UNE
La femme a été donnée à l'homme pour l'empêcher de faire de trop grandes choses.
C'était au milieu d'un bal.
La valse finissait, les dames agitaient leur éventail. Près de l'embrasure d'une porte se trouvait un jeune homme élégant, mis comme on le sera demain, qui joignait à cet inappréciable avantage celui de ne faire que d'arriver. Il sondait du regard tous les coins du salon, pour découvrir la maîtresse de la maison, et s'empresser de déposer à ses pieds l'hommage de ses respects.
Tout près de lui se trouvaient deux autres élégants, dont la figure paraissait altérée par la fatigue.
L'un disait à l'autre :
— Décidément c'est une coquette, une i)erfide ; celui qui a discerné, dans la coquetterie de la femme, tout le parfum d'une fleur et tout le poison d'un serpent, a proclamé une immense vérité.
— Que ne te venges-tu? reprit l'autre aussitôt.
— On ne se venge pas d'une femme. 11 faut accepter ses rigueurs avec résignation; aussi je courbe la tête, et je prévois d'avance que mon souvenir sera jeté dès ce soir par la fenêtre, absolument comme les brancbes de jasmin de son bouquet.
Ce mot de jasmin permit à Rodolpbe (c'était le nom du dernier arrivé) de distinguer, parmi toutes ses compagnes, la dame dont il était question.
— Ah ! se dit-il à part lui, voilà donc la coquette dont il faut se méfier!
Il continua de chercher la maîtresse de la maison, et bientôt l'aperçut à quelques pas devant lui. lls'ap- ])rocha d'elle, et, dans la plus gracieuse des révérences, lui fit compliment des splendeurs de la soirée.
— Vous allez valser, monsieur Rodolphe, j'y compte, j'ai même déjà disposé de vous.
— Vous avez l)ien fait, madame, répondit froidement Rodolphe.
— Oh ! rassurez-vous, reprit-elle, et quittez cet air sombre. Je vous ai réservé une tàclie attrayante. N'allez pas croire surtout que je veuille vous prier
UNE CONVALESCENCE A l'hOPITAL 121
(le faire valser ce qu'on appelle des numéros ; je ne me permettrais pas de prélever sur un beau cavalier comme vous un impôt aussi tyrannique. Pour ces dames-là, je loue des danseurs. Rassurez-vous, je le répète, vous ne valserez qu'avec les plus jolies femmes.
— Il y en a tant dans votre salon, madame, que ce serait une tâche assez téméraire que d'entreprendre de valser avec elles toutes.
— Eh bien ! vous choisirez parmi ce que j'appelle mes incomparables. Que dites-vous de cette petite dame avec cette forêt de jasmin?
— Je la trouve ravissante. Est-elle mariée ou veuve?
— Elle est mariée. Son mari a soixante ans, mais c'est le marquis de Pontanges.
— Oli! alors, je vais l'inviter.
La marquise pour l'instant se brûlait les lèvres avec une'tasse de chocolat. Rodolphe voulait d'abord attendre qu'elle eût fini de boire, pour lui adresser son invitation, mais le chocolat était si chaud, et la marquise buvait si lentement qu'il n'eut pas cette patience.
— Madame veut-elle me faire l'honneur de m'accorder la première valse? dit-il en s'inclinant.
A quoi la marquise répondit :
. — Volontiers, monsieur, la première.
Puis, en achevant ce dernier mot, elle étendit le
bras et pria Rodolphe de la débarrasser de sa tasse de chocolat.
Rodolphe, tenant d'une main son chapeau, et de l'autre la tasse, cherchait en vain un domestique, et comme il n'en apercevait point, il se dirigea vers ie buffet. Chemin faisant, son esprit conçut une idée bizarre. La marquise qui avait entamé le chocolat avait les lèvres si roses, la lasse qui contenait ce breuvage était d'une origine si japonaise, la foule qu'il fendait avec peine mettait son adresse à une telle épreuve, qu'il lui prit la fantaisie de boire le restant du cliocolat. Lorsqu'il parvint au buffet, la tasse était vide!
En voyant Rodolphe s'approcher, la marquise se dépouilla de la pelisse qu'elle avait jetée sur ses épaules.
Elle parcourut deux fois, en valsant, la longueur du salon, après quoi elle pria Rodolphe de s'arrêter.
— Nous valsons peut-être trop vite ?
