CINQUIEME PARTIE
PRA NARIT
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E Prat Suttat avait quitté Pet-
chaburi pour Bangkok, où sa réputation de science et de sagesse Pavait fait appeler à la dignité de Chao wat — de chef des
bonzes — du wat Pô. Il n'était pas parti seul :
Poh Dèng l'avait accompagné.
Le wat Pô est la plus vaste des pagodes royales.
A côté de la muraille guerrière du palais Chakkri, non loin de la Mè Nam, il étend son quadrilatère, sur l'emplacement duquel on pourrait construire une ville. De l'extérieur et pour qui le contemple du haut de la Colline d'or, il apparaît bien comme une cité complète, tellement on voit, au milieu des arbres qui le peuplent, de toitures et de flèches dans l'enceinte de son mur pacifique, percé de seize portails.
Comme dans tous les temples du Siam, hospitaliers à tout venant, chacun peut entrer et circuler à sa guise dans les vastes cours dallées, parmi les jardins qui se juxtaposent et se continuent, sans qu'on puisse en retrouver le plan. On se perd aussi, à vouloir dénombrer les constructions de toutes formes — pavillons bas sous leurs carapaces de tuiles imbriquées, sala portées par des pilastres trapus, portails au fronton ondulé, campaniles aux ogives trilobées, prang à la sur-
face couverte d'alvéoles, cheddi découronnés — qui rampent, s'érigent, se hérissent dans un désordre apparent fait pour déconcerter le visiteur, sollicité tour à tour, et sans transition, par le monumental, par le bizarre, et par le grotesque.
A première vue, l'incohérence de cet amas de choses est telle, qu'elles semblent avoir été semées à la volée ou bousculées les unes contre les autres par une convulsion du sol. Au-dessus d'un -rideau de flamboyants et de tamariniers, trois édifices se dressent ; chacun d'eux a pour base une pyramide tronquée, dont les degrés irréguliers sont en dents de scie et dont les angles abattus présentent une surface zigzaguante, de sorte que le regard, en quelque sens qu'il se meuve, ne rencontre que des arêtes vives. Cette pyramide supporte un cheddi à pans coupés ; il est splendide par son revê-
tement de céramique miroitante, qui flambe avec les orangés, rêve avec les bleus profonds, les verts transparents et sourit avec les roses pâles. Comme la flèche, résultant d'une superposition de corbeilles, s'est émoussée au long des années, les herbes folles y ont crû, et l'édifice sacré n'est plus qu'un colossal porte-bouquet.
Tout alentour du mur qui isole ces trois géants, devenus ruines avant même que d'être vieux, une multitude de monuments nains se pressent étroitement, comme un menu peuple maintenu hors du contact des grands. Leur structure les range dans la même famille, mais ils se parent d'oripeaux modestes, conformes à leur taille. Que font-ils là? Recouvrent-ils des tombes ? Renferment-ils des reliques ? Telles furent sans doute leurs destinations premières . A l'heure actuelle, ilsontperdu jusqu'àleursenssymbolique, tombé dans l'oubli. Ils ne sont plus qu'une tradition, qu'une habitude, donc indestructibles.
Les gardiens du lieu sont deux colosses de pierre
qui flanquent un portail et dont les mains se croisent sur un bâton ; deux colosses stupéfiants, habillés et coiffés à la mode des Farang. Le visage rond encadré d'une barbe en fer à cheval, les yeux en boule, le nez fleuri indiquent que l'auteur s'est inspiré de modèles néerlandais — les seuls Européens connus alors au Siam — pour les ériger en caricatures lapidaires.
