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l.e génie poétique ; imagination et inspiration

— L'art, il nous faut le redire, est l'expression du beau idéal. Le beau idéal ainsi réalisé dans l'œuvre artistique s'appelle une création. Or, la poésie est un art, c'est l'art suprême, qui synthétise tous les autres arts. Elle doit donc manifester à sa plus haute puissance le don de créer. Aussi bien les peuples ne l'ont pas entendu autrement : le mot même de poésie {œuvre par excellence) signifie création ; dès l'origine, le poète est dans toutes les langues un faiseur (en grec, poiètès), un trouveur (trouvère, troubadour), c'est-à-dire un créateur.

Cette faculté créatrice qui fait du poète une intelligence à part, s'appelle le génie. Nous avons cherché précédemment à nous définir le génie (1) ; nous avons constaté que ce mot s'applique à toute activiié supérieure, au savant comme à

(1) L^Art d'êa-ire, pp. 40-41.

l'artiste, au capitaine comme au penseur, et qu'avant tout il emporte l'idée d'originalité et de création. Nous avons aussi reconnu que le génie n'est pas une habileté acquise ; qu'il diffère essentiellement du talent, et qu'enfin entre le génie et le talent, il n'y a pas seulement différence de degré, mais de nature. Nous nous demandons maintenant en quoi consiste le génie poétique. Le problème n'est pas facile à résoudre : l'essence de cette activité sans rivale qui donne l'être, reste un mystère aussi impénétrable que l'essence même de l'âme. On sait cependant que la force poétique a deux principes, dont nous essaierons de pénétrer la nature : l'un intérieur, qui est l'imagination ; l'autre extérieur, qu'on appelle l'inspiration.

1** Imagination. — C'est du mot d'imagination qu'on désigne plus particulièrement le génie du poète ; mais ce mot, dans la langue usuelle, s'applique à deux états d'esprit qu'il faut bien se garder de confondre. Il ne s'agit assurément pas ici de l'imagination passive, faculté inférieure, simple capacité, commune à tous les hommes, de percevoir et de se rappeler lea images des choses sensibles et de les reproduire plus ou moins vivement dans sa mémoire. L'imagination de l'artiste est d'essence tout à fait différente ; elle est active, créatrice. L'artiste n'est pas celui qui se laisse dominer par son imagination, mais celui qui sait mettre au service de l'idée cette faculté représentative ; celui dont la raison et la volonté maîtrisent la multitude de ses sensations antérieures, s'en emparent, les combinent et construisent avec — des images, des représentations nouvelles, empreintes de vérité et de beauté.

" Loin d'être un état passif, où l'âme se laisse envahir par de tumultueux fantômes, où elle subit toutes ses impressions, toutes ses idées, sans y coopérer en rien, l'imagination poétique est l'acte vigoureux d'un esprit qui sort pour ainsi dire de lui-même et va s'emparer dans la nature de toutes les formes, de toutes les couleurs, de toutes les figures qui conviennent à sa pensée. Rien n'est admis par hasard dans un cerveau qui crée ; là toute image est l'objet d'un choix réfléchi... La moindre œuvre d'art suppose les perceptions les plus justes, le discernement le plus délicat... Il

faut plus que l'apanage du sens commun à celui qui sait incarner dans le marbre ou dans la parole la moindre parcelle de vérité ou de beauté, à celui qui sait nous rendre un seul des mille aspects de la nature. Il a besoin d'une intuition plus perçante, d'une révélation plus particulière, d'une raison qui s'applique à mille détails des lois de la vie, à mille vérités aussi nécessaires, aussi éternelles que les axiomes de la raison commune, mais voilés à l'universalité des hommes... La lumière qui découvre le beau, la force qui crée chez te poète, n'est rien autre chose que la raison elle-même, la raison à sa plus haute puissance ". (1)

