ÉLOCUTION ET ACTION
Yélocution. (1) L'élocution est donc la production de la pensée par la parole.
L'élocution ou le style, ce qui est la même chose, est au fond l'éloquence même {éloqui, parler avec art). L'éloquence triomphe par la parole, et l'œuvre de la parole oratoire est dans ce que la rhétorique appelle l'élocution. Il n'y a rien sans l'élocution, rien qu'un tracé de figures et de plans, une esquisse, un tableau sans couleurs. C'est elle donc qui constitue le principal mérite du discours. C'est elle qui donne aux pensées tout leur éclat, aux sentiments toute leur force, aux mouvements toute leur énergie, c'est par elle que l'orateur charme, c'est par elle qu'il séduit, qu'il enlève, qu'il entraîne. Quel est en effet, s'écrie Cicéron, celui qui commande le respect, l'admiration, l'étonnement, qui provoque les acclamations et l'enthousiasme, et que l'on regarde presque comme un dieu parmi les hommes ? C'est celui qui sait parer son discours des grâces de l'éloquence, en lui donnant la clarté, la richesse, l'harmonie, l'éclat, la magnificence, etc., qui lui conviennent.
Bossuet mettait quarante-trois jours à écrire une oraison funèbre de quinze pages, et Louis XIV lui-même respectait sa solitude et son travail pendant ce temps. Racine travaillait laborieusement ses vers. Raphaël n'improvisait point sur la toile les vierges dont le modèle résidait dans sa pensée. Il se pourrait donc qu'on se trompât étrangement lorsqu'on dit qu'il faut écrire avec rapidité, parce que les idées viennent avec abondance et que l'on sent vivement. Le style dit d'inspiration sera presque toujours un style médiocre, et en voulant forcer la parole à suivre la pensée, on est souvent exposé à se contenter d'une expression incomplète et décolorée.
Le temps que réclame la parole pour se former et devenir le vêtement de la pensée n'est pas un temps perdu pour la pensée même. La pensée, pendant ce temps, se fortifie, s'éclaire. Si troo souvent, chez certains auteurs, des comparaisons parasites, des développements sans mesure, des périodes retentissantes d'harmonie, mais vides de sens, arrêtent le lecteur rebuté, c'est que ces écrivains confondent trop souvent la présomption d'un esprit incapable d'un travail sérieux et d'une réflexion profonde avec la véritable inspiration.
(Mgr DuPANLOTJP, De la haute éduc. intellect.)
(1) VArt d'écrire, pp. 240-241.