Mais le sanctuaire même ? Un bonze qui s'y rend passe sous une porte étroite, par laquelle on débouche sur une surprise charmante : une courette oblongue, au milieu de laquelle des pagodons cornus sont portés par des personnages accroupis, auprès de massifs d'hibiscus en fleurs. Les bâtiments qui la ferment sont branlants et verdis ; les tuiles des toitures disjointes jonchent le sol ; mais une paix profonde habite ce réduit. Il conduit à une galerie couverte, sous laquelle un Bouddha
se reproduit tout au long de la muraille, alignant dans une perspective de plus en plus obscure les socles incrustés de verroterie, les mains étendues sur les jambes croisées, les flammes qui voltigent sur les crânes pointillés. De semblables bâtiments, de semblables cloîtres se répètent deux par deux sur les quatre faces de la cour intérieure au centre de laquelle s'élève enfin le Bot, le sanctuaire.
N'étaient ses dimensions, il serait d'apparence modeste : un vaisseau rectangulaire, dont le péristyle ne présente qu'une seule rangée de pilastres, sans embases, ni chapiteaux. Visiblement, sa seule fonction architecturale est de porter son toit : un toit gigantesque, multiple, à la triple assise, à la triple expansion latérale, un toit plus haut que le reste de l'édifice ; il le résume ou plutôt il est, à lui seul, l'édifice tout entier. Tandis
que murailles et pilastres sont indigents, sans un ornement, il fait briller sa couverture de tuiles rousses, au double encadrement d'outremer et d'émeraude ; il apparaît alors comme une coiffure superbe, posée sur un corps à peine vêtu et point du tout paré. Et ses lignes amples, tendues sur un ciel calme, fourniraient un contraste parfait avec les autres parties de la cité religieuse, où tout est pointe, lame ou griffe, où tout semble fait pour trouer, pour taillader, pour déchiqueter — si, à chacun des angles de chacun des toîts, la tête du Naga ne dardait ses cornes ; si, à chaque arête du faîtage, l'ongle du Bouddha n'égratignait l'espace.
Quelques semaines se sont écoulées depuis la promenade nocturne sur la colline de Petchaburi, et Poh Dèng a pris la robe jaune au wat Pô.
Les phases de la cérémonie qui ont fait de lui un moine furent conformes au rite plusieurs fois séculaire. Il s'est présenté à la porte du temple, vêtu d'une tunique blanche, la tête couronnée de fleurs, accompagné de Mè Choup, de Naï Leut, de joueurs d'instruments et d'amis porteurs de présents. Ce cortège, qui symbolise par sa pompe l'existence première de Sithatha avant son renoncement franchit l'enceinte par l'un des portails
monumentaux. A pas comptés, il pénètre dans la cour intérieure. Les musiciens viennent en tête, les uns armés de tambourins, les autres, de cymbales ; les derniers donnent la cadence en entrechoquant des lames de bois de fer, dont les claquements ont une sonorité extrême. Les deux tambourinaires qui ouvrent la marche s'en vont dansant et gesticulant ; ils se retournent par intervalles, se figent dans une immobilité subite, puis, comme sous l'action d'un ressort, se livrent à d'effroyables dislocations, faisant mine de se jeter l'un sur l'autre et se frappant la tête de leurs instruments. Derrière eux suivent les porteurs de présents ; enfin le récipiendaire est abrité sous un parasol et tient en main une fleur de lotus.
Par trois fois le cortège a fait le tour du bot, s 'arrêtant aux huit pierres érigées sous autant d'édicules et qui délimitent le terrain sacré ; leur forme est celle de la feuille du figuier saint, de
l'arbre du Bouddha. Devant chacune d'elles des enfants, s 'étant prosternés, ont effeuillé des pétales, allumé des bougies et des bâtonnets d'encens. Puis, au son des psalmodies, tout le monde est rentré dans le sanctuaire.
L'intérieur en est sombre ; la lumière qui entre par les premières fenêtres, seules ouvertes, se brise contre la double rangée de pilastres couverts de peintures ; les murailles s'ornent également de fresques, dans lesquelles la perspective est représentée non par des lignes fuyantes mais par des plans superposés. L'ameublement consiste en tables basses agrémentées de clinquant, en consoles de même style, en armoires dont les panneaux laqués ont des flammes d'or ou de nacre. Dans le fond, un autel à plusieurs étages est dominé par un Bouddha à moitié invisible. Des candélabres de
cristal et des girandoles de fleurs artificielles pendent du plafond.
