PREFACE V
olTrir à ses passions ce qu'elles souhaitent, il en résultera une félicité générale, un calme serein, qui feront taire les battements du cœur et les divagations de l'esprit. Et en attendant la venue de ce jour fortuné... etc., etc., etc..
Mais je m'aperçois un peu tard que je marche dans les plates-bandes de la métaphysique. Je m'arrête en demandant humblement pardon au lecteur d'avoir abordé un sujet aussi obscur, et à propos duquel les hommes se disputeront toujours.
Dans le salon d'un des magnifiques châteaux qui sont semés eà et là autour de la ville de Blois, se trouvaient réunis un monsieur et une dame approchant tous les deux de la cinquantaine. Ils se livraient au dialogue suivant :
— Ainsi, ma sœur, vous me dites que votre médecin a déclaré que votre fille Valentine pouvait sans inconvénient essuyer la présence de son cousin Mathieu?
— Oui, mon frère, le moment est venu de mettre en présence ceux que nous projetons d'unir. Ils sont
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prêls tous les deux à goûter le bonbeur que nous leur souhaitons, grâce à mes précautions maternelles, qui vous ont fait tant de fois sourire ; Yalentine et Matliieu seront des époux bien assortis.
— Je puis donc écrire à mon fils Mathieu d'accourir, et lever la défense qui lui est faite depuis cinq ans d'entrer dans la maison de son père...
— Et de sa tante, interrompit la dame, car nous sommes ici tous les deux chez nous,
— C'est vrai, ma sœur. Je vous quitte et je vais écrire à Mathieu.
11 importe, avant de poursuivre mon récit, de jeter un peu de lumière sur nos personnages.
L'un était M. Duprat, veuf depuis longtemps d'une femme qu'il avait beaucoup aimée, et dont il avait un fils unique appelé Mathieu. M. Duprat possédait cinquante mille livres de rente ; il passait dans le pays pour un parfait honnête homme. En politique il était conservateur, bien qu'il prisât son tabac dans une tabatière ornée d'un portrait du général Foy, et qu'il eût décoré son cabinet d'une gravure représentant le serment du Jeu de Paume. D'une élégance qui lui avait valu dans son printemps le titre de dandy, il en était arrivé à la redingote de caslorine et aux souliers de daim noir.
La dame avec laquelle il causait était sa sœur, âgée comme lui d'environ cinquante ans, veuve de M. Ga-
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simir, mort à la fleur de l'Age, et mère d'une belle et unique jeune fille appelée Yalentine. M^e Casimir possédait une fortune égale à celle de son frère.
M. Duprat et Mm"? Casimir avaient, depuis plus de dix ans, renoncé à convoler en secondes noces, et cette résolution une fois prise, ils avaient formé deux autres projets, celui de vivre ensemble, et celui d'unir Mathieu à Valentine, lorsque le moment serait venu. Tout contribuait d'ailleurs à rendre remariage possible, puisçjue Mathieu n'avait que six ans de plus que sa cousine.
Mme Casimir avait sur toutes les choses de ce monde une manière de voir tout à fait particulière, qui la faisait murmurer sans cesse contre nos mœurs actuelles. Tout ce qui se passait autour d'elle lui faisait regretter le temps passé. La façon dont les mariages se concluent à présent la mettait dans des fureurs épouvantables, qui se terminaient toujours par cette phrase : « Certainement je veux bien que Mathieu épouse maYolenline, mais à la condition qu'il briguera sa main comme une récompense, et que des soupirs bien tendres échappés de sa poitrine trahiront l'émotion de son cœur. »
Gomme son frère était chargé de l'administration de sa solide fortune, elle pouvait se consacrer entièrement à sa fille, et méditer tout à son aise le programme de la félicité qu'elle rêvait pour cette chère
enfaDt. Une seule personne obtint la faveur d'être son confident pour cette sérieuse préparation : ce lut son médecin, le docteur Barbé, brave homme, vivant en dehors de toutes les Facultés et exerçant la médecine en vertu de problématiques diplômes ; mais, à défaut de grades académiques bien prouvés, il avait pour lui une longue expérience. C'était lui qui avait mis Valenline au monde ; il prétendait connaître par cœur le tempérament de cette intéressante sensitive, qu'il disait avoir sauvée deux fois, lors de sa coqueluche el lors de sa dentition. M™<î Casimir était d'ailleurs parfaitement de son avis ; aussi, dans les moments d'épanchemenls, disait-elle à son médecin: « J'ai donné le jour à ma fille, mais c'est vous qui le lui avez conservé ! »
Or, M™e Casimir ayant fait part à M. Barbé du projet qu'elle avait formé de donner à Valenline son cousin Mathieu pour mari, lui demanda quels étaient l'ordre et la marche à suivre pour mener à bonne fin un acte aussi important.
M. Barbé, après niùre réflexion, lui avait prescrit de ne marier Valenline qu'à dix-huit ans révolus, afin de ne point devancer la nature et de ne pas détruire en herbe ces trésors qui, bien ménagés, doivent assurer pendant vingt ans au front qui les possède ce qu'il appelait, dans sa rhétorique de docteur, le sceptre de la beauté.
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Il n'y avait rien d'extraordinaire dans cette prescription, mais, par malheur, M. Barbé ne s'en était point tenu là ; il avait exigé que Mathieu cessât de voir sa cousine pendant les cinq années qui devaient précéder leur union, seul moyen, selon lui, pour qu'au jour du mariage les deux fiancés pussent être amoureux l'un de l'autre. Enfin, il avait prescrit, tout en maintenant l'isolement, qu'on parlât souvent à Valentine de son cousin, afin d'agir sur cette fibre délicate de la femme qui s'appelle la curiosité.