— Non , monsieur, reprit-elle, mais il est tard, je suis fatiguée, et je préfère marclier un peu appuyée sur votre bras. — El puis, ajouta-t-elle, le parquet est si glissant, qu'avec mes souliers de salin je ne puis pas conserver l'équilibre.
La marquise, en faisant cette dernière réflexion, avait eu soin de relever un peu le bas de sa robe.
UNE CONVALESCENCE A l' HOPITAL 12c<
— En effet, madame, reprit Rodolphe, ce parquet est comme un miroir.
11 n'en pensait pas un mot, pas plus que la marquise, qui saisissait ce prétexte pour montrer son petit pied d'Andalouse.
Rodolphe reprit presque aussitôt :
— J'aime beaucoup la valse, mais je préfère la conversation, surtout ainsi, en lête-à-tête, isolés au milieu de la foule et débarrassés des sots, des importuns et des curieux, qu'on trouve partout en majorité.
— En effet, monsieur, et pour l'instant nous sommes tout à la fois dans la foule et dans l'isolement. Bien des gens j placent l'impunité ; vous, par exemple.
— Moi, madame! reprit Rodolphe avec surprise.
— Oui, monsieur, et vous savez bien ce que je veux dire.
— J'avoue naïvement, madame, que je n'ai pas l'honneur de vous comprendre ; l'impunité est si peu mon fait, que là, près de vous, je n'use même pas des privilèges qu'en dépit du droit conjugal la valse accorde à tout cavalier.
— A mon tour, monsieur, je ne vous comprends plus.
— Je pourrais, dit Rodolphe, vous prendre par la
taille, tandis que, voyez, je vous donne simplement le bras.
— Ah ! c'est vrai, je suis votre débitrice, je ne nie pas ma dette, el payez-vous, monsieur; mais revenons à mon point de départ. Je disais qu'il est de ces natures audacieuses qui n'hésitent pas à livrer à la foule d'un salon des pensées ou des intentions qu'elles devraient enfouir au fond de leur cœur, et qui cèdent aux plus légers caprices de leur esprit, sans daigner calculer quelles peuvent en êlre les conséquences. Ainsi, tout à l'heure, au-dessous de ce lustre, vous avez osé boire le chocolat qui restait dans ma tasse !
Rodolpiie perdit un peu contenance. La marquise reprit aussilùl :
— C'est un enfantillage, je le comprends ainsi, auquel je n'attache pas d'importance, et que je vous pardonne, mais en vous le reprochant j'avais mon but. Je voulais par là vous prouver que l'impunité n'est pas dans la foule, ainsi que vous le prétendez.
— Merci de votre bonne leçon, madame, j'espère qu'elle me profitera ; et si, à l'avenir, le ciel me protège assez pour me permettre de ]>oire dans votre verre, je le ferai de façon que personne ne me voie.
La chaleur de l'explication avait empêché Rodolpl)e de remarquer que la valse était terminée. Qui
sait combien de temps aurait encore duré ce doux oubli de la terre, si le marquis, décavé à la bouiilote, ne fût pas venu, comme un nouvel Orpliée et avec plus de succès que l'ancien, arracher sa femme à ce séjour infernal?
La marquise quitta Rodolphe en daignant toutefois le gratifier d'un regard qu'on pouvait interpréter de raille manières.
Rodolphe partit peu de temps après.
Les paroles prononcées auprès de lui, à son entrée dans le salon, revinrent à son esprit.
— Oui, se dit-il, il y a bien dans la coquetterie d'une femme tout le parfum d'une fleur et tout le poison d'un serpent. Mais si le maladroit qui a dit cela n'a su trouver que le poison du serpent, je saurai bien moi, ravir le parfum de la fleur.
Rodolphe emportait avec lui une forte dose d'insomnie. Avant de dormir, il avait à résoudre un problème, ou plutôt une énigme.
A quoi voulait en venir cette marquise? Que pen-
sait-elle réellement au fond du cœur de sa façon d'agir avec le chocolat? La leçon qu'elle lui avait faite peignait-elle réellement son indigoalion ou cachait-elle le symptôme d'une grande passion ?
Rodolphe, en même temps qu'il était jeune et riche, ne manquait pas de fatuité. S'il était susceptible de beaucoup aimer, il n'était point d'un caractère à supporter, même de la plus belle des marquises, une leçon comme celle-là. 11 en était donc réduit à se demander quel rôle il avait à jouer, et s'il fallait aimer ou haïr. Il résolut de revoir la marquise, de sonder ses intentions, de l'adorer si elle lui pardonnait, mais de se venger si elle lui tenait rigueur.
