CHAPITRE III
Nutrition des poils et des ongles.
L'étude de la nutrition des productions pileuses et cornées soulève plusieurs questions, La première s'applique aux phénomènes nutritifs qui s'accomplissent dans chacune de ces productions envisagées isolément comme organes; la seconde a trait à l'influence que la nutrition générale exerce sur ces appendices ; la troisième, à l'influence inverse.
Il serait superflu d'entrer dans certaines discussions qui se sont élevées en Allemagne (1) au sujet delà vitalité des productions cornées. Le différend est dans les termes et non dans les faits. On peut comprendra de plusieurs manières le mode de vitalité du poil, mais il est incontestable que les poils et les ongles, bien qu'ils soient privés de nerfs et de vaisseaux, sont des organes au sein desquels se passent des phénomènes différents suivant qu'ils sont fixés ou non sur leurs organes producteurs, c'est-à-dire suivant qu'ils sont vivants ou morts.
Article I. — Nutrition des poils.
La nutrition, dans le poil, est démontrée par la croissance, les altérations, la chute,
A. Nous avons déjà parlé de la croissance et des caractères qu'elle affecte. Son mécanisme a été décrit à propos du développement. Rappelons qu'ellealieu de la base vers la pointe, par la formation de cellules nouvelles à la sur-
(1) Von Nathusius, in loc. cit.
face de la papille du follicule. Deux opinions ont cours sur ce mode de formation ; ou bien les cellules prennent naissancepargenèse dans une substance protoplasmique répandue à la surface du bulbe, ou bien ellei procèdent de la segmentation des cellules cylindriques de la couche génératrice. Cette dernière tend à prévaloir.
Au fur et à mesure de leur développement, les cellules chassent celles qui les ont précédées dans la couche de Malpighi, puis dans la couche granuleuse et enfin dans le cylindre corné ; celles du centre de la papille ne se kératinisent pas ; elles se remplissent plus ou moins de granulations graisseuses et de bulles d'air et montent dans l'axe du poil où ellesforment la substance médullaire lorsqu'elle existe.
B. En s'éloignant de la papille où les liquides nutritifs affluent, le poil ne se déssèchepas complètement. Les analyses démontrent chez lui la présence d'une grande quantité d'eau (10 à 45 p. 100), qui provient de l'eau de constitution de la substance des éléments anatomiques et des liquides qui sont en 'circulation dans les méats intercellulaires ou dans la substance des cellules, par capillarité ou par imbibition. Cette circulation admise par Kôlliker et la plupart des auteurs estentretenuepar l'épanchement continuel de sucs sur le bulbe et l'évaporation qui se produit à la pointe et sur la surface générale du poil. Disons toutefois que l'évaporation est modérée par la présence du produit des glandes sébacées qui a encore pour effet d'entretenir la souplesse du poil, son luisant et de diminuer l'influence de l'humidité extérieure.
La souplesse, le brillant, l'hygroscopicité du poil se modifientdans différentes conditionsque nous examinerons
bientôt ; il en est de même de sa couleur. Cesjmodifications prouvent l'existence d'actes nutritifs dans le poil.
C. Une autrealtérationfort importante témoigne de l'activité de ces actes, nous voulons parler du blanchiment du poil, commun à tous les hommes, excepté dit-on les Chiquitos du Pérou, qui ne blanchissentpas, mais deviennent jaunes.
La canitie consiste dans la disparition de la coloration du poil; et il est bonde bien établir que cette dernière est due à la présence de granulations pigmentaires entraînées par les cellules qui ont pris naissance aux dépens de la couche génératrice du bulbe. La sécrétion sébacée peut avoir une certaine influence sur les reflets du poil, mais elle n'en a pas sur la production de la couleur et la preuve c'est que les cheveux blancs sont encore enduits de produits sébacés. Conséquemment, la canitie aura pour cause une modification profonde ou une suppression de la fonction chromatogène des cellules de la couche génératrice de la papille.
Bien que nous ignorions le mécanisme de la formation du pigment dans la couche génératrice, nous concevons que cette formation puisse diminuer ou se suspendre à un certain âge et que le poil décoloré, produit à dater de cette modification, apparaisse graduellementau dehors du follicule pendant que les portions anciennement formées et colorées tombent sous l'action des frottements ex^ériéurs ou des ciseaux. Mais nous comprenons mal la décoloration presque instantanée du poil dans toute sa longueur. Thomas Campanella raconte qu'un jeune moine, candidat à l'épiscopat, part pour Rome afin d'obtenir une dispense d'âge. Sur le refus du pape, il blanchit en une nuit, si bien que le pape croyant voir, dans ce changement
brusque, une manifestation du vœu de la divinité, le nomme évcque sur-le-champ (1). Moleschott rappelle que Louis Sforza blanchit presque complètement pendant la nuit qui suivit sa défaite, après sa campagne contre Louis XIL On raconte encore que Thomas Morus et la reine Marie-Antoinette blanchirent pendant la nuit qui précéda leur supplice.
Il serait permis de douter de l'authenticité de ces faits; aussi hâtons-nous de dire que, plus récemmentjdes observateurs compétents en rencontrèrent de semblables. Bichat, Moleschott, Charcot, Brown-Séquard virent, ce dernier sur lui-même, qu'un certain nom]Dre de poils peuvent blanchir en 12 heures. Le D"" Parry (2) aurait vu un cipaye de l'armée du Bengale grisonner uniformément en une demiheure, pendant qu'on se préparait à le passer par les armes.