Au milieu de la nef, dans une chaire surélevée, le Pra Suttat est accroupi sur des coussins de soie. Il garde en main le talapat, l'éventail sacré, qui doit isoler le regard du moine, des vanités du monde. A ses côtés les bonzes sont rangés en une double file et toutes les robes jaunes se tiennent immobiles, hiératiques, comme autant de statues d'or.
Peu à peu les assistants se sont groupés sur les nattes qui jonchent le dallage. Après quelques formalités préliminaires' Poh Dèng s'est prosterné devant le Chao-wat, et le dialogue suivant s'est échangé entre eux :
« Es- tu bien exempt de fièvre, de lèpre et de tout mal contagieux ?
— Je le suis.
— As-tu jamais été envoûté ou sous la puissance de magiciens ?
— Jamais.
— Es-tu en pleine possession de ton esprit ?
— Je le suis.
— Es-tu du sexe masculin ?
— Je le suis.
— As-tu des créanciers ?
— Je n'en ai pas.
— Es-tu esclave ou fugitif ?
— Je ne le suis pas.
— Possèdes-tu les objets et les vêtements requis ?
— Je les possède.
— Alors, approche. »
Suivant l'exemple du Maître, Poh Dèng a dépouillé les vêtements de son ancienne existence,
pour revêtir le costume de sa vie nouvelle. L'opération ne va pas d'elle-même et le récipiendaire serait bien empêché dans les plis et replis de la robe, de la ceinture et du manteau, si plusieurs de ses frères, plus experts que lui, ne venaient à son secours, non sans un sourire narquois. Le voilà enfin en posture de prêter les huit serments, qui sont : de ne détruire aucun être vivaiit ; de ne pas voler ; de ne commettre aucun acte impur ; de ne jamais mentir ; de ne pas boire de boissons enivrantes ; de ne prendre de nourriture qu'aux heures permises ; de s'abstenir des plaisirs de la danse, du chant, de la musique et du théâtre ; de ne pas user d'onguents, de parfums ni d'ornements ; de ne pas s'étendre sur un lit profond ou surélevé ; de ne recevoir ni or ni argent.
Alors le Pra Suttat prononce la formule qui admet le postulant dans la congrégation. C'est à celui-ci de recevoir les hommages* des assistants
qui, s 'approchant tour à tour, se prosternent à ses pieds, pour y déposer les présents dont ils étaient porteurs. Bientôt le sol est couvert de cigares, de robes, de sacs en cuir, de fleurs, d'éventails et de parapluies ; il y a même une lampe à pétrole et un réveille-matin nickelé : on dirait un étalage du sampeng.
Au milieu des présents un bouquet de fleurs rouges a passé inaperçu.
Perdue dans la foule, une femme s'est esquivée, après s'être tenue dans le coin le plus obscur du sanctuaire.
La cérémonie est terîninée. Pour un temps ou pour toujours, suivant son gré, Poh Dèng n'est plus : il a fait place au Pra Narit, bonze du wat Pô.
La vie du Pra Narit s'écoule, très simple, dans l'observance des deux cents règles de l'existence du moine. Cette discipline ne lui est pas à charge, car il sait qu'il peut la secouer le jour où il le voudra. Aussi ne songe-t-il guère à quitter le wat.
Il habite dans la bonzerie, proche du temple, qui aligne ses cases blanches dans un tracé géométrique de ruelles et d'avenues. Chacun de ses jours est semblable à la veille. Il est levé dès l'aube, se rase la tête et les sourcils ; puis il s'en va, suivi du bonzillon attaché à sa personne, quêter sa nourriture et celle de ses frères. Dans les rues qui n'ont pas de trottoirs la circulation des pousse-pousse, des
tramways et des voitures sans chevaux ne lui permet pas de tenir son regard abaissé vers la terre, à une longueur de charrue, comme le veut la Loi : mais celle-ci fut faite dans des temps différents du nôtre. Par contre il est une règle dont le respect est demeuré strict : celle qui défend au moine de manger; passé le milieu du jour, jusqu'au lendemain matin ; il doit pendant ce laps de temps s'abstenir de tout aliment solide, qu'il remplace par d'innombrables tasses de thé.