" Tout ce qui vit et fermente dans son âme, dit Hegel dans son Esthétique, l'artiste ne peut le représenter qu'à travers les images et les apparences sensibles qu'il a recueillies. En même temps, il sait maîtriser les images pour les approprier à son but et leur faire recevoir et exprimer le vrai absolu d'une manière parfaite. Dans ce travail intellectuel qui consiste à joindre ensemble l'élément rationnel et la forme sensible, l'artiste doit appeler à son aide à la fois, une raison active et une sensibilité vive et profonde. C'est donc une erreur de croire que les poèmes se forment comme un rêve pendant le sommeil du poète. Sans la réflexion qui sait distinguer, séparer, faire un choix, l'artiste est incapable de maîtriser le sujet qu'il veut mettre en œuvre ; il est ridicule de s'imaginer que le véritable artiste n'a pas conscience de ce qu'il fait ".

Ainsi le premier élément de l'imagination créatrice est '* un sens très net de la vérité absolue, de l'idéal " ; le poète pense avec autant de lucidité, et de profondeur parfois, que le philosophe. — Seulement, il pense autrement : il pense en ÎTnages. " Soit que le poète célèbre la nature ou qu'il remonte à la sphère de l'intelligence, dit Lefranc, il conserve toujours le brillant privilège de donner au sujet qu'il traite une forme, un visage, une réalité sensible et présente ; ce qui est devant nos yeux, il le reproduit avec tout le charme d'une vive et originale imitation ; ce que notre esprit seul pourrait atteindre, il le montre encore à nos sens."

De là, un second élément de la faculté complexe qui crée le beau. Cesimages, l'artiste les prend nécessairement dans le monde qui l'entoure, dans tout ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il ressent : dans les aspects, les lignes, les couleurs, les bruits, les phénomènes de la nature, comme aussi dans les impressions sans nombre que lui apportent les manifestations de la vie morale. Il faut donc au poète, en même temps que

(1) Victor de Laprade, Qiiest. d'Art et de Morale.

ce sens de l'idéal pur, " U7i sens particulier des réalités extérieures, " et, par conséquent, des organes plus délicats, une psychologie plus pénétrante qu'à l'ordinaire des hommes.

(a) " Le second élément de l'imagination de l'artiste est un don particulier pour saisir la nature extérieure et ses formes diverses, une attention qui, sans cesse éveillée sur tout ce qui peut frapper les yeux et les oreilles, grave dans l'esprit les images variées des choses, une mémoire qui conserve tout ce monde de représentations sensibles. L'artiste doit ressentir fortement toutes les impressions qui viennent par les sens ; il doit avoir une perception délicate de toutes les nuances de la couleur, de toutes les évolutions du contour,,. Si le poète doit beaucoup penser, beaucoup méditer, il doit aussi beaucoup voir et beaucoup entendre ; il est donc d'une curiosité infinie. Rien n'est pour lui indifférent ; les nuances d'un coquillage, la dentelure d'une feuille, pas plus que les grands effets d'un soleil couchant et les bruits mystérieux de la mer ou des sapins delà montagne. Le poète écoute toutes les voix, contemple toutes les formes, suit de l'œil et de la pensée tout ce qui se meut, tout ce qui a vie et apparence dans la création ; rien dans le monde de la forme et de la couleur ne doit échapper à l'attention de l'artiste.

(6) *' Ce regard scrutateur que le poète jette sur la nature pour s'assimiler le monde des images, il le porte également sur le monde intérieur, sur l'intimité de l'âme humaine. Il doit connaître toute les passions qui agitent le cœur, toutes les fins auxquelles aspire la volonté. Il étudie dans la physionomie, dans le geste, dans les paroles, dans toutes les actions des hommes, l'expression que dévoile chacun des innombrables sentiments qui constituent la vie de l'âme. Il saisit des nuances imperceptibles dans la forme extérieure que prennent les passions ; il entend la signification morale du moindre regard — Cette connaissance du cœur et de la valeur morale de l'acte physique le plus insignifiant en apparence, l'artiste le puise pour une grande part dans la société, dans l'observation Mais l'observation d'autrui ne lui offre qu'un élément stérile, si par lui-même, si dans sa propre vie, il n'a pas connu tout ce qui peut ébranler fortement l'âme humaine. Il faut que son esprit et son cœur aient été profondément saisis et remués ; il faut qu'il ait beaucoup senti, beaucoup agi, beaucoup vécu, pour être en état de révéler dans son œuvre les mystères de la vie. Si la sérénité est nécessaire, l'impassibilité est mortelle au poète. On ne peut rendre sous une forme idéale et vraie qu'une émotion qu'on a éprouvée, ou que l'on est capable de sentir ". (1)

