‹ Poh Deng: roman siamoisChapitre 3 sur 8 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

ft

ou chaï ? Est-ce un garçon ?» — demanda faiblement une voix angoissée.

— Pou chaï » affirma la voix autoritaire de la sage-femme.

Et Mè Choup — Madame Baiser — poussa un soupir de satisfaction, ses vœux étaient comblés.

Il était né le onzième jour de la quatrième lune

décroissante de l'année du Singe, à l'heure où la brise du soir, en se levant, balance les cimes des aréquiers. A son premier vagissement répondit le cri du lézard tokké qui, par cinq fois, éructa son onomatopée : « tok-ké ! », suivie du « euh ! » final, et ce nombre constituait un heureux présage. Malheureusement, l'instant d'après, un geai bleu s'envola sur la gauche de la maison, en sorte qu'il devint douteux si le sort lui serait favorable ou contraire.

C'était un petit paquet de chair criant et frétillant, plein de vie et de voracité, qui prit possession du sein maternel avec ardeur. Comme la couleur de sa peau était indécise, on lui donna le nom de « Poh Dèng », ce qui veut dire « Le Père Rouge ». Mais dans l'intimité, on l'appelait simple ment « Nou », c'est-à-dire « Souris ».

« Sabaï,nou lek-lek» Porte-toi bien, petite souris ! »

Le lendemain de la naissance, Mè Choup fut étendue sur une planche recouverte d'une natte, le ventre nu, puis on alluma un grand feu au milieu de la chambre. La température ne tarda pas à devenir suffocante et la sueur coulait le long des épaules bronzées. Mais nul ne laissa voir qu'il en fût incommodé : c'eût été une infraction aux lois de la bienséance, en même temps qu'une source de malheurs pour la maison : l'accouchée pouvait en trépasser du coup. Pour que la cuisson du corps, nécessaire à l'expulsion des humeurs malignes, fût bien égale en toutes ses parties, on le retournait tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche. Il importe, que dans la vie, tout se passe suivant les règles.

C'est pourquoi l'enfant Poh Dèng fut placé dans une corbeille ; autour de celle-ci l'on disposa des bâtonnets reliés entre eux par un réseau de fils blancs, en sorte que les esprits malfaisants ne

pussent approcher. Le long de la muraille on fixa des gravures représentant des « Yak », c'est-à-dire des génies. Grâce à cette défense et sous cette égide, le nouveau-né pouvait désormais reposer.en paix. Les choses se passent de la sorte en pays Thaï, du haut en bas de la vallée de là Mè-Nam, du plateau de Korat aux montagnes de Xieng-Maï.

Poh Dèng n'était pas un Siamois de sang pur.

Comme tant d'autres petits habitants de la ville des Olives, c'était un Louk-Chin — entendez par là qu'il eut pour parents un Chinois et une Siamoise.

Le père de Poh Dèng s'appelait Fouk-Long. A

l'instar de ses compatriotes, il portait la tresse et le pantalon de soie en forme de patte d'éléphant. Il tenait dans le quartier du sampeng une boutique de mont-de-piété des mieux achalandées. Accroupi tout le jour devant ses vitrines, sur la plate-forme surélevée qui sert tout à la fois d'étalage pour la marchandise courante et de siège au client, il attendait celui-ci sans le solliciter. Seulement, quand l'acheteur était un de ces Farang venus des pays d'Europe et dont le goût étrange recherche non pas les denrées neuves et belles, mais les objets de rebut : poteries fêlées, cuivres ternis, images jaunies, il savait les allécher par un « Kong kao ! » — Vieille chose 1 — négligemment jeté, qu'il pensait propre à éveiller leur curiosité. Ses doigts effilés, dont les ongles atteignaient la longueur d'une phalange, maniaient avec une dextérité sans égale les boules de l'abaque, qui se déplaçaient sur des tringles de fer si vite que l'œil ne

pouvait les suivre, et jamais ses calculs ne se trouvèrent en défaut. Il revendait en général vingt ce qu'il avait acheté cinq. Son honnêteté d'ailleurs était grande et même, quand il prêtait de l'argent à la semaine ou au mois, il se fût fait scrupule de prendre un intérêt supérieur au taux légal, qui est de trente pour cent.

