li'ode; sa forme extérienre; les strophes. — La
forme type de la composition lyrique, c'est Vode, nom emprunté au grec et qui veut dire chant.
Ce mot ne désignait chez les Grecs qu'une des formes de la poésie lyrique, celle qu'a immortalisée Pindare. C'est que ceux-ci distinguaient les genres d'après la structure extérieure, la métrique, et . qu'ils séparaient la poésie lyrique, exclusivement destinée à être chantée au son des instruments, de la poésie élégiaque et ïamhique, dont les thèmes roulaient également sur des émotions personnelles. Au contraire, les modernes, qui voient surtout le dedans, comprennent dans le lyrisme toute poésie dans laquelle Tauteur exprime ses sentiments propres ; seulement ils conservent, eux aussi, le nom d'ode pour désigner certains modes élevés : chants de gloire
ou de tristesse, hymnes, cantates, chœurs de tragédies Donc l'ode
ne constitue pas toute la poésie lyrique des Grecs, qui comprend encore, pour nous, leurs élégies et leurs ïambes ; et, en second lieu, il n'y a, ni chez les Latins, ni chez les modernes, d'ode proprement dite, sauf peut-être la cantate et les chœurs tragiques, qui s'en rapprochent quelque peu. Au reste, nous parlerons plus loin de la facture de l'ode primitive et des conditions dans lesquelles elle était composée et exécutée.
Le caractère extérieur de l'ode française est de se composer de compartiments le plus ordinairement réguL'ers, que l'on appelle strophes, dans les genres solennels, et plutôt stances, dans les poèmes de moindre envergure. En voici quelques exemples :
Oh I que tes œuvres sont belles,
Grand Dieu ! quels sont tes bienfaits I
Que ceux qui te sont fidèles
Sous ton joug trouvent d'attraits !
Ta crainte inspire la joie ;
Elle assure notre voie ;
Elle nous rend triomphants :
Elle éclaire la jeunesse,
Et fait briller la sagesse
Dans les plus faibles enfants.
(J.-B. ROUSSEATT.)
L'airain retentissant dans sa haute demeure Sous le marteau sacré tour à tour chante et pleure, Pour célébrer l'hymen, la naissance ou la mort : J'étais comme ce bronze épuré par la flamme, Et chaque passion, en frappant sur mon âme, En tirait un sublime accord.
(Lamartine, Méditations, XL)
Lorsque du Créateur la parole féconde Dans une heure fatale eut enfanté le monde
Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna sa face, Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
Rentra dans son repos.
(le même.)
Oh 1 parmi les soleils, les sphères, les étoiles, Les portiques d'azur, les palais de saphir. Parmi les saints rayons, parmi les sacrés voiles Qu'agite un éternel zéphyr ;
Dans le torrent d'amour oii toute âme se noie. Où s'abreuve de feux le séraphin brûlant ; Dans l'orbe flamboyant qui sans cesse tournoie : Autour du trône étincelant ;
Parmi les jeux sans fin des âmes enfantines. Quand leurs soins, d'un vieil astre égaré dans les cieux, Avec de longs eôorts et des voix argentines. Guident les chancelants essieux ;...
Oh 1 dans ce monde auguste oîi rien n'est éphémère, Dans ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel, Enfant ! loin du sourire et des pleurs de ta mère, N'est-tu pas orphelin au ciel ?
(Victor Hugo, A l'ombre d'un enfant.)
GENBE LYRIQUE 99
Nous avons donné précédemment la manière dont les strophes peuvent être construites et disposées. Eemarquons cependant encore une fois que tous les rythmes n'ont pas le même degré de force ou de grâce ; c'est au goût et à l'oreille de choisir celui qui est le plus en rapport avec le sujet. La conclusion de chaque strophe doit offrir une chute harmonieuse et une pensée saillante.
2. Composition de l'ode ; inTention, disposition, «locution.— 1*^ Invention. La poésie lyrique a sa source dans l'inspiration de l'enthousiasme. On peut conjecturer, d'après l'examen des œuvres, la manière dont se crée et se développe l'idée d'une ode, dans le cerveau du poète, La vue ou le souvenir d'un olDJet frappe vivement son imagination, son cœur tressaille et s'enflamme, il se livre au transport de l'admiration ou de la haine, de la tristesse ou de la joie ; dès lors son sujet est conçu et trouvé, il n'a plus qu'à suivre, sans dévier, l'élan de l'inspiration. La première loi du lyrisme est la sincérité et partant la spontanéité de cet ébranlement initial du sentiment et de la volonté. Si le mouvement n'est qu'extérieur et factice, comme dans les poésies " de commande," les formules empruntées aux grands modèles ne donneront pas le change.
Quelle docte et sainte ivresse Aujourd'hui me fait la loi ?
(BoiLEAU, Ode sur la prise de Namur.)
Ce n'est plus un mortel, c'est Apollon lui-même Qui parle par ma voix.
(J. B. RocssEATT, Ode au Comte de Luc.)
Ces débuts emphatiques et " pompeux " trahissent misérablement le manque de conviction ; aussi les deux odes qui s'ouvrent ainsi, sont restées, malgré le talent de leurs auteurs, des modèles de faux lyrisme.
2" Disposition. '' Le seul précepte qu'on puisse donner pour la composition lyrique, dit Gérusez, c'est, après avoir mûrement refléchi, de régler son inspiration et de s'y abandonner : c'est de laisser cette chose légère, aîlée et sacrée,
comme dit Platon en parlant de l'esprit poétique, voltiger dans le jardin des Muses et y recueillir le suc des fleurs (1) c'est-à-dire les sentiments élevés, les idés fortes et les images gracieuses et sublimes."
