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FANTAISIE

Nous ne pensons rencontrer aucun contradicteur en annonçant ce fait, que minuit sonne dans toutes les villes. 11 sonne, c'est vrai, mais nulle part, peut-être, dans toute la clirélienté, il ne produit un effet semblable à celui qui se produit à Rouen, à ce passage solennel du soir au malin.

Minuit est la plus longue phrase du dialogue des horloges. C'est, si Ton veut, leur tirade. Dans les petites villes oi^i il n'existe qu'une seule église, minuit est un monologue. Mais dans les grandes villes comme

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Rouen, où il y a beaucoup d'églises et de monuments publics pourvus d'horloges, minuit est un dialogue que les dissidences des aiguilles prolongent indéfiniment.

A présent, l'heure est partout. Dans tous les clochers, à tous les étages des maisons, dans les goussets de ceux qui les habitent. Aussi n'est-il plus possible d'ignorer l'heure. Mais il n'en a pas toujours été ainsi, et en ouvrant l'histoire, nous apprenons qu'il fut un temps oii l'homme en était réduit à interroger les coqs pour savoir si l'Aurore aux doigts de rose allait bientôt ouvrir les portes de l'Orient. Voilà pourquoi mon ami Murger, dans la Vie de Bohême, appelle le coq lOie horloge à plumes.

Il existe dans une bibliothèque de Genève, patrie de i'iiorlogerie, un livre très-respectable établissant que ce fut un Sybarite, que les coqs empêciiaient de dormir, qui promit une forte récompense à celui qui pourrait inventer un instrument destiné à réveiller ceux auxquels il importait de se lever de grand matin. Un mécanicien descendant d'Archimède, dévoré de la soif de l'or, se mit à l'œuvre, et, après de nombreuses recherches, inventa le coucou.

Les coqs et les coucous régnèrent assez longtemps. Ils furent détrônés par les cloches. Les hommes, ayant bâti des églises, les surmontèrent d'un clocher. Le clocher fut surmonté d'une horloge à sonnerie, et

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l'horloge elle-même surmontée d'un coq. On voit encore en France un grand nombre d'églises sur lesquelles plane majestueusement un coq en fer-blanc. C'est ainsi qu'on explique la promotion de ce vaillant oiseau à cette éminente position. Il y a bien d'autres allégories qui se rattachent à ce symbole; mais le sujet que nous traitons est trop vaste par lui-même pour que nous puissions nous aventurer dans la moindre digression.

11 faut distinguer les cloches sonnées par les sonneurs de celles qui sont agitées par le grand ressort de l'horloge. Minuit, par exemple, est l'œuvre du grand ressort, et VAnfjelus celle du sonneur.

Au moyen âge, chaque clocher d'église était pourvu d'un garde armé d'une arbalète, qui, sous le.prétexte de protéger la sécurité des dormeurs, les réveillait pour leur crier: Il est minuit, habitants, dormez! Cette contradiction nous a frappé toutes les fois que nous avons assisté à la représentation de la Toiir de Nesle, et nous a rappelé l'histoire de ce voyageur devant partir à cinq heures du matin, auquel un garçon venait dire à trois heures : Monsieur vous n'avez plus que deux heures à dormir.

Dans les temps primitifs, les hommes, ne travaillant point la nuit, n'avaient nul besoin de connaître l'heure. Une foule de raisons concouraient à ce qu'ils passassent dans les bras de Morphée toute la durée

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du temps pendant lequel le soleil s'en allait éclairer d'autres mondes. D'abord ils ne connaissaient point la chandelle ; ensuite ils ne voyageaient que de jour, attendu que les routes étaient rares et les voitures inconnues.

Mais lorsque, plus tard, la civilisation en fut arrivée à ce point de progrès ou de décadence, de détruire le miracle par lequel Dieu, selon la Bible, avait séparé la lumière des ténèbres, et de vouloir, elle aussi, opérer son petit fmt lux, il fallut bien mesurer la durée de la nuit avec autant de précision que celle du jour. De là les horloges sonnant elles-mêmes, non seulement les heures, mais encore les fractions.

Adieu, bruits majestueux du silence, enchantements de l'obscurité, sommeil de la nature! L'homme emporté par le vertige troubla pour toujours le repos de la nuit. Il fit sonner les liorloges, il alluma des réverbères, il s'attarda dans les rues, il imagina des patrouilles, il donna des bals, enfin il inventa ce cortège de circonstances bruyantes grâce auquel, à présent, une ville n'est plus une ruche laborieuse le jour, et tranquille la nuit, mais une fourmilière confuse qui, plus tôt qu'on ne le croit, obligera les amants passionnés du repos de prendre la fuite et de s'en aller le demander à quelque chaumière écartée.