Fidèle observateur des rites, il avait dans la demeure privée un autel domestique rapporté du Fou-Kien, son pays natal. Rien n'y manquait : ni le brûle-parfums en bronze, ni la pelle et le tisonnier, pour remuer les cendres des cassolettes. Deux lions de bois à la queue en panache gardaient une déesse^ Kouan-Yin, dont les pieds de porcelaine reposaient sur des nuages semblables à des corolles ; des bâtons d'encens brûlaient devant un Lao-Tsé, reconnaissable à son crâne en forme de courge, et tenant en main la pêche de longévité, qui mûrit tous les trois mille ans.

Fouk-Long aurait vécu longtemps de la sorte, heureux et considéré, s'il n'avait trop aimé le bambou. Chaque soir, il se rendait dans la fumerie d'opium de Chin Yong-Lî-Seng, proche du vivier où deux crocodiles dorment dans l'eau vaseuse. Il s'étendait sur le lit en bois laqué recouvert d'une natte fine et là, il éprouvait au degré suprême les bienfaits de la drogue brune et odorante qui est l'âme solidifiée des pavots du Yunnan. A mesure que son corps s'alourdissait, s'engourdissait, son esprit prenait des ailes qui l'emportaient hors du sampeng, hors de Bangkok, en des là-bas très lointains. Il revoyait les choses de son pays : le cours du Fleuve Bleu, dont les rives ondulent comme l'échiné du Dragon ; Chaiïg-Haï, la ville de joie, dont les maisons de thé ne ferment pas la nuit ; Kouang-Tchéou-Fou, que les Européens nomment Canton, dont les rues étroites sont grouillantes de population, dont le fleuve disparaît

sous le fourmillement des sampans et des jonques. Il revoyait tout cela et bien d'autres choses encore.

Mais il eut le tort de ne pas suivre le précepte du philosophe Kong-Fou-Tsé, qui prescrit en tout la modération. Ayant commencé par fumer chaque jour quelques pipes, il arriva à en fumer une vingtaine, puis il doubla ce nombre, puis il le tripla, puis il continua de la sorte, tant et si bien qu'il ne savait pas le chiffre des boulettes malaxées dans la soirée. Or, il advint à la longue que Fouk-Long, semblable jadis par, son visage réjoui, par son triple menton, par son ventre épanoui, à une statue vivante de Pou-Taï, le dieu de la sensualité, devint conforme à l'effigie du mendiant Tié-Kouaï, dont il est facile de dénombrer les côtes. C'est pourquoi il termina sa vie d'ici-bas plus tôt qu'il ne l'aurait dû. Il se consola de mourir, en pensant à l'enfant que sa femme portait dans son sein et qui lui

rendrait — car il ne doutait pas que ce fût un fils — le culte des ancêtres.

Les affiliés de la société secrète à laquelle il appartenait lui firent des funérailles fort décentes. Plusieurs centaines de pétards tirés devant sa porte éloignèrent les mauvais génies. Des simulacres en papier de ses objets usuels et ustensiles familiers furent brûlés solennellement afin que, réduits en fumée, ils allassent le rejoindre et lui servir au cours de sa vie nouvelle. Puis il vogua vers les mers de Chine, à bord d'une jonque qui transportait une cargaison de coulies et de riz.

Mè Choup, devenue veuve, était allée habiter sur la rive droite du fleuve Mè Nam Chao-Pya,

qu'on appelle parfois simplement : Mè Nam ; mais cette abréviation n'est d'aucun sens, tous les fleuves ou cours d'eau ayant leur nom propre précédé du vocable Mè Nam, qui veut dire Mère des Eaux.