De tous les genres de poésie, le plus symétrique, cependant, est peut-être l'ode, malgré les apparences du contraire :
Son beau désordre est un effet de l'art.
Seulement, ce qu'il y faut chercher et découvrir, ce n'est point toujours l'ordre logique du discours tranquille, mais l'ordre appelé de sentiment, c'est-à-dire la connexion, fondée en nature, qui relie entre elles les émotions et impressions, souvent les plus diverses, suggérées à une âme d'artiste par la contemplation d'un objet unique.
Ainsi Horace, dans son ode à Sextius, Le printemps : " Solvitur acris hiems" Le retour de la belle saison porte le poète à la joie, au plaisir. Soudain il est saisi par la pensée que " la pâle mort "
mettra bientôt fin à cette jouissance V. Hugo termine quelque
part la description d'un resplendissant coucher de soleil par un semblable retour de tristesse. (2)
De cet ordre de sentiment résultent :
(a) La hardiesse du début, qui n'est permise, nous l'avons dit, que dans les cas où l'émotion est réelle et profonde ; si elle ne l'est pas, le poète tombe dans l'emphase et nous laisse froid. Les psaumes de David, les cantiques sacrés, toutes les odes de Pindare et bon nombre de celles d'Horace, noua offrent des modèles de débuts exclamatifs et enthousiastes.
(6) Les écarts lyriques, qui ne sont autre chose que le passage subit d'une pensée à une autre, ou, si l'on veut, un vide entre deux idées. L'état fébrile dans lequel se trouve un homme profondément remué, lui fait découvrir entre les
(1) " Les poètes lyriques ne nous trompent pas lorsqu'ils nous disent tout ce que leur imagination leur fait voir, lorsqu'ils décrivent ces jardins des muses, ces fontaines de miel, ces riches vallons où ils recueillent leurs vers, comme les abeilles en voltigeant sur les fleurs. Oui, le poète est chose légère, volage, sacrée, 11 ne chantera jamais sans un transport divin, sans une douce fureur ; loin de lui la froide raison. Dès qu'il veut lui obéir, il n'a plus de vers, il n'a plus d'oracles." — (Platon.)
(2) L'Art d'écrire, p. 36.
objets des rapports que, à l'état normal, il n'apercevrait pas. De là encore les digressions, ces sorties que le poète se permet sur des sujets, étrangers en apparence à celui qu'il avait d'abord en vue, mais qui servent à faire ressortir sa première idée.
Virgile s'embarque pour Athènes. Horace fait des vœux pour son ami, et recommande à tous les dieux favorables aux matelots, ce navire où il a déposé " la plus chère moitié de lui-même, animas dimidium meœ." Mais tout à coup, le voyant en mer, il se peint les dangers qu'il court et sa frayeur les exagère. Cette crainte se change en indignation contre celui qui le premier osa lancer un esquif sur les flots, et plus encore contre la témérité de toute la ra e humaine Que de chemin parcouru en l'espace de cinq strophes I
Ce vers de V. Hugo :
Sainte-Hélène ! — leçon ! chute I exemple 1 agonie !
évoque les visions et provoque les réflexions les plus diverses dans l'imagination et dans l'esprit.
(c) Les enallages fréquentes ; l'enallage consiste dans le changement brusque du temps de la phrase, motivé par révolution subite de la pensée :
Bientôt ton juste arrêt te sera prononcé ; Tremble, ton jour approche et ton règne est passé.
(Racine, Esther.)
Demain, ô conquérant, c'es/ Moscou qui s'allume,
La nuit comme un flambeau ; C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine ; Demain, c'est "Waterloo I demain c'est Sainte-Hélène !
Demain, c'est le tombeau.
(V. Huao, Napoléon II.)
3" Elocution. — L'élocution lyrique se distingue par deux caractères qui résultent de la nature même de la poésie intérieure, laquelle, nous l'avons vu, est à la fois sensibilité et iTnagination.
(a) C'est d'abord la multiplicité, l'abondance et la splendeur des images. Le poète pense en images ; ses idées pren-
nent instinctivement une forme concrète, il les exprime par lignes et couleurs, en tableaux.
Qu'on se rappelle la strophe fameuse de Lefranc de Pompignan, dans laquelle il stigmatise les calomniateurs (1) ; qu'on relise l'ode de V. Hugo, intitulée : Le feu du ciel,
(b) C'est ensuite l'allure animée et variée de la phrase : exclamations, apostrophes, interrogations ; mots sonores, vibrants, suggestifs, riches de sens, etc. (2).
3. DiTision. — Le genre lyrique se divise d'après la nature des sujets et l'élévation du ton. Il comprend : Vode sacrée, c'est-à-dire le psaume, Vhymine et le cantique, — avec le dithyrambe, une des formes de l'hymne païen; 2" Yode héroïque, morale, ou gracieuse ; Z^ l'élégie et la satire ; 4" la chanson, la romance et la cantate ou scène lyrique, dont les paroles appellent la musique.
Il faut aussi ranger au nombre des odes les chœurs, qui servaient d'intermèdes aux tragédies antiques. Nous verrons de même, en traitant du genre dramatique, que la poésie lyrique, qui suspend et orne le drame dans les chœurs de la tragédie antique, s'empare du drame tout entier, sur le théâtre moderne, dans Vopéra.
AETICLE III
La poésie sacrée : le psaume, Thymne et le cantique ; le dithyrambe.
