‹ Poh Deng: roman siamoisChapitre 7 sur 8 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

PETCHABURI

utrefois, pour gagner le nord de la péninsule malaise, dont Peteha buri est un des groupements principaux, il fallait ou bien descendre a MèNam, traverser le golfe et remonter la rivière, >u bien errer pendant plusieurs jours à travers e dédale des canaux. Poh Dèng n'eut pas à faire in aussi long voyage. En dépit de Naï Leut, la naisonnée du klong San avait pris place dans la ,-oiture de feu qui, en quelques heures, porte

plusieurs centaines de personnes droit au but. Depuis la veille, il faisait froid et c'était là un événement considérable. Le mois de Thanwakhom — Décembre — était venu. Pour quelques semaines, peut-être pour quelques jours seulement, les rayons du soleil avaient perdu leur chaleur et Bangkok s'occupait à grelotter. Aussi dans les voitures non closes où tout, hommes, femmes, bonzes, enfants, était entassé pêle-mêle avec les animaux domestiques, les provisions, les hardes et les ustensiles, voyait-on des accoutrements étranges : les torses se drapaient dans des cotonnades multicolores ; des écharpes entouraient les cous et les têtes disparaissaient sous des turbans, faits de tous les linges de la maison. Les membres d'une même famille se serraient les uns contre les autres ou même faisaient cercle autour d'un réchaud. Et comme le froid est au nombre des curiosités, tout le monde riait.

Poh Dèng, qui n'avait jaràais quitté Bangkok, regardait les choses fuir devant ses yeux si vite, qu'à peine il avait le temps de les distinguer. Des deux côtés de la voie le pays était inondé et Ton ne savait plus au juste où finissait le sol, oùcommençait le domaine des eaux. La plaine formait un vaste marécage, duquel émergeaient des têtes de buffles, enlisés dans la vase. Les digues étant submergées, villages et maisons isolées formaient, sur leurs pilotis, autant d'îles ou d'îlots, où l'on accostait en sampan. Et l'on voyait des voiles gonflées par la brise naviguer au milieu des arbres.

Puis, à mesure qu'il s'éloignait vers l'ouest, Poh Dèng s'étonnait du paysage nouveau. Au limon de la vallée de la Mè Nam, qui mérite à peine lfe nom de terre ferme, succédait peu à peu un sol résistant, où la pierre apparaissait. Son regard, habitué à la platitude et à la monotonie, s'égayait malgré lui des aspects variés du terrain : ici des

rizières étagées en gradins, pour mieux profiter de l'eau du ciel ; là un mamelon boisé ; par endroits, une croupe rocheuse surgissait brusquement et Naï Leut, expert en toutes choses, expliquait : ce soulèvement inopiné résultait d'un tremblement de terre produit par le poisson géant qui nage dans le vaste océan souterrain. Cette explication indifférait à Poh Dèng, qui regardait avec une surprise agréable la ligne des collines bleuir à l'horizon.

Vraiment, le voyage l'intéressait. A chaque arrêt, des gens criaient le nom d'une ville ou d'un village et les marchands se pressaient pour vendre aux voyageurs de l'eau qui pétille, des bananes, des pamplemousses et des gâteaux de riz. Des coulies se disputaient les bagages et s'enfuyaient aussitôt qu'ils s'étaient emparés d'un coffre ou d'un panier. Ayant avisé un groupe de pauvres hères qui se

tenaient immobiles et silencieux, sans rien acheter du tout, il les questionna et sut qu'ils revenaient de la salle de jeu, allégés de leurs économies d'une année. Cet aveu lui rappela le dénouement de son association momentanée avec Ah Loun : le Chinois l'avait fort honnêtement averti du succès de l'entreprise. Mais à l'heure du partage, il n'avait pu réunir que deux ticaux, trois salôungs et un fuang ; le reste avait, en une nuit, fondu sur la natte. Pourquoi donc Ah Loun n'avait-il pas demandé à son dieu, en même temps que le moyen d'acquérir, la recette pour conserver ?