Rien au monde ne ressemble à cette partie de Bangkok d'outre-fleuve. Ce n'est pas une ville, car tout ce qui constitue une cité : rues, places, avenues, monuments royaux, se trouve sur la rive gauche, où la capitale du Siam fut transférée à l'avènement de la dynastie Chakkri. C'est une forêt, dont les voies de communication sont les innombrables klongs — bras naturels du fleuve ou canaux creusés de la main de l'homme — qui sinuent, zigzaguent, tournent court, repartent dans une direction nouvelle, parmi les arbustes et les herbes folles. Ils passent en revue les aligne-

ments d'aréquiers et de bétels, contournent les massifs de bambous épanouis en gerbe et dont le feuillage est une dentelle, lèchent les troncs des banyans solitaires qui laissent pendre leur chevelure de lianes. Ils pétillent de lumière, pour s'obscurcir subitement sous un tunnel de cocotiers aux longues palmes vertes, jaune d'or ou brun fauve, recourbées en voûte. Par ci par là, un sentier de bois les borde, formé par une estacade en surplomb ; un pont les enjambe, simple poutrelle portée par deux chevalets et reliée à la rive par des planches inclinées, avec une perche horizontale en guise de main-courante. Les plus vieux comme les plus jeunes passent sans hésitation sur ce chemin d'acrobate.

La demeure des parents de Mè Choup s'élevait sur les bords du klong San, dont les eaux montent et descendent avec la marée. C'était une cabane sur pilotis coiffée d'un toit de chaume en palmes

de latanier, qui porte lenomd'attapp. La muraille et le plancher étaient en bois de teck, qui ne pourrit pas et qui résiste à la morsure des fourmis blanches. Toute construction d'un autre bois peut paraître intacte au dehors : un beau matin, elle s'écroulera, rongée à l'intérieur par le travail des bestioles. Combien de choses dans la vie, combien de bonheurs sont aussi peu solides qu'une pièce de bois minée par les fourmis blanches !

Cette demeure comportait trois pièces — trois, nombre impair, favorable, par conséquent. L'une d'elles était occupée par les parents de Mè Choup ; la seconde par Mè Choup elle-même ; la troisième était salle commune et servait à accueillir les hôtes de passage. Ces trois pièces n'étaient d'ailleurs séparées que par de vagues clayonnages, élevés jusqu'à mi-hauteur et communiquaient entre elles

par de simples ouvertures béantes. Les fenêtres se fermaient la nuit pair un panneau rabattu de l'extérieur ; le déchet de la maison était évacué entre les lamelles de bambou constituant le plancher.

L'ameublement se composait de nattes, de jarres en terre vernissée et de quelques meubles bas sur pattes, propres à l'usage de gens qui vivent assis sur le sol. La place d'honneur était réservée au crachoir à la vaste panse, au col étroit, au pavillon évasé ; dans l'ombre brillait un personnage en cuivre, les jambes croisées sur un berceau de feuilles de lotus et le chef auréolé par les sept têtes du Naga : c'était la statue du Pra Puttha-Chao, le Bouddha siamois. Devant la maison s'étendait une plate-forme en encorbellement au-dessus du klong, et ses habitants venaient y goûter la fraîcheur du soir. Une pirogue, amarrée à un pieu, servait de moyen de communication.

Entre les pilotis se trouvait l'étable, c'est-à-dire

qu'une truie partant ses huit petits s'y vautrait dans la vase avec des grognements de joie. Un chien au long poil aboyait furieusement chaque fois qu'un étranger venait à passer. Quelques poules avec leurs poussins complétaient, la famille.

Une autre habitation voisinait avec celle des humains, plus petite àla vérité, car elle était portée par une perche fichée en terre. C'était la maison des « Pî ».

Qu'est-ce qu'un Pî ?

Un Pî est un esprit malin. Il se révèle d'habitude aux gens par mille manifestations, dont la moins désagréable consiste à leur chatouiller la • plante des pieds pendant la nuit. C'est pourquoi les personnnes avisées se rendent les Pî favorables par des offrandes de fruits, de fleurs, de rubans rouges, ou bien en leur construisant la maison qui fixera leur vagabondage.

Mè Choup eut affaire avec l'un d'eux. Peu de temps après son veuvage, et tandis qu'elle était plongée dans le premier sommeil, elle entendit une voix qu'elle reconnut pour celle de Luang Samit, ami intime de feu Fouk-Long en son vivant. Use plaignit de ce que son âme, ayant quitté la demeure de son corps, en était réduite à errer à l'aventure, sans abri qui lui fût propre. Mè Choup eut l'étourderie de ne pas comprendre l'avertissement. La

nuit suivante, elle se sentait tout à coup soulevée de sa couche et projetée assez rudement sur le plancher. La leçon lui fut profitable. Dès le lendemain matin, elle traversait le fleuve et s'en allait auprès de la place de Si-Kak, acheter chez un charpentier la maison en miniature qu'elle installait le jour même sur le bord du klong, à l'ombre d'un manguier. Moyennant quoi ses sommeils furent désormais tranquilles.