1. Objet de Tode sacrée. — 3. La poésie de la Bible ; l'inspiration prophétique.— 3. Sublimité de la pensée et splendeur des images. — i. Rythme libre et parallélisme. — 5. Les plus beaux poèmes d'Israël. — 6. L'hymne ; les hymnes de l'Eglise. — 7- Le cantique.— 8. Le dithyrambe.
1. Objet, de l'ode sacrée. — L'ode sacrée est celle qui célèbre la perfection et les œuvres de Dieu et les grandeurs
(1) Citée dans VArt d'écrire, p. 13.
(2) VArt d'écrire, pp. 61-63, 85, 104, 166, 133, 136-137, 140, 144, 171, 180-183, 184,185, 206, 333, 345-346.
de la religion. C'est le chant, psaume, hymne ou cantique, dans lequel le poète admire avec transport les chefs-d'œuvre de la toute puissance divine et en offre les tableaux les plus brillants et les plus magnifiques.
2. liO, poésie de la Bible ; l'inspiration proptiétiqne. — Ue sont les Livres Saints qui pourront nous donner une juste idée de la poésie religieuse ou de l'ode sacrée. Car, comme l'a dit un poète,
L'enthousiasme habite aux rives du Jourdain.
C'est en effet dans les poésies des Hébreux que nous trouvons le caractère sérieux et sublime de la poésie lyrique, le grand caractère de l'ode, c'est-à-dire un objet important, un enthousiasme sincère, des élans rapides, une véritable inspiration. Ce n'est point, comme il arrive trop souvent dans les poètes profanes (1) un jeu de l'imagination que les cantiques de Moïse, de David et des Prophètes. Ces hommes incomparables chantaient avec une verve qu'on appellerait génie, si ce n'était pas l'inspiration même de l'Esprit divin.
Leur poésie est comme un torrent et un orage ; elle emporte tout avec elle ; elle ébranle les cœurs, elle excite les transports ; elle nous fait monter aux deux, elle nous fait tomber dans les abîmes ; elle appelle la pitié, l'amour, l'adoration, l'enthousiasme ; elle domine toutes les puissances de la nature humaine. On voit que le poète ne chante pas seul, qu'il prête sa voix à un être qui règle son génie et ses inspirations; il cède à ce Dieu. .. Deus, ecce deus, disait la prêtresse antique. Le poète hébreu est sous la main de ce Dieu puissant, maître de ses pensées et de ses chants : aussi rien n'égale la majesté de ses paroles ; son vol est rapide ; il parcourt l'univers, et partout il voit un nouveau sujet de célébrer la puissance du Créateur, depuis les astres qui jettent des torrents de feu, jusqu'à l'insecte qui cache sous l'herbe la déhcate richesse de sa parure. — (Laurentie.)
Esprit, tu descends, tu respires, Dans ces sages, flambeaux mortels.
Dans ces mélodieuses lyres Qui soupirent près des autels 1
(1) " Un psaume de David, dit Léon Gautier, contient plus de poésie que tout Pindare et tout Horace."
La pensée est ton feu ! la parole est ton glaive 1 L'esprit humain flottant s'abaisse et se relève, Comme au roulis des mers le mât des matelots I Mais tu choisis surtout tes bardes dans la foule ; Dans leurs chants immortels l'inspiration coule ; Cette onde harmonieuse est le fleuve qui roule Le plus d'or dans ses flots.
(Lamartine, Harmonies, Xll: U Esprit- Saint.)
3. I^nbliiiiitê de la pensée et splendeur des Images.— 1" 11 ressort de ce fait merveilleux d'une inspiration toute divine, qu'aucune poésie humaine ne saurait être comparée à celle des Hébreux, pour la profondeur et la sublimité de la 'pensée.
" Méditez, en effet, la pensée d'un homme ; quelle qu'en soit la profondeur, l'esprit en a bientôt atteint les dernières limites; elle a je ne sais quoi de circonscrit et d'indigent, comme tout ce qui s'échappe d'une parole créée. Mais l'Ecriture cache des abîmes sous chacune de ses syllabes ; les bornes de ses pensées reculent à nos yeux à proportion qu'on les médite davantage, comme l'horizon des mers semble fuir devant le vaisseau qui les sillonne ; en un mot, son texte présente partout quelque chose d'inépuisable et d'infini, comme la divine essence." (1)
Magnifique, par exemple, ce témoignage de Platon, sur l'omniprésence de Dieu et sur sa providence inévitable :
" Quand vous seriez caché dans les plus profondes cavernes de la terre, quand vous prendriez des ailes et que vous vous envoleriez au haut des cieux, quand vous fuiriez aux confins du monde, quand vous descendriez au fond des enfers ou dans quelque lieu plus formidable encore, la providence divine y serait près de vous."
Mais écoutez la voix inspirée du Psalmiste :
" Où iraije pour être hors de ton souffle ? Oîi m'enfuirai-je de ta présence ? Si je monte au ciel, tu es là ; si je me couche dans les abîmes, je t'y trouve près de moi. Quand je prendrais les ailes de l'Aurore et que je porterais ma^tente aux confins des mers, là même, c'est ta main qui me conduira sur la route, ta main qui m'établira. J'ai dit : Les ténèbres vont m'envelopper et la nuit me couvrir. Mais les ténèbres ne cachent pas de toi. Devant toi la nuit brillera comme le jour, l'obscurité comme la lumière."
(1) L'abbé Atb. Ollivier, Le génie d'Israël, Poésie.
