‹ Poh Deng: roman siamoisChapitre 2 sur 8 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

J'ai vécu deux années au Siam et, durant ce temps, j'eus pour la première fois de ma vie l 'impression qu'il existait un peuple heureux ; je V aimai pour son humeur tranquille, pour sa nonchalance enjouée, pour sa malice inoffensive, pour son hospitalité.

A Bangkok, aux heures où la colonie européenne s'assemble autour du thé fatal et du rituel whiskysoda, volontiers je prenais un sampan et, traversant la Mé-Nam, j'errais dans le dédale des canaux — des klongs — de la rive droite, décor d'un exotisme tro-

pical, unique dans l'Extrême-Orient. Les paisibles habitants de cette cité fluviale me regardaient avec une curiosité exempte de malveillance ; s'ils me voyaient en peine de mon chemin ou de quelque objet, ils riaient et me fournissaient sur l'heure l'indication utile ou l'objet voulu ; et, quand je les remerciais, ils riaient encore en me disant adieu.

Je me suis également plu à fréquenter, de jour et de nuit, les « wat », qui sont les pagodes du Siam. J'ai pu circuler à ma guise dans les cours des temples, parmi les ruœlles des bonzeries, pénétrer dans le sanctuaire et m'y tenir accroupi sur la natte, tandis que se dévidait dans la pénombre l'écheveau des psalmodies. Partout, en place de la défiance envers l'étranger, rencontrée souvent ailleurs, j'ai trouvé la prévenance à l'égard de l'hôte.

Mes souvenirs les meilleurs sont ceux de quelques excursions que j'ai faites dans l'intérieur du pays. Ayuthia, où j'ai connu le charme de la vie sur Veau,

Kan-Buri, Petchaburi, Chantaboun évoquent pour moi des visions agréables. Aussi bien dans la brousse qui étreint les ruines de la vieille capitale Thaï, que sur les bords du fleuve Meklong, je me suis senti dans une sécurité préférable à celle de nos villes. Au cours de nos promenades ou de parties de chasse, mes compagnons et moi ne nous sommes guère assis près d'une hutte, d'une maison flottante, sans que ses occupants vinssent nous offrir une tasse de thé, une cigarette ou la chique de bétel, qu'ils s'égayaient de voir refusée.

J'ai ressenti ces impressions diverses assez vivement pour vouloir' les exprimer dans les pages qui suivent. Toute mon ambition d'auteur est de faire partager à ceux qui les liront, ma sympathie pour une race demeurée jusqu'à ce jour sans agitation, sans haine et sans fanatisme. Je lui souhaite de rester longtemps encore telle que j'ai tâché de la dépeindre.

Depuis que ces lignes jurent écrites, la grande guerre qui en suspendit la publication a fait sentir son contre-coup jusqu'aux rivages de la lointaine Asie. Le petit peuple Thaï, qui aurait pu demeurer indifférent aux querelles des Far an g d'Europe, a voulu que la bannière de l'Éléphant Blanc flottât à côté de celles de la Justice et du ^Droit. Je demande aux lecteurs de « Poh Deng » de vouloir bien s'en souvenir.

Page 1