M. Barbé, pour prévenir les objections qu'un tel système aurait pu soulever, l'avait présenté ainsi à M™e Casimir :
— Si vous permettez à ces deux fiancés de jouer sans cesse ensemble, ils franchiront à leur insu la limite qui sépare l'enfance de la jeunesse, et il leur sera impossible de substituer la galanterie des amoureux au sans-façon des gamins. Mathieu ne verra dans Valenline qu'une petite fille qu'il tyrannise, et Valentine dans son cousin qu'un despote voulant faire marcher ses poupées au son du tambour. Le seul moyen de remédier à ces inconvénients, c'est l'absence. Or, Valentine devant se marier à dix-huit ans, il faut, dès qu'elle aura atteint sa treizième année, que Mathieu là quitte et s'en aille demander à Paris le complément de son éducation.
Ce plan, adopté sans appel par Mme Casimir, fut
soumis à M. Duprat; il fallut l'accepter. Mathieu lui conduit à Paris : on lui recommanda d'être studieux, de lire les bons livres, de méditer les graves penseurs, et surtout de ne se gâter ni l'esprit ni le cœur par la lecture des romans. Après ce chapitre de morale auquel tous les pères attribuent la vertu de préserver leurs enfanis des embûches du démon, Mathieu avait été installé à Paris, au premier étage d'un hôtel delà •rue Christine.
Vœ soli! dit l'Écriture dans sa sagesse. C'était sans doute pour la plus grande gloire d'une fleur d'innocence que Mathieu se trouvait éloigné du foyer paternel ; mais ce sacriflce, quelque méritoire qu'il fût, ne le préserva pas du péril inhérent à sa situation. Passionné pour la lecture, il ne s'en alla point comme les autres dépenser l'activité de sa jeunesse au milieu des tumultes ; il s'abîma sur les livres, et découvrit dans leurs muets replis des sirènes i;icn autrement redoutables que celles qu'il eût pu rencontrer à la Chaumière ou à l'Opéra.
Lorsqu'il reçut, après cinq ans d'absence, celte lettre de son père qui l'engageait à venir le retrouver, il éprouva, en obéissant à cet ordre, plusd'étonnemenl que de joie. Il partit, parce qu'on le lui ordonnait; mais, s'il avait consulté l'état de son esprit et de son cœur, il serait resté.
L'image de sa cousine, qu'il avait presque totale-
ment oubliée, ne pouvait, ainsi qu'on va le voir d'ailleurs, influer en aucune façon sur lui.
Jl ne faudrait point croire que Mathieu fût un être insensible. 11 était au contraire très-passionné, trèsenthousiaste ; seulement son enthousiasme à lui pouvait être confondu avec l'indifférence. Un observateur seul aurait pu assigner une cause à son attitude étrange, et deviner par suite de quel vice de direction il en était arrivé à l'espèce de torpeur qui le dominait à ce point de ternir son regar^, et d'étendre sur son extrême jeunesse un reflet de caducité.
Mathieu, vivant seul, n'avait confié à personne le secret de son esprit, et en allant chez son père, il se promettait bien de lui cacher ce secret plus hermétiquement encore qu'aux autres. L'état d'absorption dans lequel il était plongé était tel, qu'il ne se demandait plus depuis longtemps pourquoi on le tenait éloigné de son père et des siens, pas plus qu'il ne songeait à s'exphquer pourquoi on le relevait de l'exil. 11 ne se plaignait pas d'ailleurs, et se trouvait très-heureux de vivre et de pouvoir se consacrer tout entier à une sorte de contemplation mystérieuse, source infinie pour lui de jouissances et de consolations.
Mais sous le toit paternel, où tout se mettait en fêle pour le recevoir, on ne soupçonnait aucunement cette attitude étrange.
ilme Casimir, pour mettre le comble à l'éblouissement que Mathieu, selon elle, devait éprouver en contemplant sa cousine, avait paré Yalentine comme une cliàsse. Une toilette combinée avec une habile couturière avait été faite exprès pour la circonstance. On avait opté pour une robe blanche, couleur de l'innocence ; on y avait ajouté quelques fleurs. Malgré celte extrême simplicité, Yalentine était charmante. 11 y avait tant de modestie dans sa tenue, tant de grâce dans son sourire, qu'on l'eût prise pour une strophe au printemps. Les boucles de ses beaux cheveux noirs séparés sur le front, et encadrant ses joues pâles à force d'être blanches, la faisaient ressembler à ces adorables figures que les poètes inspirés nous font entrevoir dans les ballades.
Sa mère, en extase devant elle, la regardait avec une sorte de fierté qui semblait dire : « Mon cher neveu, Paris est bien grand, les femmes y sont bien élégantes, mais c'est en vain que vous y chercheriez quelque chose d'aussi parfait que ma fille. »
Yalentine fut présentée à son oncle, M. Duprat, qui lui dit sans aucun préambule qu'il la trouvait accomplie.
— Yous comprenez, mon frère, lui disait M^e Casimir, que ma fille comblera certainement tous les vœux de votre fils. J'ai bien voulu consentir à condamner Mathieu à l'exil ; mais, en agissant ainsi, je
ne me proposais d'autre but que d'augmenter son bonheur. Voilà son trésor; je sui^ prête à le lui donner. Qu'il arrive, ce cher enfant, et je me jette dans ses bras !
xM. Duprat, partageant l'enthousiasme de sa sœur, attendait Mathieu avec impatience, et expédiait à sa rencontre tous les messagers dont il pouvait disposer.
Plus heureux que ma sœur Anne , le troisième messager revint tout essoufflé annoncer que M. Mathieu était arrivé. Cinq minutes après, il pénétrait dans le salon, où les trois personnages l'attendaient sous les armes.
Mathieu, d'un air grave et solennel, se jeta dans les bras de son père et i' embrassa avec effusion. Ce fut ensuite le tour de sa tante, puis celui de sa cousine.
— Je suis heureux, leur dit-il, très-heureux de vous revoir.