Les premières années de Poh Dèng s'écoulèrent entre sa mère Mè Choup, son grand-père Naï Leut et son aïeule Mè Kao. Vous auriez en vain cherché entre tous les petits Siamois, Chinois et Louk- Chin une souris plus gentille que Poh Dèng. Il riait toujours et de tout. Le centième jour après sa naissance, son grand-père, se conformant à la coutume, lui avait tondu la tête, ne laissant qu'une touffe de cheveux sur le sommet du crâne ; puis il l'avait aspergé de l'eau lustrale préparée par les Brahmines du wat Bôt-Prâm et qui fait couler le bonheur avec elle ; il avait enfin invoqué le nom de Pra Ket, qui est le Thewada, c'est-à-dire l'ange,

patron de ce rite. Quelle figure faisait cependant Poh Dèng ? — La seule manifestation à laquelle il se livra fut un éternuement sonore, qui provoqua dans l'assistance un rire inextinguible.

Mè Choup était fière de son fils et l'appelait de noms de tendresse, tels que « Mon petit trésor de cent catti d'or ». Toujours et partout elle l'emmenait avec elle, posé à califourchon sur sa hanche gauche, jambes ballantes et semblable à une grenouille. Une fois pour toutes, elle l'avait habillé d'une médaille d'argent suspendue au cou, et des bracelets de même métal faisaient saillir des bourrelets de chair aux poignets dodus et aux chevilles potelées du petit trésor. Chaque matin, il était soigneusement enduit d'une couche de curcuma, sorte de safran, dont la vertu est d'éloigner les mouches. Son berceau, suspendu aux poutres du toit, se composait d'un double cadre en bois, réuni par un filet, de façon à laisser passer l'air.

Accroupie sur le plancher, la mère ou l'aïeule imprimait d'une main un mouvement de va-etvient à la nacelle au moyen d'une corde, tandis que l'autre main agitait une palme. Et l'enfant s'endormait, bercé par quelque chanson plus ou moins improvisée :

« La tourterelle roucoule du matin au soir ; La mère s'amuse à l'écouter.

Allez, roucoulez toujours Porte-toi bien, mon chéri I »

De fait, le chéri se portait à merveille.

Ou bien encore :

« Hu-Kuk la poule élève ses poussins avec amour,

Elle n'a pas de mamelle pour nourrir ses petits ; Les poussins crient « Chièb ! Chièb ! » Tous les jours leur mère gratte la terre à la hâte, Cherchant la nourriture qui s'y trouve.

Les oiseaux et les corbeaux s'envolent dans le ciel, Mais la mère poule donne à manger à ses poussins En allant sans trêve, pleine de sollicitude, Cherchant la nourriture avec empressement. »

Et le poussin Poh Dèng ne mettait pas un moindre empressement à demander la sienne au sein maternel, qu'il enserrait de ses deux mains. Il en profitait d'ailleurs et, si- sa tête affectait la forme d'une courge, son ventre bombé avait le volume d'une pamplemousse.

Son enfance se fût déroulée sans incident notable si, un beau matin, la fièvre ne l'avait pris. Comme elle persistait, Mè Choup fut au désespoir

et la maison retentit de ses cris : « Et quoi ! son trésor allait-il lui être ravi ? Sa fleur de lotus allait-elle mourir, à peine née au jour ? » Tandis qu'elle se lamentait, la. vieille Mè Kao, demeurée calme, sut découvrir la cause de l'affection : le petit malade n'avait-il pas dormi toute la nuit, la tête tournée vers le Sud ? Or, c'était le jour de la lune et chacun sait que, ce jour-là, le corps doit être orienté pendant le sommeil dans la direction du couchant. La nuit qui suivit, Poh Dèng fut étendu comme il convenait et la fièvre tomba d'elle-même.

