A MADAME LA MARQUISE DE
Balzac a dit, dans la Physiologie du Mariage, que les livres naissaient mystérieusement dans le cerveau des auteurs comme les truffes dans les plaines parfumées du Périgord. Cette vérité est un titre que pourraient invoquer tous les maladroits qui tiennent une plume pour se dispenser d'expliquer le motif, la cause ou le prétexte des créations qu'ils ont l'audace
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de livrer à la publicité. Parfois cependant, l'esprit obéit à des provocations tellement bizarres, qu'il est bon de signaler ces particularités aux psychologistes qui recherchent encore la solution de ce problème qui consiste à savoir si nos idéessont le résultat de nos sensations, ou si nos sensations sont le résultat de nos idées.
Je vous veux trop de bien, madame, et je suis trop persuadé que vous dormez assez pour continuer longtemps sur ce ton-là; aussi je m'empresse de vous raconter comment l'idée me vint de brûler tant d'encens en l'honneur des cheveux blonds.
J'étais un certain jour chez un coiffeur trèscélèbre de la rue de la Paix , qui voulait me persuader que Vhiiile d'Alcibiade était une essence préférable à reaii athénienne, et tandis que je flétrissais autant qu'elle le mérite une telle hérésie, je vis entrer une jeune fille pâle, triste, fatiguée, mais néanmoins fort belle. Elle venait proposer au coiffeur de lui vendre l'épaisse forêt de cheveux Wonds qui couronnait le sommet de sa tête. En même temps elle dénoua son bonnet, retira son peigne et laissa tomber une cascade de cheveux blonds cendrés.
Le coiffeur, avec celte insensibilité commerciale inventée dans leurs comptoirs par les Carthaginois, lui répondit que les cheveux blonds n'avaient aucune valeur, que l'Alsace et la Bretagne fournissaient et au delà aux besoins de la consommation, et qu'en conséquence, il ne pouvait payer ses cheveux plus de dis francs.
Ce mot fit fuir la jeune fille.
Je sortis furieux, bien décidé à la suivre, mais elle marchait si vite qu'il me fut impossible de l'aborder. Je perdis sa trace sur la place Vendôme.
Trois jours après, je ne pensais plus à cett-e jeune tille, ni à ses cheveux, ni à l'insensibilité du coiffeur, et il est probable que je n'y aurais jamais songé davantage sans une rencontre tout à fait fortuite.
Un jeudi, aux Italiens, on jouait le Barbier de Séville. Pendant l'entr'acte, je promenais ma lorgnette sur ces groupes de jolies femmes constellées de diamants, qui, trois fois par semaine, viennent, alors qu'il neige, fleurir sur le devant des loges. Mes yeux s'arrêtèrent sur une jeune dame, belle, noble et gracieuse, dont le visage rayonnait comme une île
de fleurs au milieu d'un torrent de cheveux blonds. Je quittai ma stalle pour la voir de plus près, et en passant près de sa loge, je la vis causant avec des lions. Il était précisément question de ses cheveux. Elle avouait naïvement qu'ils ne lui appartenaient pas, et qu'elle les avait achetés moyennant dix francs, à une pauvre fdle, par l'entremise de sa femme de chambre.
Cet aveu, fait avec une franchise dépourvue de toute coquetterie, me fit pardonner à ce charmant petit geai de s'être paré des plumes du paon. Je passai brusquement et je regagnai ma stalle. Mais au lieu de prêter une oreille attentive aux notes harmonieuses de Rossini, je me rappelai ma pauvre fille aux cheveux blonds, et je changeai de sentiment.
Alors, me tournant du côté de la dame, je me dis à part moi: « Tandis que tu t'épanouis avec tant de complaisance sous les regards de tes admirateurs, il y a dans quelque mansarde une pauvre fille qui porte le deuil de sa chevelure, et qui, pour cacher la profanation qu'elle a osé exercer contre elle, s'est sans doute appliqué sur la tête un bonnet aussi affreux
que le tien est coquet et tentateur. » Puis, songeant que toutes les autres femmes pouvaient avoir imité cet exemple, je ne crus plus à leur beauté menteuse, et je demeurai persuadé que celles qu'au premier abord j'avais considérées comme autant d'étoiles, n'étaient en réalité que des astres éteints. Alors mon regard sceptique, repoussant toute illusion, se prit malgré moi à sonder les mystères de leurs toilettes et à séparer d'elles tout ce qui ne leur appartenait pas. Cette investigation fut horrible.
Je sortis des Italiens le cœur navré. A la porte, je rencontrai un médecin et un vaudevilliste, auxquels je fis part de mes impressions. Le médecin me répondit que non-seulement les femmes vendaient leurs cheveux, mais qu'il y en avait d'autres qui vendaient leurs dents, et que c'était un commerce très-lucratif.
Quant au vaudevilliste, il ne me dit rien et se contenta de m'écouter. Trois mois après, il fit une pièce en deux actes avec l'histoire que je lui avais racontée.
Voilà, madame, l'aventure qui m'a fait écrire ce
conte que j'ai l'honneur de vous dédier, persuadé que vous voudrez bien accepter celte dédicace, en souvenir delà pauvre fille qui se coiffe à la Titus, depuis le jour où vous portez des bandeaux.
GUSTAVE CLATJDIN.
11 y a de cela dix ans. Il était midi. Un monsieur, âgé d'environ soixante ans, était assis dans le salon de son appartement de la rue Laftltte.
Un autre monsieur du même âge est introduit. La conversation suivante s'engage entre eux :
— Encore de mauvaise humeur? tu ne riras donc plus? Pourquoi cet air menaçant et irrité?
— Comment peut-il en être autrement? répliqua le monsieur assis dans son fauteuil, tout autour de moi conspire à me mettre en fureur. Bénédict, mon fils, me laisse seul. Ma gouvernante est devenue invisible, et s'est emparée de mon valet de chambre. Voilà pour les êtres qui m'entourent. Quant aux
objets qui m'environnent, ils se mettent aussi de la partie pour augmenter ma mauvaise humeur.
— Et qu'est-ce que tes meuhles peuvent te faire? hasarda le visiteur. En voudrais-tu à ton secrétaire de ce qu'il ne renferme pas assez de billets de banque?
— Il n'est pas question de mon secrétaire, mais de mes horloges et de mes montres. Ainsi, je suis en face de ma pendule, qui marque onze lieures et demie; ma montre indique onze heures trois quarts, et le cadran solaire que j'aperçois par ma fenêtre marque midi précis ! Le canon viint de sonner, ru plutôt de partir. Si je me plains à mon horloger, il me répond que le soleil retarde en été et avance en hi\er; et, tout en faisant des cuirs, il discute à perte de vue les choses auxquelles il n'entend évidemment rien.
— Je ne vois pas dans' tout ce que tu dis l'ombre d'un motif pour se mettre en colère. En quoi l'importe-t-il de connaître l'heure à la minute? Qu'il soit midi, midi moins un quart, voire même onze heures et demie, cela doit t'ètre indifférent, puisque tu n'as rien à faire.
11 se fit un instant de silence, dont nous profiterons pour faire connaître ces deux sexagénaires.
Celui assis dans le fauteuil était M. le baron <lf Nangis, noble de l'ancien régime, qui avait conservé
l'étiquette, le costume, les préjugés et les scrupules du dernier siècle. 11 était resté fidèle à la culotte courte, aux bas de soie et aux souliers à boucles. De son large gilet et des manches de son habit s'écliappaient des Ilots de dentelles. Les mœurs et les modes actuelles le mettaient en fureur. Il protestait contre notre costume , contre la laideur des • pantalons , contre le sans-façon d'à présent, et contre le cigare, qu'il qualitiait de poison. Mais il protestait surtout contre son fils unique Bénédict, qu'il appelait le chevaUer, et auquel il ne pardonnait pas d'être de son siècle. Le baron était veuf depuis longtemps. 11 avait tenté de tous les moyens pour inculquer au chevalier les principes de la plus pure galanterie. 11 lui avait donné des maîtres de toute espèce, afin de le rendre musicien, peintre, beau danseur; disons encore qu'il avait ajouté au programme de l'éducation contemporaine, une foule de raffinements délicats que Faublas a possédés le dernier, tels que de broder, de coiffer une dame, de lui poser des mouches, de lui peindre les sourcils et de porter son éventail. Par malheur, le chevalier Bénédict s'était empressé d'oublier tous ces talents d'agrément.
Quand il allait dans le monde avec son fils, il était furieux de voir le chevafier famifier avec les dames , leur prendre audacieusement le bras, au lieu de leur présenter respectueusement la main, et les commettre
dans le tourbillon de la valse, au lieu de leur ménager un épanouissenient dans le menuet. Et quand Bénédict sortait du salon pour aller fumer avec ses amis, oh! alors, sa fureur éclatait en imprécations. Dans l'excès de son emportement, il s'écriait qu'à présent, en France, les gentilshommes avaient cédé la place à des jockeys.
Or, comme Bénédict fumait beaucoup, et préférait la liberté des fêtes publiques à la contrainte des salons, il s'ensuivait que M, le baron de Nangis était toujours en colère.
Bénédict, que sa fortune à venir dispensait de travailler, se laissait aller au courant de ses caprices et de ses désirs, et passait sa vie à étaler, sur le boulevard de Gand et aux avant-scènes des théâtres , les modes les plus nouvelles, les toilettes les plus excentriques.
Quant à l'autre personnage, c'était un autre baron appelé M. de Navailles, ami de M. de Nangis, qui venait lui faire part d'une nouvelle importante.
— J'ai découvert, lui dit-il, une femme pour ton fils. La demoiselle est riche, noble, jeune et belle, élevée par une gouvernante sévère. Son éducation lui permettra sûrement de briller dans le monde.