Les jeunes gens de province qui reviennent de Paris portent d'ordinaire un cachet de coquetterie puisé au contact des élégances qu'on coudoie dans cette grande ville. Ils sont habillés selon la dernière mode , coiffés témérairement et très-initiés aux licences permises de la galanterie, Mathieu n'avait subi nulle métamorphose ; il élait mal mis et comme perdu au milieu des lierbes de la beauté du diable
de son printemps masculin. Ses clieveux et sa barbe étaient incultes, et sa taille égarée dans l'ampleur exagérée d'un paletot-sac. Ce n'était ni un jeune liomme ni un amoureux , il ressemblait bien plus à un séminariste grisé de théologie et repassant la Somme de saint Thomas d'Aquin.
M"''= Casimir et M. Duprat le regardaient avec de grands yeux étonnés. Quant à Valentine, son étonnement n'était pas moins grand.
Tout d'abord, ils considérèrent cette étrange attitude comme le résultat des fatigues du voyage ; mais cette illusion ne fut plus permise le lendemain matin, lorsque Mathieu, venant se mettre à table pour déjeuner, apparut aussi gauche et aussi froid que la veille.
J\i" « Casimir, à bout de patience, éclata et pria son frère de questionner Mathieu sur son indifférence.
— Q\ie. signifie, lui dit M. Duprat, l'engourdissement dans lequel tu es plongé? Est-ce que tu n'es pas heureux de nous revoir?
— Si, mon père, je suis très-heureux de me retrouver auprès de vous.
— On ne le dirait pas, reprit M^e Casimir. Tu es d'une froideur glaciale qui me désole, et que n'ont pu tempérer les charmes de la cousine. Est-ce que lu ne trouves pas Valentine assez belle ?
— Valentine est charmante !
— Je veux bien croire à la sincérité de tes paroles, dit M. Duprat, raais si tu trouves Yalentine charmante, pourquoi ne la regardes-tu pas? Tu es avec elle d'urjp indifférence bien faite pour l'offenser.
Mathieu accepta ce reproche et ne répondit pas.
Son silence aclieva d'exaspérer M^e Casimir. Elle saisit Yalentine par la main et sortit avec elle, laissant le père ei le fils en tête à tête.
M. Duprat, faisant appel à sa sagacité et à son tact de père de famille, essaya de laisser entendre à Mathieu le projet qu'il avait formé. 11 disserta longtemps sur la beauté de Yalentine, sur son éducation, sur son caractère et sur sa fortune, et, en guise de péroraison, il lui dit que, d'accord avec sa tante, il la lui destinait pour femme. U avait compté là-dessus pour faire cesser le laconisme de Mathieu.
Mathieu l'écouta sans la moindre émotion, et pour toute réponse il dit à son père qu'il ne pouvait épouser sa cousine.
— Et pourquoi cela? dit M. Duprat.
— Parce que je ne l'aime pas, dit Mathieu, et parce que mon cœur appartient à une autre.
Malgré les injonctions les plus pressantes, M. Duprat ne put obtenir de son fils qu'il le fixât au sujet de la belle qui l'aveuglait à ce point de le laisser insensible aux charmes de sa cousine. U fut obligé de
rompre l'entretien sans rien savoir. Son esprit, aux prises avec ce mystère, enfanta mille inquiétudes. Déjà il voyait son lils destiné à devenir la proie d'une de ces affections morales bien plus redoutables que les maladies du corps, en ce que contre celle-là on n'élève de médecins dans aucune Faculté. Les idées les plus bizarres lui passèrent par la tête. L'isolement trop absolu qu'on avait imposé à Mathieu pouvait être la cause et presque l'excuse de quelque attachement ridicule et nuisible qu'il lui serait peut-être impossible de briser, sans faire le désespoir de celui qu'il voulait sauver. Si on ajoute à cette inquiétude l'embarras qu'il éprouvait à instruire M^n^ Casimir de ce qu'il venait d'apprendre, on se fera une juste idée de sa situation.
M""* Casimir, ne le voyant pas revenir, vint audevant de lui.
— Eii bien, qu'avez -vous à m'apprendre?
— Rien de satisfaisant.
— Mais enfin pourquoi Mathieu est-il plongé dans une pareille torpeur?
— Parce qu'il aime...
— Une autre fille que la mienne? Mais c'est impossible ; c'est injurieux, c'est inconvenant.
— C'est tout ce que vous voudrez, mais c'est comme cela.
— Eh bien, j'en prends mon parti. Appelez Ma-
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thieu; je veux lui dire ce que j'ai sur la conscience.
Mathieu, toujours aussi calme qu'auparavant, apparut devant sa tante exaspérée. Ce contraste rappelait celui de la mer en fureur avec le rocher contre lequel ses vagues viennent se briser. Il essuya les éclairs de ses imprécations sans se départir du respect qu'il devait à un grand parent ; il écouta sans le moindre murmure la série des suppositions plus ou moins blessantes qui furent données pour cause à son indifférence, et il laissa sa tante lui reprocher, tant que cela lui fit plaisir, d'avoir prostitué son cœur à quelque indigne fille de marbre.
Lorsque son ardeur belliqueuse se fut un peu calmée, Mathieu se contenta de dire, pour sa justification, que le violent amour qu'il avait conçu ne le déshonorait pas. Malgré tous les efforts tentés, on ne put obtenir de lui aucune indication plus précise.
Afin de prévenir le retour d'une pareille scène, Mathieu pria son père de le laisser retourner à Paris. Il s'approcha de sa cousine avec une attitude toute respectueuse, et, après lui avoir baisé la main, il la pria de lui pardonner de ne la point aimer, promettant de lui expliquer plus tard la cause de sa conduite. En achevant ses excuses, il laissa tomber sur la main de sa cousine une grosse larme, comme l'amour quelquefois et le fanatisme toujours sont seuls capables d'en faire répandre.
Valentine, comme toutes les jeunes filles qui ont été soumises aune éducation trop sévère, ne comprit pas un seul mot de ce qui se passait. On lui avait vaguement dit que soncousm pouvait devenir son mari; mais ce n'était pour elle qu'un détail auquel son esprit accordait moins d'importance qu'à la belle toilette qu'elle avait mise ce jour-là. Elle ne fit aucun reproche au pauvre aveugle qui ne savait pas l'apprécier, et, clémente autant que le soleil de M. Lefranc dePompignan, elle se contenta de jeter un beau sourire, en signe de pardon, sur son obscur blasphémateur.
