‹ Point et virguleChapitre 12 sur 22 · L AUTEUR · texte numérisé non relu

L AUTEUR

Aimez-vous les histoires qui commencent ainsi: « U ne fait pas encore jour chez Éliante ; cependant midi vient de sonner. »

LE LECTEUR

Non.

l'auteur.

Et de ce débat : « Autour du château, il y avait un beau parc » Q)u'en dites-vous ?

LE LECTEUR

Non.

l'acteur.

Alors, préférez-vous celui-ci : « C'est une histoire singulière et terrible, et quoique j'aie soixante-six ans, etc. »

LE LHCTEUR.

Pas davantage.

l'auteur.

Je devine, vous avez une préférence pour celle phrase : « il y a, au moment où nuus écrivons celle ligne, dix-neuf cents ans environ, qu'une caugue magnifiquement dorée descendait le Nil. »

le lecteur.

Pourquoi remonter au déluge ?

l'auteur.

Compris. Alors revenons-eii à ce début : '« Au commencement de la restauration, etc. »

LE LKCTEUR.

Celui-là n'est pas meilleur.

l'auteur.

D'accord, mais adoptons celui-ci . « Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'être amoureux de deux ftersonnes à la fois? »

LE LECTEUR

Fi donc !

l'auteur. ^

Eh bien, puisqu'il en est ainsi, voici comment je vais entrer en matière.

Dans uni) maison de très- bonne apparence de la rue d'Hauteville, tiabitait un vieillard presque infirme. Veuf depuis longues années, son entourage se composait d'un neveu, son unique parent, d'une vieille gouvernante insupportable, d'un chien rempli d'éducation, et d'un perroquet pourvu d'un vocabulaire passablement grivois.

M. Saturnin, c'était le nom de ce digne rentier, vivait en discussion perpétuelle avec M. Fernand, son neveu, et W'e Aldcgonde de Bois-de-Rose, sa gouvernante. Sur quelque sujet que tombât la conversation, il survenait une dispute.

Ce vacarme mettait en belle humeur le chien et le perroquet, qui venaient joindre leurs cris aux vociférations de leurs maîtres. Alors la position n'était plus tenable; M. Saturnin prenait la fuite, et Fernand le suivait de près. Quant à M^'^ Aldegonde, restée seule avec les animaux domestiques, elle se voyait forcée de composer avec eux et de leur partager les miettes du déjeuner.

M. Saturnin appartenait à cette classe nombreuse de rentiers qui ont consacré leur jeunesse et leur santé à amasser sou par sou, dans la rue des Lombards, les vingt-cinq mille livres de rente, avec lesquelles, arrivés à soixante ans, ils commencent à soigner la goutte, les catarrhes et les rhumatismes qui les dévorent sans relâche jusqu'à leur entrée au Père-Lachaise. C'était par conséquent l'oncle de comédie dans tout ce qu'il a de dur et d'insociable. Fernand , au contraire , était le jeune homme étourdi, prodigue, amoureux des plaisirs, insouciant de l'avenir. Son oncle avait pourvu aux frais de son éducation. 11 avait en outre payé une foule de petites choses en dehors des frais universitaires, mais à l'avenir, il était fermement décidé à ne plus rien payer.

Ainsi s'expliquait l'extrême froideur qui existait entre l'oncle et le neveu. M. Saturnin composait, à part lui, le Traité des neveux cupides-, Fernand, de son côté, composait celui des oncles inutiles. Et tout cela, pourquoi? Parce qu'il y avait dans le secrétaire de M. Saturnin un peu d'or qu'ils aimaient tous les deux d'une façon différente, l'un pour l'enfouir, l'autre pour le répandre à profusion. Reste à savoir auquel des deux s'adressait Yauri sacra famés!... de Virgile indigné.

La sécheresse perpétuelle du gousset de Ferijand

le ramenait inévitablement sous le toit de M. Saturnin. 11 ne pouvait sans argent continuer de fréquenter ces lieux élégants de Paris dont les charmants échos avaient jadis répété son nom et ses succès ; car dans ces olympes terrestres, les succès ne s'achètent qu'au poids de l'or; les nymphes qu'on y rencontre sont encore de belles filles, j'en conviens, mais elles ne se laissent plus séduire par de belles paroles, et encore moins par de vaines promesses ; et pour obtenir d'elles la plus légère faveur, le plus tiède sourire, il faut offrir des garanties.

Paris avait donc peu de charme pour le pauvre Fernand, qui consentit sans murmurer à s'en aller avec son oncle, à la campagne que ce dernier possédait à Pont-Sainte-Maxence. il partit, comptant sur l'air put des champs, sur l'ombre des bois, pour endormir ses regrets et mettre fin à ses tentations.

