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DEUXIEME PARTIE

Ali se retira furieux et rejoignit Bélus, auquel il fit part de toutes ses inquiétudes.

Son ministre l'écouta respectueusement, et quand il eut fini son discours, il tenta de lui prouver, avec son éloquence habituelle, qu'il ne fallait attacher aucune importance à ce caprice de femme, qui se dissiperait aussi facilement qu'il avait été conçu. Puis il ajouta, pour le rassurer complètement, qu'il se chargeait de rendre la Perse impénétrable à tout socialiste, 11 s'agissait, pour cela, de transmettre des ordres sévères à toutes les frontières.

Une femme à laquelle l'excès de la puissance ne laisse rien à désirer devient la proie de l'ennui, mais

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cet ennui s'accroît encore lorsque cette femme conçoit un désir qu'il lui est impossible de satisfaire.

Pervenche devint plus triste, et au fond de son cœur elle reprochait au schah d'être plus exorbitant que jamais.

En vain Bélus avait essayé de la consoler. Il avait échoué dans cette tentative, et Pervenche lui avait très-carrément signifié de la laisser tranquille.

Grâce à cet incident, on ne s'amusait plus à la cour d'Ali. Bélus, sous prétexte qu'il veillait au salut de l'empire, ne disait plus un seul mot. Ali boudait Pervenche, qui de son côté le lui rendait avec usure. De sorte que le palais du schah était transformé en temple du Silence.

Les cuisiniers apprêtaient des festins somptueux auxquels les convives ne touchaient pas. Chaque matin on distribuait aux pauvres d'ispahan les cervelles de becfigues, les tranches d'ananas, les langues de paon et les filets de pêche de la table d'Ali. Le peuple ne comprenait rien à ce raffinement de charité. Bizarre enchaînement des choses d'ici-bas! Les Persans savouraient toutes ces douceurs, parce que le schah ne voulait point procurer un socialiste à Pervenche.

A la fin, ce spectacle affligea Bélus, et comme il aimait sincèrement son maître, il chercha le moyen de ramener la gaieté à sa cour.

Il consulta les mages, comptant sur leur sagesse pour opérer ce miracle.

Les mages tinrent conseil, et après une délibération très- vive, voici quel fut le résultat de leurs méditations.

11 fallait, pour rendre la gaieté au schab, lui faire endosser la chemise du plus heureux de ses sujets.

Bélus, armé de cette recette, se mit à l'œuvre sans plus tarder, il questionna son entourage sur la félicité respective de tous les Persans.

On lui désigna un financier qui possédait des millions.

11 alla trouver ce financier, le félicita de sa fortune, le complimenta sur les splendeurs de son harem, sur le luxe de ses équipages, sur le nombre de ses esclaves; mais il ne tarda point à reconnaître que ce financier, dont on lui avait signalé le bonheur sans nuage, était au contraire extrêmement malheureux, et qu'il tremblait qu'on ne lui enlevât ses trésors pendant la nuit.

Bélus s'en alla frapper à une autre porte. On lui avait désigné un célèbre gastronome qui passait sa vie à table, dégustant les mets délicieux qu'il faisait apprêter par des cuisiniers venus des quatre coins du monde. En effet, ce gastronome avait été heureux, mais ses beaux jours étaient passés, depuis qu'une gastrite incurable le condamnait au supphce

de ne plus toucher, sous peine d'indigestion, aux raffinements culinaires qu'il avait inventés.

Il existait un savant retiré au fond d'une tranquille province, dont les jours s'écoulaient au milieu des camélias, des roses du Japon et des plantes les plus rares qu'il cultivait loin du fracas des villes, loin des intrigues du monde.

Au dire d'Horace, ce savant devait être excessivement heureux. Hélas! vain espoir. Cet amateur des jardins était pour l'instant dans une fureur extrême, parce qu'il avait découvert sur la fenêtre de son cordonnier, un œillet de fantaisie infiniment plus beau que tous ceux de ses jardins. Ensuite, il apprenait, par un journal de Paris, qu'un horticulteur hollandais était parvenu à découvrir une rose bleue, découverte d'autant plus injurieuse pour lui, qu'il avait été couronné par l'Académie d'ispahan, pour un traité en trois volumes, tendant à prouver que la nature avait décidé dans sa sagesse qu'elle ne donnerait jamais naissance à la rose bleue.

Bélus se retira prêt à conclure qu'il n'existait pas en Perse un seul sujet heureux, lorsque passant près d'une limpide rivière, il aperçut dans un bateau une belle jeune fille de dix-sept ans, qui raccommodait ses filets, en jetant aux échos de la rive les roulades harmonieuses de sa voix.

La fortune, dit-on^, ne fait pas le bonheur. Si l'on

doutait de la justice du ciel, cette pensée nous y ferait fermement croire.

