Dêflnition de la poésie considérée comme un art
La poésie est l'art ou le don de produire le plaisir esthétique par le moyen de la parole. Elle se distingue :
1*^ Des autres genres littéraires, par son but immédiat, qui est d'exciter le plaisir esthétique, et qui la range parmi les beaux-arts. Sans doute, le savant qui parle ou qui écrit, et à plus forte raison l'orateur, doivent aussi, comme le poète, viser à plaire ; mais, pour eux, l'excitation au plaisir n'est qu'un moyen ; leur but est de persuader, d'enseigner ; — tandis que la poésie a pour fin directe l'expression du beau.
" L'orateur dans son discours peut nous faire jouir de la beauté à un degré très élevé ; mais il ne s'occupe pas de la produire. Convaincre et persuader, défendre son client, faire triompher la cause qui lui est confiée, tel est le but unique qu'il doit poursuivre. Ce n'est pas qu'il n'ait besoin de beaucoup d'art, pour y réussir ; il doit façonner sa voix, son g^-ste, son regard, sa logique, et trouver des formes agréables qui fassent disparaître la sécheresse des raisonnements et touchent les cœurs, fiunt oraiores, ]Mais il emploiera tout son art à faire briller la vérité dans tout son éclat et à lui assurer gain de cause. S'il cherchait à briller lui même, à se faire admirer par la magnificence de son langage, il trahirait son devoir... L'orateur qui recherche un succès d'applaudissement manque son vrai but et agit contre les lois du grand art qu'il professe " (1).
2" Des autres Beaux-Arts, par son moyen d'expression qui est la parole, et, à ce titre, la poésie est le premier des arts. " En effet, dit l'auteur éminent que nous venons de citer, le poète se sert du mot, et le mot, qui est le moyen le plus immatériel que les arts puissent employer, puisqu'il n'est qu'un son de la voix humaine avec articulation, mais sans modulations, ou seulement quelques caractères tracés sur le papier, le mot, est aussi le voile le plus transparent, l'instrument le plus précis, le plus complet pour exprimer la pensée. Le langage peut nous traduire tous les sentiments avec leurs
(1) Gaborit, Le beau dans las arts, c. I.
nuances, tous les faits avec leur succession, il peut nous décrire toute la nature. "
" Il en est de la poésie ainsi que de la peinture. Combien on l'a dit de fois I Mais ni celui qui l'a dit le premier, ni la multitude de ceux qui l'ont répété après lui, n'ont compris toute l'étendue de cette maxime. Le poète a sa palette, comme le peintre ses nuances, ses passages, ses tons. Il a son pinceau et son faire; il est sec, il est dur, il est cru, il est tourmenté, il est fort, il est vigoureux, il est doux, il est harmonieux et facile. Sa langue lui offre toutes les teintes imaginables: c'est à lui à les bien choisir. Il a son clair-obscur, dont la source et les règles sont au fond de son âme. (Diderot, Salon de 1767 )
3. Nature de la poésie. — Le mot de poésie a trois acceptions différentes : il désigne à la fois un état particulier de l'esprit, une manière d'être des objets extérieurs, une certaine qualité des œuvres de l'homme. En d'autres termes, la poésie est en nous, elle est dans les choses, elle est dans nos œuvres. Il faut donc, pour en déterminer exactement l'essence, la considérer à un triple point de vue.
1" La poésie intérieure. — La poésie est un jeu de l'imagination et du sentiment. Les psychologues la définissent : une rêverie esthétique, c'est-à-dire une rêverie accompagnée de sentiments qui donnent une impression de beauté. Si en effet nous cherchons à caractériser l'état d'esprit où nous plonge la contemplation poétique, nous trouvons d'abord qu'elle correspond à un degré d'activité mentale intermédiaire entre la réflexion ou encore la méditation, et le songe du sommeil, c'est-à-dire à un état de rêverie. Nous constatons non moins aisément, d'autre part, que toutes les rêveries ne sont point poétiques : qu'il en est de quelconques, de banales, de vulgaires. 11 faut donc les écarter de notre définition, et c'est pourquoi nous ajoutons que la poésie est une rêverie esthétique, une rêverie émue par un sentiment de beauté, enfin, " une rêverie qui donne à quelque degré le sentiment du beau."