Et puis à la campagne, Fernand jouissait d'une plus grande hberté qu'à Paris : il pouvait au moins se soustraire à cette espèce d'inquisition que son oncle exerçait sans pitié sur les moindres actes de sa vie.

A peine arrivés à Pont-Sainte-Maxence, M. Saturnin, suivi de son jardinier, alla se mettre en extase devant ses poiriers, qui promettaient une abondante récolte. Pendant ce temps-là, M^^ Adelgonde se préparait à ses lessives, opération grave et dont les phases successives devaient durer au moins un mois.

Quant à Fernand, qui u'eutendait rien ui au jardinage, ni aux lessives, il résolut de se livrer aux douceurs de la promenade. Tous les matins, après le déjeuner, il partait avec un livre dans sa poche, traversait les riantes prairies, et puis s'en allait se cacher dans les bois.

Un jour, assis comme Tityre à l'ombre d'un bêlre, il lisait avec nonchalance un roman de Balzac, intitulé : Le Lis dans la Vallée. Ce titre pastoral, enharmonie si parfaite avec sa propre situation, mit son esprit sur la pente du sentiment. 11 pria le ciel de faire apparaître à ses yeux, non pas une Parisienne avec ses oripeaux de soie, mais une jeune fille des champs sans parure et sans artifice.

Sa prière monta jusqu'au ciel, car bientôt il aperçut dans la vallée une charmante promeneuse.

La jeune fille, accompagnée d'un vieux monsieur, bondissait avec la légèreté du zéphir au milieu des grandes herbes de la prairie. Fernand, ravi par tant de grâce, observait attentivement ses ébats, quand tout à coup il la vit disparaître. Cette fois, ce n'était pas un serpent qui se cachait sous l'herbe, mais une fleur éblouissante. Le vieillard, inquiet, appelle et n'obtient pas de réponse. Alors Fernand, avec l'agilité d'un tigre, arrive en plusieurs bonds vers la place où la jeune fille a disparu, persuadé qu'il fallait disputer celte charmante proie à quelque gouffre béant

et perfide prêt à l'engloutir. 11 s'approche et sa frayeur se calme en voyant la jeune fille assise dans un simple fossé et cueillant des marguerites.

Fernand, les yeux attachés sur elle, trouva moyen sans dire un mot, de l'initier au trouble charmant de son âme. La jeune fille de son côté, parla chaste rougeur qui se répandit sur ses joues, trahit la pensée de son cœur; elle se leva rêveuse, oubliant ses marguerites.

Le vieillard arriva près d'eux avant qu'ils eussent songé à se dire un seul mot.

— Merci, monsieur, dit- il à Fernand; sans vous je n'aurais peut-être pas retrouvé ma femme.

— Sa femme ! se dit à part lui Fernand consterné.

Puis il tomba sur les genoux, anéanti, brisé. L'image de ce couple disparate souleva dans son esprit l'extase et l'aversion. Le spectacle imposant de la nature dont il était entouré, n'offrant à ses yeux qu'harmonie et proportions, semblait prendre à tâche de protester contre cette violation flagrante des lois humaines en vertu de laquelle on n'avait pas craint de donner une compagne si belle à un mari si vieux. Le soleil par ses rayons, le ruisseau par son murmure, la brise par sa fraîcheur, comme autant de juges échappés du ciel, prononçaient pour ainsi dire le divorce de ces deux êtres si mal assortis.

Fernand descendit bientôt des régions imagi-

naires, où l'esprit seul nous transperte. 11 regarda en face la réalité, et vit alors, assez loin dans la prairie, la jeune femme fuyant devant lui comme un beau rêve inachevé, puis à ses pieds des marguerites et un mouclioir garni de dentelles ; à l'une des cornes, le nom d'Emma était écrit en broderies.

Fernand s'empara du mouchoir et des marguerites et rentra chez son oncle.

Comme la tunique de Déjanire , le contact de ce mouchoir alluma bientôt en lui la fièvre de l'amour. 11 le respira sans cesse, et s'enivra bientôt de ce parfum idéal dont est empreint pour un amant l'objet touché par celle qu'il aime.

Le premier soin de Fernand fut de s'informer si le ! vieux monsieur était bien réellement le mari de la belle promeneuse, énormité que son esprit refusait à admettre. Hélas ! il acquit bientôt celte fatale preuve. Une portière, car il y en a à Pont-Saint- Maxence, lui donna tous les renseignements désirables; par elle il apprit que le mari se nommait M. Gaspard, qu'il l'avait épousée parce qu'il était riche et qu'elle était pauvre. En terminant ce récit, la portière était en larmes!

En récompense, Fernand lui donna cent sous.