On a cherché às'expliquer ce blanchiment rapide. Comme il était im.possible d'invoquer l'influence ou la suppression de la lumière solaire qui n'agit pas aussi promptement ni aussi efficacement, on a naturellement invoqué l'influence du système nerveux sur les cellules pigmentaires du bulbe que l'on a comparé, sous le rapport fonctionnel, aux cellules des glandes. Nous ne pouvons pas nous refuser à admettre l'existence d'une influence de ce genre, mais elle n'explique pas la disparition de la partie du poil qui est située audehors du follicule pileux. Faut-il supposer la production, sur le bulbe, d'un liquide dissolvant du pigment qui se répandrait rapidement dans toute l'étendue dupoil? Ce serait peu physiologique, étant connue la difficulté avec laquelle
Cl) In Œsterl eij, lue. cit.
(2) In Dublin med. PresP, 1861.
on dissout artificiellement la mélanine. Il vaut mieux, toujours dans le domaine des hypothèses, chercher une autre interprétation. Landois (1) a vu sur un cheveu devenu gris dans l'espace d'une nuit, que la matière colorante n'avait pas subi de changement, mais qu'il s'était développé une grande quantité de bulles d'air dont la masse produisait une teinte blanche, malgré le pigment. La production de ces bulles d'air semble très problématique à Frey. Cependant elle nous paraît la seule explication acceptable de la canitie rapide. Si les bulles de gaz peuvent suffire à dissimuler la présence du pigment, nousnevoyons pas de raison sérieuse pour en repousser la production. En effet, ces gaz sont en abondance dans le sang d'où nous les voyons sortir à chaque instant, à travers les vaisseaux et les membranes tégumentaires (muqueuses gastrique et intestinale, peau), sous l'influence du système nerveux vasomoteur. Pourquoi ne sortiraient-ils pas des vaisseaux de la, papille pour se répandre dans l'intérieur du poil?
Si l'exhalation des gaz du sang était la véritable cause de la canitie, il serait loisible d'examiner cette histoire rapportée par Schenck , « Vir quidam, qui asinis onerariis aclesseillcsque ducere solehat, subito in canuit, cum asinus ei furtim esset suhlatus ; cum autemrecupp.ravisset, pili colorem nigrum iterum receperunt. » Ne voit-on pas des pneumatoses disparaître comme par enchantement?
Quel que soit le caractère fabuleux de ce récit, il n'en est pas moins vrai que l'on a dûment constaté des cas de canitie temporaire. Graves et Laborde en ont cité des exemples; mais dans tous les cas, le changement a été lent à se produire. On a même vu la canitie paraître, disparaître et re-
(1) In Frey, p. 454.
paraître plusieurs fois pendant la croissance d'un poil ; de sorte que celui-ci est composé d'une succession de segments blancs et de segments bruns (Karsch et Landois (1), Erasmus Wilson) (2).
Ce dernier ordre de faits a son analogue dans les animaux; plusieurs mammifères possèdent des poils annelés de diverses couleurs, et le porc-épic nous en offre un exemple macroscopique.
Nous n'insisterons pas davantage sur les exemples; nous en avons produit un assez grand nombre pour démontrer que la production et la disparition du pigment à la surface du bulbe pileux serait un problème fort intéressant a poursuivre.
D. Comme preuve de la nutrition des poils, on a signalé leur chute spontanée. Les éléments anatomiques de ces organes naîtraient, vivreàent et mourraient à leur manière ; la mortification entraînerait la chute du cheveu. D'après Pincus, la durée probable du cheveu serait de 3 à 5 ans.
E. Enfin, on cite encore l'hypertrophie anormale du système pileux, dans certaines régions, à l'exclusion des autres, comme les chirurgiens et les médecins sont en situation de l'observer fréquemment.
Article II. — Nutrition des ongles.
Malgré sa dureté considérable, surtout chez l'adulte, l'ongle vit et son tissu est le siège de phénomènes nutritifs. On prouve leur existence, comme pour le poil, par la croissance, la chu,te, les troubles de coloration (leuco-
(1) Archiv. de Virch., t. XXXV.
(2) Id., t. XLV.
chromie ou elbugo), l'hypertrophie de l'ongle, et la circulation de fluides dans son épaisseur. Nous parlerons simplement de cette dernière, estimant que nous avons dit ailleurs ce qu'il est nécessaire de connaître sur les autres phénomènes.
L'ongle est constamment traversé par des liquides, de sa face interne vers sa face externe où ils s'évaporent.
L'exhalation séreuse de l'ongle est insensible, si l'on ne s'entoure pas de précautions pour la rendre visible. En agissant sur un ongle volumineux, le sabot du cheval, par exemple, on peut en démontrer l'existence facilement. Il suffit d'envelopper le pied de cet animal, pendant cjuelques heures, dans une enveloppe imperméable en caoutchouc, puis de refroidir cette membrane ; on trouve alors des gouttelettes de liquide déposées à la face interne du caoutchouc.
On observe cette exhalation dans l'ongle par un procédé indirect. Sous l'influence de l'administration interne du nitrate d'argent, les ongles prennent, ainsi que les parties découvertes de l'épiderme, une couleur ardoisée due à la réduction de l'argent dans les couches superficielles de l'ongle. L'administration de l'indigo produit une coloration bleuâtre.
Ces deux exemples n'ont pas besoin de commentaires.
Article lil. — Lnfluence de la circulation et du système