ACCROISSEMENT DES ONGLES
Les ongles croissent indéfiniment dans les mêmes conditions que les cheveux et la barbe. Ils poussent de la matrice vers le bord libre et une strie pratiquée artificiellement près du pli sus- unguéal s'éloignant peu à peu de celui-ci, disparaîtra lorsqu'elle se confondra avec le bord antérieur.
Le temps nécessaire à une strie de ce genre pour parcourir la longueur de l'ongle a été fixé, d'une manière générale, à dix semaines, par Béclard, deux mois et demi à trois, par Sappey.Mais il varie selon les doigts, c'est-à-dire selon les dimensions des ongles. Beau a cherché une unité de mesure, et d'après ses observations, les ongles de la main croîtraient de 1 millimètre par semaine, ceux des orteils croîtraient quatre fois moins vite. Conséquemment, étant connue la longueur d'un ongle, on pourra déterminer appioximativement la durée de son renouvellement. En appliquant l'unité de mesure fixée par Beau, on obtient des chiffres supérieurs à ceux de Béclard et de Sappej'',
mais qui répondent sensiblement aux observations de Ménard (1) et Randon (2).
Dufour a contrôlé les remarques de Beau, en 1872. Dans une communication à la Société vaudoise d'histoire naturelle, il nous apprend qu'on doit diviser les ongles de la main, au point de vue de l'accroissement, en trois groupes : 1° l'ongle du pouce; 2° les ongles de l'index, du médius et de l'annulaire ; 3° l'ongle du petit doigt. Pour le premier groupe, la croissance est de Om.0012 par semaine; pour le second, Om, 00095; pour le troisième, de Om, 00088, de sorte que
l'ongle du pouce se renouvelle en • 138 jours.
— du petit doigt 121 —
— des doigts intermédiaires 124 —
Les ong?es de la main droite crottraient sensiblement plus vite que ceux de la main gauche.
Moleschott a appliqué à l'étude de la croissance des ongles la méthode qu'il avait employée pour les poils; il a pesé très exactement la quantité qu'il retranchait aux ongles de ses mains tous les mois lunaires. Actuellement cette quantité est en moyenne, pour les deux mains, de 5 milligrammes en 24 heures. Il a observé que l'âge, les sai'sons influent sur la production. Ainsi, il y a 16 ans, Moleschott produisait 5, 7 milligrammes d'ongle par jour ; enfin si on représente par 100 le poids d'ongle produit en un mois d'hiver, 116 représentera le poids d'un mois d'été, 103, celui d'un mois de la saison moyenne.
(1) et (2) Observations sur les sillons des ongles. In Gaz. des hôp.,
— In9 — ARTICLE III. CHUTE ET RÉGÉNÉRATION DES ONGLES.
A. L'ongle qui s'est développé pendant la vie intra-utérine, « poussé en avant par suite des progrès du développement, tombe après la naissance. Ce phénomène d'ailleurs se répète plusieurs fois jusqu'au moment où l'ongle a acquis tout son développement. » (Kôlliker.)
Ce passage implique l'existence d'une mue des ongles, analogue à la mue des reptiles et des crustacés qui se débarrassent à un moment donné d'une prison dans laquelle leurs organes ne peuvent acquérir le développement qui leur est propre. Un phénomène semblable se passe pour l'ongle du camélien, le sabot des ruminants et des solipèdes. Nous avons fait sur le sabot du veau des observations qui nous permettent d'en affirmer l'existence. Mais chez l'homme et les mammifères, contrairement à ce que l'on voit sur le serpent, l'écrevisse, cette chute se prépare sourdement, et elle n'est pas visible pour un observateur superficiel.
Quel est le processus qui précède la mue de l'ongle? Comment celui-ci est-il remplacé? Autant de questions que nous traiterons après avoir examiné la régénération dans le cas d'arrachement violent d'un ongle sain.
B. Si l'ongle est enlevé par le chirurgien, ou s'il est arraché accidentellement par une cause qui ne lèse pas sensiblement la matrice et le lit unguéal, comme M. Sappey en a vu un exemple, la membrane dermique sous-unguéale se présente, dans une grande partie de son étendue, protégée par la couche muqueuse, qui a subi déjà, nous le savons, sur tout le lit de l'ongle un commencement de kératinisation.