La marquise, de son côté, n'était pas plus calme ; son amour-propre de femme éprouvait un si vif chatouillement à se rappeler l'imprudence de Rodolphe! Si les préjugés du monde s'opposent à ce qu'une femme communique à son admirateur tout ce qu'elle a lu dans son regard ou dans son geste, cet empêchement, loin d'être favorable à la vertu, conspire au contraire perfidement contre elle ; mais c'est là une situation qui se rencontre à tout instant dans la vie. Lg monde a fait de la franchise une qualité, et par une contradiction inexplicable, il nous impose presque toujours la dissimulation.
La marquise, en faisant cette leçon à Rodolphe, sa-
vait bien ainsi l'attacher à son char ; à partir de cet instant elle devint rêveuse.
Rodolphe, de son côté, devint triste.
Deux mois s'écoulèrent sans qu'ils se rencontrassent, bien que toutes leurs démarches tendissent à ce but. Enfin, par un beau jour de printemps, Rodol})he, se promenant aux Champs-Elysées, aperçut la marquise. En cet instant, elle se servait de son ombrelle comme d'un bouclier, afm de se soustraire au baiser brûlant du soleil. Qu'elle était belle ainsi ! Rodolphe en extase, se demandait, elle existant, ce que pouvait créer le printemps; hyperbole assez forte, il faut en convenir, mais pardonnable à un amoureux qui, après une si longue absence, voyait enfin apparaître devant lui l'ange qu'il croyait remonté vers le ciel. Rodolphe, transporté, touchait à un de ces instants précieux de la vie qui durent une seconde, mais qui valent dix ans, que l'amour appelle extase, la poétique inspiration, et que le vulgaire, qui ne sent pas, ignore toute sa vie.
La marquise, à la vue de Rodolphe, ne put se défendre d'une visible émotion. Soit qu'elle ne se sentît pas la force de bien dissimuler, soit que la conversation fût terminée, elle gagna sa voiture en disant, aux personnes avec lesquelles elle parlait r
— Je vais à Bade, avec mon mari ; nous devons y passer le mois de juin tout entier.
— Eli bien! se dit Rodolphe, demain nous irons à la préfecture, demander un passe-port pour le grandduché de Bade.
La mode, cette reine inconstante du monde, a depuis quelques années mis en faveur les eaux et les bains de mer. Impossible aujourd'hui à toute personne quelque peu née de rester à Paris pendant l'été. 11 faut, à toute force, prendre son vol et aller s'abattre sur une des mille places de l'Europe, oîi il a plu à la création de (aire jaillir des ondes bienfaisantes, qui sont, au dire des docteurs, infaillibles contre les maladies auxquelles les facultés n'entendent rien.
Cette récente découverte de la médecine a complètement modifié le public des eaux. Autrefois, c'était là qu'il fallait aller, pour voir ces superbes collections de vieux militaires entamés par la mitraille, de goutteux et d'estropiés, mais aujourd'hui quelle différence! Les baigneurs et les baigneuses se recrutent
UNE CONVALESCENCE A L'hOPITAL 129
parmi ce qu'il y a de plus beau et de plus jeune dans les diverses capitales du monde civilisé.
Plusieurs points de l'Europe se disputent l'honneur d'attirer à eux les célébrités. La presse fait des réclames pour Bade, Vichy, Cotterts, Bagnères, Wiesbaden, Ems... Entre le programme des spectacles et le cours de la rente, on trouve la liste exacte de tous les princes, ducs, comtes, barons, chanteurs, danseuses, qui se trouvent, ou qui sont attendus là oi^i vous voulez aller.
Bade, entre tous, jouit d'une grande renommée. Ouvrez un dictionnaire géographique, ce livre vous dira, avec sa stérilité habituelle, que Bade est une petite ville de cinq mille âmes, sans monuments et sans souvenirs; mais ce qu'il ne dit pas, c'est qu'on y trouve des jardins déhcieux propres à la rêverie, des eaux qui reposent des fatigues de l'hiver, une roulette et un treiite et quarante qui procurent les plus vives émotions.