L'émotion poétique a deux causes :
(a) La beauté plus ou moins parfaite des images que nous apporte notre rêverie.
" Rêver, a dit Sainte-Beuve, c'est voir endedans : n'est ce pas la plus douce manière de voir plus beau ? " — Et Ozanam : " La poésie est une intuition de Vinfini,^' c'est-à-dire, du divin, du beau idéal vaguement entrevu dans certains spectacles, certaines formes, certains sons. " Ne soyons pas trop sévère pour cette forme indécise de la pensée. La rêverie est la première enfance des plus viriles conceptions ; c'est un crépuscule que suivront peut-être les ténèbres, une langueur inféconde qui précède parfois l'évanouissement, m&is souvent aussi l'idée étincelante en jaillira, et l'athlète s'en réveillera tout armé." — (V. de Laprade.)
(h) La valeur esthétique des sentiments qui accompagnent leur représentation. — Quant à leur nature, elle peut varier selon les tendances de chacun. " Pour les uns, l'idéal" sera l'exquise délicatesse des impressions ; ils n'admettront qu'une poésie subtile, raffinée, toute en nuances. Pour les autres, la poésie devra être exaltée, passionnée, montée constamment au ton lyrique. Celui-ci ne sentira de poésie que dans l'amour ; celui-là que dans les sentiments héroïques. Mais, dans tous les cas, chacun déclarera poétiques par excellence les sentiments qu'il estimera les plus beaux, c'est-à-^ dire les plus conformes à son idéal. " (l)
2" La poésie dans les choses. On est convenu d'appeler poétiques les objets (site, tableau, mélodie) qui produisent sur nous une impression analogue à celle que produisent les beaux vers ; en eux nous disons qu'il y a de la poésie. Nous avons essayé de déterminer par l'analyse en quoi consiste cette impression. Esthétique, il est vrai, celle-ci diffère cependant de la perception directe du beau. Aussi bien, pour tout le monde, èeaw^^ et po^sie désignent deux caractères différents et attribuables à des objets différents.
" Une statue irréprochable de forme sera dite belle ; une statue gauchement exécutée, dénuée de toute beauté plastique, mais dans laquelle l'artiste aura mis une expression touchante et élevée, cous semblera poétique. Un édifice neuf et intact est beau ; délabré par le temps, il est plus poétique. Un paysage peut être très beau sans être poétique : ainsi une plantureuse vallée . normande. Il peut être très poétique sans être beau : ainsi un étang morne, une terre triste et désolée, le désert, la mer sauvage. Sans doute le même objet peut être à la fois poétique et beau ; il n'y a pas d'in-
(l) M. Paul Souriau, La rêverie esthétique, p. 26.
compatibilité entre ces deux caractères. Mais quand un objet présente à la fois ces deux caractères, on les distingue encore i'un de l'autre ; on les attribue à des qualités différentes de l'objet. Ainsi, quand un vers admirablement tait est en outre d'un sentiment exquis, c'est pour les qualités de facture qu'on le déclarera beau, et pour les qualités de sentiment qu'on le trouvera poétique. " (1)
Il y a donc apparemment dans les choses une poésie, distincte de leur beauté. Nous disons "apparemment", car c'est une pure illusion qui nous fait croire que la poésie est, comme le beau, une qualité inhérente à l'objet. La poésie est toute subjective ; c'est une attitude mentale que nous prenons en présence des choses, et un objet n'est poétique que dans la mesure où il peut nous inciter à la rêverie.