Arrivé au terme du parcours, Poh Dèng ne put s'empêcher d'admirer. Au milieu des champs s'élançaient de grands palmiers à sucre, tels qu'il n'en avait pas vus à Bangkok ; leurs troncs démesurés jaillissaient de terre en décrivant une courbe,

pour se redresser vers la cime. Suivant les endroits, ils s'essaimaient par groupes, en se penchant les uns vers les autres, comme pour s'étreindre ou bien ils s'isolaient, et ces solitaires étaient les plus robustes et les plus beaux. Une colline proche dessinait en plein ciel son profil capricieux, où les toitures d'un palais et les flèches d'un temple dépassaient les frondaisons. Elle se dressait comme un écran qui masquait le soleil, déjà vers la fin de sa course. Mais il réapparut subitement dans une trouée du feuillage, silhouettant de clair les masses de verdure, filtrant au travers des arbres des rayons multicolores et frémissants, illuminant d'un long reflet la plaine qu'il venait de quitter. Puis il disparut derrière la colline, et, sans transition, celleci ne fut plus, par delà le rideau des palmiers, qu'une masse bleuâtre, dont la base flottait dans une vapeur rose, tandis que la crête se découpait brutalement sur un ciel argenté. Et comme

les crépuscules sont courts sous les tropiques, ce fut bientôt la nuit.

Dans les premiers temps de son séjour, Poh Dèng s'était trouvé quelque peu solitaire et dépaysé. Les parenté de Naï Leut étaient momentanément absents, voyageant sur les canaux du Nord. Le Pra Suttat venait de partir, pour passer sous la tente une partie de la saison sèche pendant laquelle le moine doit mener, au sein de la nature, l'existence qui fut celle du Maître, méditant et jeûnant. Privé de toiit compagnon, Poh Dèng avait donc ressenti davantage la différence -entre la vie de la capitale et celle d'une ville de province, fût-elle le chef-lieu du Monthon, comme Petcha-

buri. Plus de sampeng, plus de salles de jeu, plus de distractions de toutes sortes. Il se voyait dans

un village, avenant il est vrai, assis dans un site riant, au coude d'une rivière ombragée de massifs de bambous, mais dont Tunique rue était bordée de huttes basses; les logis des Chinois se reconnaissaient aux papiers rouges — le rouge est pour eux la couleur de la j'oie — recouverts de caractères tracés, au pinceau, qui décoraient les charpentes intérieures et mettaient dans l'ombre comme un reflet de sang. Il avait été frappé de la propreté inaccoutumée du sol, balayé matin et soir par des corvées de prisonniers, dont il entendait cliqueter les chaînes. A son étonnement, ces prisonniers travaillaient sans être gardés, de façon fort peu exténuante et, le soir, il les voyait se baigner gaîment dans la rivière. Ils fraternisaient avec les habitants, se mêlant aux groupes, riant, et fumant les cigarettes qu'on leur donnait.

La campagne environnante offrait à Poh Dèng des scènes également inconnues. Sur les nombreuses pistes qui sillonnent le pays, il croisait des charrettes à buffles, dont les roues très hautes, démesurément écartées, portaient un coffre étroit, en forme de V, surmonté d'une cahute pendant la saison des pluies. Le lourd véhicule s'en allait lentement, secoué dans les ornières comme une pirogue sur les rapides ; et, nulle pièce de fer n'entrant dans sa construction, l'on entendait longtemps encore après qu'on avait perdu l'équipage de vue, le grincement plaintif du bois contre le bois.

Il lui arrivait aussi de rencontrer une fa^nille entière, dont les membres se suivaient à la file en observant Tordre hiérarchique, le père en tête, le dernier né fermant la marche, chacun d'eux portait les provisions achetées au marché : le poisson tenu par une fibre de rotin, ou le riz empaqueté dans une feuille de bananier. C'était encore un