Ces explications données, prenons les choses comme

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elles sont à présent, et revenons au plus vite à notre sujet.

A Rouen, le nombre des horloges est considérable. Des calculs de la plus rigoureuse exactitude prouvent que l'heure sonne de façon à être entendue de toute la ville à vingt-cinq places différentes, en comprenant les églises et les monuments publics. 11 y a bien encore çà et là quelques cadrans enroués parlant à voix basse à leurs plus proches voisins, et qui ne figurent pas dans le concert général.

Pendant le jour, les bruits divers de la rue, les conversations des parleurs couvrent le son des cloches et des sonneries. Mais, pendant la nuit, ces bruits, diminués par le fait de ceux qui ont encore conservé l'habitude de se coucher, se calment et s'adoucissent. Les hommes cèdent la parole aux horloges.

Or, à minuit, le bavardage des cloches et des timbres prend des proportions effrayantes, ainsi qu'on va le comprendre au moyen des chiffres que nous allons poser.

Nous avons dit que l'heure sonnait à Rouen dans vingt-cinq endroits. Une horlorge, pour indiquer minuit, frappe sur son timbre vingt fois de suite, c'està-dire huit petits coups pour les quatre quarts, puis douze coups pour les douze heures. En mulliphant ce nombre vingt par vingt- cinq, nombre des horloges, on obtient un total de cinq cents coups.

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Nous serions désolé que MM. les horlogers vissent une personnalité dans ce que nous allons raconter. Mais enfin nous devons constater que les susdites vingt-cinq horloges ne sont pas toujours d'accord. 11 y en a qui avancent, et d'autres qui retardent. Les unes marquent ce qu'en astronomie on appelle le tonps vrai, les autres ce que ^toujours en astronomie) on nomme le temps moyen.

Il résulte de ces différences que minuit, pour sonner partout à Rouen, exige un temps que nous pouvons évaluer, sans exagération, à une demi-heure. Saint-Maclou a quelquefois débité son discours avant que Saint-Romain ait commencé le sien. Tandis que Notre-Dame en est à sa péroraison, Saint-Ouen n'est pas sorti de l'exorde. Enfin, il arrive que la Bourse coupe sans politesse la parole à la Mairie, et que la Préfecture donne la réplique à Saint-Vincent.

Nous ne saurions exposer toutes les combinaisons que peut présenter ce concert d'horloges; mais nos lecteurs comprendront qu'elles sont susceptibles, selon qu'il y a plus ou moins d'harmonie dans leur marche, de chanter des chœurs, des duos, des trios, des quatuors, des quintettes, parfois même des soli et des récitatifs.

Dans une troupe d'opéra, il y a les ténors, les barytons, les basses, les cjntralti, les soprani, c'est-àdire autant de voix différant les unes des autres, et

correspondant aux divers tons des instruments. El» bien! toutes les variétés de la voix liumaine, toutes les octaves d'un piano, tous les tons d'un violon, se retrouvent dans le timbre des cloches. 11 y a loin du mugissement du bourdon au caquetage d'une clochette.

Le bourdon s'écoute parler, comme un acteur qui joue la tragédie. 11 se cora[)lâîl dans sa sonorité, et ne lance sa seconde parole que quand les montagnes d'alentour lui ont restitué l'écho de la première. La clochette, au contraire, bredouille avec une volubilité qui tient tout à la fois du bavardage de la portirre et du galimatias d'un écolier récitant une fable. Enfin, pour comble de confusion, il y a les simples ci' M lies, qui ne se laissent troubler ni par le stentor ])Ourdon, ni par les timbres fêlés des clochettes qui l'environnent.

Le passant attardé que le hasard expose, pour la première fois, à ce colloque d'horloges, le considère comme un de ces bruits importuns du jour, et se bouche les oreilles. S'il a les nerfs sensibles, il se sent agacé, et rentre chez lui furieux du luxe d'horlogerie déployé dans la ville. Nous excusons sa fureur, attendu que, selon nous, un carillon est pire qu'un cliarivari.