" Y at-il des objets poétiques en eux-mêmes ? On le dit. On le croit. Mais ce n'est qu'une illusion. Un objet perçu dans sa réalité, si charmant, si admirable qu'il puisse être, ne donne jamais une impression de poésie. Nulle réalité matérielle n'est poétique. Il n'y a de poétique que l'imaginaire. . . Il est seulement des objets qui plus que les autres mettent l'imagination en mouvement ; qui nous rappellent des souvenirs plus chers, auxquels nous revenons plus volontiers ; qui se sont trouvés sous nos yeux dans nos heures de joie ou de mélancolie ; qui grâce à leur beauté intrinsèque donnent aux rêveries qu'ils nous suggèrent une allure plus esthétique. Ceux-là nous semblent en efiet avoir une sorte de poésie propre, qui émanerait d'eux comme d'une source vive. En réalité, il en est d'eux comme des autres. Toute leur poésie vient de nous. Elle est en nous. Eux-mêmes ne nous donneront une impression poétique que dans la mesure où la série des images qu'ils peuvent nous suggérer se développera réellement en nous dans la contemplation l'êveuse.
" La source véritable dé toute poésie, c'est l'âme humaine." (2)
Quoi qu'il en soit, si l'on veut considérer comme objectivement poétiques tous les êtres qui peuvent servir de thèmes à l'inspiration des poètes, le domaine de la poésie n'a point de bornes : il embrasse l'univers entier et son Auteur, le monde physique, le monde moral, le monde surnaturel, et jusqu'à l'Etre divin.
(a) Dans le monde physique, c'est l'humble fleur des champs, le chêne altier des monts, la source timide et le fleuve majestueux, la riante parure des bosquets et la som-
(l) p. Souriau, ouvr. cité, p. 19.
(3) i6iU, pp. 48-49.
bre profondeur des bois, les lointains horizons, la mer calme et d'argent, ou plaintive, ou furieuse et mugissante, les merveilles des cieux et celles de la terre, que chante le génie des poètes,
O poètes sacrés, échevelés, sublimes,
Allez, et répandez vos âmes sur les cimes,
Sur les sommets de neige en butte aux aquilons,
Sur les déserts pieux où l'esprit se recueille,
Sur les bois que l'automne emporte feuille à feuille.
Sur les lacs endormis dans l'ombre des vallons I
Partout où la nature est gracieuse et belle. Où l'herbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle, Où le chevreau gourmand mord le cyti;<e en fleurs, Où chante un pâtre assis sous une antique arcade Où la brise du soir fouette avec la cascade Le rocher tout en pleurs ;
Partout où va la plume et le flocon de laine, Que ce soit une mer, que ce soit une plaine, Une vieille forêt aux branchages mouvants, Iles au sol désert, lacs à l'eau solitaire, Flots ou sillons ; partout où vont les quatre vents ;
Partout où le couchant grandit l'ombre des chênes, Partout où les coteaux croisent leur molles chaînes. Partout où sont des champs, des moissons, des cités, Partout où pend un fruit à la branche épuisée, Partout où l'oiseau boit des gouttes de rosée, Allez, voyez, chantez !
Allez dans les forêts, allez dans les vallées, Faites-vous un concert des notes isolées ! Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux, Soit que l'hiver l'attriste ou que l'été l'égayé. Le mot mystérieux que chaque voix bégaye. Ecoutez ce que dit la foudre dans les cieux !
C'est Dieu qui remplit tout. Le monde, c'est son temple, Œuvre vivante, où tout l'écoute et le contemple ! Tout lui parle et le chante
Enivrez-vous de tout I enivrez-vous, poètes. Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes, Du voyageur de nuit dont on entend la voix. De ces premières fleurs dont février s'étonne, Des eaux, de l'air, des prés, et du bruit monotone. Que font les chariots qui passent dans les bois !
Frères de l'aigle I aimez la montagne sauvage : Surtout à ces moments où vient un vent d'orage, Un vent sonore et lourd qui grossit par degrés, Emplit l'espace au loin de nuages et d'ombres, Et penche sur le bord des précipices sombres Les arbres effarés !