Or, Rodolphe, attiré par la marquise, arrivait à Bade vers les premiers jours de juin. Il s'installait à l'hôtel d'Angleterre et courait au salon des jeux, désireux qu'il était de voir en philosophe observateur le spectacle de cette grande immoralité.
Mais avant de le laisser entrer dans ce salon, il importe de formuler ici une réserve touchant ce que les déclamateurs ont jusqu'ici débité contre les jeux,
afin de réduire à ses justes proportions ce monstre de l'Apocalypse avec lequel on a tant de fois essayé de nous effrayer.
On se fait du jeu une très-fausse idée, parce qu'on le juge d'après ce que n'ont jamais manqué d'en dire les mauvais livres et les mélodrames. Il en est de cette passion comme des nuits de Venise et du pont des Soupirs; on ne la connaît que d'après les hyperboles de monsieur Prudhomme, ou d'après des descriptions dans le genre de celle-ci, que nous esquissons toul exprès pour en faire ressortir ia niaiserie.
En entrant, le visiteur fut tout d'abord ébloui. L'aspect du salon principal avait quelque cliose de vrai ment infernal. C'était un milieu de lumières, d'or et de fleurs, dans lequel les assistants venaient fondre leur existence et chercher des émotions plutôt terribles qu'agréables. Des femmes de tout ûge courtisaient sans pudeur le hasard, pour obtenir ses faveurs. Toutes, attentives aux culbutes des cartes, rappelaient par leurs grimaces horribles les sibylles anciennes consommant un sacrifice. Quelques vieillards usés par la débauclie semblaient être les rois de celle fête, et se réchauffaient à la lueur de ce spectacle, comme ces serpents engourdis par le froid, (ju'on réveille par une chaleur factice. Il croyait assister à une de ces fêtes impies de Ninive ou de Babylone, oil toutes les passions humaines semblaient s'être donné rendez-
VOUS pour s'élaler dans toute leur laideur, et promenait ses regards inquiets sur les murailles, croyant voir apparaître la main invisible venant tracer ces trois mots magiques usurpés par les chroniqueurs de l'Indépendance belge.
Ce qui précède est déjà fort joli ; mais ce n'est pas tout, il est encore ua détail qui manque à ce tableau. Le voici :
Dans un coin du salon, une belle jeune fille, bien jeune encore pour être rencontrée en pareil lieu, pleurait, non parce qu'elle avait perdu, mais parce qu'elle n'avait plus rien à perdre, lorsque, passant près d'une glace qui reflétait son image, elle vit tiriller à son cou un collier de perles. Aussitôt ses larmes cessent de couler, le désespoir fait place à l'espérance, elle arrache le collier, l'échange contre de l'or et retourne jouer;
Voilà généralement comment il était passé dans l'usage de parler du jeu et des coupables qui s'y abandonnaient. On croyait à ces sortes de descriptions, qui produisaient des effets admirables dans les mélodrames de l'Ambigu et de la Gaîté. Mais depuis que des milliers de touristes s'en vont à Bade, et peuvent juger par eux-mêmes comment les choses se passent, la passion du jeu a perdu ses proportions babyloniennes ; jamais on n'a pu découvrir autour des tables, ni ces vieillards usés par la débauche,
132 POINT ET ^TRGULE
ni ces sorcières affamées d'or, vendant leur âme à Satan K
Rodolphe traversa les salles de jeu, sans qu'il lui en coûtât autre chose que quelques florins jetés sur le double zéro, qui, persistant à ne pas sortir, le fit entrer dans le salon de conversation.
Le salon de la conversation offre à celui qui le visite pour la première fois un spectacle très-original. On y rencontre tous les peuples mêlés et confondus. Les Anglaises y apportent leur gravité et leurs cheveux blonds, les Italiennes, leur sourire sans pareil, les Espagnoles leur fierté, les Françaises leurs grâces. Les diverses langues qu'on y parle frappent l'oreille d'un l)ruit confus qui rappelle l'étonnement et l'em-
1. L'établissemiînt de Bade est dirigé par un homme du monde d'une courtoisie et d'un tact incomparables, qui pour éloigner des jeux les étrangers arrivés dans la ville, a imaginé une fête qui dure pendant toute la saison, sans la moindre interruption. La promenade, la chasse, la pèche, le manège, l'escrime, le concert, le théâtre, le bal, absorbent tous les instants. Au milieu de tous ces agréments, le jeu est'perdu, et pour la majorité des baigneurs, il n'existe pas.