Si Poh Dèng était le plus aimable des enfants, Mè Choup était la plus enjouée des jeunes femmes.

Ceux qui l'ont connue la revoient encore, avec ses cheveux hérissés en brosse à la mode thaï, drus et raides comme une crinière de jeune pouliche fraiche tondue ; son regard toujours en mouvement ; ses attaches fines, cerclées de bracelets d'or et de jade. Ses doigts en fuseau se chargeaient de bagues et ses gestes étaient menus et pleins de cette élégance innée aux races de l'Extrême-Orient. Suivant la coutume, elle mâchait sans cesse une noix d'arec enveloppée dans une feuille de bétel, que recouvrait une pellicule de chaux : comme celle-ci était colorée en rouge par un mélange de curcuma, les lèvres de Mè Choup étaient toujours sanguinolentes ; pour les adoucir, elle les frottait d'une cire parfumée contenue dans une petite boîte d'argent en forme de fruit. Mais elle ne pouvait empêcher la lèvre inférieure de tomber peu à peu sous la pression de la noix, qui déchausse aussi les dents. Celles-ci étaient laquées de noir et, certain jour qu'un

L'élaboration du kèng est chose longue et minutieuse. Lorsqu'il s'agissait d'en confectionner un, Mè Choup convoquait deux voisines de ses amies, et dès la deuxième heure du matin — la huitième heure du jour des Occidentaux, — on commençait à éplucher, à découper, à hacher menu, à piler fin les ingrédients les plus divers, qui bientôt mijotaient, mitonnaient, et ronronnaient sur les minuscules fourneaux de terre. Accroupies devant ceuxci, les trois commères Mè Choup, Mè Bang, et Mè Pan attisaient le feu avec un éventail, jacassant comme des pies, riant comme des folles. Aussi, le soir venu, les convives voyaient-ils apparaître une armée d'assiettes et de soucoupes sur lesquelles fumaient les morceaux de pla-thèpô, le roi des poissons ; s'étalait le riz — de jardin, s'il vous plaît ! — rougeoyaient les piments et brunissaient les sauces aux herbes aromatiques. Les cuillers de porcelaine couraient avec célérité parmi ces

friandises, picorant sur chacune d'elles, et la gamme des plats fournissait au palais des notes délicates ou vibrantes, dont les combinaisons imprévues se fondaient dans une harmonie savoureuse. L'accord final consistait en un gâteau, dont la pâte onctueuse était enfermée dans une noix de coco et dont le seul parfum eût fait renoncer l'ascète Samana Kodon à la pratique du jeûne, alors qu'il cherchait la sagesse dans les mortifications.

Chaque matin, dès l'aube, Mè Choup descend les degrés de l'escalier de bois qui baigne dans le klong. Elle entre dans l'eau jusqu'à mi-jambe ; puis, avec le bol en argent niellé qui lui fut donné par Fouk-

Long lors de ses fiançailles, elle procède à ses ablutions . L'eau tombe sur ses épaules, coule sur sa poitrine, et trempe son pa-noung, qu'elle a gardé comme faire se doit : il n'est homme ou.femme qui manquerait à cette habitude.car la pudeur auSiam est chose foncière et ne consiste pas, comme en d'autres pays, à évoquer la nudité par les artifices du voile. L'opération terminée, la baigneuse revêt un second pa-noung : alors seulement elle laisse glisser à ses pieds l'étoffe mouillée, bientôt sèche au soleil.

Pour Poh'Dèng, le cérémonial est plus simple : alors qu'il se traînait encore à quatre pattes, l'on a fixé autour de sa poitrine une ceinture de noix de coco vides, de façon à le soutenir à la surface de l'eau; il a donc pu, sans risques, prendre ses ébats en compagnie du chien Singto — ainsi nommé pour sa crinière léonine — qui le bousculait en l'éclaboussant. Dès qu'il a su nager, ses grands-parents

Pont gratifié d'une embarcation pour son usage personnel : c'est une pirogue si minuscule, qu'elle semble appartenir à la maison des Pî, près de laquelle elle est amarrée. Poh Dèng trouve cependant le moyen d'embarquer à son bord deux de ses contemporains, dont il est le capitaine. L'eau arrive à la hauteur du bordage ; au premier coup de pagaie donné à faux, elle envahit la coque et le navire coule à pic. En un clin d'œil l'équipage, que le désastre n'a pas surpris, l'a retourné, remis à flot et, par un miracle, s'est retrouvé à son poste de manœuvre. Poh Dèng ne mérite plus le nom de souris. C'est maintenant une véritable grenouille qui, plus que sur la terre ferme, vit sur l'eau et même sous l'eau.