Contemplez du matin la pureté divine, Quand la brume en flocons inonde la ravine. Quand le soleil, que cache à demi la forêt, Montrant sur l'horizon sa rondeur êchancrée, Grandit comme ferait la coupole dorée D'un palais d'Orient dont on approcherait I
Enivrez-vous du soir ! A cette heure où, dans l'ombre, Le paysage obscur, plein de formes sans nombre, S'efface, de chemins et de fleuves rayé ; Quand le mont, dont la tête à l'horizon s'élève. Semble un géant couché qui regarde et qui rêve, Sur son coude appuyé I
Si vous avez en vous, vivantes et pressées. Un monde intérieur d'images, de pensées, De sentiments, d'amour, d'ardente passion, Pour féconder ce monde, échangez-le sans cesse, Avec l'autre univers visible qui vous presse 1 Mêlez toute votre âme à la création !
Car, ô poètes saints, l'art est le son sublime. Simple, divers, profond, mystérieux, intime, Fugitif comme l'eau qu'un rien fait dévier, Kedit par un écho dans toute créature, Que sous vos doigts puissants exhale la nature, Cet immense clavier I
(V. HcGO, les Feuilles d'automne, xxxviu.)
(6) Dans le monde moral, la poésie pénètre au fond de l'âme pour en dérouler les replis à nos yeux. " Sans doute, remarque ici l'abbé Gaborit, les poètes se sont plus à nous décrire la nature physique, les grands spectacles de la création. Mais c'est surtout en faisant agir l'homme devant nos yeux, en nous redisant ses aspirations, ses désirs, ses luttes, ses déceptions, ses défaites et ses triomphes, qu'ils nous captivent." (1) Vagues impressions, aspirations, souvenirs,
(1) " Cœli enarrant gloriam Dei ! les deux racontent la gloire de Dieu : mais la terre aussi et ses grands événements raccntent la gloire de Dieu dans les choses humaines." (Lamartip.e, Cours fam. de litt., XL VI. )
regrets, espoirs ; sentiments joyeux ou tristes, doux ou amers, tendres ou héroïques, amour, pitié, orgueil, patriotisme : la poésie s'empare de tout cela pour en composer son miel. Le poète est un instrument sonore, impressionnable à tous les phénomènes intellectuels qui s'accomplissent en lui et autour de lui ; il est le clavier qui résonne à toutes les émotions, la cloche qui
iSous le marteau sacré tour à tour chante et pleure, Pour célébrer l'hymen, la naissance et la mort.
(c) De la nature et de l'homme la poésie s'élève à Dieu. Elle le cherche dans les merveilles de la création, où il se révèle sous une infinité de symboles et d'êtres, qui reflètent particulièrement ses inexprimables attributs ; elle chante ses perfections ineffables, sa bonté, sa sagesse, sa magnificence ; elle célèbre ses grandeurs et ses bienfaits.
Il est une langue inconnue
Que parlent les vents dans les airs,
La foudre et l'éclair dans la nue,
La vague aux bords grondants des mers,
L'étoile de ses feux voilée,
L'astre endormi sur la vallée,
Le chant lointain des matelots,
L'horizon fuyant dans l'espace,
Et ce firmament que retrace
Le cristal ondulant des flots,
Les mers d'où s'élance l'aurore,
Les montagnes où meurt le jour,
La neige que le matin dore,
Le soir qui s'éteint sur la tour,
Le bruit qui tombe et recommence,
Le cygne qui nage ou s'élance,
Le frémissement des cyprès,
Les vieux temples sur les collines,
Les souvenirs dans les ruines.
Le silence au fond des forêts.
Les grandes ombres que déroulent Les sommets que l'astre a quittés.
Les bruits majestueux qui roulent Du sein orageux des cités.
Les reflets tremblants des étoiles, Les soupirs du vent dans les voiles,
La foudre et son sublime effroi, La nuit, les déserts, les orages ; — Et dans tous ces accents sauvages Cette langue parle de toi.
De toi. Seigneur, Etre de l'être !
Vérité, vie, espoir, amour !
De toi que la nuit veut connaître.
De toi que demande le jour,
De toi que chaque son murmure.
De toi que l'immense nature
Dévoile et n'a pas défini.