UNE CONVALESCENCE A LHOPITAL 133
barras que durent éprouver les hommes lorsqu'il plut à Dieu d'accomplir le m.iracle de la confusion des langues.
Une musique délicieuse invite à la danse. Les hommes jouent entre eux au whist ou aux échecs. A la somme engagée, il faut ajouter la dose d'amourpropre. Il y a tel diplomate anglais ou russe qui doiinerait volontiers dix fois l'enjeu pour balîre aux échecs le grand d'Espagne ou le banquier français qui ose se mesurer avec lui.
Il en résulte pour les dames une excessive hberté. La jalousie conclut avec l'ardeur au jeu une sorte de trêve, pendant laquelle les intrigues se nouent, se poursuiveutet se compliquent.Tel joueur d'échecs qui combine un coup, oublie nécessairement sa femme qu'un bel inconnu nouvellement arrivé des bords du Tage, de la Seine ou de la Neva, lance dans le tourbillon de la valse.
Le wislh n'est pas moins tvrannique. Un mari ne peut en même temps surveiller sa femme et compter cinquante deux cartes. Si son œil vigilant veut surveiller le quadrille, il en résulte qu'il coupe les cartes affranchies, et qu'à la douleur de perdre, il lui faut joindre les malédictions de son partner.
Rodolphe avait à peine franchi le seuil de la porte, que déjà la marquise s'offrait à ses regards. Le cortège d'admirateurs qui bourdonnait à ses côtés la dé-
134 POIXT ET VIRGULE
signait comme reine de la fête. Un jeune Hongrois, venu à Bade pour bâter la guérison d'une blessure reçue sur le cbamp de bataille, figurait au premier rang.NouveauPIiœbus, il comptait surson élégant costume pour fixer l'attention de la marquise; mais il ne put, malgré tous ses soins, triompher de sa froideur.
Rodolphe ne conçut aucun souci de l'ardeur de ce rival, et s'empressa de demander une valse.
Elle lui fut très-gracieusement accordée.
La conversation, ainsi qu'oncle pense bien, ne manqua point d'animation.
Rodolphe aborda franchement le terrain : — Je n'ai pas oublié, madame, la leçon que vous m'avez faite à Paris. Plus je la médite, et plus je la trouve méritée. Je reconnais, avec vous, qu'il n'y a pas dans le cœur de replis assez profonds pour enfouir l'intention coupable que ma riialadresse pouvait li\Ter à'ia foule; mais rassurez-vous, madame, cette intention n'a pas été comprise et l'amour extrême que j'ai pour vous est resté un mystère. Si je suis coupable, je n'ai pas de complice. Souvent, bien souvent, j'ai soupiré votre nom, mais si bas qu'aucun écho n'a pu le répéter.
— Assurément, je suis touchée par tant de discrétion, mais quel est votre but en la rehaussant si fort à mes yeux? Est-ce une manière adroite de me per-
suader que vous êtes d'un mérite supérieur à celui des autres importuns qui se présentent?
— Peut-être bien, madame; nous vivons dans un siècle où la galanterie est si rare, les hommes agissent d'une façon si malséante, que vraiment ceux qui se souviennent de l'urbanité proverbiale de nos pères méritent quelques égards. Autrefois, on savait aimer. La femme était une puissance. Elle portait une couronne, s'asseyait sur un trône, et se savait entourée d'admirateurs dévoués prêts à mourir pour elle; mais aujourd'hui, le vent des révolutions a soufflé sur elle et emporté sa puissance. La femme n'est plus qu'un jouet qu'on possède sans plaisir et qu'on perd sans douleur. Le mariage a cessé d'être un sacrement, et n'est plus qu'un contrat réglé presque toujours sous l'influence du plus vil des sentiments: l'intérêt.
— A merveille, monsieur, je vois où vous voulez en venir. Vous me rappelez poliment que mon mari a soixante ans, tandis que vous n'en avez que vingt-cinq. Sur ce point-là vous avez l'avantage ; mais cet avantage, est- il de bon goût de l'invoquer? N'est-il pas commun à tous les hommes, et avezvous le droit d'en être fier? Vous m'aimez; qu'y puis-je? Répondez.