voyageur qui allait vers d'autres régions, le bâton à la main, le couteau de jungle à la ceinture, ayant pour tout bagage un pa-noung de rechange noué dans une toile ; visiblement le souci du lendemain ne l'occupait pas ; il marchait en chantant, comme un Homme certain de satisfaire sa faim à peu de frais ; de se désaltérer, en passant près d'un wat, à la jarre de terre que les bonzes emplissent chaque matin ; de trouver l'abri et le repos sous l'une des nombreuses salas qui jalonnent la route, à l'ombre d'un manguier ou d'un banyan. Il avait, pour conduire ses pas, la sente au sol meuble et cendré et, pour distraire son regard, le peuple aérien de la forêt : les perruches perchées sur la cime de3 bambous, les pigeons verts aux reflets changeants et les oiselets multicolores, dont le vol est lumineux. Des essaims de grands papillons bleus escortaient sa marche, voltigeaient autour de sa tête, semblables à des fleurs ailées.'

Plus que par tout le reste, Poh Dèng avait été frappé d'étonnement et d'admiration, en visitant les grottes sacrées qui se creusent au flanc d'une colline située dans la direction du levant. Les abords^ en sont si aimables, qu'ils semblent inviter le passant. La route, égayée du va et vient de pèlerins nombreux, passe au milieu des palmiers, range un rocher solitaire ceinturé de verdure et couronné d'une pagode ; elle effleure une bonaerie de femmes vêtues de blanc — il en est de vieilles, quasi trépassées, mais il en est aussi de jeunes aux yeux de lotus bleus — et monte, au travers d'une gorge minuscule, vers un val tapissé d'une herbe drue, encombré de rocs épars, couronné de hauteurs boisées ; un val si retiré, si tranquille, qu'on s'y croit bien loin des demeures des hommes. Au fond du val, un escalier mène à l'entrée des grottes.

L'on descend dans, la première d'entre elles par les degrés qui serpentent dans le roc, ajouré de

telle sorte que les colonnes naturelles supportant la voûte semblent un lacis de lianes. Et bientôt l'œil, s'habituant au demi-jour, distingue d'étranges personnages aux corps exsangues, verdâtres ou violacés, aux membres tordus, dont les visages grimaçants ont des rictus effroyables : ce sont les damnés peuplant les huit régions de l'enfer, que le caprice d'un statuaire a sculptés et peints à même le roc. Plus bas, un singe, entièrement détaché, tend la main au visiteur.

Étant arrivé dans la grotte vers le milieu du jour et s'étant retourné brusquement, Poh Dèng demeura ébloui ; de l'orifice d'entrée, un éventail lumineux descendait jusque sur le sol, se coulant au long des degrés, dont il dessinait l'arête, coupant brutalement les colonnes dressées à l'arrièreplan, se brisant aux mille facettes du rocher, qui renvoyaient autant de fragments 4risés. La féerie fut brève. A mesure que l'heure s'avançait, l'éven-

tail se replia, jusqu'à ne plus former qu'une bande de plus en plus étroite, qui peu à peu rétrograda, remonta les marches en bondissant, puis, dans un glissement de fantôme, disparut tout d'un coup, ne laissant qu'un jour terne épars sur une paroi grisâtre. Alors Poh Dèng s'aperçut qu'il était dans un temple ; trois édicules se détachaient en blanc crû le long de la muraille opposé à l'entrée; sur la troisième face, blotti dans une immense niche naturelle, un Bouddha colossal rutilait dans la pénombre ; le manteau qui drapait son torse était d'un rouge vif ; tout le reste de la statue était habillé de feuilles d'or, témoignage de la piété des fidèles. Elle était flanquée de deux personnages aux mains jointes, de proportions moindres, qui figuraient des ^.dojrateurs, tandis que tout un peuple de petits Bouddhas s'alignaient en arrière-plan, mi-perdus dans l'obscurité. Des gens venaient, se prosternaient par trois fois, face contre terre, puis, s'as-

seyant sur le dallage rouge, demeuraient pendant longtemps, aussi immobil.es que les statues aux paupières baissées.

Le fils de Mè Choup, qui n'avait guère fréquenté les pagodes, trouvait ces gestes étranges.

