CHAPITEE I LE GENRE LYRIQUE
ARTICLE I
La poésie lyrique en général.
1. Définition.— 2. Transcendance de la poésie lyrique ; son caractère distinctif .— 3. Le lyrisme. — 4. Les thèmes lyriques.
1. Définition. — Lorsque le sentiment vibre dans une âme d'artiste, il s'exale naturellement en un chant, c'est-àdire en un langage fortement imagé et fortement rythmé. — La poésie lyrique, ainsi appelée parce qu'à l'origine elle était chantée, composée même aux accords de la lyre, est celle où
( l'auteur chante en quelque sorte les idées et les sentiments
\dont son àme est agitée. Au lieu que dans l'épopée le poète
raconte les exploits et les aventures de ses héros, et que dans
le drame il fait parler et agir devant nous des personnages
1 tragiques ou comiques,— dans la poésie lyrique, il se met lui-même en scène, exprime en vers harmonieux les émotions de son âme et fait à ses auditeurs, à ses lecteurs la confidence de ses joies et de ses tristesses, de ses craintes et de ses espérances, de ses amours et de ses haines, en un mot, de tout ce qui fait tressaillir et palpiter son cœur. '' La poésie lyrique, a dit Hegel, est la poésie personnelle dans ce qu'elle a d'intime et de réel, exprimée par le poète comme sa disposition propre ; c'est la production vivante et inspirée de son esprit."
2. Transcendance de la poésie lyrique ; son caractère distinctit. — La poésie lyrique est la poésie par excellence, et les autres genres ne sont poétiques que par elle. (1) En effet, toutes les fois que dans l'épopée ou dans le drame, l'émotion du poète se fait sentir, on est alors dans le domaine de la poésie lyrique, qui exprime le plus haut degré de la
(1) "La poésie lyrique, a dit Jouffroy, c'est la Poésie elle-même, les genres n'en sont que la forme."
GENEE LYRIQUE 93
poésie en quelque genre que ce soit. La première par l'origine, selon le témoignage de l'histoire, elle est aussi la plus éminente, la première pour la dignité et pour la grandeur.
" Il ne faut donc pas voir en elle, comme l'a fait Boileau, un genre secondaire ; elle est un des plus grands genres de poésie, ou plutôt, encore une fois, elle est la poésie par excellence, puisqu'elle est l'expression la plus éclatante, la plus harmonieuse, la plus vivante de toutes les passions et de tous les sentiments. Son caractère distinctif, c'est l'inspiration et l'enthousiasme, l'émotion profonde et le trouble du cœur, l'exaltation de la pensée et les transports de l'imagination, qui se traduisent en mouvements impétueux, en sentiments pathétiques, en accents passionnés d'une liberté d'allures qui brave toutes les règles, hormis celles du goût, si bien que le trop raisonnable Montesquieu appelait la poésie lyrique " une harmonieuse extravagance." (1)
3. liC lyrisme. — Ce mot, d'un emploi assez moderne, désigne, dans toutes les œuvres littéraires, l'enthousiasme, l'inspiration, l'élan des sentiments personnels, qui sont les éléments spéciaux de la poésie lyrique.
Le lyrisme peut se retrouver partout, à la chaire ou à la tribune, dans la prose comme dans la poésie ; il se manifeste par des mouvements de style qui, bien amenés et bien soutenus, donnent à l'éloquence son expression la plus haute et la plus belle, mais qui, employés hors de propos et sans chaleur véritable, font l'effet de ridicules déclamations.
1" Ces élans lyriques ont leur place même dans la poésie narrative, lorsque celui qui parle est assez ému des faits qu'il raconte pour laisser éclater l'impétuosité de ses sentiments.
Enée, parlant du cheval de Troie, se trouble au souvenir des maux qu'apportaient ses flancs remplis d'armes, et il s'écrie :
Et si fata deûm, si mens non lœva fuisset, Impulerat ferro argolicas fœdare latebras ; Trojaque nunc stares, Priamique arx alta maneres !
(Enéidjb, II, V. 54.)
(1) M. l'abbé Th. Delmont, Comp. françaises.
Ah ! si l'arrêt des dieux n'eût troublé leur raison,
S'ils avaient pu fouiller cet abîme sonore,
0 Pergame I ô Priam I vous régneriez encore 1
(Trad. Barthélémy.) Et quelques vers plus loin :
O patria, o divum domus Ilium, et inclyta bello Mœnia Dadanidum ! Quater ipso in limine portée Substitit, atque utero sonitum quater arma dedere.
(Ihid, V. 241.)
0 Troie, ô ma patrie, ô demeure des dieux 1 Ville de Dardanus si guerrière et si forte I Quatre fois en passant sur le seuil de la porte, Le cheval monstrueux s'arrête, et quatre fois Un bruit d'armes sortit de ses sombres parois.
(Trad. Barthélémy.)
Le lyrisme, dans une mesure modérée, est de mise dans les grandes scènes dramatiques.
Corneille ne l'a pas seulement introduit épisodiquement, sous des rythmes particuliers, comme dans les stances du Cid et de Polyeucte, il le laisse éclater jusque dans le dialogue :
Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte ! Paraissez Navarrais, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Europe a nourri de vaillants ; Unissez-vous ensemble et faites une armée Pour combattre une main de la sorte animée...
Dans les Horaces du même auteur, les imprécations de Camille sont un autre exemple du plus vif accès lyrique que puisse admettre la scène Racine n'a pas manié avec moins de bonheur l'élément lyrique au théâtre : les Chœurs et la prédiction de Joad, dans Athalie ; plus d'un passage de Phèdre, etc.