— Mon embarras est grand. La question est tellement catégorique, qu'appellerais-je à mon se-
136 POINT ET MRGULE
cours toutes les périphrases, je ne pourrais y parvenir. Je n'accuse pas la langue d'impuissance, et j'aime mieux croire que vous me faites entrer dans la sphère des choses qui se sentent, mais qui ne se disent pas. Et par sphère, j'entends une région tellement au-dessus de la terre, qu'il faut, comme vous, participer de la nature des anges pour y convier celui que votre regard a fasciné. Oui, je vous aime, j'ai le courage de l'avouer, et je suis là flottant entre l'espoir de la clémence et la crainte du châtiment.
L'accent tendre et résolu tout à la fois avec lequel Rodolphe avait prononcé cette déclaration (il faut bien appeler les choses par leur nom], était bien fait pour embarrasser la marquise, mais cette fois encore, la fin de la valse la dispensa de répondre.
Rodolphe était enfin parvenu à toucher la fibre sensible de son âme. La marquise devint rêveuse; elle qui jusqu'alors avait trouvé les nuits trop courtes, fit prévenir son mari qu'il était une lieure du matin, et qu'elle était fatiguée.
M. le marquis de Pontanges était installé à une table d'échecs. Il avait pour adversaire un jeune Moldave d'une force supérieure. Des paris insensés étaient engagés de part et d'autre.
L'ambassadeur envoyé par la marquise auprès de son mari le trouva engagé dans une combinaison
Stratégique. Chacun défendait son amour-proitre et son argent. Un fou que le marquis venait do perdre par mégarde était la cause du débat. Le moment était donc peu favorable pour obtenir qu'on suspendît la partie. Que lui importait le sommeil de la marquise? L'essentiel était de réparer au plus vite sa faille.
— Monsieur le marquis, répétait pour la quatrième fois l'envoyé de sa femme, madame est fatiguée et désire se leiirei'.
— 9h ! dites à madame que je ne puis, quant à présent, quitter le jeu; priez-la de m'altendre une heure.
Ln marquise ne voulut point attendre et partit furieuse, laissant son mari aux échecs.
Rodolphe, immobile, avait tout observé, tout entendu. 11 suivit des yeux la marquise, et, à peine avait-elle franchi le seuil de la porte, qu'il se disait tout bas :
— Ah! monsieur le marquis, vous sacrifiez votre femme à un fou, imprudent ! Faites le roi mat tant que vous voudrez, moi, je fais échec à la reine.
Cela dit, il sortit.
Un quart d'heure après, drapé dans un manteau comme Almaviva, il était en faction sous les fenêtres de l'hôtel habité par la marquise.
Bientôt, sur le balcon d'une fenêtre éclairée par la
lueur d'une bougie, Rodolphe aperçut une ombre gracieuse.
C'était la marquise.
Une sorte de cape de salin posée sur sa tête écrasait les fleurs placées dans ses cheveux. La lumière blafarde de la lune répandait sur ses joues cette sorte de pâleur que les créoles seules conservent pendant le jour.
Rodolphe n'osait parler.
Mais la marquise, se penchant sur le balcon, lui dit avec une surprise pleine de naturel :
— Quoi ! monsieur, vous êtes là ! que venez-vous faire ?
— Ali ! pardon madame, pardon pour ma témérité. Voyez en moi un fou d'une espèce différente de celui que monsieur votre mari a perdu sur son échiquier.
— Je comprends votre pensée, mais retirez-vous. Je veux, avant de me coucher, respirer un peu d'air frais, et si vous résistiez à ma prière, je fermerais ma fenêtre.
Par le silence de la nuit les bruits les plus légerss' entendent de fort loin. Une sylphide , quelque aérienne qu'on la suppose, serait elle-même trahie, ne fût-ce que par le frôlement de sa robe de gaze ou l'agitation de ses ailes. Rodolphe, attentif, reconnut bientôt le Hongrois du bal qui venait, à n'en pas
UNE CONVALESCENCE A LHOPITAL 139
douter, soupirer comme lui sous le balcon de la marquise.
— Que faites-vous dans la rue à cette heure ? s'écria le Hongrois d'une façon quelque peu impertinente.
— Je vous trouve fort curieux, reprit Rodolphe ; passez au large, je n'ai pas de compte à vous rendre.
— Vous venez ici compromettre une noble dame que j'ai prise sous ma protection, ajouta le Hongrois, et vous me rendrez raison de cette privante.