" Sous ces feux d'une incomparable poésie, la pensée se sent éblouie ; et cette grande peinture dont Platon nous étonnait tout à l'heure, n'est plus qu'un reflet amoindri de la splendeur du jour... Certes, si cette poésie est venue d'un esprit d'homme, c'est d'un esprit transformé par la grâce divine, comme à la descente du Sinaï, le visage de Moïse était encore resplendissant de la lumière qu'il avait vue." (1)
2" " Qu'on ouvre, où l'on voudra, les livres de Moïse, de David, de Salomon, des Prophètes : on sera frappé, non seulement par la sublimité, la profondeur ou la force des pensées, mais par l'abondance des images. Toujours neuves et justes, le plus souvent imprévues, tour à tour grandes et gracieuses, elles donnent aux vérités les plus élevées audessus de la portée humaine l'éclat d'un rayon soudain de lumière ; elles saisissent le cœur et le subjuguent. Le plus souvent, c'est de tendresse, de joie, de douce espérance, quelquefois aussi de terreur, mais avec cette réserve, toujours facile à remarquer, que la menace n'est mise en jeu que pour ramener au devoir et donner ainsi à la confiance la place finale, comme l'amour a la note dominante partout. Tel est en effet le caractère qui manifeste toujours la présence de l'Esprit de Dieu." (2)
Ces images sont toutes empruntées aux aspects de la terre nationale, de son ciel, de ses montagnes, de ses forêts, de ses eaux. " C'est aux sites de la patrie que le poète biblique ira naturellement demander ses couleurs, et, avec une prédilection jalouse, il n'aimera à couronner sa mère que des fleurs qu'elle-même a fait
éclore Ces monts de Palestine avec leurs cèdres gigantesques ; les
pins et les arbustes qui les couronnent ; les fleuves et les torrents qui jaillissent de leurs flancs ; les térébinthes des campagnes d'Esdrelon ; les roses de Jéricho ; les neiges de Selmon ; ces sables d'Orient et les superbes animaux qui en parcourent les solitudes ; les puits creusés au désert ; les ondes de Gihon et de Silvé ; le noir Cédrori ; ce beau ciel des climats de l'aurore ; ces aigles qui s'y promènent en rois, voilà l'Eden littéraire et national, où les poètes de Sion iront puiser leurs métaphores.
** Veulent-ils, en effet, retracer des malheurs terribles et imprévus, ils décrivent les inondations de leur fleuve paternel, l'orgueil
(1) Villemain, Pindare et la poésie lyrique.
(3) Le P. Monfat, S. M., Pratiq. de Venseign. chrêt.
du Jourdain, qui, grossi par les neiges du Liban, sort chaque année de son lit étroit. Le Liban lui-même et le Carmel fournissent à leurs chants les plus suaves allégories. Le premier, remarquable par la hauteur et la magnificence de ses cèdres, oflrait un symbole, aussi juste qu'expressif, de la force et de la majesté. Le second, couvert d'oliviers et de vignes fécondes, présentait une parfaite image de la beauté... Les ronces et les épines sont la figure du méchant; l'homme pieux, au contraire, c'est l'olivier éternellement fleuri, planté sur le bord des eaux."
La loi du Seigneur est immaculée ; elle est permanente dans les siècles des siècles ; elle est digne des désirs, bien au-dessus de l'or et des pierreries ; elle est douce, plus que le miel et ses rayons exquis.
(Ps. XVIII.)
Qu'ils sont aimés vos tabernacles, ô Seigneur des vertus ! Mon cœur et ma chair tressaillent dans le désir du Dieu vivant I Le passereau n'a t il pas sa demeure ? la tourterelle son nid pour ses petits qu'elle y dépose ? Vos autels, Seigneur des vertus ! vos autels, mon Roi et mon Dieu 1 heureux ceux qui habitent à leur ombre. Seigneur!
(Ps. LXXXIIL)
Ecoutons le gracieux éloge que fait d'elle-même la Sagesse divine, pour obtenir qu'on l'aime et qu'on la recherche :
J'ai jeté mes racines dans le peuple que Dieu honore ; je veux habiter dans cette plénitude des saints. Là je m'élève comme le cèdre du Liban, comme le cyprès de la colline de Sion. Je m'élève comme le palmier de Gadès, comme le rosier cultivé de Jéricho, comme le gracieux olivier des plaines, comme le platane sur les promenades qu'arrosent les eaux vives. Comme le cinnamome, comme le baume odoriférant, je répands mes parfums ; comme la myrrhe d'élite, j'exhale les suaves odeurs... Comme le térébinthe, j'étends mes rameaux, mes rameaux d'honnenr et de grâce 5 comme la vigne, je porte des fruits doux et parfumés... En moi réside toute grâce de sagesse et de vérité 5 en moi, tout espoir de vertu et de vie... Venez à moi, vous tous qui m'aimez: je vous rassasierai de mes fruits.
(EcoL., XXIV.)
4. Rytltme libre et parallélisme. — La poésie des Hébreux n'est pas assujettie à une mesure absolue, basée sur le nombre ou la quantité des syllabes. Elle possède cependant une cadence particulière, une symétrie harmonieuse, qui la distingue du langage vulgaire, et qu'on appelle le
parallélisme. C'est une sorte de rime de la pensée, une 'symétrie de l'idée, exprimée ordinairement deux fois, ou quelquefois trois, en termes différents, tantôt synonymes, tantôt opposés, mais toujours de manière à ce que la structure des incises présente des formes analogues, et se compose, à peu près, du même nombre de mots. Il y a trois espèces principales de parallélisme :
1" Synonymique, quand les membres parallèles se correspondent, en exprimant, en termes équivalents, le même sens:
Tremble devant la face du Seigneur, ô terre I Devant la face du Dieu de Jacob, Qui change la pierre en sources abondantes, Et le rocher en ruisseaux d'eau vive I
2^ Antithétique^ quand les deux incises se correspondent Tune à l'autre, par une opposition de termes ou de sentiments :
Les coups — de l'ami — sont fidèles, | Les baisers — de l'ennemi — perfides.