— Mon fils se marier? reprit le baron, c'est impossible. 11 aplus besoin d'une nourrice que d'une femme.
Il est sans caractère, sans gravité, et tout à fait incapable de porter les chaînes du mariage.
— Mais si la compagne que je lui destine changeait les chaînes en guirlandes; si l'éclat de sa beauté arrachait ton fils à son désœuvrement, si son esprit aimable et son caractère résolu remédiaient à son manque de gravité, est-ce que tu ne consentirais pas à cette union ?
— Oui, mais dans le cas seulement où je trouverais dans une jeune fille une volonté fermje qui pourrait dominer la futilité de Bénédict, et lui faire la loi.
En cet instant, le baron de Nangis se pril à sourire. Sa physionomie paraissait si affaljle, qu'il n'y avait pas à douter qu'il ne pardonnât à sa montre et à son horloge leur contradiction avec le soleil. Il reprit aussitôt :
— Ah! situ avais dé(îouvertun pareil trésor tu me rendrais bien heureux, et je ferais tous mes efforts pour l'accaparer.
— Eh bien! je l'ai trouvé. Je viens te demander la main de ton fils pour M"e Aurore -Antoinette de Boisgontier, fille du marquis de Boisgontier, gentilhomme breton, chevalier de Malte, grand-croix de Jérusalem et de divers autres ordres.
L'énumération de ces titres et qualités fut interrompue par l'entrée majestueuse de M^^^ Armande de Beauvisage, dame de compagnie du baron.
M"* Armande était une brune de quarante-sept ans, haute en couleurs et mal conservée. Elle portait une de ces robes à grands ramages sur lesquelles les oiseaux doivent avoir envie de se poser. Pour compléter l'effet, elle était coiffée d'un turban ottoman, qui la faisait ressembler h ces princesses in fortunées surprises en voyage par des brigands. Elle s'était appliqué sur le front, pour dissimuler la blancheur de sachevelure, un tour en cheveux peints; mais le tour avait perdu son équilibre, de sorte que la chevelure passait par dessus. En face de ce beau désordre, il était difficile de conserver sa gravité. Enfin, sur l'extrémité d'un nez passablement long, et encore plus rouge, on distinguait une paire de lunettes vacillantes, dont l'un des deux verres était fendu en étoile.
M"* Armande avait, ainsi qu'on le dit vulgairement, voix au chapitre. Le baron la consultait toutes les fois qu'il s'agissait de prendre une importante résolution. Elle fut initiée aux projets de mariage.
Son premier mot fut une approbation complète à ce projet, qui, selon elle, était capable de mettre fin à ce qu'elle appelait pudiquement les erreurs de Bcnédict.
— Baron, dit-elle, en relevant ses lunettes, j'appelle Bénédict qui fume dans sa cliambie; et sans plus tarder vous allez l'instruire de ce qui se passe.
Bénédict fut mis au couranf.
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Tout d'abord il refusa, alléguant en termes assez vagues que l'état présent de son cœur s'opposait à ce qu'il pût se marier.
Ce refus mit en fureur M"* Armande, qui, se redressant avec fierté, prononça l'allocution suivante : ; — Clievalier, vous devez épouser M^e Aurors-An- Itoinettede Boisgontier, qui est jeune, belle, noble, riche, spirituelle, et cent fois préférable à votre Fédora. Jusqu'à présent je me suis tue sur vos erreurs, et sur vos faiblesses ; mais mon attachement pour M. le baron, pour vous, me fait un devoir de déchirer le voile que par bonté j'ai consenti à étendre sur vos révoltantes amours. Fédora est une infidèle qui aime vos cadeaux, mais non votre personne, et qui vous plantera là très-bien, quand vos largesses s'apaiseront. Non contente d'absorber toutes vos ressources, elle crève les chevaux de M. le baron. Ancus-Martius, ce cheval suberbe que M. votre père avait acheté il y a un an, est mort d'une fluxion de poitrine en attendant, par une nuit froide, M"^ Fédora qui jouait au baccarat dans un bal au profit des Polonais.
— Quoi ! dit le baron, c'est Fédora qui a fait crever Ancus-Martius?
— Oui, baron, mais laissez-moi parler et achever de confondre le chevalier.
Fédora ne vous aime pas, en voici la preuve en
main. Et alors, tirant une lettre de sa poche, M'i^ Armande lut ce qui suit :
a Monsieur Bénédict ,
» Je cesse de vous voir; j'ai trouvé un Russe qui m'offre en diamants la parure que vous me refusez en rubis.
» Veuillez, je vous prie, me restituer la bague que vous portez à l'index de votre main gauche. »
— L'ingrate! dit Bénédict, puis arrachant la bague, il la jeta par la fenêtre et dit au baron :
— Mon père, pardonnez-moi mes erreurs. Je consens à épouser M"^ de Boisgontier.
— Ah! c'est bien, chevalier, très-bien, interrompit Mi'e Armande; souffrez que je vous embrasse; vous vous conduisez en gentilhomme, et vous avez été superbe dans le sacrifice .
Le baron de Nangis s'apprêtait à faire un discours, mais M'"" Armande le conjura de se taire.
11 fut convenu que Bénédict partirait le lendemain pour Tours, et que dans quatre jours il serait présenté à sa fiancée au milieu d'un grand bal.
M. de Nangis conjura le chevalier de renoncer aux
cigares, aux façons familières et de se rappeler les leçons de courtoisie, de politesse et d'urbanité qu'il lui avait fait donner par ses maîtres. Peu s'en fallut qu'il n'exigeât de Bénédict qu'il dansât le menuet. Ce fut encore M'ie Armande qui l'en dissuada, en lui faisant observer que le menuet était passé de mode.
Le lendemain, Bénédict partait pour Tours.
Le baron de Nangis avait donné à son fils, le chevalier, pour faire son voyage, une chaise de poste qui n'était point sortie de la remise depuis le retour de Louis XYIII. 11 avait consenti à le faire accompagner par son valet de chambre.
Or Bénédict cheminait vers Tours.
Renversé dans le fond de sa voiture et songeant à son mariage, il concevait des idées fantasques et bizarres comme les spirales de fumée qui s'écliappaient de son cigare. Sa future était-elle belle? telle était la question qu'il se posait ?i chaque instant, et à laquelle il ne pouvait répondre , puisqu'il ne l'avait jamais vue. L'amoureux qui pense à sa belle absente, place son image en face des illusions de son esprit et des pulsations de son cœur. Les ravissements de son âme aspirent vers un but ; mais l'amoureux qui s'exalte et qui soupire pour une femme inconnue, endure une torture impossible à décrire, par cette raison, facile à comprendre, que l'inconnu c'est l'infini. La pensée, impétueuse comme la foudre, se
débat, sillonne toutes les cases du cerveau et enfante mille images qu'elle agite comme des marionnettes. Elle rassemble en faisceau tous les échantillons de beauté qu'elle a rencontrés sur la terre et, après s'être stérilement passionnée pour tous, fatiguée, déçue, elle s'arrête et renonce à soulever le voile impénétrable qui lui caclie son idole. Par malheur, la curiosité est un démon impitoyable qui n'accorde pas de trêve à ceux qu'elle persécute. Cette pensée, qui vient d'avouer sa défaite, de confesser son impuissance, se relève fière et superbe et se persuade qu'un second effort la rendra plus clairvoyante.
— Aimer une femme inconnue ! c'est courir après une ombre, c'est demander à nos regards de s'élever jusqu'à la face des anges, ou de plonger jusqu'aux perles qui miroitent au fond des mers. Ces caprices ont leur grandeur.
Les l)elles Ames doivent dédaigner la réahté et la laisser au vulgaire. Aimer une femme qu'on a vue! c'est là un amour banal, un amour de tout le monde. C'est ainsi qu'on aime depuis le commencement du monde ; mais aimer une femme inconnue! voilà une tentation bien autrement séduisante. Est-ce que les hommes de l'Age d'or avaient jamais entrevu Vénus? Est-ce que la muse, cette chaste maltresse qui voltige au chevet du poote,ajam.ais soulevé le bord de son fichu? Ses rigueurs n'ont pas refroidi ses amants qui, toutes
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les fois qu'elle daigne les appeler ou leur sourire, quittent sans murmurer les images grossières qu'ils n'encensent qu'à défaut d'elle. Et cependant avec elle, point de baiser, mais une communion mystérieuse qui laisse à sa beauté l'éclat de son aurore, et aux roses de sa couronne leur pureté virginale.
Il y avait environ douze heures que Bénédict courait sur la grande route, quand il aperçut devant lui le clocher d'une petite ville ; peu d'instants après, il entrait dans les murs de Nogent-le-Rotrou. Le postillon, pour avertir ses camarades de la poste qu'il amenait un voyageur payant grassement l'honneur de le conduire, fit claquer son fouet, et en administra quelques coups vigoureux à ses chevaux. Par malheur la chaise de poste, qui avait perdu depuis longtemps l'habitude de courir, se brisa dans un cahot, précisément à la porte de la ville. Bénédict mit pied à terre. Il fit demander un carrossier, qui, après avoir examiné les avaries, l'avertit qu'il ne pourrait continuer sa route que le lendemain matin.
11 fallut bien se résigner à attendre.
Le chevalier ne connaissait personne dans la ville. II ne changea point de costume, et, conservant sa casquette de voyage, il s'en alla errer par les rues. Tout d'abord, il voulut visiter les curiosités de l'endroit, ressource de tout voyageur contraint de s'arrêter.
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Vers trois heures de l'après-midi, le hasard le conduisit sur une espèce de promenade plantée d'arbres, et là, il rencontra toute la société de la ville, réunie en cercle autour delà musique d'un régiment, qui exécutait des ouvertures d'opéra et des valses de Strauss. Un observateur trouve son profit partout où il y a foule. Aussi Bénédict, qui dans le premier moment avait maudit l'accident qui le forçait de s'arrêter, ne regretta plus ce retard.