Mathieu quitta la maison de son père presque furtivement et sans dire adieu à personne.
Mais M'"* Casimir, qui dans les grandes occasions avait coutume de consulter son médecin, alla le trouver, et soumit à sa sagacité le phénomène d'indifférence auquel elle venait d'assister.
Lorsqu'ils ne comprennent rien à ce qu'on leur demande, les médecins feignent de n'éprouver aucune surprise. M. Barbé, après avoir écouté les longues fureurs de sa cliente, lui donna l'assurance que dans cinq jours il lui expliquerait la cause de la froideur de Mathieu, et qu'il pousserait la précision jusqu'à mettre à nu devant elle le cœur de ce jeune insensé.
Il suffisait pour cela d'écrire à un de ses vieux amis,
médecin à Paris, et très-versé dansles problèmes du cœur. Ce dernier s'appelait le docteur Pétrus.
M. Duprat et M""' Casimir donnèrent tout pouvoir au docteur Pétrus d'observer Mathieu, d'analyser la passion mystérieuse qui le rendait si rebelle à leurs projets de famille ; on lui délégua même toute autorité pour prescrire un régime ou pour infliger une punition.
A peine averti, le docteur Pétrus se mit en campagne. Comme il n'était pas connu de Mathieu, il lui fut, par cette raison, d'autant plus facile de le surprendre. Il se présenta chez lui, dans son domicile d'étudiant, situé dans l'hôtel de la rue Christine.
11 le trouva lisant un livre qui paraissait absorber toute son attention. U ne se fit point connaître, et assigna pour but à sa visite un motif insignifiant, il fit à Mathieu plusieurs questions assez vagues, auxquelles ce dernier répondit, sans soupçonner aucunement qu'il se trouvait en face de l'homme chargé de sonder les replis de son cœur.
Le docteur Pétrus, en sortant de cette première entrevue, écrivit à la famille une lettre ainsi conçue :
« J'ai vu le malade que vous m'avez confié. Je ne » puis préciser encore la nature de sa maladie, mais » je suis sur la trace de ce que je cherche.
» Mathieu lisait Bornéo et Juliette. Ce symptôme est » grave!... Cependant je crois la guérison certaine. »
On devine d'avance que cette explication fut de l'hébreu pour M"* Casimir et pour M. Dupral. Quant au docteur, il affirma qu'il saisissait toute la portée de cette lettre.
11 importe, avant que d'aller plus loin dans ce ré- » cit, de dire quelques mots du docteur Pélrus. C'était un îiomme d'environ soixante ans. Il avait les yeux vifs, la bouche pincée et la tête chauve, à l'exception toutefois d'une zone de cheveux blancs qui l'encadraient en manière d'anneau de Saturne. Comme médecin, il négligeait les maladies du corps, et, depuis longues années, il ne traitait exclusivement que celles de l'esprit. Une académie de province lui avait décerné une couronne pour un long traité consacré au spleen et à la folie, dans lequel il avait eu l'audace d'assigner une forme et une place à l'âme dans le corps humain.
D('s le lendemain de sa première visite à Mathieu, le docteur Pétrus avait acquis la certitude que cet esprit malade avait coutume de s'en aller chaque jour à la bibliothèque de la rue Richelieu, et d'y lire sans ce?se et toujours la pièce de Shakespeare intitulée Homéo et Juliette. 11 se rendit lui-même à la bibliothèque, et, dans ce qu'on appelle la salle du Zo-
diaque, il découvrit, au milieu des esprits studieux pencliés sur des livres, Malliieu qui, plus absorbé que tous ses voisins, dévorait Roméo et Juliette. Un employé de la bibliothèque certifia que, depuis plus de deux ans, Mathieu venait chaque jour s'installer à la table où il était assiSj et lire ce même livre.
Il observa avec une grande attention les émotions que cette lecture faisait passer sur la figure de Mathieu, et, en peu d'instants, il fut fixé sur la véritable cause qui le portait à consacrer, pour ainsi dire, toute sa force vitale à cette méditation uniforme.
Le jour suivant, il re^^nt à la bibliothèque, bien certain do retrouver Mathieu à la même i)lace, et bien décidé, celte fois, à l'aborder et à commencer l'opération à l'aide de laquelle il devait le guérir.
— Jeune liomme, dit-il à Mathieu en lui frappant doucement surl'épaule, pourquoi lisez-vous toujours ce même livre?
Mathieu, comme réveillé en sursaut, resta un moment interdit, il jeta les yeux sur son interrupteur, puis les baissa et continua sa lecture.
Alors le docteur, insistant, le pria une seconde fois de lui dire pourquoi il lisait sans cesse Roméo et Juliette.
— Répondez-moi, je vous en prie, et songez que, si vous ne me dites pas la vérité, je la dirai pour
VOUS. Je sais tout ce qui se passe dans votre esprit et dans votre cœur.
— Vous êtes donc un sorcier, monsieur! reprit Mathieu.
— Peut-être bien; ce qui ne m'empêche pas d'être aussi votre ami, ainsi que vous ne tarderez pas à le reconnaître. Ne voyez en moi ni un importun, ni un indiscret qui se propose de divulguer et de profaner la pensée mystérieuse, l'attrait caché que vous trouvez dans un culte trop fervent pour une image insaisissable, dont l'influence sur vous est telle, qu'elle vous a fait tout oublier ici- bas.
Ces paroles, jetées sans préambule, impressionnèrent vivement Mathieu, qui ne pouvait s'expliquer comment il se faisait qu'un étranger pût être si bien initié à un secret qu'il ne croyait connu de personne.
— Mais comment avez-vous pu ravir mes secrets? dit-il au docteur; la conscience est un sanctuaire où il n'est pas permis d'entrer. Éloignez-vous, monsieur.