Alors la portière ajouta que M. Gaspard était extrêmement jaloux, et que, pour mettre sa femme ^ l'abri des adorateurs amenés ?i Pont -Saint-

Maxence par la belle saison, il allait partir en voyage avec elle.

Fernand tomba dans une tristesse profonde. Un matin il recul une lettre qui contenait ces mots :

a Monsieur,

» Je porte des chaînes que le ciel seul pourra briser. Le présent est pour moi si lamentable, que je comple sur un avenir meilleur. Si vous pensiez quelquefois à moi, je serais moins malheureuse. » A vous.

» Emma G... »

Les jours suivants furent encore plus tristes. Loin d'Emma, Fernand ne pouvait plus désormais vivre. Chaque jour il s'en allait visiter cet endroit de la prairie oii sa bien-aimée lui était apparue. 11 passait des journées entières couché sur le revers d'un fossé. A la nuit tombante il voyait reparaître au même endroit du ciel l'étoile scintillante de la veille. Mais, hélas! sur la terre il n'en était pas ainsi ; Emma la promeneuse ne reparaissait pas.

L'idée fixe de Fernand, son désir suprême, était de courir après celle qu'il aimait; mais pour cela il fallait le secours de la bourse de son oncle. M. Sa-

turnin n'était pas un homme facile à séduire. Les mille riens de la vie qui subjuguent les natures délicates n'avaient pas d'empire sur lui. Allentions, caresses, compliments, rien de tout cela n'était capable d'entamer la farouche enveloppe de cet homme positif, qui n'avait d'affection que pour son argent, et qui n'avait jamais pressé sur son cœur d'autre objet que la clef de sa caisse.

J'ai toujours pensé que le bon Dieu était propice aux amoureux. En voici une nouvelle preuve.

M. Saturnin reçut un matin une lettre de son portier, qui lui annonçait que son principallocataire avait donné congé, ce qui était pour lui une perte de quatre mille livres de rente.

Cette nouvelle bouleversa M. Saturnin. Fernand en fut ravi, en ce qu'il voyait là pour lui une occasion de venir à Paris.

M. Saturnin le fit partir.

Fernand s'en alla trouver un de ses compagnons de plaisir, et grâce à cette facilité avec laquelle les prodigues contractent, il loua à cet ami, moyennant cinq mille cinq cents francs, et pour cinq ans, l'appartement de son oncle.

Impossible de peindre la joie de M. Saturnin, au retour de Fernand, qui lui remettait le bail en règle. Il voulut célébrer cet heureux événement par un repas splendide. Il invita tous ses amis de Pont-Sainte-

JMaieuce, et grâce à quelques bouleilles de vieux vins, il leur communiqua son extrême jubilation.

Au dessert, pour mettre le comble à ses prodigalités, M. Saturnin se fit apporter un bocal que lui seul connaissait.

Ce bocal, ainsi que l'indiquait un morceau de vieux parchemin, contenait des prunes à l' eau-devie faites l'année du sacre de Charles X. Mais hélas! ce n'étaient plus des prunes. La cljair, tannée par l'alcool, avait disparu, il ne restait plus que la peau et le noyau. M"e Aldegonde, dans le but sans doute de juger de la force de son râtelier, essaya de briser un noyau ; elle ne brisa que son ràlelier, ce qui l'obligea à quitter la salle pour se débarrasser des débris de métal et d'ivoire qu'elle avait dans la bouche.

Là ne se bornèrent point les magnificences de M. 'Saturnin. 11 donna à son neveu, à titre d'honoraires, un billet de cinq cents francs.

Le lendemain Fernand partait pour la Suisse.

Ce n'étaient ni les glaciers, ni les lacs, ni les vallées qui l'attiraient, mais la belle promeneuse, que son mari avait, dit-on, installée sur les bords du lac de Genève.

Trois jours après, il était sur le lac, cherchant sa bien-ainiée. Il fit vingt fois le tour du lac, sillonna sa surface dans tous les sens et ne trouva personne.

Il perdit dix jours en recherches infructueuses. Déjà même il faisait ses malles pour visiter d'autres parages, quand il reçut deux lettres de Paris.

La première contenait ces mots :

« Avanl-hier, j'étais à Genève, à l'hôtel del'Europe ; mais mon mari ayant su que vous étiez si près de moi, m'a ramenée à Paris. La précipitation qu'il a mise dans cette retraite l'a fatigué à tel point, que je le crois sérieusement malade. Venez vite, on ne sait pas ce qui peut arriver.

» A vous.

» Emma. »

La seconde était ainsi conçue :

« Monsieur Fernand.

» Votre oncle est furieux contre vous. Le locataire que vous lui avez procurées! un prodigue qu'on vient d'interdire. La justice a annulé le bail qu'il avait signé.