Il vit passer de jeunes dames charmantes avec leurs petits enfants portés par des nourrices; puis des demoiselles conduites par leurs mères. Elles n'étaient pas toutes jolies, mais parmi elles il s'en trouva plusieurs qui fixèrent son attention, et qui lui firent même sortir son lorgnon de sa poche.
Il remarqua avec un certain étonnement, que les demoiselles portaient toutes au bras gauche des bracelets d'ivoire ornés de gros cœurs. Il se posa raille questions pour expliquer celte mode, et ses réflexions le conduisirent h penser que les demoiselles de Nogent-le-Rotrou devaient être toutes bien franches, puisqu'elles portaient le cœur sur la main.
La musique, après avoir joué une ouverture solennelle, et partant ennuyeuse, exécuta une valse tellement entraînante, que les demoiselles cédèrent presque toutes à un balancement qui témoignait de tout le bonheur qu'elles éprouveraient à danser.
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Parmi les demoiselles qui se balançaient en marquant la mesure, ses jeux en distinguèrent une plus gracieuse que les autres ; sa figure un peu pâle, encadrée au milieu d'une luxuriante ciievelure, avait un cachet de distinction qui l'impressionna fortement. Elle était escortée d'une femme âgée, qu'on eût appelée dans les tragédies une confidente, en Espagne une duègne, et que parmi nous on nomme une femme de chambre.
La valse terminée, la femme de chambre s'approcha de sa jeune maîtresse et lui fit observer qu'il était temps de rentrer.
Inutile de dire que Bénédict suivit la trace de cette charmante inconnue. Après avoir traversé quelques rues étroites, il arriva sur une espèce de boulevard, et vit la jeune fille entrer dans une maison de fort bonne apparence.
Hélas ! il devint triste quand il cessa de la voir, et sans réfléchir, il resta immobile devant la porte, en proie à ce désappointement qu'on éprouve, lorsque nos facultés, admira tives se trouvent privées de la cause qui les a éveillées; mais comprenant qu'il était malséant de rester à cette place, il s'éloigna tout rêveur. En peu d'instants il se trouva à l'autre bout de la ville, au milieu d'un marché. La vue des légumes et des volailles le fit fuir ; il marcha devant lui san direction, et un quart d'heure après, le hasard le ra-
menait devant la maison où la jeune fille était entrée.
En cet instant les fenêtres d'un salon du rez-dechaussée étaient ouvertes, ce qui lui permit de distinguer la jeune fille, et tout près d'elle une vieille dame fort majestueuse, que tout d'abord il prit pour une grand'mère. Cette vieille dame avait un air quelque peu aristocratique. Elle portait un bonnet surchargé de riches dentelles et un tour en faux cheveux ; on devinait, à son teint, qu'elle avait dû, dans son jeune temps, abuser du fard et des mouches.
La jeune fille parlait avec animation et disait à la vieille dame :
— Tu verras que je ne serai jamais prête à l'heure. Ton coiffeur est insupportable. Je le commande pour quatre heures, voilà qu'il en est cinq, et il me fait dire qu'il a encore cinq dames à coiffer avant moi. D'abord je veux arriver de bonne heure au bal, afin d'être bien placée. La vieille dame écouta ce langage avec un calme bienveillant, puis elle dit, après un moment de silence :
— Ne t'impatiente pas, mon enfant, mon coiffeur ne sait pas que lu es avec moi. Quand je suis seule et qu'il est trop occupé, je lui envoie mes faux cheveux et il les fait apprêter par sa femme.
Bénédicl, inspiré par le désir extrême de pénétrer dans cette maison, trouva dans ce dialogue un
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prétexte pour s'y introduire. Ne savait-il pas coiffer une dame? Il avait toujours considéré ce talent comme entièrement superflu; mais, en cet instant il en comprenait toute l'utilité et entrevoyait déjà le protit immense qu'il pouvait en tirer. Il aurait donné tout ce qu'il savait de latin, de grec, de science et d'escrime, pour ses faibles notions de l'art capillaire, qu'il se préparait à exercer pour la première fois. Ainsi que nous l'avons dit, son costume de voyage, plus que négligé, ne s'opposait point à ce qu'il se fît passer un garçon coiffeur, s'en allant à Paris clierclier de l'ouvrage. Ensuite, il se savait doué d'un aplomb suffisant pour jouer son rôle en conscience. Et plus tard, si l'imposture se découvrait, il trouverait un compliment bien tourné, à l'aide duquel il parviendrait à se faire pardonner.
Cette perspective le mit au comble de la joie. Sans plus reilécliir sur cette témérité, il sonna bravement, et s'adressant au domestique, il le pria de l'introduire auprès de sa maîtresse.
Quand il fui dans le salon, il annonça à la vieille dame qu'il était coiffeur de son état, qu'il allait à Paris, et que chemin faisant, il tâchait de trouver de l'ouvrage pour se défrayer de ses frais de route.
L'attitude bien humble qu'il avait su prendre fit réussir sa ruse. Ses propositions furent acceptées, et tout d'abord, avant de coiffer la jeune fille, on le
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pria d'arranger le tour de tête de la vieille dame, qui devait, elle aussi, aller au bal le soir.
Cette corvée inattendue ne découragea point Bénédict. 11 fit, comme on dit, contre fortune bon cœur. On lui apporta une tête de poupée sur laquelle il plaça le tour, qu'il se hâta de brosser rudement, au risque d'en arracher les cheveux. Pendant qu'il essuyait ce revers de la médaille, la jeune fille, aidée par un monsieur âgé qui se trouvait là, achevait une amplification française, devoir qui lui était imposé pour mettre le comble à son éducation.
C'est un fort curieux spectacle que d'observer le supplice d'une jeune fille de dix- sept ans, aux prises avec ce qu'on appelle une dissertation française. Les maîtres, sans pitié pour les suaves intelligences qu'ils ont mission de développer, semblent tous s'être proposé de les éteindre, en leur choisissant les sujets les plus saugrenus qu'on puisse imaginer. Tous ces doctes maîtres traitent les demoiselles comme des hommes d'Étal. Au lieu de les entretenir du printemps, qui a quelque analogie avec leur fraîcheur, ils leur imposent la tâche impossible de faire parler les généraux et les ministres de l'antiquité. Quelle idée sublime ont les pères de donner dix francs par cachet à un vieux professeur pour qu'il enseigne à leurs filles la recette de faire parler Thémistocle, Annibal, Charlemagne, voire même Chris-
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tophe Colomb ! Quelle préparation logique aux soins de la maternité, que d'entretenir une fille de dixsept ans de Calon, de César et d'Épaminondas !
Or, tandis que Bénédict brossait avec colère le tour de faux cheveux, la jeune fille s'abîmait l'esprit à chercher (c'était le sujet de son amplification] ce qu'Alexandre le Grand pouvait avoir dit au roi Porus pour le consoler de sa défaite et du massacre de ses éléphants. La pauvre petite, la tête appuyée sur ses coudes, tordait ses cheveux dans les crispations de ses mains. En face de ces deux monarques, elle prenait un air contristé et lamentable, qui plissait son beau front. Nous affirmons, sans crainte de nous tromper, que si Alexandre avait pu prévoir que sa victoire sur Porus dût, dans la postérité, causer un tel ennui à une jeune fille, il se serait bien gardé de vaincre le roi des Indes.
Lorsque Bénédict eut achevé sa besogne, il se leva, et pria son autre cliente de s'apprêter pour qu'il la coiffât. Elle ne se le fit pas répéter, et remit au lendemain son amplification, en protestant à la vieille dame qu'elle manquait absolument d'idées, et qu'elle ne voyait du reste pas l'utilité de faire parler des personnages qu'elle ne connaissait pas.
Cet acte de rébellion lui valut une petite morale ; la vieille dame ajouta :
— Ton maître ne sera point content ; il l'a donné
ce sujet parce qu'il a rapport à ce tableau qui orne mon salon.
En effet, le tableau de Porus et d'Alexandre était suspendu à un clou. Les deux rois, sous une tente magnifique qui ressemblait à ces lits gigantesques du dernier siècle, se livraient à un dialogue vif et animé, et rivalisaient par les plumes et les panaches dont étaient surmontés leurs casques.
Bénédict, d'après la façon dont il était traité, ne pouvait pas douter qu'on le prît réellement pour un garçon coiffeur. Personne ne lui parlait, et il n'osait, de son côté, engager la conversation.
Ce ne fut pas sans une certaine émotion qu'il vit tomber en cascade d'ébène les longs cheveux de la jeune fille, après qu'ils furent affranchis du peigne qui les fixait en chignon sur le sommet de la tête. Il passa le démêloir avec précaution jusqu'à ce qu'ils fussent bien séparés les uns des autres, ensuite il traça d'une main sûre une raie partant d'une oreille et allant rejoindre l'autre, afin de diviser la portion des cheveux devant servir aux bandeaux, de ceux roulés en torsade et fixés par le peigne. Quand il en fut arrivé à celte phase de l'opération, la jeune fille lui dit en se mirant dans la glace :
— Faites-moi, monsieur, des bandeaux bien crevés, les bandeaux me vont très-bien le soir; puis
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VOUS me poserez sur le côté gauche de la tête les deux roses qui sont là toutes prêtes.
Bénédict s'inclina.
î]n un instant, les cheveux maniés par sa main blanche et légère se convertirent en bandeaux luisants, et alors il put contempler dans tout son éclat la charmante figure qu'il était si facile de parer.
— Ayez soin, dit la jeune fille, de bien lisser mes cheveux sur le front, car, à cette place, ils sont trèsrebelles et se dérangent au moindre mouvement.
