CRITIQUE LITTÉRAIRE
Dans le sens restreint qui nous occupe, et sous le nom de critique littéraire, le mot désigne " Vart de bien juger les ouvrages de l'esprit et d'en discerner les mérites et les défauts." De nos jours, la critique est même devenue une science, " la science des littératures, c'est-à-dire la connaissance approfondie et systématisée des œuvres littéraires."
3. Critique générale et particnlière ; ancienne et moderne. — La critique est dite générale, quand elle s'occupe des principes mêmes de la composition littéraire, des questions relatives au génie, au goût, au style, des divers genres et des règles qui leur sont propres. Elle est particulière, quand elle étudie les œuvres des écrivains, pour en faire ressortir les qualités ou les défauts.
Ces deux branches de la critique sont plutôt distinctes que séparées, et souvent elles se mêlent, se pénètrent, se confondent dans la pratique. Il est difficile de traiter les points généraux de l'esthétique littéraire, d'exposer la théorie de la composition, de discuter les conditions d'un genre, sans justifier les principes par des applications et sans éclairer les règles par des exemples. D'autre part, il est impossible de décider d'un ton d'oracle, qu'une œuvre particulière est bonne ou mauvaise, sans rattacher le jugement rendu à des règles et à des principes qui lui communiquent de leur autorité. CVapkreatt.)
La critique ancienne est celle d'Aristote, qui en a tracé les grandes lignes, celle de l'époque alexandrine, de Quintilien, de la Eenaissance italienne, du XVII® et du XVIIP siècle jusqu'à LaHarpe, qui fait de la critique un genre, un département de l'éloquence, la vulgarise, la rend accessible à tous les gens de goût, et prépare ainsi les voies à la critique moderne. — La critique ancienne est éminemment généralisatrice et dogmatique : de l'examen attentive des chefsd'œuvre, elle tire des classifications en genres distincts et, pour chacun, des lois invariables qui devront présider à la composition ainsi qu'à l'appréciation des œuvres subséquentes. Elle a engendré les poétiques et les rhétoriques.
Le tort de cette méthode, nous l'avons fait remarquer ailleurs, est de méconnaître la liberté du génie dans les limites même de la nature ; son mérite, de favoriser l'éveil du
talent, de le former et de le diriger dans ses premiers essais : car, " si le génie n'a que faire des règles, le talent ne saurait s'en passer " (Mme de Staël). Aussi bien, une place honorable est due à ces précepteurs de l'art littéraire qui, étudiant aux diverses époques les œuvres du génie en ont tiré des règles pour ceux qui voudront entrer à leur tour dans la carrière ; ils épargneront à l'artiste, au poète, à l'orateur bien des tâtonnements, et un imprudent gaspillage de forces qu'il doit réserver pour la production. Les œuvres d'un petit nombre de ces observateurs nous restent, et c'est un devoir à tout écrivain de les consulter, à condition de les critiquer lui-même à son tour, et de faire, dans leurs préceptes, la part de ce qu'il y a de transitoire ou d'absolu. (1)
La critique moderne, et par là nous entendons celle du XIX^ siècle et du nôtre, élargit son domaine et change de méthode. Elle ne borne plus ses observations à vérifier la conformité ou non- conformité des œuvres à ces lois esthétiques qui avaient paru aux siècles précédents intangibles et fixées à jamais. Elle imagine d'autres procédés qu'il faut nous borner ici à signaler brièvement.
1" Critique historique. Constatant qu'il existait, en dehors des classiques de l'antiquité et du XVIP, — au moyen-âge^ par exemple, et dans les littératures étrangères, — des beautés éclatantes qui n'étaient pas faites *' selon les règles ", Mme de Staël et Chateaubriand furent amenés à " contrôler le titre et la valeur de ces mêmes règles." De cette discussion naquit, avec le romantisme, une méthode nouvelle appliquée à la critique, savoir : " la nécessité, pour juger sainement les ouvrages de l'esprit, de les replacer dans le milieu social où ils ont été créés."
'• Villemain, reprenant cette idée indiquée par M""® de Staël, la met en œuvre avec un rare talent, unit étroitement la critique à l'histoire, les éclaire et les complète l'une par l'autre, montrant à la fois l'influence de la société sur les
(1) " 11 est bon, dit Sainte-Beuve, d'avoir passé par LaHarpe, même quand on doit bientôt en sortir."