3" Synthétique, ou de composition, qui complète dans le second membre, sans répétition, ni opposition, l'idée exposée dans le premier :
La loi de Jéhovah est parfaite,
Récréant l'âme ; Le précepte de Jéhovah est fidèle,
Instruisant le simple.
Il résulte de cette forme poétique basée sur la consonnance, non des mots, mais des pensées, que la poésie hébraïque garde sa limpide transparence et son énergie dans toutes les langues où elle peut être traduite. " Toutes les formes poétiques, dit Vigoureux, qui consistent dans la mesure prosodique ou la rime des mots, disparaissent nécessairement dans les traductions ; au contraire, le parallélisme existant d'ordinaire, non dans les sons, mais dans la pensée même, peut être aisément conservé. On dirait que Dieu qui voulait que les poèmes d'Israël devinssent le chant et la prière de l'Eglise
et du monde entier, voulut aussi qu'ils fussent jetés dans un moule poétique, capable d'être transporté dans toutes les * langues parlées sous le ciel." (1)
5. L.e8 pins beanx poèmes d'Israël. — Les cantiques de Moïse et des prophètes, les psaumes de David, les plaintes sublimes de Job, sont des odes sacrées dont la perfection démontre leur céleste origine, et dont les auteurs, considérés uniquement comme écrivains, l'emportent infiniment sur tous les lyriques profanes.
1° Les deux Cantiques de Moïse représentent les plus anciens chefs-d'œuvre de la poésie lyrique, qui aient retenti aux oreilles de l'humanité ; les premiers dans l'ordre du temps, ils le sont encore dans l'ordre du génie. — Le Cantemus Domino est l'expression sublime de la reconnaissance et de l'admiration des Hébreux, après le passage de la Mer Eouge.
La première fois que nous entendons chanter les Hébreux, c'est précisément dans les circonstances la plus solennelle de leur histoire. La mer vient de se refermer sur l'armée de Pharaon, et les fils de Jacob se sentent libres enfin. Alors Moïse entonne son délirant cantique au Tout-Puissant et dans un immense Concert, au son des instruments, le chœur des hommes sous la direction d'AAron, et celui des f emmes guidé par Marie, tout Israël redit avec le prophète :
Chantons Jéhovah I il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier !
Ma force, la gloire de mon chant, c'est le Seigneur. C'est lui mon Dieu, je le célébrerai ; lui, le Dieu de mon père, je l'exalterai. Le Seigneur s'est levé comme un guerrier. Jéhovah est son nom.
Le char de Pharaon, son armée, il les a jetés à la mer. Ses capitaines choisis, il les a noyés dans la mer Rouge ; le flot les a recouverts ; ils sont descendus au fond de l'abîme comme la pierre.
Ta droite, ô Seigneur 1 est glorifiée dans sa force j ta droite, ô Seigneur 1 a broyé tes ennemis...
Tu as envoyé ton souffle : la mer les a engloutis ; ils sont descendus comme un plomb sous les vagues houleuses...
Que le Seigneur règne durant les siècles, sur les siècles et par delàl
(1) Vigouroux, Manuel biblique, t. II.
Car le cheval de Pharaon, avec ses chariots et ses cavaliers, est entré dans la mer ; et le Seigneur a ramené ses flots sur leurs têtes : mais les enfants d'Israël ont traversé a pied sec, au milieu de la mer.
L'autre cantique, Audite cœli, quœ loquar, fut prononcé par Moïse, quelque temps avant sa mort, pour graver profondement dans la mémoire du peuple le souvenir des bienfaits dont Dieu l'avait comblé. Le début de ce " chant du cygne " est de la plus suave intonation :
Cieux, prêtez l'oreille à mes discours, et que la terre écoute les paroles de ma bouche ! Mon enseignement coulera goutte à goutte comme l'eau ; ma parole se répandra comme la rosée, comme une douce pluie sur l'herbe naissante, comme une légère ondée sur l'herbe verte ! Je vais célébrer le nom de Jéhovah !
" Puis, ajoute Bossuet, dans le silence de toute la nature, il parle d'abord au peuple avec une force inimitable, et, prévoyant ses infidélités, il lui en découvre l'horreur. Tout d'un coup, il sort de lui-même, comme trouvant tout discours au-dessous d'un si grand sujet : il rapporte ce que Dieu dit, et il le fait avec tant de hauteur et de beauté, qu'on ne sait ce que l'inspira le plus, ou la crainte, ou la conftision, ou l'amour et la confiance."
2" Les cantiques et les psaumes de David. — Parmi les odes, au nombre de cent cinquante, attribuées au poète-roi, citons quelques strophes du cantique qu'il composa pour célébrer la rentrée de l'Arche à Jérusalem, et dont il dirigea lui-même l'exécution par le chœur des Lévites :
Louez Jéhovah et invoquez son nom ; publiez ses merveilles par toutes les nations I Chantez ses louanges ; célébrez ses grandeurs sur vos instruments ; que le cœur de ceux qui le cherchent très, saille d'allégresse 1
Car le Seigneur est grand et digne d'une louange infinie I il est redoutable au-dessus de tous les dieux ! Les dieux des peuples sont des idoles, mais le Seigneur a fait les cieux 1 La gloire et la majesté les environnent : la force et la joie l'accompagnent.
Que les cieux se réjouissent, que la terre tressaille de joie, et que l'on publie dans les nations : Jéhovah est entré dans son royaume l Que la mer retentisse ; que les champs bondissent de joie ; que les arbres des forêts publient sa louange.