2° Dans la prose, le lyrisme est surtout un des caractères naturels de l'éloquence. L'orateur, plein de son sujet, s'abandonne aux mouvements impétueux de ses sentiments et oublie un instant son auditoire pour s'adresser aux objets de sa pensée, personnifiés devant lui.
Nul ne s'est laissé aller comme Bossuet à ces entraînements lyriques. Et c'est dans les sermons du grand orateur, plus encore que dans les oraisons funèbres, que cette tendance de son génie appa-
raît dominante : l'éloquence y prend à tout propos les mouvements de l'ode. Parle-t-il contre le luxe dont on fait parade jusque dans les églises, il s'écrie :
" Temple auguste, sacrés autels, et vous, hostie que l'on y immole, mystères adorables que l'on y célèbre, élevez-vous aujourd'hui contre moi si je ne dis pas la vérité I On profane tous les jours votre sainteté en faisant triompher la pompe du monde jusque dans la maison de Dieu."
Parle-t-il de la passion de Jésus-Christ, il a sous les yeux, comme dans une hallucination, les plaies et le sang, et il les interpelle ainsi :
" O plaies, que je vous adore ! flétrissures sacrées, que je vous baise I O sang qui découlez, soit de la tête percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré ; ô sang précieux, que je vous recueille I Terre, terre, ne bois pas ce sang !..."
On dirait un pieux délire Fénelon, dans ses sermons, ne tourne
pas moins facilement au lyrisme ; ses discours sur les u^issionnaires qui partent pour l'Orient sont des hymnes en l'honneur de la foi qui donne à l'Eglise, dans de nouvelles régions, des enfants innombrables. (1)
4. I.e8 tbèmes lyriques. — Horace a très heureusement défini les qualités qui font le véritable poète. " Ne donnez ce beau nom, dit-il, qu'à celui dont le génie est créateur, l'esprit presque divin, le verbe majestueux et sublime " :
Ingenium cui sit, cui mens divinior, atque os Magna sonaturum des nominis hujus honorem.
{Sat. 1. I, 4.)
Mais l'idée qu'il se fait, dans ce qu'on a appelé son Art poétique, de l'objet de la poésie lyrique, est bien incomplète :
Musa dédit fidibus Divos puerosque Deorum,
Et pugilem victorem, et equum certamine primum,
Et juvenum curas et libéra vina referre.
(Ep. ai Pisones.)
" Les Dieux, les héros issus des Dieux, l'athlète couronné, le coursier vainqueur dans la carrière, les soucis et les tourments des jeunes gens, et la liberté des festins : voilà toute la lyre ! " Boileau se serait fait un crime d'y rien ajouter ; et il décrit l'ode qui
(1) Vapereau, Bict. des Litt. Lyrisme.
Elevant jusqu'au ciel son vol audacieux, Entretient dans ses vers commerce avec les dieux ; Aux Athlètes dans Pise, elle ouvre la barrière, Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière... Ou peindra les festins, les danses et les ris...
L'un et l'autre n'avaient en vue que le lyrisme de Pindare et le lyrisme latin personnifié dans Horace lui-même, c'est-àdire, dans l'hymne religieux, triomphal ou national, et dans ['ode badine ; nulle mention des formes intermédiaires.
Nous n'avons ici qu'à signaler cette lacune très notable chez les deux législateurs du Parnasse. Car le domaine de la poésie, qui est immense, a été esquissé précédemment à propos des objets qui peuvent servir de thèmes à l'inspiration lyrique (1). C'est, après la Divinité et la patrie, — la nature, l'homme et la vie que chantent et chanteront toujours les poètes :
" La nature universelle dans son immensité sans bornes ou dans la plus humble de ses créatures, un insecte, une fleur des champs ; Vhumaviié, ses misères et ses grandeurs morales, telles qu'elles se manifestent dans les révolutions et dans les personnages éminents de l'histoire ; l'homme, avec tous les problèmes que soulèvent son origine et sa destinée, les travaux de sa pensée et les mj stères de son cœur; la vie, avec son cortège de souSrances et de plaisir, bref, tout ce qui peut, à quelque titre que ce soit, avoir prise sur l'imagination et la sensibilité." (2).
Avec un champ aussi vaste et aussi fécond en nobles pensées et en brillantes images, ouvert à son activité, le génie poétique n'est pas en danger de périr jamais sur la terre, faute d'aliment ; il trouvera sans fin à ces thèmes éternels des variations renouvelées. (3) C'est sur cet espoir que Yillemain terminait son beau livre sur Pindare et la Poésie lyrique :
" Dans le génie comme dans la foi, il y a toujours des élus de Dieu : et tant que l'enthousiasme du beau moral ne sera pas banni
(1) pp. 17-22.
(2) A. Henry, Cours critique et hist. de Littérature.
(3) " Les vrais poètes — dans le sens le plus libre et le plus général de ce mot— naissent avec deux ou trois chansons qu'il leur faut à tout prix chanter, mais qui sont toujours les mêmes." P. Loti, Bise, de recept. à VAcad. franc.
GENEE LYRIQUE 97
de tous les cœurs, tant qu'il aura pour soutien toutes les passions honnêtes de l'âme, il suscitera par moments l'éclair de la pensée poétique; il éveillera ce qu'avaient senti les prophètes hébreux aux jours de l'oppression ou de la délivrance, ce que sentait ce roi de Sparte, lorsqu'à la veille d'une mort cherchée pour la patrie, il ofiFrait, la tête couronnée de fleurs, un sacrifice aux Muses. Religion, liberté, patriotisme, culte des lois, amour des arts, où que vous soyez, il peut toujours, quand vous êtes, s'élever un poète lyrique."
ARTICLE II
La composition lyrique.
1. L'ode; sa forme extérieure ; les strophes. — 2. Composition de l'ode : invention, dispostion, élocution. — 3. Division.