La vue de tant de nouveautés avait distrait Poh Dèng. Il s'en serait bien trouvé, sans un événement familial qui vint raviver ses souvenirs et ses regrets. Un de ses parents, ayant atteint l'âge de seize ans, s'avisa de se marier, et, comme il était le fils du Kamnan — du chef de la localité — tout se passa avec la solennité de la vieille coutume.

Pour faire honneur à Poh Dèng, on lui donna le premier rôle dans les négociations et les cérémonies propres du mariage solennel, celui qui confère à l'épousée la qualité de Mia-luang, de première femme, ayant autorité sur les Mia-noï, les petites épouses, pour lesquelles le lien conjugal résulte de la simple cohabitation.

Il fut donc dépêché tout d'abord en ambassadeur auprès des parents de la jeune fille, afin d'obtenir leur consentement. Il portait les présents d'usage : trois bols remplis de feuilles de bétel et de noix d'arec, qu'il présenta de la main droite, le poignet étant enserré par la main gauche. Ce geste, aujourd'hui de pure courtoisie, signifiait autrefois que le gratifié n'avait à redouter aucune traîtrise de la part du donateur.

Assis sur une fine natte deChantaboun,les négociateurs parlèrent longuement de choses inintéressantes : d'un vol de buffles commis dans les

environs ; du palais royal en construction, de la . voiture de feu qui doit un jour atteindre l'autre rivage de la péninsule. Par une transition habile, Poh Dèng en vint à faire l'éloge de la famille de son hôte ; il rappela qu'un des ascendants paternels avait trouvé une mort glorieuse en combattant une bande de pou-raï ; qu'un aïeul maternel s'était illustré par la capture d'un éléphant blanc, devenu pensionnaire des écuries du Roi.

« Di 1 di l — C'est bien ! c'est bien ! » .

Et les parents, se regardant du coin de l'oeil, secouaient la tête de haut en bas, d'un air approbateur.

Encouragé par cette bienveillance, l'orateur vanta le charme des quatorze printemps de leur

fille et, rapprochant ses vertus des qualités nombreuses du prétendant Naï Tarn, il déclara pour conclure que les unes et les autres, semblablement

à la fleur et au fruit portés par lç même arbre, étaient destinés à faire la parure et la prospérité de la même maison.

« Di 1 di ! »

Cette comparaison parut ravir la mère. Lç père demanda à Poh Dèng si maintenant la fleur et le fruit fraternisaient sur le même arbre, au lieu de s'y succéder, comme de son temps. Mais il n'insista pas sur ce détail et s'enquit des circonstances de nature à fixer sa décison, notamment de Tannée de la naissance du prétendant. Ce point était essentiel, car il crée des incompatibilités. Comment

songer en effet à donner une fille née dans Tannée du Rat, à un garçon venu au monde dans l'année du Chien ? Ce serait vouer . leur vie conjugale au malheur certain. Mais les réponses furent satisfaisantes et l'acceptation des présents indiqua que l'amoureux pouvait présenter lui-même sa requête.

C'est ce qu'il fit le lendemain, porteur de nouveaux cadeaux, dont l'agrément équivalait à une promesse de mariage. Aussi fut-il admis à remettre à sa fiancée, comme premier gage de son amour, des bijoux d'or et d'argent exécutés par les plus habiles d'entre les orfèvres birmans. La jeune fille les reçut en baissant les yeux, ce qui lui permit de les mieux regarder. Puis, d'un commun accord, l'on fixa la date de la cérémonie à la prochaine lune. Le temps intermédiaire fut occupa

par le fiancé à construire, aidé de ses amis la demeure qui devait abriter ses amours.

Dans la matinée du jour dit, après la remise de nouveaux présents, les rites religieux du Takbat furent célébrés par le Pra Suttat, appelé en sa double qualité de prêtre et de parent. Jusque là, Poh Dèng s'était trouvé confondu avec les autres membres de la famille et avec les invités. Son rôle actif , reprit dans la journée, lorsqu'il s'agit d'assister le fiancé dans le simulacre de rapt de sa future compagne. A cet effet, Naï Tarn se mit en route, escorté de deux amis, ayant Poh Dèng à leur tête. Arrivé devant le domicile des parents, le groupe trouva la porte barrée par une chaîne, derrière laquelle les proches de la jeune fille se tenaient debout. Quelques pièces d'argent données au gardien de la chaîne firent tomber l'obstacle et ce geste sym-

bolique contenait un enseignement profitable.