Et vous, peuples, dites-lui : Sauvez-vous, Dieu-Sauveur, rassemblez-nous, délivrez-nous des nations, afin que nous rendions gloire à votre saint nom, et que nous prenions notre joie à chanter vos cantiques.
Le psaume CIII, qu'on pourrait appeler l'Hymne de la Création, nous offre un modèle inimitable de la poésie lyrique. '* Il n'existe rien, dit Lovvth, et l'on ne peut se former l'idée de rien de plus parfait que cette composition/' Et Laharpe : " C'est le plus fini des psaumes. Lisez tout ce qu'on a écrit de plus estimé sur cette matière, si souvent traitée en prose et en vers, depuis Hésiode jusqu'à Ovide, et depuis Cicéron et Pline jusqu'à Buffon, et vous ne citerez* rien qui soit du ton et de la liauteur de ce psaume." Le poète sacré y exprime son admiration et sa reconnaissance à la vue des ouvrages de Dieu :
0 mon âme, bénis Jéhovah I Que tu es grand, ô Eternel mon Dieu I tu es revêtu de gloire et de majesté I II se couvre de la lumière comme d'un manteaii, il déploie les cieux comme une tente I Il entoure d'eaux ses appartements secrets, il fait son char des nues, il est porté sur les ailes des vents I Les autans sont ses messagers ; les flammes brûlantes, ses ministres I
Il a affermi la terre sur ses bases, pour qu'elle ne soit jamais ébranlée. Tu l'as enveloppée de l'abîme comme d'un vêtement, et les eaux couvrent ses montagnes. A ta menace, elles ont fui ; au bruit de ton tonnerre, elles se sont précipitées I Les monts se sont élevée, les vallées sont descendues à la place que tu leur as fixée.
Tu as posé des bornes qu'elles ne franchiront pas ; elles ne reviendront plus inonder la terre. Il a converti les sources en torrents, qui roulent à travers les montagnes : elles désaltèrent toutes les bêtes des champs, elles étanchent la soif de l'onapre. L'oiseau du ciel habite sur leurs bords, et chante sous le feuillage I
Tu fais verdir les prairies pour les animaux, et les moissons pour l'usage de l'homme... Les arbres que Jéhovah fait croître, les cèdres du Liban que lui-même a plantés, sont arrosés aussi. Là, les oiseaux font leurs nids, la cigogne établit sa demeure parmi les sapins ; les hauts sommets récèlent le chamois ; les rochers sont la retraite du lièvre.
Il a créé la lune pour marquer les époques : le soleil connaît le lieu de son coucher; tu amènes les ténèbres, et la nuit se fait...
Que tes œuvres sont grandes, ô Jéhovah ! Tu as tout fait avec sagesse ; la terre est pleine de tes dons. Cette mer immense qui étend au loin ses bras, nourrit des poissons sans nombre, petits et grands. Là voguent les vaisseaux, là est la baleine que tu as créée pour se Jouer dans son sein...
Que Jéhovah soit à jamais glorifié I qu'il se complaise dans ses œuvres I... O mon âme, bénis Jéhovah I
.3° Le cantique d'EzéchiaSjSLMtve prophète-roi, le douzième successeur de David, sur le trône de Sion, présente le plus beau
modèle d'élégie qui ait jamais attendri le cœur des hommes. C'est la plainte d'une âme blessée, qui répand, avec douceur et résignation devant Dieu, sa mélancolique tristesse :
J'ai dit au milieu de mes jours : J'irai aux portes de la mort.
J'ai cherché le reste de mes années. J'ai dit : Je ne verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre des vivants.
Ma vie est emportée loin de moi, comme s'est repliée la tente des pasteurs.
Le fil que j'ourdissais encore est coupé, comme sous les ciseaux du tisserand. Entre le matin et le soir, vous m'avez conduit à ma fin.
Mes yeux se sont fatigués à force de monter au cieL
Seigneur, je souffre violence, répondez-moi. Mais que dirai-je, et que me répondra celui qui a fait mes douleurs ?
Je repasserai devant vous toutes mes années dans l'amertume de mon cœur.
4'' Le poème de Joh. — Il en est de Job l'Iduméen comme d'Homère l'ionien ; on dispute sur le temps où il a vécu ; sur la composition du poème qui porte son nom. Drame ou épopée ? on ne saurait dire.
Où est-il ton sépulcre, sage des temps passés ? toi qui as créé cette épopée, cette théodicée? Où -est-il ton sépulcre, poète sublime, confident du conseil divin, où siègent les anges et les âmes des mortels ? toi qui embrasses d'un seul regard le ciel et la terre ; toi qui as su élever ton génie, depuis les gémissements que poussent les malheureux dans le royaume des ombres jusque par delà les étoiles? Le cyprès, à la verdure éternelle, fleurit-il sur la terre où tu reposes ? ou dors-tu dans une retraite inconnue, comme ton nom que le passé s'obstine à nous taire ?
(Herdeb, Lut. des Hébr.)
" Quelle que soit l'origine certaine de ce chef-d'œuvre, admirons-le comme le plus sublime monument littéraire, non pas seulement de l'esprit humain, des langues écrites, de la philosophie et de la poésie, mais de l'âme humaine. C'est le grand drame éternel, à trois acteurs, qui résume tout ; mais quels acteurs! Dieu, l'homme et la destinée!" (1)
Nous ne pouvons malheureusement citer de ce poème surhumain que deux courts extraits.
(1) Lamartine, Cours, fam. de Litt., Xle Entr., p. 331. Cité par l'abbé Atli. Ollivier, le Génie d'Israël.