Une de ses distractions favorites consiste à se rendre avec Mè Choup au marché flottant du klong

Mon, en face du Palais Royal. Le trajet l'intéresse pat sa variété et son animation. C'est par douzaines que l'on cfoise les pirogues — les reua — dont la coque, pansue en son milieu, s'effile en se relevant aux detix extrémités. Accroupi tout à l'arrière, le batelier pagaye, toujours du même bord ; c'est un maraîcher, qui va vendre soft chargement de légumes ou d'ananas ; c'est un commerçant en cotonnades, qui s'arrête de maison enmaison pour exhiber ses échantillons ; c'est un cuisinier chinois, dont le fourneau est surchargé de fritures crépitantes. Pour complaire à Poh Dèng, Mè Choup fait uil signe : les deux embarcations se rangent bord à bord et le Chinois lui tend, dans une soucoupe de porcelaine, une portion assaisonnée d'une plaisanterie au gros sel. Elle lui répond sur le même ton, en jetant pour prix de la "friandise servie quelques atts de cuivre qu'elle a pris dans le nœud de son pa-nouftg.

« Sabaï !

— Sabaï kia » (Kia est une interjection d'amabilité que les femmes ajoutent à la formule du bonjour ou de l'adieu).

Et les deux barques s'éloignent, laissant derrière elles un sillage, qui s'épanouit en éventail jusqu'à la rive.

Sur cette rive les surprises abondent. Voici, daiîs une clairière, un vieux wat, dont le toit monumental érige son triple étage au-dessus des figuiers, sacrés. Les tympans, ornés de verroteries et de clinquant, étincellent au soleil couchant et, quand les rayons de la lune y viennent jouer, on dirait des écailles de nacre, au semis de diamants, d'émeraudes et de saphirs. Tout à côté, la bonzerie est composée d'un amas de cabanes sur pilotis, parmi lesquels des portées de marcassins s'enlisent dans la vase.

Poh Dèng connaît par son nom le wat Pichayat, dont les trois pavillons surmontés chacun d'un prang, c'est-à-dire d'un clocheton finissant en ogive, sont roses au milieu du feuillage sombre. Là, pour la première fois, il a vu un flamboyant en fleurs : l'arbre ressemblait à un grand bouquet de pourpre, d'écarlate» de vermillon, et ce spectacle a tellement ravi son regard d'enfant, qu'il en

a battu des mains.

Arrivé sur le fleuve, il aime suivre des yeux

le mouvement incessant de batellerie qui ariime ses flots jaunâtres ; il y a là tant d'embarcations de toutes formes et de toutes tailles, dont son imagination fait des êtres vivants*. Il sait bien que la jonque chinoise n'est autre chose qu'un poisson ventru qui le regarde de ses gros yeux fixes ; le sampan, avec sa hutte d'attapp, lui apparaît comme une bête aquatique à l' échine bossue ; et ne sont-ce pas des monstres marins, toujours affa-

mes qui, rangés devant les moulins à riz, engloutissent sans cesse le paddy engouffré dans leurs gueules béantes ?

Sur le klShg Mon, où se tient le marché, c'est un fourmillement de barques qui s'enchevêtrent dans un tohu-bohu inextricable. Vendeurs et chalands forment un parterre bigarré, sur lequel le soleil, au travers des branchages, jette une pluie de lumière qui inonde les chapeaux en forme de champignon ou de pirogue renversée, coule le long des torses luisants et éclabousse les pa-noung verts comme les feuilles, bleus comme le ciel ou rouges comme le sang. Au milieu de cette multitude, étrangement calme, un parasol chinois, vu à contre-jour, auréole une tête d'un nimbe orangé, ou bien une robe de bonze, sortant de l'ombre, apparaît toute en or.