Matin et soir le tintement de la cloche appelle les habitants de labonzerie, au temple. Le PraSuttat dans sa chaire de Chao-wat lit à haute voix les textes saints, dont le manuscrit repose sur ses genoux ; les pages en sont des feuilles de latanier reliées entre elles par des cordons de soie ; les caractères ont été tracés à la pointe du style et, pour les rendre visibles, l'on a rempli de cendre grasse les creux ainsi obtenus. La lecture finie, les bonzes
entonnent en ci-eiT les Ttrstts liturgiques, qui leur demeurent lettre mone , étant en langue pâli. La psalmodie m.icte gravement vers le toit obscur avec la fumée de l'encens et le parfum des fleurs. C'est comme un mortellement qui tantôt scanderait ses co-jps pljs brutaux, tantôt les précipiterait en saccades plus sourdes, jusqu'à ne plus être qu'un bourdonnement rythmé. De brusques interruptions font planer un silence de mort sur les formes pétrifiées des bonzes.
En dehors de ces heures, le Pra Xarit, tout en se promenant, parcourt également le domaine de la méditation, avec ses huit régions, dont la première est celle de l'Amour, et la dernière, celle de la Sérénité. Comme chacune d'entre elles se subdivise en plusieurs parties, ce n'est pas trop que toutes les cours et jardins du wat Pô, pour faire concorder les deux promenades du corps et de l'esprit.
Entre tous les coins et recoins du temple, il en
est un que le Pra Narit affectionne, car sa pensée s'y complait. Un banyan y étend ses branches hospitalières, d'où Pombre sacrée s'épand sur le sol : le tronc, dont la base est protégée par une margelle, est drapé d'étoffes jatines aux longs plis retombants : ce sont les robes des moines trépassés, qu'il eût été peu séant de jeter à la voirie ; c'est pourquoi l'on a suspendu les vêtements des serviteurs défunts, autour de l'arbre consacré au Maître.
C'est là, dans une retraite où les bruits du dehors n'arrivent pas, que le Pra Narit songe aux enseignements du Pra Suttat, dont il est devenu l'élève préféré, ainsi qu'Ananda fut le disciple chéri du Pra Puttha-Chao. Or, tandis qu'il pèse ses dernières paroles et les retourne dans tous les sens, comme un joaillier soupèse et examine une pierre précieuse sur toutes ses faces, son attention est distraite par le monument qu'il a devant les yeux
et qu'il croit voir ce jour-là comme pour la première fois. C'est un pavillon parfaitement symétrique, dont chacune des faces est percée d'un portail ouvré. Les lignes de raccordement en sont d'une habileté heureuse. Le toit, issu d'entre les tympans, commence en une pyramide qui, par un artifice, devient de figure circulaire. Il supporte l'ornement le plusexpressif de l'art siamois :1e Yot, c 'est-à-dire une sorte de tiare dont la base s'épanouit en corbeille et dont les étages circulaires, hérissés de dentelures, s'effilent jusqu'à devenir la longue tige qui jaillit victorieusement. L'édifice dresse d'un jet hardi sa silhouette aiguë, d'une étrangeté gracieuse , et d'une harmonie charmante. Il a quelque chose de féminin, qui inquiète et qui attire.
Les dernières paroles du Pra Suttat furent celles-
ci :
« En consentant à oublier, tu as libéré ton esprit, captif jusque là. Par la reprise de toi-même tu t'es ouvert le chemin qui mène aux biens stables et définitifs. C'est folie que de chercher sa raison de vivre dans un monde où tout n'est que changement, tristesse, illusion. »
Est-ce bien la vérité ?.