La jeune fille, en apercevant Bélus, cessa de clianter et se prit à rougir.

— Que fais-tu là, ma belle enfant? s'écria Bélus.

— Seigneur, répondit-elle, je répare mes filets afin de faire une meilleure pêche, et de gagner quelque monnaie pour payer la tunique blanche qu'un juif a bien voulu me vendre à crédit.

La simplicité de cette réponse et la modestie d'un tel désir révélèrent subitement à Bélus qu'il se trouvait en face d'une de ces existences primitives, pour laquelle le bonheur n'est pas encore une chimère, par cette raison bien simple qu'elle le fait consister dans ce que la civilisation appelle dédaigneusement une puérilité.

Bélus fit signe à cette jeune fille de le suivre. 11 la conduisit à Ispahan et la présenta aux mages, qui .'acceptèrent comme le prototype du bonheur. Nul ]oute qu'avec ce talisman le schah ne fût délivré de 'ennui pyramidal qui menaçait ses jours.

Ali, prévenu de cette découverte, consentit à esayer du remède prescrit par les mages, dans lequel 'ailleurs il paraissait avoir une foi sans réserve. 11 'allait donc qu'il endossât la chemise de la plus lieueuse de ses sujettes.

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Des esclaves se mirent à l'œuvre pour déshabiller la jeune fille.

Mais hélas! ô douleur! cette jeune fiUe n'avait pas de chemise !

Bélus, consterné, évoqua l'ombre de Zoroastre. Le prophète n'apparut point.

Les mages, également consternés, conclurent que le schali était fatalement voué à l'ennui.

Un certain jour on vit apparaître, sur le miUeu de la place d'Ispahan, en face du palais du schah, un jongleur indien d'une grande habileté. Son adresse prodigieuse amassa bientôt une grande foule autour de lui.

Pervenche, avertie par le bruit, daigna faire approcher de la fenêtre du palais le lit sur lequel elle s'étendait nonchalamment, afin de voir les tours d'adresse du jongleur.

Ali et son ministre s'étaient également installés à une autre fenêtre.

Le jongleur, après avoir joué avec ses boules de cuivre, proposa des remèdes à tous les assistants ; mais s'apercevant qu'on ne lui achetait rien, il passa presque aussitôt à d'autres exercices.

Comme on n'avait contre lui aucun sentiment de défiance, il put, sans être nullement troublé, prononcer un long discours dans lequel, sans respect pour l'autorité du schaii, il attaqua sa puissance, ses

privilèges et ses prérogatives, et reprocha au bon peuple d'Ispalian d'être un vil troupeau d'esclaves. Il terminait son allocution en offrant à son auditoire une théorie sociale qui, en même temps qu'elle promettait du bonheur pour tout le monde, abolissait le travail et la peine. 11 suffisait, pour réaliser ce riant avenir, de quitter la ville, et de s'en aller bâtir une sorte de ruche gigantesque qu'il appelait phalanstère, et dans laquelle chacun devait avoir sa place au soleil.

Ce mot de phalanstère sonna fort mal aux oreilles de Bélus, qui, sans être d'une force remarquable en science sociale, avait une teinture assez exacte de cette expression technique.

Bélus, indigné, donna Tordre aux gardes du palais d'arrêter le jongleur.

Mais le peuple, qu'il récréait par ses discours, prit fait et cause pour ce dernier, et par son altitude menaçante fit clairement comprendre aux gardes qu'il se ferait écharper plutôt que de l'abandonner. Cette résistance inattendue prit en peu de temps les proportions d'une révolte.

Ali, sous les yeux duquel la scène se passait, ne distinguait rien de grave dans cet événement, et trouvait les ordres de son ministre un peu trop sévères.

Par malheur, un seul mot de Bélus suffit pour lui laire clianger d'avis et renoncer à la clémence.

— Maître, lui dit Bélus, ce jongleur est un socialiste, il développe ses dangereuses doctrines, et si on ne l'arrête pas je ne réponds plus de votre propre sécurité.

Ces paroles pétrifièrent le scbah, mais le peuple persista dans sa résistance avec un acharnement redoublé.

C'est dans les moments difficiles que les grandes natures doivent se montrer. Ali ne faillit point à ce devoir. 11 étendit les bras, ce qui signifie, selon les usages de la Perse, qu'il s'apprêtait à parler.

— Sujets, dit-il, en s'adressant à la foule, puisque vous ajoutez foi aux paroles de cet inconnu, essayez du bonheur qu'il vous propose. Que faut-il pour exécuter ses gigantesques projets? qu'il parle, je lui concède tout ce qu'il peut désirer.

Ces paroles furent couvertes d'applaudissements.

Bélus devint plus sombre et blâma vertement celte concession faite à l'esprit de révolte.