La membrane sous-unguéale s'enflamme, devient rosée, bourgeonnante, puis, au bout de quelques jours, se couvre de lamelles cornées, irrégulières, qui, peu à peu prennent les caractères d'un ongle rugueux, dont les écailles ont une certaine tendance à se dissocier. Simultanément on voit se former, au niveau de la lunule, une petite plaque semilunaire, lisse, qui possède toutes les apparences de l'ongle précédent. Graduellement, cette plaque semi-lunaire s'étend en avant, pendant que la plaque rugueuse se rétrécit, et, au bout de quelques mois, la phalangette est recouverte d'un ongle véritable, translucide, dont la régularité des contours seule laisse parfois à désirer.
C. Si nous analysons les phénomènes auxquels nous avons assisté, nous voyons que l'ongle proprement dit se régénère à la surface de la matrice unguéale, représentée non seulement par le fond de la rainure unguéale, comme on le croit généralement, mais par la portion du derme sous-unguéal qui s'étend jusqu'au bord antérieur de la lunule.
Quant à l'ongle rugueux qui, en peu de temps, a recouvert les parties vives, il a pris naissance simultanément sur toute retendue du lit. Mais, ainsi que nous l'avons vu, ce n'est qu'un ongle provisoire, improvisé en quelque sorte, pour protéger les organes vasculo-nerveax, en attendant que l'ongle véritable ait repris possession de la surface qu'occupait son prédécesseur.
Ces phénomènes ont été étudiés avec soin par les vétérinaires et sur des pièces en quelque sorte schématisées par leurs dimensions (1).
(1) V. Traité du pied du cheval, par H. Bouley. Paris, 1851. Thèse de Vergez. Toulouse, 1870.
Lorsqu'on a fait une brèche à la paroi du sabot du cheval, des poils au bord plantaire, le podophylle qui représente le lit de l'ongle s'enflamme, les denticulations qui hérissent le bord libre de ses larges crêtes dermiques, s'allongent en villo-papilles, les cellules du corps muqueux qui sont restées à sa surface se multiplient, et bientôt toute la brèche est en partie comblée par une couche de corne écailleuse et friable. Pendant que celle-ci s'étendait au fond de la plaie, il s'est formé au-dessous des poils, à la surface de la matrice pariétale, une bande de corne fibroïde, tenace, qui deviendra de jour en jour plus apparente, mais à laquelle il faudra plusieurs mois pour atteindre le bord inférieur de la brèche.
On peut mieux reconnaître sur les solipèdes que chez l'homme, la provenance de ces deux sortes de productions cornées, attendu que la corne pariétale a une texture tubuleuse caractéristique. Or, si l'on compare la structure de la corne rugueuse et de la corne fibroïde, on voit que la première ne possède pas la texture tubulaire ou ne possède que des tubes imparfaits et très irréguliers, tandis que la seconde présente tous les attributs de la paroi normale.
Vergez a étudié aussi (1), sous notre direction, leprocessus du remplacement de la corne du lit (paroi provisoire) par la corne de la matrice pariétale (paroi parfaite). Il a constaté qu'fn S2 formant à la surface du bourrelet, qui est sa matrice, cette dernière se trouvait engagée naturellement, à la manière d'un coin à base supérieure, sous le bord du lambeau de corne provisoire. Au fur et à mesure que l'évolution épithéliale se fait à la surface du bourrelet, la corne parfaite glisse à la surface du lit, en poussant au devant
(1) Iq Loc. cit.
d'elle la corne provisoire, qui descend avec moins de rapidité. Les cellules du corps muqueux du lit évoluent de leur côté, dans une direction oblique de haut mi bas et d'avant en arrière, et favorisent le glissement des crêtes du kéraphylle à la surface des sillons du podophylle, comme des grains de sable un peu volumineux, — qu'on me passe la comparaison, — facilitent leglissementdsdeux surfaces polies et résistantes entre lesquelles ils seraient jetés.