De toi que ce néant proclame.
Source, abîme, océan de l'âme,
Et qui n'as qu'un nom : l'Infini !...
(Lamartine, Lectures pour tous.)
3" La poésie dans les arts et dans la littérature. — (a) La poésie, dans une œuvre d'art, comme dans la nature, est la propriété de déterminer la rêverie esthétique, c'est-à-dire cette illusion demi-consciente qui nous fait apercevoir, à travers et au-delà du réel, une beauté d'image ou de sentiment. Nous disons de l'artiste qui ajoute à la perfection de son œuvre ce charme évocateur, qu'il est poète. Ainsi, il y a de la poésie sous \e ciseau du statuaire, sous le pinceau du peintre, sous le burin du graveur, dans les hardiesses de l'architecture, dans les mélodies et les harmonies de la musique.
(a) " Certaines formes de l'art, la ^jem^i/re, le dessin, la sculpture, ont ce caractère distinctif qui leur confère une valeur poétique particulière, d'être des représentations. L'objet matériel qui nous est mis devant les yeux ne doit pas être regardé pour son compte et perçu dans sa réalité ; ce n'est qu'un simulacre, une it^age faite à la ressemblance d'un autre objet, naturel ou fictif, dans tous les cas absent, et que nous sommes invités à nous représenter. Dans quelques linéaments tracés au crayon sur le papier, nous reconnaissons un visage humain ; à l'instant oii se produit cette interprétation, nous ne le voyons plus du même œil ; nous ne le prenons plus au propre, mais au figuré ; ce trait indique un contour, celuilà est une ombre; ici, c'est une boucle de cheveux, un pli de vêtement. De même pour le tableau ou la statue ; si loin que soit poussée l'imitation, elle laisse toujours à l'imagination quelque chose à faire ; elle est toujours conventionnelle et symbolique par quelque endroit.,. Quand bien même l'objet représenté serait de ceux que dans la réalité nous trouvons vulgaires et prosaïques, le seul fait
qu'il nous apparaisse ici dans un mirage, à travers une illusion, l'allège de son plat réalisme. La transformation d'art l'idéalise. Contempler de telles images, c'est déjà sortir de la réalité positive, c'est faire un premier pas dans le monde imaginaire...
" Un cas peut se présenter d'ailleurs, oii l'art nous révélera la poésie des choses et nous la fera mieux sentir : c'est le cas où l'artiste sera plus poète que nous ne le sommes nous-mêmes. Alors il nous communiquera des émotions que nous n'avions jamais éprouvées à ce degré ; il nous fera contempler la nature à travers ses rêves ; il nous en présentera une image transfigurée, toute pénétrée de poésie, qui parlera plus à notre imagination que n'a jamais fait la réalité. Nous étions froids devant la nature,. parce que nous la regardions de nos yeux; ici nous la voyons par les siens. Il nous en signale les beautés. Il nous en fait comprendre le charme. Quand il n'aurait fait passer dans son œuvre et ne nous communiquerait qu'une infime partie du sentiment dont il était pénétré en la composant, ce serait plus encore que ce que nous éprouvions de nous-mêmes, devant le spectacle le plus émouvant de la nature. Ainsi s'explique ce fait en apparance étrange, que l'art, image nécessairement appauvrie de la nature, nous puisse parfois sembler plus riche de poésie...
" Comment l'artiste produira t-il cet eflfet ? Ce sera quelquefois par la facture même de son œuvre. On sait combien un tableau, une statue gagne en poésie à ne rappeler la nature que par des indications sommaires, que nous soyons obligés de compléter en imagination. Ce sont précisément les sous-entendus de l'exécution qui donnent à l'œuvre son surcroît de valeur expressive. Un rendu plus minutieux serait moins suggestif. Ainsi certains peintres aiment à nous faire entrevoir les objets dans un clair-obscur ou à travers une sorte de brume qui les rend mystérieux. Au jour cru qui accentue leur réalité ils préfèrent la lueur matinale ou crépusculaire qui les idéalise...