— Tout de suite, dit Rodolphe, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que nous nous battrons avant le jour et sans témoins. Le duel est défendu dans le duché de Bade ; par ce moyen nous ne compromettrons que nous.
Après ce colloque, Rodolphe et le Hongrois s'éloignèrent.
Le lendemain, ou plutôt quelques heures après la scène du balcon, des ouvriers sortant de la ville pour
se rendre à leurs travaux, aperçurent un corps étendu sans mouvement sur le revers d'un fossé. La finesse de son linge, l'élégance des liabils, les pièces d'or échappées d'une des poches du gilet , indiquèrent que c'était là le cadavre de quelque gentilhomme.
L'un des ouvriers se penciia sur le corps et remarqua qu'il était encore chaud. 11 plaça son oreille sur le cœur et constata qu'il battait faiblement. Les ouvriers ramassèrent les pièces d'or égarées, les remirent religieusement dans les poches du gilet, puis aussitôt, improvisèrent une sorte de litière, sur laquelle ils placèrent le blessé et le transportèrent dans un couvent situé à l'extrémité de la verte allée de Leicliteinstal.
Ce blessé c'était Rodolphe.
Un médecin fut appelé. 11 découvrit une large blessure à la cuisse. Le sang qui s'était échappé avec violence, avait produit un évanouissement, mais la blessure n'était pas mortelle. Le pansement à peine achevé, Rodolphe ouvrait les yeux.
Son excessive faiblesse avait déterminé le délire.
Le médecin ordonna à la jeune sœur de charité placée près de lui, de ne pas quitter son malade, et surtout de le réduire non-seulement au repos, mais encore à l'immobilité, afin de hiter la guérison.
Rodolphe, dans son délire, n'articulait qu'un seul
UNE CONVALESCENCE A L HOPITAL 14l
mot, Isabelle (c'était le nom de la marquise) ; sans cesse il répétait ce nom.
La sœur de charité consigna cette remarque et eut bien soin d'en informer le médecin.
Grâce aux bons soins dont il était entouré, Rodolphe recouvra bientôt l'entier usage de ses sens.
Au réveil de son intelligence, il fut frappé de stupéfaction. Comment peindre sa surprise, lorsque promenant ses regards çà et là dans la chambre, il découvrit près de lui une jeune religieuse auslèrement belle, et priant Dieu avec ferveur de guérir bien vite le beau jeune homme contié à ses soins. Rodolphe sentit tous les souvenirs du passé se réveiller à la fois ; il se rappela sa vie dissolue, les plaisirs du monde, la coquetterie de la marquise, et comparant tout cela à la mission sublime de la modeste fille qui seule veillait au chevet de son lit, il comprit bien, pour la première fois, la grandeur de sa mission . Cette imi)ression fut d'autant plus profonde qu'elle sillonnait un cerveau creusé par le délire et la souffrance.
La première parole que dicta sa raison fut un remercîment pour la jeune sœur ; mais esclave des devoirs et brisée aux dures règles de son ordre, la religieuse lui fit doucement comprendre qu'il ne lui devait aucune reconnaissance.
Un malin, Rodolpiie pria la religieuse de lui dire son nom.
— Je m'apqelle Marthe.
— Quel âge avez-vous?
— Dix-huit ans.
— El depuis quand êtes vous ici ?
— Depuis un an.
— Et pourquoi èles-vous rehgieuse?
— Je l'ai voulu, et j'ai juré devant Dieu.
— Vos vœux sont éternels ?
— Oui éternels, reprit sœur Marthe en souriant. Rodolphe observait avec attention la physionomie
de la religieuse. Elle lui répondait avec une telle ingénuité, avec une telle franchise^ qu'il prit son langage pour celui d'un enfant qui répèle une leçon apprise par cœur. Sa conviction fut que sœur Marthe, en s'engageant par des vœux éternels, avait imprudemment joué avec sa destinée, et que l'iiypocrisie des autres avait abusé de sa candeur. Et puis, disons-le tout de suite, sœur Marthe était belle, et, aux yeux de Rodolphe, sa réclusion et ses vœux passaient tout simplement pour un vol fait à la société. Diderot et toutes ses foudres lui firent froncer le sourcil.