Ses yeux se reportent malgré lui sur le pavillon qui lui fait face et dont il ne peut s'empêcher d'admirer l'harmonie et l'éclat. Il est encore baigné de lumière ; mais déjà l'ombre, embusquée derrière une des façades, la contourne, se glisse de retrait en saillie, franchit l'obstacle des pilastres et déferle le long de la muraille qu'elle a vite submergée. La lumière ainsi pourchassée recule, ne
cédant d'abord le terrain que pouce à pouce, puis précipitant sa fuite éperdue, elle se réfugie sur l'un des tympans, dont le triangle rose détache sur un ciel vert pâle son étincellement ; les dentelures de ses arêtes se tordent sur elles-mêmes comme des flammes. Le flot qui monte, un instant arrêté par l'obstacle de l'entablement, l'a vite franchi et bientôt la dernière lueur, accrochée à l'extrême pointe, palpite une dernière fois, hésite et brusquement s'éteint.
Tout n'est que changement !
L'édifice glorieux est redevenu une masse inerte. Dépouillé de son vêtement de lumière, il apparaît froid, triste, vide. Aucune vie n'y frémit plus, et la contemplation de cette chose morte est lamen-
table. Comme l'ombre montait tout à l'heure le long de la muraille, un découragement profond envahit l'âme du Pra Narit.
Tout n'est que tristesse !
Cependant il demeure à la même place ; une lassitude inconnue tient 'ses membres. Sans qu'il le veuille, son regard fouille le monument, dont la coloration, harmonisée par l'ombre se fait douce comme celle d'une vieille porcelaine ; on dirait, délicate et fragile, une grande pièce céramique sortie d'un seul bloc d'un four géant. Les motifs qui la décorent sont innombrables ; c'est une végétation multiforme qui s'étale en parterres, s'épanouit en gerbes, s'arrondit en festons et en guirlandes. Alors le Pra Narit s'avise que toute cette
parure est faite de débris de poteries, de fragments d'assiettes, de tessons de bouteilles et d'éclats de verres. Tel feuillage présente un massacre de théières ; tel rinceau, une hétacombe de pots à bétel. Voici une fleur dont les pétales sont des cuillers à riz ; des boutons de corne figurent ses étamines. Le monument tout entier est un trompe-l'œil.
Tout n'est qu'illusion !
« Le Pra Suttat a dit vrai. Changement, tristesse, illusion, voilà ce qui m'attendait dans la voie où je poursuivais le fantôme du bonheur. Ma volonté fut bonne, de chasser de mon cœur jusqu'à l'ombre d'un souvenir, »
Tout là haut, la pointe du yot s'effile comme une
aiguille, qui obsède le regard. Dans l'obscurité venue, les yeux fatigués du Pra Narit viennent à percevoir une vision étrange. L'édifice sacré perd sa netteté de lignes, flotte un instant dans un brouillard, puis, sans avoir abdiqué complètement ses formes, apparaît comme une statue. Sa robe de clinquant en revêt le buste et les cuisses ; ses ornements en griffe deviennent des épaule ttes, des genouillères et des ongles ; le yot est une couronne posée sur la tête...
Et voici que la statue s'anime. Lentement, le buste s'incline, pour se redresser et s'incliner encore ; les jambes s'arrondissent en arche ; les bras se déploient ; les mains se révulsent. A pas glissés, elle marche vers lui et deux yeux brillants enchâssés dans une face blafarde le fixent longuement, avec une expression de tristesse infinie.
Le gardien du wat,en faisant sa ronde nocturne,
vit auprès du grand banyan un corps étendu ; il dut asperger le visage d'eau fraîche, pour faire revenir à lui le Pra Narit évanoui.
« Mon fard, où Pas-tu mis ?
— Là, près de la boîte à cire. Tes yeux ne sauront bientôt plus distinguer une mangue, d'une papaïe.
— Mè Dèng, aide-moi à accrocher les inchanon à mes épaules.
