes douteux.
(1) V. Hugo, Ballades, XII. — M. Em. Faguet, Etudes sur le XIXe siècle.
Pourtant on trouve dans Eonsard et dans Malherbe, des vers de 9 et 11 syllabes qui ne laissent pas d'être charmants :
L'air est plein d'une haleine de roses :
Tous les vents tiennent leurs bouches closes...
Je suis à Rodante ; je veux mourir sien...
Le vers de 13 syllabes même a été manié très plaisamment par Scarron :
Enveloppons-nous la tête dans nos serviettes, Tambourinons de nos couteaux sur nos assiettes. (1)
1° Le vers alexandrin {2), appelé aussi vers héroïque, ou grand vers, 'est formé de douze syllabes, partagées en deux groupes égaux, appelés hémistiches. En raison de son caractère grave et majestueux, il convient à la haute poésie : à« l'épopée, à la tragédie, à la comédie de caractère, aux poèmes didactiques et philosophiques. C'est dans les œuvres classées parmi ces genres qu'on en trouvera les plus beaux modèles.
2° Le décasyllabe, ou vers de dix syllabes, est coupé, lui aussi, en deux sections, égales ou inégales à volonté, selon que le repos est placé après la 4e ou la 5e syllabe. Il a une allure plus aisée que l'alexandrin ; il est plus doux, plus rapide, et gagne souvent en fermeté ce qu'il perd en ampleur.
Du sein des maux d'une longue diète Passant trop tôt dans des flots de douceurs, Bourré de sucre et brûlé de liqueurs, * Vert-Vert, tombant sur un tas de dragées, En noirs cyprès vit ses roses changées.
(Gressbt.) L'empereur des Francs, le roi Charlemagne, A mandé vers lui tous ses grands barons, Pour faire la guerre aux Maures d'Espagne, Qui sont mécréants, païens et larrons...