" L'effet poétique d'une œuvre d'art pourra tenir encore au caractère propre des objets représentés. En reproduisant les spectacles de la nature qui sont le plus capables de nous charmer ou de nous émouvoir, l'artiste agira plus esthétiquement sur notre imagination et notre sensibilité ; et son œuvre en apparaîtra d'une poésie plus intense... Une des attitudes que l'art représente le plus volontiers est celle de la méditation ; ce n'est pas seulement parce qu'elle est noble et calme, et qu'elle peut être longtemps soutenue ; c'est surtout pour son effet poétique. Par sympathie, elle détermine chez le spectateur un état d'âme analogue." (1)
(b) Ij architecture, qui n'a pour moyen d'espression que l'harmonie des lignes et des dimensions, peut cependant elle aussi, revêtir un symbolisme assimilable à la poésie. Des exemples :
(1) M. P. Sauriau, ouvr. cité, c. IV, La poésie dans Vart.
— " Enveloppée, close, frileuse, l'architecture dit clairement au spectateur: J'ai peur du troid, de la neige, de la pluie, du vent; je suis vêtue en conséquence. Ouverte, épanouie, souriante, ornée de sculptures délicates, semblables aux broderies d'un voile léger, et peinte de couleurs vives, pareilles aux fraîches nuances des étoffes du printemps et d'été, elle nous apprend en termes joyeux qu'elle est née aux rayons d'un soleil ami et qu'elle a plus d'espérances que de crainte." (1)
" Dans les constructions ogivales, dit l'abbé Gaborit, les lignes et les formes verticales dominent ; des flèches élancées portent jusqu'aux nues la tête du monument ; les nefs divisées et les chapelles multipliées donnent à l'éditice des profondeurs mystérieuses. Il semble que le Dieu du ciel résidant perpétuellement dans le silence du tabernacle, y invite l'homme à d'ineffables entretiens. Dans ces retraites cachées, l'âme se recueille volontiers, le cœur se laisse aller à de douces effusions au milieu desquelles il quitte la terre et s'élève vers les cieux."
" Dès qu'une fois le christianisme eut échappé des catacombes, de la crypte mystérieuse, où le monde païen l'avait tenu, il la lança au ciel cette crypte ; la flèche flamboyante s'échappa comme le profond soupir d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la respiration, si fortement battait ce cœur du genre humain, qu'il fit jour de toute part dans son enveloppe, elle éclata d'amour pour recevoir le regard de Dieu ". (Michelet.) " La foi du moyen-âge a soulevé la voûte romaine ; le souffle de l'esprit a poussé la tour jusqu'aux nuages. 11 faudrait résister à l'évidence pour ne pas voir dans nos cathédrales gothiques l'œuvre d'un sentiment religieux, une image parlante de l'aspiration du croyant au paradis ". (Lamennais.)
(c) Enfin la musique, non seulement unie à la poésie verbale, comme dans le chant, mais encore livrée à elle-même et purement instrumentale, est éminemment poétique, dans le sens que nous avons donné à ce caractère d'une œuvre d'art. Lointainement imitative, elle suggère des images sonores, c'est-à-dire des reproductions plus ou moins accusées et, de préférence brèves et discrètes, des sons de la nature, laissant à l'imagination de l'auditeur le plaisir de compléter. " De même que le dessinateur représente, au moyen de traits conventionnels, une image visuelle : contour, ombre ou relief ; ainsi la musique évoque sans les reproduire tout à fait les bruits de la nature, les murmures de la forêt, le chant des oiseaux, le rythme des vagues, le sifflement du vent, le tonnerre, le grondement du canon, le tintement des cloches, les accents d'une voix joyeuse, irritée ou plaintive. On a pu discuter sur la légimité de ces imitations. Mais il serait tout à fait injuste de méconnaître ce qu'il y a de poétique dans ces réminiscences de la nature qui passent de temps à autre dans la musique instrumen-
(1) Cl^irles Lévêque, Théorie du Beau, t. II, p. 28.
taie. — Avec ces images sonores apparaîtront en même temps, évoquées par associations d'idées, les images visuelles correspondantes. Ainsi une imitation même très discrète du bruit rythmé des vagues qui battent une falaise nous les fera voir, glauques, écumantes, bondissant à l'assaut des rochers. Nous ne pouvons entendre une marche funèbre sans nous représenter des images de deuil... " (1).
