CONSIDERATIONS GENERALES
Partout où il est exposé au contact des corps étrangers, l'organisme de l'homme ou des animaux est protégé par une membrane tégumentaire (de tegere couvrir) : la peau à l'extérieur, les membranes muqueuses à l'intérieur.
Ces membranes sont composées essentiellement d'une couche profonde, cellulo-vasculaire, et d'une couche superficielle, épithéliale, constamment dépourvue de vaisseaux.
Malgré leur continuité et l'unité au type anatomic[ue sur lequel elles sont formées, ces membranes ont des' origines embryogéniques différentes.
Le mésoderme fournit à chacune d'elles la couche cellulovasculaire; mais la couche épithéliale provient tantôt de l'ectoderme, tantôt de l'endoderme. Autrement dit, les téguments se développent ici aux dépens de la lame fibro-in-
testinale, là aux dépens de la lame fibro-cutanée de l'embryon.
Partout où le mésoderme est refoulé contre l'ectoderme, par les progrès de la fente pleuro-péritoneale, il prend des caractères spéciaux qui ont permis à M. Ch. Robin (1) de ranger dans un même groupe les muqueuses céphalo-thoracique et génito-urinaire. Au contact de l'ectoderme, il devient épais, résistant, papillaire, tandis que dans les points où il est appliqué contre l'endoderme il fournit un chorion délicat, lisse ou villeux,
L'ectoderme imprime donc aux éléments du feuillet moyen des modifications inexpliquées aujourd'hui, mais qui ont pour résultat la formation d'une membrane éminemment protectrice.
FiG. 1.
Coupe en travers de l'embryon de Poulet vers la trentième heure de l'incubation.
FE, feuillet externe. — i^'lT, feuillet moyen. — FI, feuillet interne. — NP, névr;ixe primitif. — E, coupe du canal épendymaire. — CH, corde dorsale. — CCP, cavité plenro-péntonéale.— FP, vertèbres primitives. — CW, corps de Wolff. — AP, aortes primitives.
L'ectoderme lui-même, c'est-à-dire la couche de cellules qui forme primitivement le feuillet superficiel de l'embryon,
(1) Voir article Muqueuse du Dict. encyclopédique des sciences mé^ dlcales.
affecte des destinations et des dispositions variées qui ont toutes pour résultante la protection de l'individu.
Sansdescendre jusqu'aux polypes hydraires, où l'on voit un certain nombre des cellules de l'ecloderme se continuer sans intermédiaire avec des cellules contractiles du mésoderme (cellules neuro-musculaires de Kleinenberg), et où, conséquemment, les éléments ectodermiques jouent le double rôle de test et d'organe excito-moteur, on sait que, chez les vertébrés, le feuillet blastodermique externe fournit par involution de ses éléments dans l'épaisseur du feuillet moyen, l'axe du système sensitivo-moteur, dont le rôle a des rapports intimes avec la protection et la conservation de l'individu.
FiG. 2.
Ectodernie du type adamantin de Yamphioxus lanceolatus (Renaut).
a, a. cellules prismatiques striées. — h, b, noyaux. — c, cuticule. — d, terminaison des bâtonnets sous la cuticule. — e, ckorion divisé en trois couches.
Mais le rôle définitif de l'ectoderme se manifeste surtout sur le plan limitant externe de l'organisme.
Eneffet, tantôt il s'enfonce dans l'épaisseur des téguments pour constituer des glandes dont les produits versés à la surface du corps préservent les animaux de l'action desséchante de l'air, de l'action de l'eau , ou des atteintes de leurs ennemis ; tantôt il reste à la surface, où il remplit le même office, en variant ses dispositions dans la série animale.
Chez les articulés, l'ectoderme produit une substance chitineuse qui s'étale comme une carapace plus ou moins villeuse à la surface de l'animal.
Dans Vamphioxus lanceolatus (1) les cellules acquièrent
/ J/zfy^^"^ ^^ forme prismatique; leur noyau est refoulé dans la pro-
•>^ ûx^a.ja'^'-'^ I fondeur, tandis que leur protoplasma finement strié prend
0 CVi^i quelques-uns des caractères des éléments du type ada-
mantin.