D. A défaut d'observations directes, nous ne pouvons pas affirmer que les phénomènes de la régénération de l'ongle s'accomplissent, chez l'homme, tels que nous venons de les décrire chez les solipèdes. Pourtant ces phénomènes se ressemblent tellement par leurs manifestations extérieures, que nous ne craignons pas de prédire qu'à la première occasion où il sera possible de les étudier plus complètement sur Thomme, on trouvera l'identité que nous supposons seulement aujourd'hui.
E. L'étude de la régénération nous a démontré que la formation de l'ongle de remplacement était précédé du développement d'un ongle provisoire à la surface du thalamus.
Lorsque la régénération doit avoir lieu en dehors des causes traumatiques, c'est-à-dire pendant la mue spontanée de l'ongle, elle est nécessairement précédée de phénomènes analogues dont le premier effet est de séparer l'ongle ancien de sa matrice, afin de préparer la venue d'un ongle nouveau. La différence consiste en ce que la transformation active des cellules du lit en lamelles cornées s'opère • sous l'ongle au lieu de s'accomplir à ciel ouvert ; et, de plus, comme ces phénomènes se passent avec lenteur, l'ongle ancien, la production cornée sous-unguéale et le bord antérieur de l'ongle nouveau tiennent l'un à l'autre ; un simple
sillon sépare l'organe qui se détache de l'organe qui nait. Nous avons observé sous l'onglon du veau une disposition semblable. Au surplus, elle est manifeste chez l'homme, quand l'ongle est destiné à tomber après une contusion violente de l'extrémité d'un doigt ou d'un orteil , lorsque l'ongle ancien quitte enfin sa gouttière, on trouve tout achevé, au-dessous de lui, le travail que nous a rons décrit.
F. Cette étude a encore pour avantage de nous renseigner sur le rôle respectif des régions du derme sousunguéal. En effet, elle nous démontre que les cellules du lit n'entrent dans une réelle activité qu'au moment où elles reposent sur une membrane enflammée ou congestionnée. A l'état normal, elles évoluent juste dans les limites nécessaires au glissement de l'ongle sur son lit, au fur et à mesure de son accroissement. Elles ne concourent pas à renforcer l'ongle par sa face inférieure, comme l'admet Kôlliker et la plupart des histologistes français, à rencontre de Reichert, Ammon, Unna, Biesadecki, Hutchinson, etc.. La preuve que ces cellules ne forment pas le limbe cornéal, c'est que ce limbe a la même épaisseur à partir du bord antérieur de la lunule jusqu'à son bord libre, ce qui ne devrait pas être si l'on combinait une apposition de matériaux à la face inférieure de l'ongle avec le déplacement progressif de celui-ci.
L'évolution de ces cellules se fait d'arrière en avant et non parallèlement à leur plan de support. Qu'arrive-t-il, en effet, lorsque cette évolution devient active, dans les inflammations aiguës, dans les affections chroniques, locales ou générales du thalamus ungnéal? Ces cellules s'enfoncent du côté de la phalangette, à l'intérieur du derme (Virchow) et déterminent un accident connu chez les solipèdes sous le nom de kéraphyllocèle ; ou bien elles se
montrent sous la forme de lamelles cornées desséchées au fond de la rigole sous-unguéal. dans la cachexie pachydermique (Charcot), et si leur développement est très actif, (eczéma deTongle, de Bazin, Ancel), elles s'accumulent sur le thalamus, mélangées à des globules sanguins et à des globules de pus altérés, comme un com engagé d'avant en arrière, entre l'ongle et son lit, de sorte que ce dernier, au lieu d'être horizontal, est incliné de son bord libre vers sa matrice. La fourbure aiguë et la fourbure chronique des animaux à sabot produisent des lésions semblables, mais plus funestes en conséquences, que chez l'homme, car elles s'établissent dans une boîte à peu près inextensible, de sor'te que la phalangette bascule d'avant en arrière, et la pression qui en résulte contre la face plantaire du sabot refoule, amincit et détruit la corne de cette région (sole) et l'os se montre au dehors.