Aussi bien le timbre de certains instruments agit sur l'imagination visuelle d'une manière spéciale. Le cor d'harmonie, par exemple, est essentiellement poétique. " Aucun instrument peut-être, dit Gevaert, n'agit aussi puissamment sur la fantaisie de l'auditeur. Les sons du cor transportent l'esprit au loin, dans les libres espaces, au sein des vastes forêts, sous l'ombrage des chênes séculaires, ou dans les pays charmants du rêve et de la féerie, aux bords des claires fontaines où l'on entend par les belles nuits d'été résonner les notes mystérieuses du cor d'Obéron." (2)
Donc la musique est descriptive par suggestion ; au moyen d'accords et de mélodies que l'apparence visible des choses lui aura inspirées, le musicien, s'il a du génie, entraînera doucement notre esprit à se représenter des scènes de la nature, sinon identiques, du moins analogues à celles qu'il avait sous les yeux. N'y at il pas là centemplation, rêverie, poésie à son degré le plus intense?
C'est par les mêmes piocédés encore qu'elle arrive à évoquer les drames de la vie intérieure, à représenter les sentiments les plus complexes, la joie, la tristesse, l'enthousiasme, l'espérance, le regret, le découragement, etc. " La musiqne, dit Taine, a cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en nous des formes, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel événement ou situation distincte, mais les états de Vâme, telle nuance d'allégresse, ou de mélancolie, tel degré de tension ou d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une mortelle défaillance de tristesse."
(6) D'une manière générale, on peut dire que la formule ci-dessus énoncée convient également à la poésie littéraire, c'est-à-dire aux œuvres en vers d'abord, et de même aux compositions en prose, qui produisent une impression poétique. Si en effet l'on entend par rêverie la fiction des sujets, l'idéalisation des objets et le symbolisme du langage, il faut reconnaître qu'elle apparaît comme l'élément distinctif de la poésie sous toutes ses formes et de tous les temps. Eêveries, en ce sens, les surhumaines fantaisies de l'Iliade et de l'Odyssée ; rêveries, l'enthousiasme des lyriques et les émouvantes conceptions des tragiques grecs ; rêveries, les
(1) P. Souriau, ibid., pp. 71-82.
(3) F.-A. Gevaert, N'oav. traité dHnstrum., Lemerre, 1886. — Voir aussi H. Berlioz, Or. traité dHnstrum.
paysages de Théocrite et ceux de Virgile ; rêveries, les puissants drames de Shakespeare, et ceux plus humains de Cor» neille et de Eacine ; rêveries, les sereines méditations de Platon, les élévations sublimes de Bossuet, comme les poèmes en prose de Chateaubriand. Ce caractère est plus profondément marqué encore dans la poésie moderne ; à quelque groupe qu'ils se rattachent, — Eomantiques, Idéalistes, Parnassiens, Impressionnistes, — les poètes contemporains sont avant tout des rêveurs. " Nos poètes s'ingénient, dit M. Souriau, à donner à leurs œuvres les titres les plus divers ; ce sont des Harmonies, des Voix intérieures, des Chants du crépuscule, des Méditations, des Contemplations : en réalité, toutes pourraient aussi bien être intitulées des Eêveries, car elles ne sont pas autre chose."
Donc, en fait, ce que nous appelons poésie daus l'œuvre poétique est précisément la part de rêverie qui s'en dégage et qu'elle suggère. " La beauté poétique pure, dit M. P. Bourget, réside dans la suggestion plus encore que dans l'expression. Il faut pour que le sortilège des beaux vers s'accomplisse, du rêve et de l'au-delà, de la pénombre morale et du mystérieux."