Chez de jeunes vertébrés inférieurs , les embryons de truite, par exemple, on voit, disséminé entre les cellules de l'ectoderme, un appareil glandulaire superficiel, représenté par des cellules caliciformes (fig. 3, B).
Enfin, dans les vertébrés supérieurs, il se multiplie de manière à former des strates à la surface du derme ; les cellules des couches profondes conservent le caractère de la jeunesse et de l'activité, tandis que celles des couches superficielles se chargent d'une substance albuminoïde spéciale, la kératine, qui leur donne une dureté caractéris- [' tique, et par suite, l'aptitude à jouer dans l'économie un
1 rôle défensif (fig. 3, A).
' ' Sous cet état, l'ectoderme s'accumule par place au-dessus
destissus dermo-papillaires et constitue, ici des cônes épithéliaux qui coiffent certains prolongements du derme (odontoïdes des luminants et de quelques rongeurs) ; là,
(1) Renaut. Société de Biologie, 4 mai 1878,
des plaques ou des étuis protecteurs, véritablement cornés (ongles, cornes, sabots et griffes) ; ailleurs, des appendices filiformes implantés par leur base dans la profondeur des téguments (poils, piquants, plumes).
FiG. 3.
A. Ectoderrae du type corné (embryon humain).
rt, cellules de la couche profonde. — b, couche cornée. — c, derme.
d, une anse vasculaire.
B. Ectoderme d'un embryon de tï-uite.
aa, cellule caliciforme sécrétant le mucus. — a', son orifice. — b, cellules
ordinaires de l'ectoderme. — c, derme.
De Blainville a donné le nom de phanères (de <pavepoç, apparent), aux poils, aux plumes, aux ongles, et même aux dents proprement dites et aux aiguillons des Sélaciens, c'est-à-dire à tous les organes défensifs saillants à la surface des membranes tégumentairesdermo-papillaires.
Les phanères sont en rapport à leur base avec certaines parties différenciées du derme dont M. Robin a fait un tissu et un système particulier (tissu et système phanérophore ou phanérogène) (1) dont les organes premiers, papilles, bulbes ou matrices, sont disposés dans des follicules auxquels sont quelquefois annexées des glandes et des muscles, ou étalés sur les régions qui réclament un moyen de défense. Conséquemujent, les organes appelés bulbe pileux, matrice unguéale, sont les agents producteurs des poils et des ongles.
Cet exposé général établit donc les limites du sujet que nous avons à traiter.
Ce sujet, on le voit, se rattache à l'histoire de l'évolution de la lame fibro-cutanée de l'embryon et comporte : 1° la description des poils, de leurs bulbes et follicules ; 2° celle des ongles et de leur matrice.
Nous diviserons ce travail en trois parties. Dans la première, nous grouperons toutes les considérations d'anatomie descriptive et générale qui appartiennent à l'histoire des poils et des ongles. Dans la seconde, nous exposerons les propriétés physiques et chimiques de ces organes, en nous plaçant au point de vue physiologique. Dans la troisième, nous examinerons les caractères physiologiques et le rôle de ces productions épidermiques.
Le lecteur ne sera donc pas surpris de trouver les considérations relatives au développement dans la partie physiologique. Si le développement d'un organe fait ordinairement partie du domaine de Tanatomie, dans le cas présent, il est lié étroitement à la fonction des organes
(1) Programme du cours d'histologie, p. 2T8. Paris, 1870 et Leçons sur les systèmes, p. 123. Paris, 1875.
producteurs ; il peut donc sans inconvénient être reporté en tête de la physiologie.
Hâtons -nous d'ajouter cjue nous aurons soin de ne pas oublier les notions d'anatomie comparée de nature à jeter de la clarté sur la signification des organes ou des éléments que nous étudions, car si le zoologiste doit s'inspirer de l'anthropotomie pour établir les analogies, réciproquement, Fanthropotomiste doit interroger l'organisation des brutes, lorsqu'il peut y voir au maximum du développement des parties rudimentaires dans l'espèce humaine.
Eniin, chemin faisant, nous ferons appel à l'anatomie pathologique et à la clinic[ue, chaque fois que nous espérerons en tirer une indication utile à la connaissance de notre sujet. Nous préférons disséminer utilement cet ordre de faits que de les grouper brièvement dans un paragraphe où il nous serait impossible d'en montrer l'intérêt,