Enfin, troisième élément de l'imagination créatrice : une énergique perception des rapports qui unissent le monde des

(1) V. de Laprade, Ibid.

formes à celui des idées, " un vif sentiment des analogues du monde physique et du monde moral." — Placé entre le monde des idées pures et celui des formes sensibles, l'artiste fréquente ce double domaine ; son regard plonge alternativement dans la nature et dans l'idéal. L'harmonie mystérieuse qui existe entre le monde visible et l'âme humaine, entre la forme sensible et Vidée pure, c'est son privilège de la percevoir et de l'exprimer.

Et là réside l'essence même du génie poétique, ledon de création ; par cette faculté d'incarner l'idée dans l'image, d'insuffler une âme à la matière, l'artiste nous semble devenir créateur, et participer au plus magnifique des attributs du Tout-Puissant, de l'Artiste suprême. Qu'est-ce en effet, que la création, le poème de Dieu, sinon l'expression concrète et matérielle de ses conceptions infiniment belles, sinon son idée rendue sensible ?

" Il y a, dit Lamartine, des harmonies entre tous les éléments, comme il y en a une générale entre la nature matérielle et la nature intellectuelle. Chaque pensée a son reflet dans un objet visible qui la répète comme un écho, la réfléchit comme un miroir, et la rend perceptible de deux manières, aux sens par l'image, à la pensée par la pensée : c'est la poésie infinie de la double création. Les hommes appellent cela comparaison ; la comparaison, c'est le génie. (La création n'est qu'une pensée sous mille formes). Comparer, c'est l'art ou l'instinct de découvrir des mots de plus dans cette langue divine des analogies universelles que Dieu seul possède, mais dont il permet à certains hommes de découvrir quelque chose."

2" Inspiration. — L'essence du génie poétique consiste donc dans cette domination souveraine de l'artiste sur les formes qui se succèdent dans son imagination, dans la faculté de percevoir et de traduire les symboles, les analogies qui existent entre le monde matériel et le monde des idées. Si telle est la part de la volonté dans la création artistique, il semblerait qu'avec de l'intelligence, des notions précises sur les caractères du beau idéal, beaucoup d'application et du " métier ", on devrait devenir capable à son gré de la produire. D'où vient cependant que les artistes, que les vrais poètes sont si rares ? C'est que l'imagination elle-même de

l'artiste concevant son œuvre, est mise en jeu par une cause en apparence extérieure, intime et pourtant insaisissable. On la nomme inspiration.

" Mystérieuse dans son essence, comme la force vitale, la force poétique n'est pas comme elle dans une activité continue. Elle a des intermittences ; elle apparaît à ses heures sous le nom (Vinspiration. La volonté est aussi impuissante à l'éveiller qu'elle est impuissante à faire naître le génie. L'inspiration est accordée à l'artiste comme le génie, par un don- gratuit et imprévu... L'homme de génie lui-même n'a ni droit, ni pouvoir sur l'inspiration ; elle vient à son jour et souvent sans être appelée : Spiritus Deiflat ubi vuW (1)

11! inspiration est comme un souffle divin, comme une vie supérieure que le poète reçoit d'en haut à de certains moments, et qui l'élève jusqu'au beau idéal. " U inspiration ou génie, dit le P. Verest, est l'impulsion irrésistible à laquelle l'artiste obéit en créant son œuvre... Tout ce qu'il voit, tout ce qui le touche, lui suggère un idéal, et cet idéal l'obsède, lui fait goûter un plaisir esthétique intense et ne lui laisse aucun repos jusqu'à ce qu'il l'ait exprimé de manière à faire partager aux autres l'admiration qui l'a saisi." (2)