Autre gamme de couleurs et non moins harmonieuse, formée par les légumes et les fruits amoncelés. Les produits du Siam, de la Chine et du Japon y voisinent, suivant les saisons. Les bananes pâlissent à côté des mangues dorées et des kaki rutilants. Los vertes pamplemousses écrasent de leur masse les letchis rougeauds et chevelus, les ternes sapotilles et les pommes cannelles squameuses, aussi sucrées que la canne. Voici les mangoustans pourpres, dont les feuilles, fixées à l'écorce rugueuse, révèlent par leur nombre celui des blancs quarterons qu'ils renferment. Enfin et surtout, voici le dourian, le roi des fruits. Il dégage une odeur fétide, mais sa saveur est telle, qu'il est impossible de n'en manger qu'une fois.

Durant la saison des pluies, il arrive souvent qu'un orage éclate avec la soudaineté propre aux climats tropicaux. Alors, sous l'averse qui flagelle les cuirs, c'est la débandade. Débandade sans tu-

multe. Cette agglomération de coquilles de noix, cet enchevêtrement de poupes et de proues se désagiègent, comme sous l'action d'une main invisible. Pas de désordre, pas de cris. Si d'aventure quelque heurt se produit, il est révélé par un éclat de rire, lancé par les victimes aussi bien que par les auteurs de l'abordage et qui trouve un écho tout alentour.

Cependant Poh Dèng, que Mè Choup ramène en pagayant à force, Poh Dèng, satisfait de sentir la pluie ruisseler sur son petit corps d'amphibie, rit lui aussi, pour rien, parce qu'il est heureux.

Poh Dèng, en grandissant, s'est fait des amis qui tiennent une place considérable dans sa vie journalière. C'est d'abord le chien Singto, promu à la dignité de confident. Chaque soir, son maître, tout en fumant sa cigarette roulée dans une feuille sèche de bananier, lui détaille les incidents de la journée, lui conte ses satisfactions et lui dit ses déboires. Alors le bon Singto agite sa crinière de lion d'un air terrible et se laisse tirer les poils avec placidité.

Une autre affection est celle de la vieille Mè Lèk, courbée vers la terre, toute blanche des cheveux et dont la peau est aussi ridée que celle d'un

buffle. Sa mâchoire inférieure va et vient dans un mouvement continuel de mastication et les paroles sortent confusément de sa bouche édentée. Elle habite une des cases de la petite cité 'marchande, tapie au confluent du klong San et de la Mè Nam. C'est là que les ménagères des environs viennent s'approvisionner de fourneaux en terre, de lampes à pétrole, d'articles de mercerie, d'éventails et de parasols ; on y trouve également des boissons pétillantes et de l'eau durcie, qu'on ne peut toucher sans se brûler la peau. Mè Lèk vend, pour sa part, des œufs conservés et excelle dans la préparation du pla-kapi.

« Ah ! te voilà encore, vilain fruit de Chèk ! » Et tandis que la vieille dément par une grimace affectueuse ses paroles bourrues, Poh Dèng s'extasie à la voir broyer dans un mortier les crevettes, qu'une longue exposition à l'air a rendues à point ; les malaxer, les incorporer à une sau-

mure épaisse, pour obtenir une pâte visqueuse et verdâtre, dont les émanations combattent victorieusement celles de la vase et des détritus jetés dans le klong. Le pla-kapi est une des friandises de la population siamoise.

Toutefois, le meilleur ami de Poh Dèng est bien son grand-père Naï Leut, Naï Leut est un vieillard ; il a vu quatre-vingts fois les rizières verdir. Des quatre femmes qu'il épousa, Mè Kao est la seule qui survive. Mais l'âge n'a rien enlevé à la verdeur des souvenirs de l'aïeul. Il a vu tant de choses qu'on ne voit plus aujourd'hui, des choses curieuses ou terribles.

« De mon temps, vois-tu, lorsque le peuple Thaï avait deux rois, les gens étaient meilleurs. Ce sont les Chinois — je ne dis pas cela pour feu ton père — et les Kek qui, en envahissant notre pays,

y ont porté des mœurs déshonnêtes, inconnues de nos ancêtres. Les coutumes d'alors étaient aussi préférables. Par exemple, lorsque deux plaideurs s'adressaient à la justice, sais-tu ce que faisait le juge ? Il commençait par les envoyer tous les deux en prison et par les y oublier quelques mois. Voilà quittait fait pour modérer l'esprit de chicane.