Hélas! profane, pourquoi te fâcher si vite? Tu nies donc la singularité de la fantaisie, le fantasque

du liasard, la poésie du désordre? Tu as donc oublié que le génie ne chevauche qu'à travers l'inconnu, et que les plus grandes découvertes ont été faites à rinsu et contre tous les calculs de ceux qui s'abîmaient dans la méditation? L'inventeur de la poudre n'était pas plus artificier que ne fut opticien, avant ou après lui, l'inventeur des lunettes. Les alchimistes n'ont jamais trouvé de l'or au fond de leur creuset, précisément parce qu'ils en cherchaient. Les Espagnols en ont trouvé au Pérou, parce qu'ils n'en cherchaient pas. Si la solution devenait le salaire de tous les chercheurs de problèmes, les hommes sont si curieux ; qu'ils posséderaient demain la pierre philosophale et la science infuse. « Si je savais ce qu'il y a dans les étoiles, je ne les regarderais plus, » disait Fontenelle, qui, soit dit en passant, a dû bien souvent entendre sonner minuit à Rouen.

Cet encens donné au hasard comme puissance en matière de découvertes, n'est de notre part qu'un tribut de reconnaissance payé à ce maître stupide, qui se montre parfois assez bon garçon envers ceux qui lui accordent la confiance qu'un aveugle place en son caniche.

Or, un soir que minuit sonnait, je parcourais les rues de la ville, nescio quid medUans nugarum, attitude baptisée par Horace, que je soupçonne, précisément à cause de ces quatre mots, d'avoir été le plus

grand flâneur de son temps. Je me trouvai bientôt près du Ghamp-de-Mars, déserl et silencieux comme le jardin des Capulets. Sous l'allée d'arbres qui en couronne le talus, je distinguai, à la lueur des réverbères, des ombres humaines dans lesquelles je reconnus bientôt une Juliette pendue au bras de quelque Roméo. Par malheur, ce doux entretien était près' de finir. Juliette, sourde aux prières de Roméo, faisait la cruelle, et, avec la prudence et la flexibilité d'un serpent, se dégageait des bras qui voulaient la retenir. Elle fuyait à toutes jambes, légère et gracieuse comme un oiseau.

Pourquoi ? Je n'en sais rien ; mais en cet instant, je pensai à cet air de l'opéra de Guillaume Tell: Toi que l'oiseau ne suivrait pas, etc., et je m'apprêtais à le fredonner, lorsque tout à coup une harmonie puissante, large et plaintive comme les vibrations d'une harpe éolienne, retentit à mes oreilles, et joua précisément le susdit air de Guillaume Tell.

Après avoir cherché quel pouvait être l'invisible orchestre qui m'inondait de ses échos mystérieux, je reconnus, à n'en pas douter, que ce bruit étrange était formé par le son des cloches des diverses églises ide la ville, renvoyé par les flancs de la côte de Bon- I Secours.

I Tout d'abord je ne voulus point croire à cette 'bizarrerie musicale, à cet écho harmonique tenant

presque du miracle, et laissant bien loin derrière lui tout ce que la fable s'est plu à raconter des gouffres encliantés où les navigateurs anciens étaient allés se briser.

Cependant, je me rappelai qu'au Cirque-Olympique de Paris, j'avais entendu jouer très-distinctement des airs avec des séries de sonnettes de toute grandeur, agitées en mesure. Cela s'appelait le carillon chinois. Mon air de Guillaume Tell figurait précisément dans le répertoire.

Le lendemain, je retournai au Champ-de-Mars à la même heure, l.e vent soufflait, comme la veille, dans la direction du sud-ouest. A minuit, j'entendis les cloches sonner dans le lointain, et peu à peu leur tintement répéter l'air de : Toi que l'oiseau ne suivrait pas.

Énumérer le cortège d'idées absurdes qui me traversèrent l'esprit serait une tâche impossible. Dans l'excès de mon étonnement, j'allais jusqu'à soupçonner la muse du grand Rossini d'avoir volé les clochers de Rouen. L'énormité de cette inconvenance fut seule capable de me ramener à la raison, mais sans pour cela m'enlever la certitude morale que j'avais, d'avoir entendu l'air en question.

Le lendemain, je retournai encore au Champ-de- Mars. Minuit sonna et je n'entendis plus rien qui ressemblât à mon harmonie de la veille.

— La direction du vent a changé, m'écriai-je tout haut.

— Non, me répondit un Pioméo que je n'avais point aperçu, pas plus que sa Juliette. La direction du vent n'a point changé, mais hier, les horlogers ont remonté les horloges. Leur parfait accord a détruit riiarmonie. !

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