En effet, une mèche de cheveux, qui d'abord avait paru souple et docile, se releva fièrement. Cet accident, loin de détruire son ouvrage, ne faisait que donner plus de physionomie à la ûgure de la jeune fille. Un coup de brosse suffit pour abattre la mèclie jet la mettre à la raison.
Après sa soumission, Bénédict posa les deux roses, et alors, sous le prétexte de juger son ouvrage, il eut la hardiesse de regarder sa cUente eu face.
On a soavent plaisanté le coiffeur. Eh bien ! nous trouvons qu'il y a beaucoup de poésie dans cette profession. 11 est, pendant un instant, le conûdent des craintes et des joies de celle qu'il a coiffée. Il est forcément initié aux élans de sa coquetterie, aux secrets de ses intentions. Il essuie parfois sa mauvaise humeur, mais aussi il voit luire son premier sourire, et
c'est là un avantage qui vaut bien l'étrenne d'une barbe. Nous sommes certain que Pygmalion ne devint amoureux de sa statue qu'après avoir achevé sa coiffure, c'est-à-dire les apprêts qui complètent la beauté et la placent à l'apogée de son éclat.
Bénédict, immobile, interdit comme Pvgmalion, se serait comme lui agenouillé devant celte merveille, sans la crainte de se trahir ; mais plus heureux que le statuaire, il n'avait rien à demander au ciel; car au lieu d'une froide statue, c'était une belle jeune fille pourvue du feu sacré qu'il avait devant les yeux.
Qui sait combien aurait duré celte extase! Par malheur, il avait joué son rôle avec tant de vérité, que la jeune fille, ouvrant un tiroir, y prit une pièce de cent sous qu'elle lui mit dans la main, en lui indiquant la porte pour sortir.
La demoiselle alla se placer devant une glace, et passa une minutieuse inspection de sa coiffure. Tout d'abord elle n'en parut point satisfaite. EUereprocliait aux roses de ne point tomber gracieusement, à ses bandeaux d'être sans hardiesse, à tous ses cheveux d'être trop sévèrement massés, défaut qui en effaçait la finesse. Voilà quel fut sa première impression. Mais bientôt elle se réconcilia avec elle-même, et daigna se trouver belle. Alors elle se prit à rire. Son visage, épanoui par la joie, respirait le bonheur, et creusait dans sa joue droite une délicieuse petite
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fossette qu'on était tenté de prendre pour le ricochet de son sourire.
Bénédict, caché près d'un arbre de la rue, avait observé toute cette scène de coquetterie. Qu'on juge de la rougeur qui monta vers le front de la jeune fille, quand elle le reconnut en s'approcbant de la fenêtre. Elle jeta sur lui un regard incompris, sans doute, des passants, mais prodigieusement mystérieux pour celui sur lequel il tombait.
Nous disons mystérieux, et à dessein, parce que Bénédict pouvait assigner à ce regard une foule de significations. Etait-il destiné à lui faire comprendre qu'on discernait en lui autre chose qu'un coiffeur? Ou bien était-il une de ces hardiesses que se permettent les femmes quand elles se trouvent en face d'un inférieur dont elles considèrent l'admiration comme un tribut, jamais comme un hom.mage?
On nous objectera peut-être que nous accordons aux jeunes filles une expérience et une duplicité incompatibles avec leur innocence? Cette objection ne nous causerait aucun embarras; les moralistes, par leurs écrits et leurs maximes, prouvent à l'observateur qu'ils ignorent ce que c'est que l'ingénuité. Ils ont la naïveté de croire que les jeunes filles gardées à vue ne savent absolument rien. C'est là une respectable erreur que nous serions désolé de dissiper, attendu qu'elle est peut-être la seule illusion qui
reste aux vieux parents. A ce titre, elle nous est chère, et pour rien au monde nous ne voudrions qu'elle disparût. Mais cette concession n'empêche pas d'entrevoir la vérité, et la vérité est que les jeunes filles savent une partie de ce que nous admettons qu'elles ignorent. Voulez-vous leur donner de l'esprit? a dit Beaumarchais, enfermez-les. Le sentiment de l'intuition , chez elles, est cent fois plus puissant que les télescopes de tous les astronomes. Ce n'est pas d'hier qu'il en est ainsi. Eve fut curieuse, puisque, malgré les précautions de son chaste époux, elle sut bien trouver le fruit défendu dans le sentier tortueux du paradis terrestre. Eve a transmis à toutes ses filles cet instinct clairvoyant pour lequel la cuirasse de la prudence aura toujours des défauts.
Tout d'abord, Bénédict se persuada que sa distinction, prolestant contre son subterfuge, l'avait fait reconnaître, et déjà son amour-propre, chatouillé par tant de présomption, s'apprêtait à chanter victoire; mais il fut arrêté dans son essor quand il vit la jeune fille fermer la croisée avec indifférence, com.me pour se soustraire à l'imporlunilé d'un passant trop curieux.
Il fut assez indulgent pour croire que la jeune tille allait au moins enlr'ouvrir les rideaux, et jeter sur lui un furlif regard. 11 attendit, mais en vain. La croisée resta close, le rideau parfaitement baissé.
UN TALENT D'aGRÉMENT 221
- Oh! se dit-il à part lui avec rage, décidément c'est une petite sotte qui ne mérite pas sa beauté. Est-ce que je ressemble à un coiffeur?
Il va sans dire qu'il se prodigua tout le baume qu'étendent sur leurs blessures les talents incompris, les génies méconnus.
En passant devant une glace exposée à l'étalage d'une boutique, il se toisa des pieds à la tête, et se trouva l'air excessivement gentilhomme. 11 ne lui fallut rien moins que cette expérience pour le convaincre que rien n'était changé à sa personne, et qu'il pouvait encore sans crainte se présenter dans un salon.
Mais, hélas! il ne se doutait pas du nouvel affront qui l'attendait.
Au milieu de la rue, il fut abordé par une femme de chambre qui venait, au nom de la vieille dont il avait brossé les faux cheveux, le prier d'aller coiffer une autre personne de sa connaissance, que le coiffeur de l'endroit avait également oubliée.
Cette proposition le plongea dans une superbe fureur. Il envoya promener la femme de chambre, et, s'emparant de la pièce de cent sous qu'il avait reçue et remise machinalement dans sa poche, il la jeta dans la sébile d'un aveugle qu'il aperçut tout près de ui, chantant avec une voix de ténor éreinté le cantique de saint Roch. Les passants ne comprirent rien
à la scène. L'un d'eux le surnomma le Bourru bienfaisant.
Bénédict retourna vers sa voiture, qu'il trouva sur le charnier. Le raccommodage n'était pas terminé. Ce retard le condamnait à passer la nuit dans une ville où l'on était stupide à ce point de l'abaisser au niveau d'un coiffeur. Comme il lui fallait un gîte pour coucher, il se fit conduire au meilleur hôtel de la ville, et s'installa dans une bonne chambre du premier étage, avec balcon donnant sur la rue.
Il dîna assez mal. Son aventure de la journée l'avait mis dans une de ces dispositions qui feraient trouver mauvaise la cuisine de Vatel.
Après le dîner il s'aperçut qu'il régnait dans l'hôtel une animation que ne comportait pas la petitesse de la ville. C'était un va et vient continuel, puis des conversations, des pourparlers, enfin, tous les indices d'une cérémonie.
Il apprit, par un garçon, que le soir même il y avait dans l'hôtel un bal de noces auquel devait assister une très-nombreuse compagnie.
Le salon était au pouvoir des lampistes qui s'apprêtaient à allumer les lustres. Des musiciens en habit noir arrivaient avec leurs instruments, et dans l'office un confiseur préparait des flots de punch et de sirops.
UN TALENT d' AGRÉMENT 223
Tous ces apprêts étaient à peine terminés que déjà les invités arrivaient en foule, désireux de ne rien perdre de la fête.
Bénédict, songeant que le but de son voyage était une présentation d'abord, et peut-être un mariage ensuite, se promit d'examiner avec attention cette' fête nuptiale, et de puiser dans ce spectacle les instructions salutaires qui pourraient prochainement lui servir.
Il existe une chanson dans laquelle un auteur certainement célibataire a osé dire que le plus beau jour de la vie était celui du mariage. Pour croire à cette chanson, il faut écarter avec soin de sa mémoire ce que , par expérience, nous avons tous vu aux noces auxquelles nous avons assisté.
Y a-t-il dans la vie un rôle plus embarrassant pour un homme, que la parade à laquelle on est condamné pendant ce jour solennel? La beauté pour un homme est un fort médiocre avantage ; il j en a cinquante autres plus enviables et qui servent bien mieux à nous pousser dans le monde. Néanmoins, le jour de ses noces, il est vraiment désagréable de ne pas être joli garçon, parce que ce jourlà vous cessez d'être un homme, vous êtes un marié, c'est-à-dire, ce type d'élégance, de grâce et de perfections que les poètes et les peintres ont eu !a ma- Ugnité de représenter avec des cheveux bouclés, des
couleurs roses sur les joues, des bouches en cœur et des couronnes de fleurs sur la têle.
Or, quand vous remplacez tous ces brillants avantages par une maigreur excessive, ou par un embonpoint forcé ; quand au lieu d'un teint de lis et de rose vous avez un visage ridé par le travail ou noirci par le soleil, il en résulte pour les béats admirateurs, qui bourdonnent autour de vous, un désapointement qu'on pourrait traduire^par ces mots: Mon Dieu ! monsieur, que vous êtes laid !
Impossible, si on a de l'esprit, d'en faire usage pour conjurer le péril de la situation, car le titre de marié impose une foule de devoirs qui ne vous laissent point le temps d'être spirituel : ainsi, il faut être empressé auprès de sa femme, témoigner beaucoup d'amour et d'impatience, aller au-devant de ses désirs et de ses pensées, lui tenir son livre de messe, son mouchoir, son éventail, son flacon, et tout l'attirail des objets qui la parent.