— Vaile rctro, Satanas ! reprit ironiquement le docteur.
— Je ne dis pas cela, par la raison que je ne crois pas au diable, dit Mathieu.
— Vous avez peut-être tort. Le diable, ici, serait en force, ajouta le docteur; car j'aperçois Voltaire
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et là tout près Montaigne... Mais laissons ces idéeslà de côté, et revenons à vous. Je vous disais que j'étais votre ami, et que, loin de vouloir vous tourmenter, je venais au contraire vous apporter des encouragements et des consolations. Écoutez-moi un instant, et vous aurez bientôt la preuve de ma sincérité. A force de lire le livre qui est là, ouvert comme un gouffre sous vos yeux, vous êtes devenu la proie du vertige et vous vous êtes passionné fanatiquement pour Juliette. Cet amour insensé pour une orabre a eu la puissance de vous rendre insensible à tout ce qui vous entoure. Vous soupirez pour une vaine image et vous passez, sans les regarder, à côté des belles filles que vous rencontrez dans le monde. La fiction capricieuse d'un poêle règne despotiquement dans votre cœur, et vous inflige le supplice intolérable de rêver sans cesse un paradis dans lequel vous n'espérez pas pouvoir jamais entrer.
Mathieu se sentit troublé.
— Ne cherchez pas, reprit le docteur, à me cacher la vérité; je vous répète que je sais tout ce qui se passe dans voire cœur et dans votre esprit; vous n'êtes d'ailleurs pas le premier que je sois allé chercher dans le labyrinthe oii vous êtes égaré, et où vous succomberiez si je ne vous tendais une main secourable. Ah! fidéal est une belle chose, mais un ange seul a le droit de placer le sien dans le ciel. Je
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vais vous dire comment cet amour insensé a suriïi dans votre esprit. Lorsque la chaleur de vos vingt ans vous eut imposé le besoin d'aimer, vous avez établi une comparaison entre les femmes chantées par les poètes et les filles habillées par les couturières; vous avez donné la préférence aux premières. C'est alors que, prenant en égale pitié la grisetle des mansardes et les grandes dames des châteaux', vous vous êtes retiré dans un monde peuplé par le caprice des poètes. A partir de ce moment, vous n'avez plus salué vos voisines, et vous avez éprouvé le besoin impérieux de vous trouver sans cesse en compagnie de la Marguerite de Faust, de la Charlotte de Werliier, de la Clarisse de Lovelace, de la Juliette de Roméo, et de quelques autres fiertés. En face de toutes ces tentations, vous vous êtes pris pour le Grand Turc dans son sérail, et c'est à Juliette que vou-^ avez jeté le mouclioir. Je vous félicite de ce choix, et je reconnais qu'il est plein de poésie. Vous avez cherché Juliette sur la terre, mais, hélas! c'est en vain que vos regards ont demandé aux femmes parmi lesquelles nous pouvons choisir les joues pâles, les cheveux noirs et les jeux vifs de votre idole. Déçu de ce côté, vous vous êtes retourné vers le livre de Shakespeare, qui seul était capable d'accuser avec netteté la silhouette de votre caprice. Ce livre n'offrait, il est vrai, à vos désirs qu'une ombre
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lugilive ; mais cette ombre était encore préférable au néant où vous retombiez dès que vous ne lisiez plus. L'habitude, venant au secours de la passion, vous a conduit à l'état misérable où vous êtes en ce moment. Osez nier que je ne viens pas de raconter avec exactitude le roman de votre cœur ?
La trompette du jugement dernier se serait fait entendre pour Mathieu, qu'il n'aurait pas été plus troublé ({u'il le fut par ce discours. Emporté par une sorte de force convulsive, il saisit la main du docteur et lui dit en frémissant :
— Vous êtes le diable! j'ai peur! Éloignez-vous, ne m'emmenez pas sur la montagne!
— Présomptueux, reprit le docteur, je ne suis pas le diable; mais cela ne m'empêchera pas de vous tenter, car apprenez que, si je veux bien y consentir, vous pourrez obtenir un rendez-vous de Juliette et vous trouver seul avec elle.
Il n'existe pas de mots pour peindre la joie et la béatitude qu'éprouva Mathieu en écoutant ces paroles. Il jeta sur le ciocteur de grands yeux remplis de surprise, d'étonnement et de doute. Après un instant de silence, il dit au docteur ;
— Ne jouez pas avec ma passion ; elle est insensée, j'en conviens, mais réelle, très-réelle. Plaignez-moi, monsieur, et, au lieu de vous divertir avec la fataUté qui m'accable, indiquez-moi plutôt le moyen île m'y
soustraire et de retrouver le calrne d'esprit après lequel en vain j'aspire de toute la force de mon âme.
Malliieu avait prononcé ces paroles avec un ton modeste et suppliant qui eut impressionné le démon lui-même.
Le docteur en fut frappé. Ce ton lui (it comprendre à quel point le pauvre esprit malade dont il entreprenait la guérison était dominé parla passion bizarre qu'il avait conçue. Pour continuer sa tâche, il reprit ainsi :
— Je ne doute nullement de votre amour pour une ombre gracieuse; je le crois très-sincère et trèscapable de vous rendre malheureux, et, je le répète, je vous offre le moyen de mettre un terme à vos souffrances. Ayez foi en moi, et je vous ferai voir .lulietle.
— Mais cela est impossible, reprit Mathieu avec animation.
— Calmez-vous, jeune homme : je vous demande de faire acte de foi, et vous répondez à mon offre j)ar un violent accès de doute. Nous ne pourrons jamais nous entendre. Soyez plus calme, et écoulez bien ce que je vais vous dire.
Mathieu se prit h sourire; il donna l'assurance au docteur qu'il était prêt à l'écouter avec une attention poussée jusqu'au recueillement.
— Oui, vous verrez Juliette cette nuit, à cette
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place, si vous acceptez l'épreuve à laquelle je vais vous soumettre.