Quand tout le monde eut pénétré dans la maison, quand les prêtres eurent psalmodié de nouvelles prières, les deux plus âgés d'entre les ascendants entourèrentla tête des jeunes gens d'un même fil, figurant le lien qui les unissait désormais. Puis ils répandirent sur leurs fronts l'eau nuptiale et toutes les personnes présentes en firent de même.

Pendant le repas qui suivit et dans lequel il eut parmi les hommes qui entouraient l'époux une des places d'honneur, en face de la porte, Poh Dèng demeura taciturne. La vue de l'épousée, parée et couverte d'ornements, lui avait rappelé une autre femme, à laquelle des rites semblables auraient dû l'unir. Des temps révolus lui redevenaient présents ; des choses effacées surgissaient devant ses yeux avec une netteté singulière. Il lui semblait que des griffes acérées fouillaient sa poitrine et lui égratignaient le cœur.

Il ne dut pas moins accomplir le dernier acte du cérémonial, qui consista, l'heure fixée par les prêtres étant venue, à conduire l'époux jusqu'àla maison nouvelle pendant que l'épouse s'y rendait de son côté, au milieu des siens. Il les vit entrer tous les deux dans la demeure qu'il avait aidé à construire et refermer la porte qu'il avait mise en place de ses propres mains.

Comme il s'en retournait, il tressaillit et s'arrêta court. Une voix, une voix de femme, venait de fredonner dans l'ombre les premiers mots de la chanson inoubliée :

« Dans un temple de village il est une fleur rouge ».

Il fut sur le point de s'élancer, mais la voix se

tut subitement ; un rire clair monta vers les étoiles. Alors il s'appuya contre un arbre et, comme un enfant, il pleura.

1 Deux hommes cheminent au clair de lune sur la route qui mène à la colline. Le plus âgé porte la robe jaune ; la lumière bleutée joue sur son crâne poli. Sa main s'appuie sur l'épaule de son compagnon et les deux hommes conversent entre eux :

« Non, Koun, rien ne peut guérir mon -mal.

Avant lui, j'avais la jeunesse, j'avais la santé, j'avais le bonheur. En la perdant, j'ai perdu tous ces biens.

— Tu n'es qu'un enfant ignare et stupide. Veuxtu savoir ce que tu as perdu et connaître ce que tu peux trouver. Écoute.

« Autrefois, dans les âges éloignés du nôtre, au pied des monts Himawalaï,se dressait la cité de Kapilavattou. C'était une ville forte et grandement peuplée, Dans èes rues, les chars se croisaient avec les éléphants ; le montagnard en armes s'y rencontrait avec le paisible habitant des plaines. Telle était la capitale des Sakyas, des seigneurs pleins d'orgueil.

« C'est dans leur palais que vivait le fils de Maya. Sithatha était son nom. Il avait appris les jeux de la chasse et ceux de la guerre ; il croyait que le inonde est sorti du sein de Brahma. Les hommes le craignaient parce qu'il était fort et, parce qu'il était Ç beau, les femmes l'aimaient. Entre cent

vierges il avait choisi la plus parfaite ; auprès d'elle et du fils qu'elle lui avait donné sa vie était une étoffe tissée d'amour et de bonheur. »

Le clair de lune baigne les deux hommes, qui s'en vont lentement. La route est comme un fleuve de lait qui coulerait entre deux murailles d'ombre. Les grands palmiers entrechoquent leurs palmes dont le bruissement a des sonorités de métal. Des rayons de nacre filtrent à travers la dentelle des bambous et, quand le feuillage s'agite, ils dansent sur le sol.