Qui me rendra ces années d'autrefois, ces temps où Dieu me protégeait, où sa lumière brillait sur ma tête I ces jours de mon printemps, où Dieu habitait familièrement dans ma tente, où j'étais entouré de mes enfants. Alors je me lavais les pieds dans le lait, et les rochers répandaient pour moi des flots d'huile.
Quand je me rendais aux portes de la ville, je me faisais dresser un siège sur la place publique. A mon aspect, les jeunes gens se cachaient, les vieillards se levaient et restaient debout ; les magistrats baissaient la voix, et leurs langues s'attachaient à leurs palais.
J'étais les deux yeux de l'aveugle, les deux pieds du boiteux. Je servais de père à l'indigent. Je disais : Je mourrai dans mon aire ; mes jours se multiplieront comme le sable j mes racines s'étendront au bord des eaux ; la rosée des nuits rafraîchira mon feuillage ; ma prospérité se renouvellera sans cesse, et mon arc se fortifiera entre mes mains.
iJoh, XXIX.)
L'homme vit un jour sur la terre, Entre la mort et la douleur ; Rassasié de sa misère, Il tombe enfin comme la fleur :
Il tombe 1 au moins par la rosée Des fleurs la racine arrosée Peut-elle un moment refleurir I Mais l'homme, hélas ! après la vie, C'est un lac, dont l'eau s'est enfuie ; On le cherche, il vient de tarir I
Mes jours fondent comme la neige
Au souflîe du courroux divin ;
Mon espérance, qu'il abrège,
S'enfuit comme l'eau de ma main ;
Ouvrez-moi mon dernier asile :
Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille,
Lit préparé pour mes douleurs 1
O tombeau, vous êtes mon père 1
Et je dis aux vers de la terre :
" Vous êtes ma mère et mes sœurs ! "
(Lamartine.)
6. li'hyiune; les hymnes de l'Eglise. — Vhymne (du grec hymnos, chant), en général, est une ode sacrée renfermant l'expression solennelle de l'enthousiasme de tout un peuple : tels sont les chants nationaux^ particuliers à toutes les grandes races du monde. Ce genre de poème doit être tout en sentiments et en images ; et, comme il est fait pour les multitudes, il faut que le sublime qui y règne soit à la
fois si simple et si frappant qu'il saisisse tout d'un coup et sans peine tous les esprits. Ce ne sont pas entièrement les qualités du Chant séculaire d'Horace, qui reste cependant le chef-d'œuvre des " poèmes de circonstance ", sur ce thème si riche d'ailleurs : Eeligion et patrie.
On donne le nom d'hymnes liturgiques, aux odes très courtes, destinées à être chantées, dans nos églises, pendant les offices divins. Ces hymnes, tout en se prêtant à l'exposition du dogme, sont plus spécialement des chants d'actions de grâces, des invocations, des prières ou des louanges que le poète adresse à Dieu ou aux saints : à Dieu, pour le célébrer, le remercier, implorer son secours ; aux bienheureux, pour exalter leur fidélité, l'héroïsme de leurs vertus, ainsi que leur bonheur et leur gloire, et les intéresser en faveur de leurs frères de la terre.
" Les hymnes du bréviaire romain ont pour un de leurs princi' paux objets d'interpréter le symbolisme de la liturgie ; elles en sont elles-mêmes d'admirables modèles, et très souvent elles procèdent par images. Du reste leurs auteurs, S. Ambroise, S. Hilaire, S. Grégoire, etc., sont des génies de premier ordre, habiles à saisir la raison des choses saintes et à trouver, pour la rendre, les images les plus heureuses. Pour élever l'âme du tidèle à Dieu, ils ne cessent donc d'mterroger la nature dans chacun de ses règnes ; ils lui empruntent ses couleurs, ses harmonies, ses parfums ; et ils en appliquent aux choses de la grâce, aux mystères de la rédemption, les lois connues. De là jaillissent de merveilleuses clartés sur ces profondeurs qu'elles rapprochent.
" Les eaux, la terre, le chaos primitif et l'ordre imposé par la voix de Dieu aux éléments ; les animaux aimés de l'homme, les vicissitudes des jours et des saisons : la lumière surtout, la lumière dont l'essence éthérée, impondérable, si éclatante cependant dans la plupart de ses phénomènes, si énergique même dans ceux où elle reste cachée, la lumière dont la limpidité, les nuances, les accroissements, les déclins, les concentrations "puissantes, les étranges déviations, fourni jsent de si riches similitudes avec la nature de Dieu, de la grâce, de l'âme et de leurs mutuelles relations : voilà les images que les hymnes ne cessent de mettre sous nos yeux, pour leur ouvrir ainsi, sur les horizons de l'ordre moral et de l'ordre surnaturel, des percées soudaines, sans limite, admirablement claires et pénétrantes, qui justifient la loi de Dieu, font sentir la justice, la puissance, la grandeur, les charmes de la prière, et donnent à l'homme conscience de cette mission glorieuse, dont il est investi,
de recueillir partout les enseigne ments des créatures pour s'instruire et s'édifier de leurs muettes louanges, pour en être, en face de Dieu, l'interprète ému et mélodieux, l'organe intelligent et fidèle." (1)
Pour bien apprécier cette poésie si belle, si ricbe et ai majestueuse, il faut d'abord en comprendre parfaitement le texte ; et la chose est facile, car on trouve d'excellentes traductions des hymnes liturgiques dans les plus humbles " paroissiens." En second lieu, il faut avoir eu l'avantage, ou plutôt le bonheur, de les entendre exécuter, par quelque maîtrise puissante et artistement dirigée.
