‹ Poétique et rhétoriqueChapitre 61 sur 92 · PÉRORAISON · texte numérisé non relu

PÉRORAISON

Donc la religion est vraie ; donc il faut s'y attacher, vivre selon ses lois, et rendre sa foi certaine par ses bonnes œuvres.

On voit par là qu'un discours bien conçu peut se réduire à un syllogisme dont les prémisses sont développées avec toute l'étendue nécessaire pour opérer la conviction, et dont la péroraison renferme la conséquence.

2. Nécessité du plan; ordre des parties. — L'ordre, le plan n'est possible qu'après le travail de l'mvention ; il faut avoir tout vu de son sujet, tout pénétré, tout embrassé pour savoir trouver la place précise de chaque chose. Nous avons signalé ailleurs (1) l'importance du 'plan et la méthode à suivre dans une composition littéraire quelle qu'elle soit. Nous ne rappellerons ici que la parole j(j|îlrgique de Villemain :

i /for(

Quiconque ne sent pas la beauté et la /force de l'ordre n'a encore rien vu au grand jour ; il n'a vu, dit Fénelon, que des ombres dans la caverne de Platon.

io Quant à l'ordre des parties, quelque liberté y est laissée à l'orateur comme à l'écrivain. Il est bon quelquefois de se soustraire à la rigueur des préceptes logiques pour s'accommoder aux circonstances. Par exemple, on peut commencer

(1) VArt d'écrire, pp. 238-339.

par une narration (1) ou par quelque argument solide ; on peut encore faire suivreTexorde de la preuve, et renvoyer plus loin la narration. Au goût de l'orateur et à son jugement d'apprécier l'à-propos de ces transpositions.

3. Modèles d'amplifications oratoires.— Nous allons mettre deux petits modèles de plans développés sous les yeux des jeunes gens, afin de leur permettre de constater encore une fois, sans sortir de leur manuel, la portée pratique de ce qui a été dit jusqu'à présent, et de leur faire voir de près lé Discours dans sa réalité concrète, composé dans les formes. Quelque chef-d'œuvre de l'éloquence classique nous eût semblé préférable ; mais, à part l'extrait de Lacordaire plus haut cité, nous n'en avons pas trouvé de ' dimensions assez restreintes pour entrer dans notre cadre.

Sujets.

Après la prise de Damiette par Saint Louis et ses Croisés, le Sultan envoie Garaman, un de ses ministres, au quartier général du roi de France, pour lui proposer alliance et paix, en des termes insinuants, mais aussi équivoques et menaçants : Discours de l'ambassadeur : — Réponse du Roi.

PROPOSITION DB GARAMAN.

Grand prince, je ne viens pas, guidé par une lâche crainte ou de vaines terreurs, te demander ton alliance et te proposer la paix en même temps que l'amitié de mon roi. Il n'en a pas besoin ; car quel vent, quel orage assez fort pourrait faire trembler le trône des sultans? Ils méprisent les efforts de l'ouragan et se rient des foudres du tonnerre ; leur tête s'élève au-dessus des nuages et les domine du haut de sa grandeur. Méledin qui soutient cette haute fortune en est digne en tous points : jeune, beau, brave, il est chéri de ses peuples guerriers, et pour lui plaire, ils soumettraient le monde. Ce prince, juste, magnanime, passionné pour la gloire, sait aussi admirer la vertu et le courage même dans un ennemi ; le tien a su le charmer: et pensant que l'union de deux si grands cœurs ne pourrait enfanter que de grandes choses, il a résolu de te demander ton alliance. Devenus amis, toutes les barrières tomberont devant vous, et la terre tremblera sous vos pas.

Pèse bien mes paroles. La fortune est inconstante, tu le sais ; c'est une beauté capricieuse qui se rit aujourd'hui de ceux qu'hier

(1) Un " trait ", dans le sermon, ou dans le discours académique.

elle adorait : as-tu donc tellement enchaîné son cœur, qu'elle ne puisse le donner à d'autres ? As-tu si bien attaché ses ailes, qu'elle ne puisse s'envoler de toi? Sa roue doit-elle invariablement tourner à ton char ? Quoique toute l'Europe se soit réunie à toi et ait envoyé dans ton camp ses plus braves guerriers, quoique cent peuples divers t'aient offert le secours de leurs bras, et que tes innombrables bataillons couvrent au loin les fertiles plaines d'Egypte, un coup, un seul coup de cette même fortune peut anéantir ces forces si redoutables.

Rappelle-toi le désastre de ce célèbre Français, de ce Jean de Brennes. Comme toi il avait une puissante et valeureuse armée, il avait vu tomber devant lui les murailles de Damiette ; comme toi enfin il portait ses vues ambitieuses sur le Caire, et se préparait à mettre à exécution son projet sacrilège, lorsque le Nil vint l'en empêcher. Irrité de l'audace de ce guerrier qui osait ainsi profaner la terre qu'il protège, il enfle soudain ses eaux, et ses flots en courroux entraînent dans leur gouffre ces courageux bataillons. Roi de France, qui te dit qu'il n'en agira pas de même envers toi, et que, nouveau Jean de Brennes, tu n'auras pas une fin semblable ?

Mais supposons que tu puisses lui opposer des digues aussi hautes que nos pyramides, et braver sa furie ; ne vois-tu pas que toutes les nations de l'Asie vont se coaliser contre toi? De l'Inde à l'Hellespont, tous les guerriers, tous les princes, qui marchent sous l'étendard de Mahomet, se feront un devoir de participer à la destruction des mécréants. Comment t'opposer à ce déluge de feux, à ces torrents innombrables de guerriers dont les traits obscurcissent la lumière du jour? Eh bien! soit, je l'admets, ton courage invincible dissipera toutes les phalanges, tu resteras vainqueur ; mais considère que tu es en pays étranger et de toutes parts entouré d'ennemis ; que leurs défaites, loin de les abattre, ne feront que les exciter davantage : chaque jour te sera un combat, et tes victoires elles-mêmes t'affaibliront. Où trouveras-tu des soldats pour remplacer tant de braves guerriers moissonnés par le fer ? La France, sans doute, prendra des ailes et traversera les mers ? Grand prince, ne te berce pas de ces vaines illusions ; mais plutôt songe à ta gloire, songe à la conserver intacte en agissant avec prudence.

Les exploits que tu as déjà accomplis doivent suffire pour illustrer ta mémoire ; l'Occident t'admire, l'Orient te vénère ; ne ternis pas par une folle audace cette destinée brillante, mais plutôt écoute mes paroles ; rends-nous Damiette que tu ne peux conserver ; reçois en échange de quoi acheter un royaume ailleurs ; reçois, grand prince, l'amitié et l'alliance de mon roi.

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