« Sans doute, l'on n'oserait plus aujourd'hui, comme jadis, se saisir des quatre personnes venant à passer les premières devant un mur d'enceinte nouvellement construit et les brûler vives sous la poterne, pour se concilier les génies de la Cité : non, cela on lie l'oserait pas, par mansuétude. Mais qui dit pitié dit faiblesse aussi : la pitié est donc un sentiment fâcheux. »

Poh Dèng écoute ces enseignements avec défé-

rence ; mais il boit les paroles de Naï Leut lorsque celui-ci fait, pour la vingtième fois, le récit d'une chasse aux éléphants à Ayuthia. Et ce récit finit par devenir, dans la bouche du conteur une manière de poème épique, qu'il récite par cœur en l'enrichissant chaque fois de quelque variante :

«Bien loin dans le Nord, là où Ton voit des montagnes, il y a des régions où les éléphants sauvages sont en si grand nombre, qu'on se fatiguerait à vouloir les compter.

« Sur l'ordre du Roi, les habitants de ces régions travaillaient depuis plusieurs mois à rassembler ces éléphants et à les diriger vers la ville de Kroung-Si-Ayuthaya, qui fut jadis capitale du Siam.

« Au fur et à mesure qu'il grossissait, le troupeau dévastait tout sur son passage, brisant les arbres

comme des fétus de paille et couchant les rizièr.es. Il comptait cent, deux cents, trois cents, quatre cents têtes quand il arriva sur les bords de la Mè Nam Chao-Pya.

«Là, il hésita quelques instants : un des éléphants apprivoisés qui conduisait les autres entra dans l'eau : alors, toute la bande s'y jeta et cela fit monter le niveau du fleuve. Pendant qu'ils nageaient, les trompes levées semblaient une forêt vivante. »

Le narrateur s'arrête, pour renouveler sa chique de bétel.

« Et puis ? fait Poh Dèng, impatient.

— Arrivés sur l'autre rive, ils se trouvèrent en présence du panièt, que les Farang appellent le

kraal. C'est une grande enceinte circulaire, formée par des madriers rapprochés les uns des autres. On y pénètre par une ouverture en forme de couloir de plus en plus étroit.

« Là encore les éléphants domestiques jouèrent leur rôle traître, en entrant dans le panièt et en entraînant leurs frères derrière eux. Ceux-ci, se voyant pris au piège, voulurent rétrograder, mais les derniers poussaient les premiers, les forçant à avancer toujours.

« Quand le troupeau entier fut enfermé, il y eut un concert effroyable de barrissements, qui ébranla la voûte de cristal du ciel, et la terre trembla sous le piétinement furieux des douze cents pieds énormes.

« Certains éléphants se précipitaient contre la barrière, pour la renverser ; d'autres essayaient d'arracher les pieux avec leurs trompes ; certains galopaient au hasard et, dans la mêlée effroyable

qui s'en suivit beaucoup moururent, étouffés.

« Pendant ce temps, des cordes, terminées par des nœuds coulants, étaient lancées d'entre les intervalles de la palissade et, peu à peu, toute la bande se trouva entravée. Il ne resta bientôt plus dans le milieu du panièt qu'un tout petit éléphant.

« Sa mère avait été si horriblement écrasée, sans doute en voulant protéger son petit, que son corps ne formait plus qu'un amas de chair. Lui restait auprès, hagard, la trompe levée et poussait de temps à autre, une clameur désespérée. Ce spectacle excitait les rires de la populace. »

Poh Dèng ne rit pas. Il voit l'éléphanteau prisonnier et bramant sur le cadavre de sa mère. Et, sans faire attention au talisman qu'on lui présente, talisman qui consiste en une touffe de poils arrachée à la queue de l'un des monstres, il sent quel-

que chose tressaillir en lui, quelque chose que le vieux Naï Leut ignore, tout savant qu'il est. Poh Dèng connaît maintenant le sentiment fâcheux de la pitié.

Page 1