Au bout de quelques jours, Rodolphe ne souffrait plus, mais le médecin lui défendait de sortir, rigueur qui devait encore durer plusieurs semaines. Son impatience devint extrême; elle se transformait souvent en fureur. Quand il s'emportait par trop, sour Marthe intervenait avec sa douceur habituelle, et
UNE COÎTVALESCENCE A LHOPITAL 143
l'ascendant qu'elle avait pris sur lui était si grand, qu'il tenait du miracle. Une fois, entre autres, elle lui fit la lecture d'un chapitre de saint Augustin sur la patience. Rodolphe l'entendit sans murmurer.
Sœur Marthe n'avait pas toujours recours aux mêmes moyens; quand son blessé montrait par trop d'impatience, elle lui disait :
— Le jour où de braves ouvriers vous ont a])porté ici, vous étiez bien plus raisonnable, vous faisiez tout ce que je voulais; mais aujourd'hui ce n'est plus cela, je suis forcée de vous gronder.
— Oh! pardon! à l'avenir, je serai sage.
— A la bonne heure! sage comme le jour où vous appeliez sans cesse IsabeUs. C'est sans doute le nom d'une sœur que vous aimez beaucoup? ajouta naïvement la religieuse.
— Oui, précisément, dit Rodolphe, Isabelle c'est le nom de ma sœur.
— Elle n'est pas à Bade?...
— Non, dit Rodolphe avec hésitation.
— Mais qu'êtes-vous venu faire ici ?
— J'ai accompagné aux eaux un de mes amis et sa femme.
— Alors, reprit Marthe, ils doivent être inquiets de votre absence?...
— Non, ils sont repartis.
— Déjà ? Cependant il y a encore beaucoup de
monde h Bade, des Parisiennes surtout. Je sais cela, moi, parce que les Parisiennes qui sont caiholiques viennent entendre la messe dans la chapelle du couvent, et là je les vois, je les admire ; elles sont si gracieuses, si élégantes, une entre autres, la marquise de Pontanges.
— Ah ! vous la connaissez, reprit Rodolphe' avec surprise ; et vient-elle seule ?
— Non, elle est toujours escortée par un beau militaire hongrois, puis par un autre jeune homme qui doit être de Paris.
On laisse à penser l'impression que ces paroles firent sur Rodolphe. Il se débattit sur son lit, et peu s'en fallut qu'il ne se levât.
— Mais qu'avez-vous, dit sœur Marthe; pourquoi vous agiter ainsi?
— Je souffre un peu, et j'éprouve du soulagement à changer de position.
Ce n'était pas sa blessure qui le faisait souffrir; Rodolphe, pour l'instant, éprouvait une torture morale bien plus cruelle que la douleur. Fort heureusement, sœur Marthe était si belle, que dans un regard jeté sur son front pur, il puisa le courage de chasser de son esprit jusqu'au souvenir de l'indigne marquise. A son insu, l'image de la femme vint s'unir à celle de la sainte qu'il avait seule discernée jusqu'alors, dans la douce religieuse placée par le ciel
UNE CONVALESCENCE A l'hOPITAL 145
auprès de son lit de douleur. Mais songeant aux liens éternels qui l'arrachaient au monde, et aux mutilations que les règles austères du cloître avaient faites à sa beauté, il éclata bientôt en imprécations; il eut pourtant la force de se contenir, et se contenta de dire à sœur Marthe qu'elle était belle et qu'on avait eu tort de lui couper les clieveux.
En écoutant ce langage, Marthe baissa les j'eux, et ne répondit pas. Les jours suivants, elle fut rêveuse. La supérieure, s'en étant aperçue, la dénonça à l'aumônier.
L'aumônier la fit venir, et, après une sévère morale, la somma de rapporter tout ce que Rodolphe lui avait dit.
— Mon père, dit alors Marthe, ce jeune homme m'a remerciée des soins que je lui avais rendus; puis il a ajouté : « que j'étais belle et qu'on avait eu tort de me couper les cheveux. »
— Ce sont des paroles sataniques, reprit l'aumônier, capables de souiller la blancheur de celles qui sont, comme vous, fiancées au ciel. Pour vous les faire pardonner, je vous condamne à la réclusion pendant un mois.
146 POINT ET \TBGULE
Vî
Le jour que Rodolphe, complètement rétabli, sortit de l'hôpital, il vit passer devant lui deux voitures marchant en sens inverse.
Dans l'une se trouvait la marquise avec son mari et le jeune Hongrois. Tous trois retournaient à Paris.
Dans l'autre était sœur Marthe, couverte d'un grand voile. On la conduisait au couvent.