. La voix du conteur s'élève de nouveau :

« Un jour, le Prince quitta la ville par la porte de l'Orient, • escorté de ses serviteurs. C'était

l'aube ; une buée légère flottait, comme un voile diaphane, sur les campagnes grises. Soudain l'archer céleste, apparaissant à l'horizon, cribla le ciel pâle de ses flèches vermeilles. Voyant cela, le Sakya s'écria :

« O Soleil, fils chéri de l'Aurore, toi qui fis mou- « rir ta mère, comme la mienne est morte en me « donnant le jour, je te reconnais pour mon frère « et je sens couler en moi ta jeunesse éternelle ! »

Alors, au détour de la route allant aux rizières un vieillard parut. Sa barbe était blanche et blanche était sa robe, de la poussière du sol. Une besace pendait de son épaule ; il s'appuyait péniblement sur un bâton. Parvenu près du jeune homme, il le salua de ces mots :

« Un jour d'autrefois, j'ai contemplé mon « image dans les eaux chantantes du fleuve Rapti ; «j'ai vu que j'étais jeune et j'ai souri d'orgueil. « Une ride a 4 passé ; tout a disparu.. Voilà ta jeu-

« nesse : un reflet trompeur sur une eau qui « fuit. »

Le vieillard s'éloigna. Et, pensif, le jeune homme, détournant son char, s'en fut vers sa demeure.

Ils sont parvenus au pied de la colline. L'ombre y est profonde ; tous les bruits coutumiers dorment alentour. Seule, la voix des crapauds-buffles crisse dans le lointain. Une sala occupe le bord d'un petit étang, dont les eaux miroitent. Celui qui parlait s'y repose un instant, sans interrompre son récit.

« Le lendemain le fils de Maya, porté sur sa litière, sortait des murs de Kapilavattou par la porte du Nord. Loin devant lui les cimes neigeuses étincelaient sur le ciel noir. C'était dans la cha-

leur du jour ; mais le vent lui portait la fraîcheur des sommets '. Sentant sa poitrine se dilater, il

s'écria :

« — Gloire à Brahma, qui m'a donné la force et la « beauté ! Grâce à lui, mon sort est enviable. Nul « d'entre les Kchatryas n'a le bras plus robuste ni « le pied plus agile. Mes ennemis fuient à ma vue « et Mâra le Malin n'oserait franchir le seuil de « mon palais. »

Alors, sur la route venant de la montagne il vit un Paria. Des haillons s'enroulaient autour de ses membres tordus, mangés par la lèpre et couverts de plaies. Il ouvrit une bouche édentée et proféra :

« Je connais un fruit mûrissant ; certes, il est « superbe à voir, mais un ver immonde l'habite. « Comme le ver est dans le fruit, le mal et la hideur sont en toi.

« La brise légère soufflait tout à l'heure : dis-

« moi ce qu'elle est devenue. Ta force, ta santé, « c'est la brise qui passe ».

Le Paria poursuivit sa route ; le Prince remonta dans sa litière et, sans mot dire, fit signe à ses porteurs de retourner vers les remparts.

Les deux promeneurs nocturnes gravissent la colline au milieu d'un bois de frangipaniers. L'hiver a dépouillé les arbres, et leurs branches nues, qui sont plates et luisantes, ressemblent à des ossements. Le tronc se contorsionne en des attitudes étranges, si bien que, sous la lueur laiteuse qui s'y glisse, on dirait des squelettes desuppli-

ciés. Au milieu de cette forêt singulière la voix du vieux bonze sonne avec plus d'écho :

« Le soir d'après vit un cavalier franchir la porte de l'Ouest. La splendeur du crépuscule emplissait l'horizon et sur la forêt lointaine flottait une poussière dorée. Le cavalier s'arrêta et, les bras levés vers le ciel :

« Je marche vers la gloire et vers la richesse : le « présage en est certain. Je vois les trésors de la « terre réunis dans mon palais et le nom de Sitha- « tha fleurira dans dix mille années sur les lèvres « des enfants des hommes. »

L'ombre descendait du ciel> lorsque le cheval fit un brusque écart et refusa d'avancer. Alors sur le chemin des forêts noires, le cavalier vit une forme qui demeurait immobile. Il se pencha vers elle ; un dormeur était étendu, habillé de

vêtements de soie. Sa main tenait une bourse ; celle-ci vint à glisser et voici qu'un flot de perles, de diamants et d'or en ruissela longuement. Au même instant un dernier rayon éclaira le visage du dormeur : c'était celui d'un cadavre.