— Pour voir Juliette, j'oserai tenter tout ce que vous ordonnerez.
— Vous la verrez, dit le docteur, sans qu'il soit nécessaire de vous embarquer dans une expédition périlleuse. Vous viendrez cette nuit ici, à deux heures du malin. Tout d'abord, je dois vous prévenir du spectacle étrange qui se présentera à vos yeux. Une bibliothèque, c'est le cimetière des intelligences. Les cendres de tous les auteurs qui ont écrit les volumes placés sur ces rayons sont dispersées on ne sait où, mais leur esprit est resté là. Il voltige la nuit comme des feux follets sur la couverture de leurs œuvres, et prend la forme des personnages qu'ils ont rêvés. Allez devant les œuvres de Cervantes, et vous verrez don Quicliotte et Sanclio Pansa; allez devant les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, vous verrez la belle et tendre Virginie; enfin, passez devant Shakespeare, et vous verrez Juliette.
Ce nom fil tressaillir Mathieu. Transporté, hors de lui, il supplia le docteur de continuer.
— Oui, reprit le docteur, ceux auxquels Dieu a donné le génie ont le pouvoir de créer des êtres qui naissent au milieu des extases de leur esprit. Les brutes qui n'ont pas d'esprit s'adressent à leurs femmes pour arriver au môme résultat. Les brutes
et leurs enfants vivent peu, et rentrent dans le néant sans laisser la moindre trace sur la terre. C'est ainsi que le moyen âge et les temps qui nous ont précédés ont été probablement émaillés d'honrièlès et obscurs épiciers qui se sont appelés M. Durand ou M. Ledoux. lis ont existé, c'est vrai. Que reste-t-il d'eux? Rien, absolument rien. Mais les enfants créés par les hommes de génie sont immortels. Juliette, que vous aimez et que vous verrez, vivra toujours. Il en sera de même de Virginie, d'Esméralda, d'Armide et de tant d'autres. Leur origine explique leur immortalité. On dit, en parlant des anciens poètes, qu'ils ont chanté; on devrait dire qu'ils ont créé. Ils flanquaient le personnage réel d'un personnage sorti tout entier de leur esprit, c'est l'un portant l'autre qu'ils sont parvenus jusqu'à nous. Que serait Numa Pompilius, que les Romains ont touclié, sans Égérie que les Romains n'ont jamais vue?
Au milieu du silence de la nuit, alors que les portes de cette bibliotlièque sont fermées et que les gens studieux sont partis, tous les personnages contenus dans les pages des livres s'échappent en flammes ; ils courent en zigzag sur les couvertures, ils errent dans ces vastes salles comme les ûmes dans le purgatoire. Pour arriver cette nuit jusqu'à Juliette, vous passerez à travers les rangs de cette cohorte. 11 vous faudra marcher d'un pas ferme et assuré; si vous aviez peur,
si vous hésitiez, tout fuirait à votre approche, et Juliette, sourde à vos prières, se réfugierait au fond des pages de ce hvre que vous avez lu et feuilleté si souvent, et où vous avez puisé ce bizarre et violent amour qui vous rend si maliieureux. Je vais vous donner un tahsman avec lequel vous pourrez pénétrer ici cette nuit, sans qu'aucun obstacle ni qu'aucun gardien puisse arrêter vos pas, ni vous troubler dans ce que j'appellerai votre pèlerinage vers l'idéal. Vous pourrez tout à votre aise contempler la silhouette charmante qui vous fait rêver tout éveillé, et qui a porté le trouble dans votre esprit à ce point de vous rendre insensible à la beauté de la jeune cousine qu'on vous destinait pour femme. Vous êtes passé devant elle sans daigner même la regarder; vous l'avez fuie, pour revenir tout entier au culte étrange d'une image inconnue !
— Ne me parlez pas de ma cousine, monsieur, reprit ilathieu. J'aime Juhette, je n'aimerai jamais qu'elle. Je crois à votre puissance et à vos promesses. Donnez-moi le talisman dont vous m'avez parlé, afin que, cette nuit, je puisse venir me prosterner à ses pieds, et trouver pendant quelques instants une trêve à mes souffrances. Je crois fermement, je le répète, à tout ce que vous m'avez dit, et je jure de faire scrupuleusement ce que vous m'avez prescrit ; mais songez que, si vous m'avez trompé, j'en tirerai
vengeance, et que, malgré vos cheveux: blancs, je vous demanderai raison d'avoir abusé de ma crédulité et de vous être fait un jouet de mon amour.
Le docteur tira de la poclie de son habit une petite brandie de rameau d'or qu'il remit à Mathieu.
— Ce soir, lorsque vous rentrerez chez vous, lui dit-il. vous respirerez cette fleur, et vous la placerez ensuite près du lit sur lequel vous vous étendrez pour dormir, en attendant qu'arrive l'heure de venir à la bibliothèque. Une fois entré dans la salle du Zodiaque, vous marcherez sans hésitation et sans peur, en tenant voire rameau à la main. Vous pourrez, cljemin faisant, parler avec les personnages qui ne manqueront pas de vous regarder avec curiosité. Allez, et si vous aimez Juliette autant que vous le dites, vous aurez la force de supporter l'épreuve à laquelle vous voulez bien vous soumettre.
Ce dialogue étrange avait lieu entre le docteur Pétrus et Mathieu au milieu de la foule studieuse qui compose le public des bibUolhèquos, et tout près d'un étudiant aux longs cheveux, qui lisait les Grands Hommes de Plutarque, et d'une petite dame occupée à recherclier dans l'histoire des costumes l'origine de la crinoline. Au moment où le docteur remettait à Mathieu son talisman, uh garçon de salle, frappant sur la couverture d'un livre comme sur une cymbale, prévenait le public que l'heure de fermer la biblio-
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llièque était sonnée. Les lecteurs se levèrent, firent des cornes à la page pour marquer l'endroit où ils en étaient restés, et se retirèrent.