— Un instant, Mè Tô-Tô : le temps de fermer mes bracelets.
— Oui, petite sœur, j'ai un charme infaillible
contre la piqûre des serpents ; c'est Naï Chareun, le batteur d'or, qui m'a donné la recette. Tu prends un marcea\j de mâchoire de cochon sauvage, un fragment d'os d'oie, une queue de poisson, la tête d'une vipère. . .
— Vite, la vieille Mè You demande un miroir.
— Si c'est pour regarder son joli visage, autant offrir une bague à un manchot. »
Les petites danseuses vont, viennent, bavardent dans la salle du palais royal où elles s'habillent pour le Khon qui, dans peu d'instants, sera donné en l'honneur de l'anniversaire de la naissance du Roi. La pièce est encombrée d'oripeaux et d'accessoires variés ; de lourds brocards, des étoffes bruissantes de strass, des ceintures pesantes attendent que de fragiles poupées s'en parent ; sur des tablettes s'alignent des rangées de boîtes métalliques, sem-
blables à de vastes éteignoirs, où sont enfermées les tiares monumentales ; des carapaces couvertes d'écaillés, propres à figurer des monstres, reposent à terre et des masques sont pendus à la muraille, auprès de plumages multicolores.
Le temps passe et les vieilles femmes qui surveillent les ajustements gourmandent les retardataires. Celles-ci s'en émeuvent modérément et ne perdent ni un coup de langue ni un éclat de rire :
« Comme mon pantiouret est lourd sur ma tête ! il pèse bien deux chang.
— Pourquoi pas un picul ? Cela ne^ coûte pas plus à dire.
— Où donc est Mè Ping ?
— Elle répète sa scène une dernière fois.
— Il paraît que son costume est joli.
— Oui, j'aurais voulu l'avoir. Je ne comprends
pas pourquoi, depuis quelques jours, elle est morose.
— Aurait-elle quelque peine de cœur ?
— Elle ! Autant demander si un des oiseaux de bronze du wat Pra Kèo a pondu un œuf.
— N'importe, je voudrais la consoler.
— On voit que tu es. jeune. Tu ignores ejicore la vérité du proverbe : « N'aide pas l'éléphant à porter ses défenses. »
— Écoutez ! J'entends la sonnerie des trompettes de bronze.
— Le Roi fait son entrée.
— Allons voir ! »
Et l'essaim des petites ballerines se précipite le long des couloirs, en quête d'un poste d'observation.
Le Roi arrive, en effet, de son palais de Dusit, situé dans les quartiers neufs de l'Est aux vastes avenues. A la porte du palais Chakkri, bù Ta déposé la voiture sans chevaux qu'il conduit lui-même, il monte dans un palanquin porté par les épaules de douze hommes vêtus d'une livrée orange, sur laquelle tranchent, en s'y accordant à merveille, la ceinture verte et la bourse de même couleur. Un parasol aux orfrois miroitants abrite sa tête et le porteur de l'éventail se tient à son côté.
Le cortège se met en marche, encadré par les licteurs rouges, précédé par les musiciens qui sonnent des trompettes en forme de conque. Derrière le palanquin viennent un détachement de la Garde royale et le corps des Pages costumés à l'européenne : habit bleu, culotte courte et bas de soie ; enfin ferment la marche une longue suite de hauts fonctionnaires civils ou militaires, la poitrine barrée du cordon rose de l'ordre du Chula
Chom Klao ou portant la croix de l'Éléphant blanc. Dans la cour d'honneur au pavage éblouissant et brûlant, les troupes massées devant le palais présentent les armes, cependant que les musiques militaires font rage.