Sans jeter un regard aux richesses éparses sur le sol, le cavalier se remit en selle, tourna bride et s'en revint au pas.

La brise s'est élevée, effrangeant la voix devenue un peu haletante et faisant neiger les fleurs des frangipaniers. Bientôt sous la voûte des arbres c'est une jonchée de corolles blanches qui floconnent sur la terre brune. Après une courte halte la voix, reposée, reprend :

« Dans la nuit qui suivit sa troisième rencon-

tre, le fils des Sakyas, monté sur un éléphant, franchit la porte du Sud, pour aller chasser le Tigre. Sur le sentier qui descendait vers la plaine il vint à croiser un voyageur, tête nue, sans bagages, qui sembla ne pas l'apercevoir. Il en fut irrité et, l'apostrophant :

— « Qui donc es-tu, toi qui marches si fier, sans daigner faire hommage au fils du maître de la ville ?»

Le passant répliqua :

« Qui donc est aisez fou pour se dire maître d'une « chose au monde ? Sache que rien ici-bas ne t'ap- « partient. Tu crois posséder ton palais, ton cœur, « ta vie : c'est oublier l'étincelle, la femme, le ser- « pent. »

Sithatha fut étonné, car il n'avait jamais encore entendu de semblables paroles. Il s'écria cependant :

— « Un jour tu me verras le maître du monde ! »

— « Le «monde est un fantôme engendré par

« notre esprit. Écoute : un soir, aux pays du cou- « chant, j'allais parmi les sables qui s'étendent à m l'infini. Soudain, j'ai vu les remparts, les tours, « les portes d'une ville ; j'ai marché vers elle : en « un instant tout a disparu. Le monde ainsi n'est « qu'un mirage. »

— « Pourquoi vivre alors, ô moine, si l'on ne peut rien posséder ? »

— « Pour conquérir la seule chose qui soit :

« la vérité, qui mène à la délivrance du mal. « Sache la découvrir et tu posséderas le trésor éter « nel, dont nul ne pourra te priver. Tout le reste « est semblable à ce rayon de lune. Adieu ! »

Et, sans même se retourner, le moine poursuivit sa route.

Ils ont maintenant disparu dans le sous-bois. Comme le chemin serpente en montant, la voix se

perd par intervalles, pour se rapprocher l'instant d'après. Et voici ce qu'elle dit encore :

« Dans la semaine qui suivit les quatre rencontres un 'homme sortait furtivement des portes de Kapilavattou. Ses cheveux, ses sourcils, sa barbe étaient rasés. Il n'avait pas donné d'adieu à la compagne de sa vie ; il n'avait pas embrassé le fils de sa chair ; il n'avait pas accordé un regard au palais qui l'avait vu naître. Mais il songeait :

« La jeunesse est un jour ; la force n'est qu'un « souffle ; la richesse n'est qu'un leurre ; le monde « est un fantôme. Je marchais, revêtu d'un man- « teau de rêve et je l'ai dépouillé. Voici que je « veux laisser ma robe d'ignorance aux buissons « du chemin. »

C'est ainsi que le futur Maître partait sur la voie qui mène à la Sagesse.

Le vieillard et ïe jeune homme ont atteint le sommet de la colline, que couronne un cheddi. Ils se tiennent au bord de la plate-forme qui l'entoure et qui surplombe la plaine. Sur des mamelons proches deux temples s'étagent, si fantastiques qu'on les dirait faits de clarté lunaire. En bas, un pays de rizières et de forêts fuit vers des horizons prodigieusement lointains ; au milieu de sa blancheur pâle quelque étang, quelques coudes de rivière brillent comme un éclat de miroir. Au-

dessus de tout, un rayonnement immense et calme emplit l'espace.

Longtemps, les deux ombres muettes demeurent à la même place, avant de redescendre vers l'allée des frangipaniers.

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