Dans un jour de noces^ à quelque classe de la société qu'on appartienne, on ne peut se soustraire aux plaisanteries téméraires des mahns esprits; il se trouve toujours dans le nombre des invités, quelque farceur jovial qui ne manque pas de dire au marié en regardant sa femme : heureux coquin ! Allusion nouvelle et pleine de distinction.
En face de ces énorinités, un marié ne sait évi-
UN TALENT d' AGRÉMENT 225
ilerarnent quelle contenance tenir ; c'est à prendre son mouchoir et à se voiler la face. Ce supplice dure ordinairement deux jours pendant lesquels il faut servir de plastron à tous ceux qui s'obstinent à vous ])ersécuter. Nous comprenons celui qui, ausortir de réglise, enlève sa femme pour s'épargner de telles tribulations.
Quant à la mariée, son rôle est encore plus embarrassant. Mais sur ce point, nous imiterons Pascal sur la chasteté, et nous n'aborderons pas ce sujet périlleux.
Enfin, après une heure d'attente, et lorsque déjà la salle de danse était remplie de monde, Bénédict, vit apparaître, escortée par la vieille dame, la jeune tille dont il avait tressé les cheveux : elle portait une robe blanche d'une extrême simphcité; son arrivée arracha à tous les curieux, un cri d'admiration; une griselte montée sur une chaise la proclama la plus lielle.
Bénédict approuva ce jugement et dit à celle qui l'avait rendu :
— Ce n'est pas étonnant qu'elle soit la plus belle, c'est moi qui l'ai coiffée.
Il appuya tellement sur le moi, qu'il lui donna quelque chose de cornélien.
Bénédict apprit que son inconnue était une demoi-
selle de haut parage, qui ce soir-là daignait assister au bal de noces de sa sœur de lait.
11 lit des bassesses pour obtenir un simple regard, sans pouvoir j parvenir. Il crut même remarquer qu'il la contrariait par sa présence ; il s'éloigna, le désespoir dans le cœur, et rejoignit son domestique, qui préparait la chambre dans laquelle il devait dormir.
Le calme de la nuit lui fit regretter l'aventure dans laquelle il s'était imprudemment engagé. Le regard dédaigneux de la jeune fille lui donnait fort à penser.
Il ne se dissimulait pas qu'il avait complètement échoué dans ses projets de séduction et qu'après tout malgré sa distinction, il avait été confondu avec un coiffeur.
Cette perspective le faisait bondir.
n importait donc à sa dignité de remonter sur son piédestal, et de détromper, même au prix d'une explication, celle qui le méconnaissait à ce point.
En ce monde, nous acceptons une méprise quand elle est à notre avantage; si elle nous amoindrit, nous avons toujours le soin de la dissiper. Un sot auquel on accorde de l'esprit se laisse faire, mais il est bien rare qu'un homme d'esprit ne répHque pas quand par hasard on méconnaît son n.érite. Dans l'échelle des sacrifices, un homme avouera qu'il fait de mau-
vais vers ; il n'admettra jamais qu'une femme était fondée à lui préférer un rival.
Bénédict, excité par le désir de se rehausser aux yeux de celle devant laquelle il avait si misérablement abdiqué sa valeur, conçut une grande résolution. 11 projeta de partir le lendemain pour Tours, de se faire présenter, de renoncer à la main de M"^ de Boisgontier, puis de revenir à Nogent-le-Botrou rejoindre son inconnue, et d'arracher le voile obscur dans lequel il s'était si sottement enveloppé. Et alors son esprit, emporté sur les ailes du caprice, savourait par avance les douceurs d'une victoire qui devait le venger de sa défaite; au lieu de ce regard dédaigneux qui le mesurait avec tant d'impertinence, il apercevait un sourire bienveillant, désireux de se réconcilier avec lui. Mais fier à son tour, il résistait aux premières provocations, et pour consentir à la paix il demandait des otages.
11 continua sa route, et le soir descendait chez le baron de Navailles.
La présentation ne devait avoir lieu que dans deux jours. Le baron, qui prévoyait son impatience, essaya de le calmer et de le distraire pour adoucir la cruauté de l'attente.
Qu'on juge de son étonnement, lorsqu'au lieu d'un amoureux impatient, il s'aperçut qu'il n'avait devant lui qu'un être indifférent et calme, prodiguant son
admiration aux beautés du site, aux Heurs de son jardin, aux tableaux de sa galerie, et ne laissant pas écliapper le moindre soupir.
Le baron, pour savoir à quoi s'en tenir, crut devoir questionner Bénédict.
— Ali çà! mon jeune ami, vous n'êtes donc pas amoureux ?
— Pourquoi le serais-je?je ne connais pas ma future.
— Mais vous supposez donc que je veux vous unir à quelque tille oubliée sur sa tige et brûlant des cierges à sainte Catherine? ,
— Je ne suppose rien du tout. D'accord avec mon père, vous voulez m.e marier. Je consens, pourvu toutefois que celle qu'on me destine me plaise. Je dois la voir demain. J'attends. Si je me passionnais de confiance et que la noble demoiselle ne répondît pas à l'idée que je m'en serais faite, il serait trop douloureux pour moi d'éteindre mes illusions. C'est donc pourme mettre sûrement à l'abri de tout désappointement que je reste froid et calme. Si au contraire, ma future est belle, dans ce cas ne craignez rien, je réparerai le temps perdu; l'Amour est grand garçon dès le berceau.
Le baron de Navailles, en écoutant ce langage do philosophe blasé, éprouvait un profond étonnement.
UX TALENT d'aGRÉMENT 229
— Est-ce que par hasard, dit-il à Bénédict, vous n'auriez point oublié complètement M''^ Fédora ?
Cette supposition fit sourire Bénédict ; il répondit au ])aron :
— J'ai perdu jusqu'au souvenir de Fédora; je sais qu'elle a crevé Ancus-Martius, mais je ne l'aime plus du tout.
Non, Fédora, vous n'étiez pour rien dans la froideur du chevalier. Bénédict pensait à son inconnue, il soupirait après ce charmant visage qui lui était apparu sur sa roule comme ces étoiles imprévues qui voltigent sur la tête des voyageurs égarés.
Hélas, quand un amoureux court après sa belle, la prudence exigerait qu'on lui mît un bandeau sur les yeux, afin que , chemin faisant , il ne s'éprît pas subitement des fleurs qu'il rencontre dans la prairie. 11 faut, pour arriver plus sûrement à la terre promise, parcourir d'horribles déserts ; c'est l'iiistoire du pieux Énée qui ne put jamais aimer la blonde Lavinie, à cause de sa rencontre avec une veuve trop sentimentale sur le rivage africain.
Bénédict considérant son mariage comme un projet manqué, calcula sur sa montre dans combien d'heures il pourrait être de retour h Nogent-le-Botrou. 11 donna l'ordre à son domestique de commander des chevaux de poste à l'avance, son intention étant de partir après la présentation terminée.
Enfin le jour ou plutôt le soir soleanel arrivé, il se rendit, en compagnie de M. le baron de Navailles, au grand bal au milieu duquel il devait apparaître aux yeux de celle qu'on lui destinait pour femme. Il allait à cette présentation sans aucune émotion, parce qu'elle n'était plus pour lui une épreuve, mais une pure formalité. Son rôle se réduisait à cette tâclie facile, de saluer bien respectueusement une noble demoiselle , de lui débiter quelques compliments menteurs , puis après, de confesser sans motifs , que la jeune fille , tout en étant cliarmante , ne lui convenait pas. Prévoyant le cas où on le questionnerait sur sa répugnance, il avait préparé quelques arguments irrésistibles. Si la jeune fille était blonde, il n'aimait que les brunes; si elle était grande il préférait les petites femmes; enfin, si elle était grasse, il n'estimait que la maigreur, et vice versa.
Le bal était resplendissant : la beauté des dames reflétée par les glaces, donnait à la fête cette animation fébrile que les gens du monde demandent à la nuit en échange du sommeil. Les danseuses, emportées par les élans de l'orchestre, jetaient darts la fournaise d'une valse rapide les miracles de leur toilette.
La valse terminée, M. le baron de Navailles entraîna Bénédict dans un petit salon.
Puis, s'approchant d'une dame âgée, il lui dit tout bas à l'oreille, en prenant Bénédict par le bras :
UN TALENT d'agrément 231
— Madame la comtesse, je vous présente M. le chevalier Bénédict de Nangis, qui réclame la faveur de saluer MH<= Aurore-Antoinette de Boisgontier.
Et alors, M'i* de Boisgontier, qui tout d'abord avait baissé chastement les yeux, se leva et se mit en devoir de faire une révérence gracieuse.
Tout porte à croire que la révérence eût été faite selon les règles traditionnelles; par malheur, elle ne fut point achevée.
— Ciel! s'écria M^e de Boisgontier indignée et se parant d'une grande majesté, faites éloigner cet homme. C'est mon coiffeur!
Impossible de décrire la surprise que ce mot, sorti de la bouche de M"^ de Boisgontier, peignit sur la face du baron de Navailles.
Bénédict, qui expiait si cruelîement les conséquences de sa témérité, s'éloigna en s'inclinant, et pria le baron de le suivre.
Ce coup de théâtre répandit une grande émotion dans le bal.
Mme la comtesse de Boisgontier, après avoir perdu son fard et ses mouches, se trouva mal.
Bénédict, après qu'il fut sorti du bal, expliqua au baron de Navailles comment, à Nogent-le-Rotrou, tandis qu'on raccommodait sa voiture, il s'était introduit en qualité de coiffeur auprès d'une jeune
fille cliarmante, expédient que sa témérité avait offert à son impatience et à son ennui.