Le Roi monte l'escalier que gardent deux éléphants de bronze, entre deux haies de courtisans. Il traverse l'antichambre où les uniformes nouveaux et les vieux costumes de Cour, étonnés de se coudoyer, s'inclinent profondément devant Lui. Il pénètre enfin dans la salle du trône. C'est une nef rectangulaire, éclairée par un plafond vitré ; des tableaux peints par les Farang et des trophées la décorent ; on y voit aussi des arbustes aux feuilles d'or et d'argent, offerts au souverain, pour l'acquit de leur tribut, par les princes du Nord et par ceux de la péninsule Malaise. Là se répète le cérémonial annuel et tandis que, dans un silence profond, les harangues de remerciements succè-
dent aux harangues de congratulations, la sueur ruisselle sur les visages, coule sur les broderies, à faire croire que ces corps immobiles vont fondre dans les carapaces chamarrées qui les emprisonnent.
Mais ce n'est là que la première partie de la fête*
Sur une pelouse entourée d'arbres taillés en boule à la mode Yi-poun, le Roi, entouré de sa Cour, suit d'un œil distrait les péripéties de la représentation donnée en son honneur. La scène mimée par deux personnages figure un des prin-
cipaux épisodes du poème hindou du Ramakien : le héros Râma, exilé dans la forêt Dandaka par les intrigues de sa belle-mère, l'astucieuse Kaiyeyi, se voit sollicité par sa femme, la belle et vertueuse Sita, qui veut l'accompagner. Pour faciliter aux spectateurs la compréhension des gestes qu'ils voient, les programmes qui leur furent remis portent imprimés les passages essentiels des sargas mis à la scène :
Après avoir pris congé de Kansalyâ, sa mère, qui lui avait donné sa bénédiction, Râma se disposa à partir pour la forêt, Raffermissant dans le sentier du devoir rigoureux.
Sita accourut au-devant de son époux... Lorsqu'elle l'aperçut, le visage pâle baigné de sueur, d'une agitation fébrile, elle lui demanda, dans son anxiété : « Que se passe-t-il donc, ô Seigneur ? Ton
« beau visage, que n'ombrage pas le parasol à cent « branches, brillant comme V écume des flots, a per- « du son éclat.
« Pourquoi ne voit-on pas s'avancer, ô héros, l'élè- « phant majestueux, paré de tous ses ornements, sem- « blable à une montagne couverte d'une nuée som- « bre ? »
Ainsi se lamentait cette princesse. Le descendant de Raghu lui dit : « Sita, mon vénéré père m'exile « dans la forêt. Il me faudra quatorze années durant a habiter la forêt Dandaka
<c Pour toi, ma belle, demeure ici soumise au « Roi... f adonnant exclusivement aux bonnes pra- « tiques. »
Les attitudes des deux danseuses, dont^l'une est travestie, sont conformes aux sentiments qui agitentgrâme de l'héroïne et du héros. Celle de
Râma exprime la douleur virile qui voudrait rester maîtresse d'elle-même, mais qui ne peut se contenir. Celle de Sita ne traduit encore que Tétonnement inquiet auquel, par des transitions heureusement graduées, va succéder un sentiment plus véhément.
A ces mots Vaidehi, V aimable princesse, froissée dans sa tendresse conjugale, dit à son mari :
« Pourquoi ce langage inconsidéré ? Certes, ô « Râma, le premier des héros, je ne puis que mépriser « ce que j'entends,
« L'épouse suit la destinée de son mari, ô tau- « reau des hommes ; dès lors mon devoir est fixé : « je séjournerai dans la foret
a Au faîte des palais, sur les chars, au milieu des « airs, partout où elle se porte, l'ombre des pieds « d'un époux doit être suivie.
« Constamment soumise à sa volonté, docile, vivant a en ascète, je serai heureuse près de toi, ô. héros, « dans le bois aux suaves arômes.
« Je ne m'ennuierai pas un seul instant. Le ciel « même je n'y songerai pas ; car s'il me fallait vivre « au ciel loin de toi, ô Râghava, tigre parmi les « hommes, je ne saurais m'y résigner. »
L'indignation, la colère, la tendresse, la résolution inflexible qui emplissent le cœur de l'abandonnée, se lisent dans son jeu, avec une vérité telle que bientôt les spectateurs et le Roi lui-même n'ont plus de regard que pour elle. Ils en veulent à Râma, de ne pas céder sans retard aux prières de son épouse et de lui décrire longuement les maux inhérents au séjour dans la forêt :
« Sita, renonce à ton dessein d'habiter la forêt. Un bois très dangereux » voilà comment Von défirnit la forêt.