La conclusion qui découle des lignes qui précèdent, c'est que l'ongle se forme exclusivement à la surface de la lunule jusqu'au fond de la rainure sus-ungueale.
Nous avons vu déjà, dans le développement fœtal, que les cellules du germe de l'ongle sont implantées parallèlement à* la surface de la lunule. Or, il est facile de s'apercevoir, en étudiant les productions cornées, que les cellules qui se multiplient sur une matrice qu'elle qu'elle soit, se disposent toujours parallèlement à la surface sur laquelle elles prennent naissance. Par conséquent, on comprend très bien que l'ongh; qui se forme sur une plan légèrement bombé d'arrière en avant, s'incurve légèrement dans le même sens, et qu'à partir du point où il quitte la matrice son épaisseur soit invariable.
La face profonde du pli sus-unguéal et le fond de la gouttière unguéale dont il nous reste à parler, sont les régions
OÙ se développe le périonyœ. Nous avons déjà insisté sur ce point; il est inutile d'y revenir.
G . L'intégrité de la matrice unguéale et du thalamus, ou tout au moins leur restauration s'ils ont été lésés, sont indispensables à la génération de l'ongle ou à la production d'un ongle provisoire.
Ancel rapporte dans sa thèse que le chirurgien Robert s'étant, d'un coup de scalpel, complètement divisé le pouce gauche, a présenté, pendant toute sa vie, une division permanente de cet ongle. Un étudiant en médecine reçut, à l'âge de 5 ans, un coup de couteau qui divisa Tonglede l'auriculaire dans toute son étendue ; au moment où Ancel l'examina, l'ongle était formé de deux plans latéraux incli-r nés comme un toit, entre lesquels existait une crête constituée par du tissu de cicatrice. A la suite de la destruction d'une moitié de la lunule, Broca vit la moitié opposée de l'ongle se reproduire, tandis que la moitié correspondante était remplacée par une petite tumeur remplie de cellules cornées iirégulières. On sait aussi qu'après les plaies contuses de l'extrémité des doigts avec sphacèle d'une partie du derme sous-unguéal, l'ongle ne se reproduit que dans les points où la matrice a subsisté; de là les formes bizarres que présentent ces ongles.
L'accident ne suit pas toujours cette marche; la cicatrice peut acquérir les caractères anatomiques et physiologiques des parties voisines; en un mot. le tissu phanérogène se régénère et l'ongle après lui. La matrice régénérée est souvent déformée et l'ongle participe à cette malformamation. La pathologie du sabot, en médecine comparée, offre de nombreux exemples de cette régénération à la suite des fissures de la paroi (seimes).
Il n'y a rien de bien surprenant à voir le tissu qui pré- Arloing. Il
sideàla formation des productions cornées, se régénérer dans les régions où il en existe à l'état sain, puisque ce tissu apparaît, on ne sait comment, sur des cicatrices éloignées des ongles et même sur la peau normale (corixes accidentelles).
Dans tous les cas, il résulte de ces faits que l'apparition d'un tissu spécial (phanérogène), par simple différenciation des éléments du derme, doit nécessairement précéd<îr toutes les productions cornées. Mais nous ne sommes pas maîtres des conditions qui le font apparaître.
Article IV. — Greffe des productions cornées.
Il n'est pas difficile de comprendre, après les développements dans lesquels nous sommes entré, la possibilité de greffer des productions cornées (ergots de pigeon, de coq), lorsqu'on transplante en même temps leur tissu générateur. Dieffenbach a transplanté des ergots de pigeon. Hunter, Duhamel, Baronio ont greffe des ergots de coq sur la tête du même animal ou d'un animal différent; ils ont de plus démontré expérimentalement que, pour réussir, il faut emporter avec l'ongle le tubercule osseux qui lui sert de base (1). Dans ces conditions, on ne greffe pas l'ongle, on greffe la matrice de l'ongle. En opérant de la sorte, Mantegazza a vu des ergots de coq greffés sur les oreilles d'un bœuf prendre un énorme développement.
(1) In p. Bert, De la greffe animale.