Mathieu sortit également.
Le hasard l'emporta dans lu rue; il marcha devant lui sans but, sans direction, ne s'apercevant pas qu'il marcliait, La n<jit était déjà venue lorsqu'il rentra chez lui.
Tout d'abord, il pensa que l'impatience à laquelle il était en proie l'empêcherait de dormir. Il n'en fut rien. 11 se coucha et plaça près de lui le rameau qui devait le guider dans son étrange expédition; il respira plusieurs fois ce rameau, ainsi que le docteur le lui avait prescrit, et s'endormit.
A l'heure dite, il était debout. Il sortit, parcourut les rues désertes de Paris qui séparaient sa demeure de la bibliothèque, et arriva en peu de temps rue de Richelieu. Son émotion était très-grande, et, quelque invraisemblable que fût l'entreprise qu'U allait tenter, il ne concevait cependant aucun doute, et serrait convulsivement dans sa main son précieux rameau d'or.
En passant devant la guérite, il découvrit que le factionnaire dormait profondément à côté de son fusil. Cette première remarque l'encouragea beaucoup. 11 s'approcha de la lourde et massive porte d'entrée, et la trouva ouverte et prête à le laisser passer. Il
entra sans faire de bruit. 11 avait tant de fois parcouru ce chemin (ja'il se dirigea sans dévier vers le corridor et l'escalier qui conduisent aux grandes salles de la bibliothèque.
A peine engagé dans ce corridor, dont les murs sont parsemés d'hiéroglyphes et d'inscriptions grecques et latines, il aperçut devant lui, non pas une ombre, mais une flamme ayant forme humaine; il marcha droit à elle, et reconnut une momie égyptienne.
La figure de cette momie était illuminée de tout l'éclat de la jeunesse ; ses yeux étaient pleins d'expression et sa bouche toute souriante.
Mathieu, frappé de celte résurrection, demanda sans façon à la momie qui elle était.
Une petite voix bien douce lui répondit :
— Je suis une fille de la haute Egypte, que les cruels soldats de Sésostris ont massacrée et embaumée; mais les maladroits ont trop serré les bandelettes qui entourent ma poitrine et mes épaules. Voilà quatre raille ans que j'étouffe dans mon corset; délace-moi, je l'en supplie.
Mathieu , fléchi par cette prière , s'apprêtait à couper les bandeleltes qui, depuis tant de siècles, jouaient sur les épaules de celte Égyptienne le rôle des Plombs de Venise; mais il ne put rendre le service qu'on lui demandait, par la raison que la momie
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elle-même, se métamorphosant, était passée à l'état de feu follet voltigeant sur les hiéroglyphes du milieu desquels elle était sortie, comme ces traînées lumineuses qui se promènent sur les cendres noires d'une feuille de papier brûlé.
11 poursuivit son chemin, monta les degrés de l'escalier et entra dans la grande salle de lecture du premier étage. Un coup d'œil étrange s'offrit à ses yeux. Sur tous les volumes rangés autour de cette salle, il apercevait des lueurs brillantes, qu'on pourrait comparer à celte phosphorescence des vagues de la mer sous la latitude de l'équateur. Un esprit même illuminé ne saurait embrasser sans vertige un tel spectacle. Tous ces feux brillants formaient ensemble une sorte de voie lactée, une conslellation où chaque grande intelligence apparaissait comme une étoile. C'était, si l'on veut, le fronton du Panthéon, avec sa cohorte de Génies prêts à se mettre en marche pour la cérémonie du jugement dernier.
11 y a des artistes dont le regard a eu l'audace d'embrasser un tel sujet et de le fixer sur une toile. Ils ont tous à leur insu peint la confusion de la tour de Babel, parce qu'ils s'imposaient une tâche audessus des forces de l'intelligence humaine. Et cependant, qui oserait nier qu'une bibliothèque no renferme les éléments de ce gigantesque Pandéraonium ? En vertu du cri sublime de la conscience,
qui faisait dire à Rousseau qu'il élouffait dans l'univers, l'homme peut puiser dans les cases de son cerveau une sorte de vague intuition, qui parfois le tente et le met ciux prises avec le désir insensé de contempler face à face le grand soleil humain, que forment, groupés ensemble, tous les grands esprits qui, depuis des siècles, ont distillé la vérité et l'erreur dans ce grand livre dont la première page commence hla Genèse, et la dernière s'arrête au journal!
Ce sont là d'abstraites réflexions qu'il faut laisser de côté pour en revenir au héros modeste de celte histoire, c'est-à-dire à un pauvre et simple amoureux, accomplissant, si l'on veut, sa descente aux enfers, non pour voir, comme Enée, des guerriers illustres, mais pour chercher sa belle et lui demander ses sourires.
A peine entré dans la grande salle, Mathieu passa près de deux ombres assez tristes: c'étaient celles de l'auteur de l'Art d'aimer etdel' auteur de rjr/rfeme«re sa cravate. Gentil-Bernard lui demanda si les femmes se laissaient toujours fléchir par les moyens qu'il avait indiqués. Mathieu lui répondit qu'on trouvait ses préceptes aussi mauvais que ses vers, et que, généralement en amour, la pratique persistait à ne tenir aucun compte des conseils de la théorie. Cette critique sévère fil sourire l'auteur de l'Art de mettre sa cravate. « Pour fléchir une cruelle, dil-il à Gentil-
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Bernard, il y a un moyen bien plus infaillible que vos conseils. 11 faut aller trouver le serpent et lui demander du fruit défendu. Ce reptile, bien mieux que vous, a découvert le secret de la tentation. Il en savait plus dans deux anneaux de son corps, que vous dans tous les chants de vos poèmes. » Gentil- Bernard, indigné de cette attaque, répondit que la nullité de rArt de mettre sa cravafe avait fait inventer les cols de salin noir. La dispute promettant de durer longtemps, Mathieu s'éloigna et rencontra tout aussitôt M™« de Se vigne.