Les anciens rapportaient à la présence d'une divinité cette exaltation passagère de l'âme :

Est deus in nobis, agitante calescimus illo ; (Z)

et le mot enthousiasme rappelle par son étymologie même {Dieu au-dedans) l'origine céleste attribuée aux mouvements impétueux qui président aux créations de la poésie et de l'art. Lyre d'Apollon, Muse, ou génie tutélaire, ils l'invoquaient avec une naïve sincérité : témoins Homère, Hésiode, Pindare. Les modernes, du reste, sont tout aussi unanimes à proclamer la nécessité et la spontanéité de l'inspiration. (4)

" Cette heureuse influence se manifeste quelquefois par des traits, des beautés de détails : il y a des mots, des vers d'inspiration, et, ce qu'il y a de plus curieux, ils se rencontrent parfois dans

(1) V. de Laprade, ibid.

(2) P. Verest, S. J., Manuel de litt.

(3) Ovide, Fastes, VI, 5.

(4) Voir Lamartine, Méditations, XI, 43.

des ouvrages d'ailleurs médiocres. Elle s'applique surtout à la conception première d'une œuvre, à l'invention. Un sujet ou la manière de le comprendre apparaît soudain à l'auteur, étonné lui-même des Inmières qui l'inondent et des sentiments qui le transportent. Dans cet état, un poème, une tragédie, un discours se conçoivent, se disposent, s'ébauchent, ou même, sauf les retouches, s'exécutent avec une rapidité qui confond. Tous les écrivains créateurs ont éprouvé plus d'une fois ce phénomène." (1)

En tout cas, l'inspiration est impersonnelle à l'artiste et ne lui appartient pas ; pour l'avoir possédée une heure, un jour, des années entières, il n'est pas sûr de la retrouver le lendemain. Il ne faut cependant pas exagérer cette indépendance du souffle inspirateur. Une fois investi du don de poésie, l'homme est doué d'un certain pouvoir sur cette énergie créatrice ; il y concourt par sa volonté. Certaines conditions physiologiques, certaines circonstances exceptionnelles de milieu, de vives sensations poétiques, celles que peuvent apporter, par exemple, les spectacles de la nature, sont- elles capables de la faire naître ? Victor de Laprade, le profond idéaliste à qui nous empruntons ces idées, ne le croit pas :

" C'est à la profondeur, à la sincérité de son émotion, à la vigueur originelle de son idée, aux vertus de son sujet, que l'artiste demandera tout ce que la volonté peut obtenir des divins caprices de

l'inspiration Si déjà l'inspiration n'a germé dans l'âme avec la

conception du sujet, nulle circonstance extérieure ne la pourra développer ; pas de philtre qui l'infuse dans le sang, pas d'image assez gplendide pour la faire pénétrer dans l'âme à travers les regards, pas de musique assez suave pour l'insinuer dans notre cœur à travers l'ouïe ; pas même le plus merveilleux de tous les spectacles, la plus pénétrante de toutes les harmonies, l'harmonie et le spectacle de la nature. Un soir, vous avez gravi la montagne, votre corps se baigne dans l'éclatante lumière du couchant, dans les senteurs résineuses de la forêt. Les vallons pleins d'ombre et les collines empourprées se déroulent en ondoyant devant vous comme les vagues du gigantesque océan. Vous entendez la musique des sapins, ces murmures aussi larges, aussi profonds et plus variés encore que les bruits même de la haute mer. Vous montiez pour consulter la parole intime que vous avez cru n'être qu'un écho de l'universelle nature ; vous écoutez avec recueillement et ferveur. Vous écoutez en vain ; la voix désirée, la voix divine qui profère la parole créatrice restera muette en vous, muette même en face de la nature 1 " (2)

(1) Vapereau, Dict. des Litt., Inspiration, Génie.

(2) V. de Laprade, ibid.

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