Dès le lendemain, sans plus tarder, l'inconnu, ou plutôt le socialiste fut sommé par ses plus chauds partisans de donner les plans d'un phalanstère, et tout le peuple, armé de pioches, le suivit sur un emplacement situé aux portes d'ispahan, qu'Ali lui-

même avait magnanimement désigné pour faire cette expérience.

Le socialiste prit le commandement des travailleurs. Il traça sur le papier les plans du phalanstère, puis après il ordonna aux ouvriers de creuser les fondations, d'approcher des matériaux et de préparer du mortier.

Il y avait environ huit jours que les malheureux Persans, exposés aux ardeurs du soleil oriental, piochaient la terre, et les murs du phalanstère sortaient à peine des fondations.

Constatant alors qu'ils étaient soumis à un travail infiniment plus dur que leur travail habituel, ils se révoltèrent contre ce faux prophète, et refusèrent de lui obéir. Honteux de leur aveugle crédulité, ils firent aussitôt entendre des imprécations et des me- Daces, et leur hostilité devint si grande, que le socialiste, justement épouvanté, crut prudent, pour sauver ses jours, de chercher son salut dans la fuite. Il fut poursuivi par ces forcenés, et sans son extrême agilité, il serait tombé en leur pouvoir.

Parvenu dans les rues tortueuses d'Ispahan, le socialiste courait à l'aventure, sans but et sans direction.

Le hasard, ou plutôt sa bonne étoile, le conduisit au palais du schah, dont il escalada les murs. Après quelques sauts passablement périlleux, il se trouva

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dans un jardin délicieux, et s'empressa d'aller se cacher derrière un buisson de jasmin.

Quelle fut sa surprise, lorsque, regardant autour de lui, il aperçut l'image de Pervenche, qui, ayant appris qu'il était socialiste, jetait sur lui un regard bienveillant et doux, exprimant la miséricorde.

Une foule d'idées se pressèrent à la fois dans sa tête égarée. 11 se croyait transporté dans le paradis de Mahomet, auprès de la plus séduisante de ses houris. Sa situation lui rappelait encore celle du valeureux Renaud dans les jardins d'Armide.

Séduit et fasciné par les yeux de Pervenche, il suprécipita à ses pieds, et lui demanda prosaïquement sa protection.

Pervenche ne l'entendit pas. Alors il eut recours à la poésie, et avec une onction qui eût fait honneur à un amoureux de la Comédie-Française, il lui adressa ces deux vers d'Hernani:

Un ange vous dil-il combien vous êtes douce Au malheureux que tout abandonne et repousse ?

Pervenche ne saisit pas la beauté de ces deux vers, qui s'appliquaient pourtant si bien à la situation. Alors il eut recours à la langue persane, et lui exposa, tant bien que mal, ses frayeurs et ses craintes.

Pour toute réponse, Pervenche le fit asseoir près d'elle et tremper ses lèvres dans une coupe de corail, contenant un sorbet délicieux.

Ils demeurèrent cinq minutes en face l'un de l'autre.

Que se passa-t-il ?

C'est un secret enseveli dans les mystères du sérail. Disons toutefois, en historien fidèle, que Pervenche était belle, qu'elle était seule, et que l'ombre du berceau de jasmin était fraîche comme la grotte de Calypso.

Les Persans irrités, ayant appris que le socialiste s'était réfugié dans le palais du schah, mirent un frein à leur fureur. Le palais est un lieu d'asile.

Ali et Bélus, qui perdaient sottement leur temps à délibérer, sortirent de leur conciliabule.

lis se montrèrent cléments. Le socialiste obtint son pardon, à la condition de quitter immédiatement la Perse.

Un sauf-conduit fut chargé de l'escorter jusqu'à la frontière.

Avant que le peuple ne se fût éloigné du palais, Ali monta sur son balcon et lui adressa cette paternelle allocution :

— Vous venez d'apprendre à vos dépens qu'il faut bien se garder des faux prophètes qui veulent bou-

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leverser le monde avec leurs folles doctrines. Que cette leçon vous serve pour l'avenir.

Bélus, sans respect pour son mailre, lui coupa brusquement la parole et ajouta :

— Songez, Persans, que le sage Ali est neveu de l'Aurore, parent de la Grande-Ourse, grand comme Zoroaslre, et que lui seul peut vous rendre heureux. Allez au temple prier votre dieu de lui accorder de longs jours.

Le peuple s'éloigna content.

Le soir, dans le palais, une grande révolution s'accomplit.

Pervenche paya de sa disgrâce son entrevue avec un socialiste. Deux esclaves coupèrent ses beaux cheveux blonds.

Ali les fit placer près de sou trône, et il a soin de dire à chaque nouvelle esclave qui entre dans son sérail :

— Si tu es infidèle, je te ferai pendre avec ces cheveux !

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