Un mot de la mélodie et du rythme grégoriens. C'est le texte qui donne à la mélodie grégorienne sa vie intérieure. Les mouvements ascendants et descendants du dessin mélodique sont en rapport exact avec l'accentuation des mots, selon cette règle : que la note placée sur la syllabe accentuée ne peut être surpassée en hauteur par aucune autre note dans le même mot. Quant au rythme, son principe fondamental consiste précisément dans la déclamation du texte. Ainsi, mélodie, rythme et texte sont unis de la manière la plus intime et se compénètrent mutuellement. En sorte que l'on peut définir le plain-chant : " La récitation solennelle d'un texte sacré à l'aide d'une belle modulation."
7. Lie cantique. — Le cantique est une monodie religieuse. On entend par monodies un certain nombre de strophes semblables, qui toutes se chantent sur le même air avec parfois de légères variations. Dans chaque strophe doit être proposée une idée frappante, exprimée avec force dans les derniers vers et préparée par ceux qui précèdent. Souvent, une même idée dominante est répétée à la fin de chaque strophe, soit en termes identiques, soit avec une légère variante : un refrain.
Les paroles, la mélodie et le rythme du cantique doivent être pleins de gravité et manifester une émotion vraie mais contenue. Tout ce qui évoque d'une manière quelconque des idées frivoles ou des réminiscences mondaines, constitue une inconvenance des plus choquantes. (2)
(1) Le P. Monfat, ouvr.cilé. — Voir aussi l'abbé Pimont • Hymnes du bréviaire romain.
(2) Le P. Verest, ouv. cité.
GENRE LYRIQXJE 116
8. lie dilhyrambe. — Le dithyrambe était, chez les Grecs, une ode en l'honneur de Dionysos (Bacchus), le père de la vigne, et qui se chantait tous les ans, à l'époque des vendanges. Les poètes y imitaient le délire de l'ivresse ; de là un lyrisme violent, tumultueux, passionné. Nous dirons comment la tragédie émergea peu à peu de ce chœur trébuchant et dansant. Mais on entend aujourd'hui par dithyrambe une ode portée au plus haut point de l'enthousiasme et de l'exaltation poétique. Ce poème sert à exprimer avec impétuosité les sentiments actuels d'une passion ardente, comme la joie, l'indignation. Il prend ses sujets dans la religion, la morale, la politique. Obligé de suivre la passion dans sa marche désordonnée, il doit, comme chez les Grecs, avoir des allures neuves, hardies et vives ; aussi bien, il n'exige pas l'unité de pensée, non plus que la symétrie des strophes et l'égale mesure des vers.
Les exemples de ce poème sont peu nombreux. Nous mentionnerons celui de Delille, sur V Immortalité de Vâme, dirigé contre les révolutionnaires de 1793 ; celui de Lebrun, à propos de la campagne d'Italie en 1796; et surtout l'ode de Lamartine à M. de Genoude, pour le remercier de sa traduction de l'Ecriture. En voici le début :
Ecoutez ! Jéhovah s'élance
Du sein de son éternité.
Le chaos endormi s'éveille en sa présence, Sa vertu le féconde, et sa toute puissance
Repose sur l'immensité.
Dieu dit,et le jour fut ; Dieu ait, et les étoiles De la nuit éternelle, éclaircirent les voiles ;
Tous les éléments divers
A sa voix se séparèrent ;
Les eaux soudain s'écoulèrent
Dans le lit creusé des mers ;
Les montagnes s'élevèrent,
Et les aquilons volèrent
Dans le libre champ des airs.
IIB POÉTIQUE
ARTICLE IV
L'ode héroïque, morale, gracieuse; la chanson, la romance et la cantate.
1. L'ode héroïque. — 2. L'ode morale ou philosophique. — 3. L'ode gracieuse ou badine ; la poésie intime. — i. La chanson et la romance. — 5. La cantate, r ode-symphonie etl'oratorio.
1. li'ode héroïque — L*ode héroïque, appelée aussi pindarique, parce que Piodare en offre les plus beaux modèles, est celle qui célèbre les hauts faits, le génie, les talents, les vertus des grands hommes dans tous les genres, des héros vainqueurs dans les combats, des souverains, des hommes d'Etat, etc. Elle peut s'étendre aussi à tout ce qui intéresse vivement les nations, comme les événements heureux ou malheureux ; et alors elle comprend toutes les odes qui ont pour principe et pour base l'amour de la patrie.
Le caractère dominant de ce genre de composition est la noblesse, l'élévation et même le sublime dans les pensées et dans le style. Cette ode aime une marche libre et fière, delà verve et de la chaleur, de la noblesse dans les images, de la variété dans les mouvements.
Les plus grands auteurs d'odes héroïques sont : chez les Grecs > Tyrtée et Pindare ; Horace, chez les Latins ; et, chez les Français, Malherbe, Lefranc de Pompignan, Lebrun, Casimir Delavigne, Chênedollé, Victor Hugo, Lamartine, etc.
S. li'ode morale ou philosophique. — L'ode morale ou philosophique est celle dont les sentiments sont inspirés par la vertu, l'amitié et l'humanité. Le poète s'y abandonne à toutes les inspirations que peuvent lui suggérer la beauté du bien et de la vérité, ou la laideur du mal et de l'erreur. Mais il faut que sa morale soit revêtue des plus brillantes couleurs, et que ses spéculations les plus abstraites soient animées de tout le feu de la poésie.
Modèles : Lamartine, Ode sur le Génie, la Prière, l'Hymne au Christ, l'Hymne à la nuit, etc.; Victor Hugo, Moïse sauvé du Nil, Four les pauvres, etc.