Et soit qu'il entrevît déjà la cerlilude d'obtenir son pardon, il ne prêtait qu'une médiocre attention à la morale sévère de M. de Navailles.
— Mais savez-vous bien, persistait à dire M. de Navailles, qu'à la place de M"^ de Boisgontier, je vous tiendrais rigueur, et que, malgré toutes vos explications, je ne pourrais m'empècber de blâmer la légèreté avec laquelle, alors qu'il s'agissait pour vous d'une cbose sérieuse comme le mariage, vous avez cédé à une fantaisie d'écervelé.
— Eb bien! moi, baron, reprit Bénédicl, je ne partage pas votre opinion. Un mot d'explication édifiera tout le monde. A mon arrivée, vous m'avez reprocbé ma froideur. Elle tenait à celte cause que je ne voulais point épouser M'ie de Boisgontier, parce que j'avais laissé mon cœur à Nogent-le-Rotrou, où il m'avait été pris par une jeune fille inconnue à laquelle j'avais juré un amour éternel. A présent que, par le plus intelligent des basards, cet ange est la femme qu'on m.e propose, je suis tout prêt à tomber à ses pieds. Je promets, si vous me procurez une entrevue avec M "^ de Boisgontier, d'obtenir de sa tante le pardon do ma faute, parce qu'elle est spirituelle, vous me l'avez dit, et qu'elle n'attacbera point à cette plaisanterie plus d'importance qu'il ne faut
UN TALENT d' AGRÉMENT 233
lui en accorder. Allons, baron, un peu de courage ; demain, il faut que je voie Mi'** de Boisgontier. Son père, m'avez-vous dit, est un gentilhomme de l'ancien régime ; il comprendra tout ce qu'il y a d'original dans ma situation, et je suis bien sûr qu'il sera le premier à convenir qu'à mon âge il en eût fait autant. Quand on se permet d'être aussi belle que M'ie de Boisgontier, il ne faut point tenter les passants. Je l'ai vue, je l'ai aimée, et pour approcher d'elle, j'ai saisi le premier prétexte qui s'est offert à mon esprit. J'ai été son coiffeur, je me serais fait son domestique; mais celte abdication volontaire ne ^aurait diminuer mon mérite ni me faire refuser la faveur que je brigue à présent.
Bénédict apportait tant de feu à sa propre défense, qu'il n'était plus permis de douter qu'il ne fût réellement amoureux de W^^ de Boisgontier.
M. de Navailles, qui l'avait attentivement écouté, commençait à croire qu'il n'était pas impossible, avec un peu d'adresse, d'effacer jusqu'à la trace du scandale de la veille, et de reconquérir les bonnes grâces de la belle offensée.
Aussi, le lendemain, il se rendit chez M. de Boisgontier afin de sonder le terrain et d'expliquer le fatal malentendu.
Cette mission délicate exigeait une finesse toute diplomatique.
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Il trouva M. de Boisgontier seul dans son parc.
— Ail! dit-il à M. de Navailles en l'apercevant, je vous chargerai à l'avenir de choisir des prétendants pour ma fille. Savez-vous bien que votre protégé mérite une bonne leçon que je lui donnerais à l'instant même, si mes rhumatismes me permet-taient de toucher à mon épée !
— Du calme, marquis, reprit M. de Navailles; vous êtes en ce moment le jouet d'un malentendu que je viens précisément dissiper. Conduisez-moi, je vous prie, auprès de M™'' la douairière de Boisgontier et de mademoiselle votre tille; leur présence est indispensable pour que l'explication soit complète.
Madame la douairière n'était pas encore remise de son évanouissement de la veille. Quant àM"" de Boisgontier, son attitude était fort calme.
M. de Navailles, après s'être respectueusement incliné, ajouta :
— Je viens, madame, en ambassadeur, vous demander pardon, de la part du chevalier Bénédict de Nangis, d'une action qui, jugée impartialement, n'est en réalité qu'un acte de légèreté qui n'a pas dépassé les bornes des convenances. A Nogent-le-Rotrou, alors qu'il n'avait point l'honneur de vous connaître, il s'est introduit chez vous en quaUté de coiffeur, vous avez accepté ses services, par cette même raison que vous ne le connaissiez pas; je cherche le cou-
UX TALENT DAGRÉMENT 235
pable, et je ne puis le trouver. Aussi \iens-je exprès vous demander de ne point tenir rigueur au chevalier, et de lui octroyer la permission de se présenter et de s'excuser lui-même.
La douairière partit d'un éclat de rire, qui, partagé par M"e de Boisgontier, devint bientôt général. Le pardon était au bout de cette hilarité ; la douairière loin d'en vouloir à Bénédict, trouva le quiproquo très-original et presque digne des héros de Versailles.
M"*' de Boisgontier, se rappelant sans doute l'attitude supphante de Bénédict, ne se montra pas plus sévère.
Un quart d'heure après cette explication, Bénédict, escorté par M. de Navailles, se présentait devant sa fiancée, entourée de son père et de sa grand' mère.
11 s'inclina respectueusement, et s'adressant à la jeune fille, il lui dit en se prosternant à ses pieds :
— J'arrivais à Tours, le cœur brisé par la tristesse et regrettant un ange que j'avais entrevu sur la route ; ma seule espérance était d'aller le retrouver, pour lui exprimer tout l'amour qu'il m'avait inspiré. Jugez de mon bonheur, lorsque hier en me présentant devant vous, j'ai reconnu la radieuse étoile ou plutôt la comète qui m'avait confié sa chevelure. Pardonnez-moi l'indigne subterfuge qui m'a conféré
le galant privilège de plonger mes mains dans les flots de ce Niagara de cheveux noirs, et de poser sur votre front ce diadème de fleurs que vos joues font pâlir. Mais il est une autre coiffure, que le tendre chevalier qui s'incline désirerait substituer à l'œuvre du coiffeur. Je voudrais remplacer les roses par la blanche couronne de fleurs d'oranger.
En achevant ces mois, Bénédict s'était emparé de la main de M^e de Boisgontier, et il la serrait avec tant de transport qu'il oublia de se relever.
— Parfait, dit la douairière qui en avait aux larmes; parfait, chevalier, recevez mon sincère compliment ; impossible de pousser plus loin la galanterie française, vous avez été sublime dans votre déclaration. Au moins vous savez parler à une fiancée, et vous ne ressemblez pas à tous les futurs d'à présent, qui ne savent que discuter les clauses de leur contrat de mariage, et qui ne trouvent pas un mot aimable à dire à leur femme. De mon temps nous étions plus exigeantes; il nous fallait au moins un madrigal; mais relevez-vous, regardez votre future, et lisez sa réponse dans le tendre regard dont elle vous gratifle.
En effet, les yeux de M^'c de Boisgontier exprimaient une tendresse qui signifiait très-clairemént qu'elle acceptait la couronne de fleurs d'oranger.
Quant à la douairière, elle pleurait à torrents, et son
fard, entraîné par le flot de ses larnaes, dessinait sur ses joues des cartes de géograpliie.
M. de Boisgontier paraissait radieux, et M. de Navailles se frottait les mains en signe de jubilation.
11 se fit un instant de silence, sans doute parce que les grandes joies sont muettes comme les grandes douleurs.
Ensuite, on fit une longue digression sur l'aventure de Nogent-le-Rolrou, que chacun se plut à trouver charmante.
— Savez-vous, dit la douairière, eu s'adressant au chevalier, que vous avez un précieux talent, et que vous coiffez admirablement! Est-ce à l'Université qu'on vous l'a enseigné?
— Non, madame, reprit Bénédict, je dois ce talent à mon père, qui prétend qu'il fait partie de l'éducation d'un gentilhomme.
— A l'avenir, dit M. de Boisgontier, vous coifferez votre femme, ce sera une économie.
— Et vous tâcherez, reprit M. de Navailles, de la détourner de l'idée de vous rendre la...
— Ah ! baron! interrompit vivement la douairière, où avez-vous l'esprit? Le chevalier connaît les devoirs que le mariage impose, et ne manquera pas de dire un éternel adieu à cerlaines peccadilles char-
238 POIXT ET -STRaULE
manies pour un garçon, mais criniineîles pour un mari. Ma petite-fille se réserve le monopole de son talent, et gare à lui s'il s'avise de l'exercer ailleurs. Dans ce cas je l'engage, pour se venger, à le prendre pour Samson et à se conduire comme Dalila.
Février 1849.
Parmi les notaires de la ville de Draguignan, figurait, il y a quelques années, un excellent homme qui s'appelait M. Gauthier. Exerçant depuis plus de vingt ans, il comptait pour amis sa clientèle tout entière. Il était, comme on le dit, fils de ses œuvres, et tenait fort à ce qu'il possédait. Il aimait immodérément la politique, et dévorait chaque jour trois énormes journaux.
Il était marié à la plus vertueuse et à la meilleure Hes femmes, et de l'amour extrême dont ils avaient brûlé tous deux dans leur printemps, ils étaient passés
240 POIXT ET VIRGULE
à une amiti é si ncère , fondée sur une estime réciproque. A l'exception d'un goût trop prononcé pour la lecture de son journal, et pour le piquet- voleur, M™^ Gauthier n'avait absolument rien à reprochera son mari.
M. Gautliier était aussi père de famille. Le ciel lui avait accordé deux enfants : un fils, appelé Alfred, alors étudiant en droit à Toulouse, et une fille, M"* Sophie, âgée de seize ans, déjà fort jolie et promettant de le devenir encore plus. 11 avait doté ses enfants d'une éducation complète. Aux connaissances essentielles, il avait ajouté les talents d'agrément, comme la musique et la peinture. 11 était fier que son fils sût le latin, et il pleurait de joie lorsqu'il contemplait une superbe tête de Romulus dessinée par sa fille, ou, lorsqu'après le dîner, elle lui jouait une poll;a sur son piano.