« On y entend les horribles rugissements, auxquels les cataractes mêlent leur fracas, des lions qui habitent les cavernes : d'où le danger de la forêt.
« Les étangs peuplés de crocodiles marécageux y sont absolument impraticables, même pour les éléphants : d'où le grand danger de la forêt.
« Des lianes et des broussailles encombrantes où l'on entend le Krikavâku, le manqua d'eau, des sentiers très pénibles : d'où le danger de la forêt.
« On y doit pratiquer le jeûne jusqu'à épuisement, ô Maithilî ; le port de la tresse y est obligatoire, ainsi que l'usage des vêtements d'écorce.
« Des mouches, des scorpions, des vers, des taons et des moustiques y tourmentent perpétuellement tous
les êtres, ô femme délicate : d'où l'inconvénient de la forêt. »
Jusqu'ici l'attitude de Sita fut calme. C'est seulement dans le regard, dans quelques gestes très sobres, qu'il a fallu lire l'émoi de son âme. Désormais, son jeu s'anime ; ses mouvements s'enfièvrent ; elle devient en proie à un trouble, qui va bientôt atteindre son paroxysme. Aussi les spectateurs jettent-ils à peine un coup d'œil sur le texte du dernier sarga :
« Quelle n'a pas été V erreur de Vaidehi mon père, le roi de Mithilâ, ô Rama, en te prenant pour gendre, toi qui n'es qu'une femme 1
« Pourquoi donc cet abattement et d'où vient ton
épouvante, que tu veux m' abandonner, moi qui n'ai d'autre asile que toi ?
« La poussière soulevée par un grand vent qui me couvrira, ô mon cher époux, me semblera de la poudre précieuse de santal.
« Avec toi, c'est le ciel et sans toi c'est l'enfer : voilà. Sache-le, ô Rama et sois parfaitement heureux avec moi. »
Telles étaient les multiples lamentations que Sita exhalait dans sa douleur. Elle jetait des cris perçants et tenait son époux fortement embrassé.
L'entourant de ses deux bras, pendant qu'elle était presque privée du sentiment, Rama s'efforça de la ranimer par ses paroles.
« Je me laisse fléchir, ô Sita, je consens à t'emmener dans la forêt Dandâka, puisque ta résolution inébranlable est de m'y suivre et de l'habiter aussi.
« Accomplis, femme aux belles formes, les œuvres qui doivent assurer le bonheur de notre séjour
dans la forêt ; non, désormais, loin de toi, ô Sita, le ciel même ne saurait me plaire. »
Cette dernière scène fut mimée avec perfection. En vérité, c'est l'âme de Sita qui anime le corps de la danseuse ; ce qu'elle exprime, on peut croire qu'elle le ressent. En place d'une fiction, c'est une réalité d'amour, d'angoisse et d'espoir qu'elle sait rendre vivante et les larmes qu'elle ne peut retenir en tombant dans les bras de son époux sont bien des larmes de bonheur. Devant cet art suprême le public, entièrement conquis, laisse échapper un long murmure d'admiration, encouragé par le Roi, qui s'enquiert de la danseuse.
« C'est une nouvelle ballerine, offerte par le Pya Kattorn. Elle paraît pour la première fois
devant le Pra Bât Somdet ; elle est encore à Tépreuve et ne fera partie de la troupe royale à titre définitif, que si telle est la Volonté Souveraine imposée sur le sommet de notre tête.
— Telle est Ma Volonté ».
La destinée de Mè Ping est fixée à jamais,
La fête du Krathong.
C'est une vieille coutume brahmanique, introduite au Siam, il y a bien des âges, par une épouse