» Cette affaire a tellement bouleversé M. Saturnin, qu'il est très-malade. Venez vite, on ne sait pas ce qui peut arriver.

» Je vous embrasse de tout cœur.

» Aldegonde de Bois-de-Rose. »

Cette lecture jeta Fernand dans une sorte de crise nerveuse imijossible à décrire. Il voyait se dresser devant ses yeux la double image de son oncle en fureur et d'Emma sans mari ; contraste froissant, il faut en convenir, mais qui, néanmoins, semait plus de sourires sur ses hères que de terreur dans son esprit.

11 quitta Genève, et quatre jours après arrivait à Paris de grand matin.

11 entra dans un café pour satisfaire aux exigences impérieuses de son estomac.

Il demanda un journal. Il n'y en avait qu'un «eul : Les Petites Affiches.

Ce journal est peut-être le document le plus précieux de notre époque, c'est un miroir qui reproduit dans toute leur nudité les événements de la vie intime et privée. Pour le vulgaire, ce n'est qu'un catalogue, qu'une affiche ; mais pour le philosophe et le penseur, c'est l'équivalent de la puissance du Diable-Boîteux.

Personne n'échappe à l'indiscrétion des Petites Affiches. On ne peut pas naître, se marier, mourir, adopter, vendre son bien, acquérir celui des autres, se disputer avec sa femme, mettre sa dot en péril, faire faillite, s'associer avec quelqu'un, être exproprié par l'État, se faire interdire, avoir besoin d'un emploi, sans passer sous les fourches caudines de cette malséante publicité.

Fernand feuilletait avec insouciance les diverses

pages de ce journal. Ses yeux, s'arrêtèrent pourtant sur le chapitre intitulé : Séparations de corps; il en compta dix-neuf. Il savait assez de Code Civil pour apprécier que la justice avait ainsi autorisé, la veille, dix-neuf Parisiennes à coucher sous un autre toit que celui de leurs maris.

Il vit ensuite passer sous ses yeux le chapitre intitulé : Demandes d'emplois. Il lut ce qui suit : « Un homme de vingt-huit ans et sa femme âgée de vingt et un ans, désirent se placer comme valet de chambre et cuisinière, chez des personnes jouissant de 5,000 livres de rentes et n'habitant pas plus haut que le premier étage. Le mari, faible d'estomac, ne peut pas frotter plus d'une fois par semaine. »

Mais, ô surprise ! arrivant à la lisie des décès, quel fut son étonnement en lisant : « M. Gaspard, soixante-dix ans. »

— Ah ! se dit-il, la belle Emma prévoyait cette «catastrophe quand elle me priait de me hâter.

Après ce chapitre, se trouvait celui des appositions de scellés après décès.

Le premier nom de la liste était : « M. Saturnin, rue d'Uauteville. »

— Quoi! mon oncle n'est plus! dit Fernand, ce n'est pas possible, ce journal divague ! Et sans dire un mot de plus, il sortit du café et courut à la rue d'Uauteville.

Le concierge lui apprit qu'on célébrait à l'église Saint- Paul les funérailles de son oncle.

Fernand poursuivit sa course, et, en arrivant h l'église, il aperçut le convoi qui se dirigeait vers le cimetière.

Il alla prendre la place d'honneur à laquelle il avaitdroit ; il regarda les assistants et n'en reconnut aucun.

Son erreur ne dura pas longtemps. Il apprit d'un des employés des Pompes funèbres que le convoi de M. Saturnin était terminé depuis deux heures, et qu'il était à celui de M. Gaspard.

Fernand se relira confus. Peu d'instants après, il rejoignit M"e Aldegonde, qu'il trouva noyée dans les larmes.

En sa qualité de seul héritier, il fit lever les scellés.

— Il n'a pas fait de testament, lui dit M"« Aldegonde.

— Soyez tranquille, ma chère demoiselle, je vous promets une bonne pension.

Le lendemain, Fernand vint offrir ses compliments de condoléances à M^^ veuve Gaspard. Comment peindre son émotion en présence de cette jolie veuve désormais libre, à laquelle il offrait sa fortune et son cœur ! Emma lui tendit gracieusement la main ; il la couvrit de baisers. Leurs doux regards s'inchnèrent tristement vt rs la terre. Avant de parler du bonheur

POINT ET ^^RGULE

que Dieu mettait en perspective devant eux, ils voulurent payer ce tribut à ceux dont la cendre était encore chaude.

Le lendemain, Fernand revint auprès d'Emma. L'entrevue fut moins triste; les doux propos commencèrent. Emma lui apparut plus belle encore.

Il lui peignit en peu de mots les souffrances qu'il avait endurées depuis la scène de la prairie.

Emma, pour toute réponse, lui dit au milieu d'un sourire .

— Dans dix mois je serai votre femme.

LE

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