M. Gauthier était fort répandu dans la société de Draguignan, au sein de laquelle il passait pour un conteur agréable. Quand il voulait captiver sûrement l'attention de l'auditoire, il parlait de Paris, où il était allé une fois en sa vie, appelé par ses affaires. Jamais navigateur ne lira plus de relief d'un voyage autour du monde que M. Gauthier n'en tirait, an milieu de la société de Draguignan, de celui qu'il était allé faire à Paris. C'était dans cette grande ville qu'il avait vu la civilisation ii son plus Iiaut degré de splendeur. Chaclas, enseveli dans les déserts de
IVIARGUERITE 241
l'Amérique, pour prouver à René qu'il connaissait la vieille Europe, disait qu'il avait assisté aux (êtes de Versailles, aux Oraisons funèbres de Bossuet, et aux tragédies de Racine. M. Gaulliier, pour prouver qu'il connaissait Paris, racontait à ses concilojens qu'il avait visité Notre-Dame, l'Opéra, le .lardin-des- Plantes, la Chambre des Députés et les abattoirs. Parlait-on architecture, M. Gauthier était monté sur les tours Notre-Dame, où il avait inscrit son nom. Était-il question de spectacle, il avait vu jouer le ballet de l'Amour et Psjjché, et ne pouvait encore comprendre que des mollets de femme continssent tant de grâce et de force à la fois. El si l'on parlait politique, il en avait encore plus à raconter, puisque, grâce au député de son arrondissement, il avait assisté à une séance de la Chambre, consacrée à la discussion d'une loi sur la pêche de la morue. On comprend facilement tout l'effet que ces détails, donnés par un témoin oculaire et digne de foi, devaient produire sur les Draguignanais, qui n'avaient jamais vu que leurs médiocrités provinciales.
Voilà pour les grandes réunions; mais en dehors, M. et IVP^^ Gauthier avaient un cercle plus étroit, composé d'amis intimes, formant ce qu'on appelle la maison de Socrate, avec lesquels ils savouraient les douceurs du piquet-voleur.
Of , par une belle soirée du mois d'août, le petit
cercle était rassemblé. Le jeu était traité assez cavaiièrement. M. Gauthier perdait quatre parties sans chanter ses malheurs. Une idée riante seml)lait régner dans son esprit. C'est que le lendemain était pour lui un jour de fête. La dihgence ramenait en vacances son fils Alfred, et avec son fils la joie, le mouvement, la vie ! On se sépara ce soir-là plus tôt que de coutume.
En effet, le lendemain, Alfred descendant delà dihgence, se précipitait dans les bras de ses parents venus à sa rencontre.
M™e Gauthier contemplait son fils avec orgueil, éprouvant au plus haut degré cette fascination commune à toutes les mères, que le ciel offre pour récompense à tout ce qu'elles endurent de peines et d9 tourments ; fascination aveugle, j'en conviens, mais que Dieu pardonne, j'ensuis bien sûr. M"e Sophie partageait l'enthousiasme de sa mère. Quant à M. Gauthier, il adressait force compliments à son fils au sujet de f examen qu'il venait de passer avec succès.
Le temps des vacances devait s'écouler en fêtes et en parties. Chevaux, voitures, domestiques, tout avait été mis à la disposition d'Alfred.
M"' Sophie devait accompagner son frère dans toutes ses excursions. Elle qui jusqu'alors avait été traitée en petite fille, se trouvait toute lière d'avoir à
ses ordres un galant cavalier. Parfois sa jolie figure devenait sombre et pensive. Elle songeait alors que les vacances ne dureraient que deux mois , et qu'après devait recommencer pour elle cette vie calme, sédentaire, uniforme, qu'elle menait chez ses parents. Mais lorsque cette pensée venait l'assaillir, elle s'en débarrassait facilement. A seize ans, un présent qui sourit est un voile impénétrable qu'on jette sur l'avenir, pour le perdre de vue et dissiper les craintes qu'il peut faire concevoir.
Pour Alfred, la fin des vacances avait quelque chose de moins effrayant. Bien que très- heureux d'être chez son père, le séjour loin du toit paternel n'était pas sans attrait pour lui. Il trouvait fort agréable de venir à Draguignan passer deux mois, mais il aurait considéré comme une inhumation la nécessité d'y rester toujours. Une tendance secrète, commune à tous les jeunes gens, qu'il ne s'expliquait pas et qu'il ne cherchait pas à s'expliquer, lui offrait l'absence de la ville natale non comme une rigueur, mais au contraire comme une douce nécessité. 11 ne faut pas se méprendre sur ce sentiment. Des pères y ont vu, à tort, une preuve d'ingratitude, tandis que ce n'est qu'un élan irrésistible de la nature, qui substitue l'homme à l'enfant ; c'est l'aiglon qui prend son vol. Tant que l'homme est enfant, son cœur ne comporte que l'amour de sa mère; mais plus tard ce
cœur s'élargil et sent germer des sentiments nouveaux. L'homme perd -il ou gagne-t-il à ce développement ? Les rêves séduisants de la jeunesse valentils les douces joies de l'enfance? Un vieillard peut seul décider la question et dire, en interrogeant ses souvenirs, ce qu'il regrette le plus, des caresses de sa mère ou des baisers de sa première maîtresse.
A Toulouse, Alfred avait rencontré de joyeux compagnons qui l'avaient initié à des félicités inconnues. Ils lui avaient parlé de Paris et de ses splendeurs. Leurs récits avaient été pour lui le rêve de Jacob. Il avait aussitôt conçu le projet ambitieux de s'en aller étudier, l'année suivante, dans cette grande ville, et de tremper ses lèvres dans cette coupe enivrante; mais, pour réaliser ce beau projet, il fallait le consentement paternel, gênante formalité que les enfants rencontrent toujours comme une barrière opposée par la raison aux élans irréfléchis de leur témérité.
11 arrivait en vacances pourvu d'un plan combiné à l'avance.
Il devait d'abord faire parade du peu qu'il savait pour éblouir son père ; puis, au nom de sa belle ardeur pour la science, déblatérer contre la faiblesse de la* Faculté de Toulouse, et vanter la supériorité de celle de Paris, berceau de tous les hommes supérieurs. Enfin, il devait consacrer au travail quelques
heures de la journée, afin de prouver par des actes la sincérité de ses protestations.
Pour jouer en conscience le rôle qu'il s'était imposé, Alfred, retiré dans la chambre qu'il occupait I chez son père, s'était appliqué à lui donner un aspect de désordre qui doit toujours régner dans le sanctuaire de la science. La table sur laquelle il écrivait était encombrée de livres entr'ouverts dans lesquels il feignait de puiser la science à toutes les sources à la fois. Près delà, un immense tableau noir, couvert de signes algébriques complétait la décoration. Quant à lui, dans sa robe de chambre, affectant une contenance grave, souffrante et inspirée, la tête appuyée sur ses coudes pour la soutenir dans son laborieux enfantement, il apparaissait au milieu de tous ces emblèmes dans cette attitude mystérieuse que les almanachs donnent à Mathieu Laensberg méditant ses prophéties ; et lorsqu'à l'heure du déjeuner son père entrait dans sa chambre pour l'inviter à descendre, il prenait un air encore plus préoccupé, il lui répondait par un geste convulsif, comme autrefois Archimède surpris par un soldat romain qui le tua sur son problème.
Ce manège durait depuis quinze jours, lorsqu'un matin M. Gauthier fit observer à son fils que les vacances étant destinées à laisser un repos absolu aux facultés intellectuelles, c'était manquer complète-
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ment leur but que de travailler avec un tel acharnement. Son avis était qu'il laissât de côté ses livres et ses traités.
— Mon père, reprit Alfred, il n'est pas de vacances pour celui qui veut être un jour un homme remarquable. Dans notre siècle de lumières, le domaine de la science est tellement vaste, qu'une existence d'homme suffit à peine pour l'embrasser.
— J'admire, mon ami, toute ton ardeur pour la science; mais, en ma qualité de père, je dois autant de solUcilude à ta santé qu'à ta gloire, et j'exige que tu te reposes.
Les choses en restèrent là pendant quelques jours. Enfin le hasard vint au secours d'x\lfred et poser catégoriquement celte question qu'il n'osait aborder, c'est-à-dire de savoir s'il n'irait pas à Paris l'année suivante pour y continuer son droit.
Ce fut la politique qui souleva ce débat. M. Gauthier avait lu dans son journal que les avocats faisaient les lévûluiions, tandis que le journal de son voisin, prétendait au contraire, que c'étaient les révolutions qui faisaient les avocats. Celte contradiction piquait sa curiosité en ce qu'il destinait son fils au barreau.
Alfred prit part à la discusssion, et se plut à reconnaître que les deux journaux étaient dans le vrai.
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— Mais, ajouta-t-il, pour jouer un grand rôle commeavocat, il faut étudier et exercer ailleurs qu'à Toulouse.
— Où cela? interrompit M. Gautliier.
— A Paris, reprit un ami de M. Gauthier qui entrait en cet instant.
— Parlez-vous sérieusement? fit M. Gauthier.
— Très-sérieusement. Quand on possède une fortune comme la vôtre, qu'on n'a qu'un fils, et qu'on l'aime comme vous aimez le vôtre, que ce fils n'est pas précisément aiguillonné par le besoin de gagner de l'argent ; quand on peut, au contraire laisser à sa jeune intelligence cette Uberté complète, celte rêverie sans but, cette sorte de paresse que, d'ordinaire, on ne respecte pas assez, et qui seules permettent à une vocation de se produire ; quand, d'un autre côté, on a le courage de se séparer momentanément de ce fils, et de sacrifier les douceurs de la famille aux exigences de l'avenir, je ne puis concevoir comment on envoie un écolier sérieux ailleurs qu'à Paris?
— Eh bien! reprit M. Gauthier avec feu, c'est chose arrêtée. Alfred, au lieu de retourner à Toulouse, ira continuer son droit à Paris.
Les vacances terminées, Alfred partit pour la grande vhle. Nous passerons sous silence les adieux
déchirants que M. et M"^ Gauthier firent à leur enfant, qui s'en allait, comme tant d'autres, cliercher la fortune et la gloire loin du pays natal.
La diligence se mit en marche, et bientôt disparut à l'horizon. Alfred, malgré la force irrésistible qui l'attirait à Paris, n'avait pu quitter sa mère sans répandre d'abondantes" larmes, que par un faux sentiment d'amour-propre il voulait cacher à ses compagnons. Pourquoi les cacher? Des larmes qui coulent parce qu'on quitte sa mère, peut-on trouver quelque chose de plus saint sur la terre?
Le premier relai s'écoula sans qu'Alfred eût pu voir quels étaient ses compagnons de voyage. Qu'on juge de la douce impression qu'il ressentit, lorsque levant les yeux, il se vit eu face d'une charmante petite fille blonde, qui pouvait avoir seize ans, et qui, elle aussi, pleurait et sanglotait; sans doute elle venait, comme lui, de quitter sa mère. Alfred jeta sur elle un de ces regards qui ne font pas rougir, et que Rubens, dans ses tableaux, met dans les yeux des anges qui regardent la vierge Marie. Elle était jeune comme lui, elle pleurait comme lui, elle allait sans doute à Paris comme lui. Tant de similitudes dans leurs destinées, jointes au temps nécessaire pour franchir la distance, présageaient une liaison inévitable, ils étaient frère et sœur par leur Age, par leurs larmes, par leurs projets. C'était la même pen-
sée qui agitait leur âme, le même but qui les poussait à Paris.
Bien qu'on fût au mois 'd'octobre , le soleil était brûlant, la poussière intolérable. En peu de temps, l'iDlérieur de la diligence fut transformée en poudreuse fournaise.
Au pied d'une côte rapide, le conducteur vint proposer aux voyageurs de la monter à pied. Alfred offrit la main à la jeune fille pour l'aider à descendre. Toutes les Inérarcliies de la voilure, coupé, intérieur et rotonde, se confondirent, à l'exception d'Alfred, qui disparut un instant. L'extrême beauté de la jeune fille ne tarda point à captiver l'attention des deux élégants du coupé. Leur satisfaction devint complète lorsqu'ils apprirent du conducteur que cette jeune fille, ou plutôt cette enfant, voyageait seule et sans protecteur. L'un d'eux s'approcha d'elle, et n'avait pas achevé sa première question, que déjà la jeune fille reprenait son coin dans l'intérieur. Alfred ne reparut qu'au sommet de la côte. II arrivait avec une gerbe de fleurs. Quand chacun eut repris sa place, il mit son bouquet à la portière, et fit alors comprendre à sa voisine que c'était pour offrir un rempart au soleil et à la poussière qu'il était allé ravager les jardins d'alentour. Cette attention délicate, comparée à la brutale insolence du monsieur du coupé, toucha profondément la petite
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voyageuse, qui tout à coup, avec un abandon naïf, dont un criminel seul aurait pu abuser, se mit sous la protection de son voisin. A partir de ce moment, une douL-e familiarité s'établit entre eux. Le silence fut rompu. La tristesse et les larmes disparurent pour céder la place au plus frais sourire. Que c'est beau le sourire sur des lèvres de seize ans!
Pour ces deux natures que les proportions étroites d'une diligence plaçaient l'une si près de l'autre, le voyage ne fut qu'une longue tentation. A l'étoile son auréole, à la fleur son parfum, à la beauté son émanation. L'auréole éblouit, le parfum enivre, l'émanation fait courir dans les veines les feux rapides de l'amour. Et tout cela se communique par des voies invisibles contre lesquelles ne peuvent rien les conventions sociales. Deux regards qui se croisent font éprouver de ces mystérieux frémissements cent fois préférables au loucher.
Après un lête-à-lête de soixante-douze lieures, Alfred et sa compagne arrivèrent à Paris. On devinera sans explication le sentiment qui les dominait tous deux. Au moment de la quitter, Alfred sentit ses larmes prêtes à couler. La jeune fille lui dit à voix basse :
— Merci de votre protection, elle vous portera bonheur. Je m'appelle Marguerite; pensez quelquefois à moi. Mais comme vous êtes riche et que je suis
pau\Te, je vais prier Dieu de m'accorder la grâce de ne jamais vous rencontrer.
Et sans laisser au pauvre Alfred le temps de répondre, Marguerite disparut au bras d'une femme mal vêtue.
La cour des Messageries est une place peu conve- 'nable pour les orages du cœur; et cependant que de larmes elle a vu répandre! La fourmilière qui s'agite nuit et jour en cet endroit est mue par les sentiments les plus opposés. Si l'administration et ses employés procèdent avec indifférence au départ ou à l'arrivée l'une voiture, il n'en est pas de même de la foule nombreuse, tranquille à la surface, mais intérieurement agitée, qui assiste à cette opération. Pour le ^mlgaire, Alfred, perdu au milieu des bagages et des Jouaniers, n'était qu'un voyageur réclamant sa malle ; mais, pour l'observateur, c'était un amoureux lésolé, qui emportait avec lui la bénédiction d'une eune fille qn'il ne devait plus revoir.
Alfred monta dans une voiture de place, et se fit conduire à l'hôtel de Draguignan, situé rue des Grès- Sorbonne.
Ses amis l'attendaient sur le seuil de la porte. Vprès une accolade fraternelle, on passa dans une ;alle éclairée par la lueur d'un bol de punch qu'on illait boire à la santé du nouvel arrivé.
— A la santé d'Alfred! s'écrièrent ses compagnons, à ses succès dans la grande ville de Paris !
Alfred répondit à ces provocations, mais avec un tel embarras, que bientôt il se vit en butte à mille questions indiscrètes.
— Comme lu es triste ! Est-ce que tu es fatigué?
— Oui, messieurs; la longueur du voyage m'a brisé ; il est tard, permettez- moi d'aller me reposer.
On le conduisit processionnellement à sa chambre d'étudiant.
Dès qu'il se vit seul, il devint triste. Il ne put dormir une seconde. Le matin, il se leva plus fatigué que la veille. La niUt n'avait été qu'une longue agonie duranllaquelle il s'était débattu avec le souvenir de Marguerite.
Dès qu'il fit jour, il sortit furtivement. Dans son ignorance complète des proportions gigantesques de Paris, il s'imaginait que c'était une tâche facile de retrouver celle qu'il cherchait. Mais, hélas ! quel fut son désespoir quand, après avoir marché jusqu'à la nuit à travers des rues et des places dont il ignorait jusqu'au nom, il se vit perdu au milieu d'un désert d'hommes, et forcé de prendre une voiture pour retrouver son hôtel.
Ses camarades, ne pouvant expliquer une si longue absence, l'attendaient avec anxiété. Alfred, plus
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Iriste et plus abattu que la veille, ne pouvait invoquer la fatigue comme excuse ; et, d'un autre côté, par un sentiment propre à tout amour profond, il ne ■voulait initier personne à son secret. Ses camarades furent impitoyables, et poussèrent si loin la plaisanterie, qu'il se relira courroucé.
La narration fidèle de son existence à Paris pendant les trois premiers mois qui suivirent son arrivée Dasserait pour un récit fabuleux. Le bohémien erran ?t nomade, le voleur traqué par la police, le menliant sans pain et sans asile, n'endurèrent jamais le juart de ses angoisses. Dominé par un sentiment jue les obstacles n'émoussaient pas, il apportait à ses echerches incessantes l'ardeur du début, la fièvre de 'impatience, l'impétuosité de la passion. Ses forces i la fin le trahirent. 11 tomba sérieusement malade, •l fut obligé de rester un grand mois dans son lit. Le lélire le rendit indiscret.
Le jour de sa convalescence, on tint un grand coneil à son chevet. L'un de ses camarades, étudiant en ûédecine de seconde année, prit la parole au nom les autres, et signifia au convalescent que, s'il n'ouiliait pas immédiatement Marguerite, on écrirait à on père qu'il le ramenât à Draguignan. Puis, pour hasser complètement de son cœur jusqu'au souvenir e la femme proscrite, il fut décidé qu'Alfred serait mcé dans un nouveau monde et mis en rapport avec
des femmes tout à fait mythologiques. 11 fut même décidé qu'il changerait de quartier. De gré ou de force, il fallut consentir.
Ce remède eut un succès complet. Les fraîches couleurs de son âge reparurent sur sa face amaigrie. Eq peu de temps, il devint ce qu'on appelle à Paris un jeune homme à la mode. Ses amis applaudirent à ses succès, et crurent fermement avoir détruit dans son cœur jusqu'au souvenir de la pauvre Marguerite, persuasion qui résultait pour eux de l'air franchement' vaurien qu'Alfred affectait à desseJn. Mais si telle était leur persuation, telle n'était point la réalité. Aux yeux d'Alfred, il y avait si loin du culte fervent qu'il ne cessait de rendre à la suave Merguerite, à ce sentiment bas et factice qu'il éprouvait pour le genre de femmes qu'on lui avait prescrites, qu'il ne se croyait pas infidèle.
Alfred faisait désormais partie de ce qu'on appelle la jeunesse dorée. Il figurait au premier rang dans cette pépinière qui encombre, de quatre à six heures du soir, cette portion du boulevard des Italiens comprise entre Tortoni et la rue du Helder, pépinière composée des chevaliers de la Désœuvrance *. Si l'on pouvait écrire la biographie de tous ceux qui usent la semelle de leurs bottes vernies sur le bitume