— Oh ! jeune homme, lui dit-elle, je suis charmée de vous voir ; vous pouvez me rendre un grand service. J'ai commis quelque part dans ma correspondance une hérésie que je voudrais bien faire disparaître. J'ai osé dire que Racine passerait comme le café ; s'il est vrai que l'un et l'autre ne sont point passés, faites effacer de mes œuvres cette fausse prédiction.
La docte marquise, le grand bas-bleu en était là, lorsqu'une ombre drapée dans une tunique intervint brusquement.
Cette ombre était celle de Sapho, la dixième muse.
— Ne tiens aucun compte, dit-elle, de la recommandation que vient de te faire la Sévigné. S'il fallait effacerde sa volumineuse correspondance les ridicules
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et les erreurs que des aveugles s' obstinent à prendre pour des chefs-d'œuvre, de ses innombrables lettres il ne resterait pas un simple post-scriptum. Au point de vue de l'esprit et du bon goût, le récit de la mort de Yatel et les dissertations sur la grossesse de M°5^ de Grignan sont des énormités bien plus fortes que la négation de Racine et du café. Laissons se dissiper peu à peu la fausse réputation faite aux épîlres de cette femme bavarde; et quant à toi, si jamais tu te maries, n'épouse pas une femme dfi lettres, ouljienle soii de monsieur de Sévigné V Mena.
La dispute en resta là. Mathieu poursuivit son chemin et bientôt s'arrêta devant deux ombres formant ensemble un groupe très-gracieux : c'étaient celles de la reine Cléopàtre et du cardinal de Retz. Gléopâtre s'était emparée de ce certain poignard que le cardinal portait en guise de bréviaire, pour le placer dans la moite vallée de sa gorgeretle.
— Si les armuriers d'Alexandrie, disait-elle, avaient su fabriquer une arme aussi gracieuse, c'eût été avec sa pointe, et non avec le dard d'un aspic, que je me fusse donné la mort. Poignardez-moi, mon cher cardinal, atin que je puisse comparer si ce genre de trépas est moins douloureux que celui qu'il m'a fallu endurer.
Le cardinal de Retz refusait de céder au caprice de la reine, n'osant point aller prendre le poignard dans
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le tentateur endroit où il était placé, et ne voulant pas, disait-il, s'exposer à la fureur de César.
A côté de la reine Cléopâlre, Mathieu aperçut Bélisaire qui vint lui demander pourquoi les marchands de gravures persistaient à le représenter comme un mendiant exclu du bureau de bienfaisance.
— J'ai fait la guerre, disait son ombre, on m'a accordé les Invalides, et je suis allé mourir dans un magnifique château. Rappelez donc ces détails vrais aux m.archands de gravures, et, si d'honnêtes bourgeois persistent encore à m'acheter, priez-les de ne plus me suspendre dans leur salle à manger au-dessus de leur cave à liqueur.
Mais voici venir don Quichotte, plus maigre et plus gesticulant que jamais.
— Pourquoi Cervantes m'a-t- il voué au ridicule? pourquoi a-t-il plaisanté tous mes enthousiasmes ? Les libraires, en répandant à profusion les aventures du chevalier de la Triste Figure, ont tué, non-seulement la chevalerie, mais la galanterie. C'est depuis qu'ils ont lu ce livre abominable que les hommes sont devenus trop familiers avec les femmes, lis ont cessé de leur offrir la main et de les mériter à force d'amour, et ils ont préféré les embrasser sur les joues et leur demander une grosse dot. Si j'ai pris des moulins à vent pour des châteaux, c'est là un tort moins grand que de prendre, comme à présent, les
châteaux pour des moulins à vent. J'ai placé Maritome sur le piédestal d'une grande dame : hélas ! que de grandes dames vous avez placées au-dessous des cuisinières!
Comme l'ombre de don Quichotte paraissait disposée à parler longtemps encore, Mathieu ne jugea point convenable de l'écouter davantage. 11 s'éloigna, désireux d'ailleurs de se soustraire aux personnages qu'il avait jusqu'à présent rencontrés et qui le jetaient dans un ordre d'idées tout à fait contraire au genre d'émotions qu'il était venu cherclier dans cet endroit. 11 marcha rapidement sans regarder les autres ombres près desquelles il passa.
11 ne se rendait pas parfaitement compte des scènes étranges auxquelles il assistait. De toutes les vagues suppositions inventées par son esprit, la plus vraisemblable était qu'il parcourait un musée de peintures, et que les personnages des tableaux, descendus de leur cadre, conversaient avec lui. C'eût été là un spectacle très-attrayant pour un curieux, mais pour un amoureux fanatique tel que lui, ce n'était qu'une corvée, qu'un défi jeté à son impatience. Il était venu pour voir Juliette et pour s'emparadiser à l'aspect de sa beauté; tout ce qui n'était pas elle était indigne de fixer son attention.
Enfin, après une course pénible à travers une cohorte de personnages, Mathieu sentit, aux battements
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de son cœur, qu'il approchait de l'endroit où devait apparaître à ses yeux l'image de sa bien-aimée. 11 se trouvait en face du rayon où, depuis deux ans, il avait coutume d'aller prendre le volume qu'il avait dévoré tant de fois.
Il importe, pour bien comprendre la scène qui va se passer, d'entrer dans quelques détails descriplifs. On sait que, dans les spacieuses et vastes salles de la bibliothèque, c'est à l'aide d'escaliers portatifs en forme d'échelle qu'on atteintles volumes des rayons les plus élevés ; cet escalier permet d'arriver jusqu'à la galerie qui règne près du plafond.
Mathieu, s'étant avisé de lever les yeux , aperçut une jeune tille voilée qui descendait les degrés de l'échelle, dans l'attitude delà Dame blanche errant sur les tourelles du manoir d'Avenel. Celle vue le (it tressaillir jusqu'au fond de son âme. 11 lui sembla que cette apparition répandait autour d'elle des Ilots de parfum, comme autrefois Vénus lorsqu'elle daignait apparaître au pieux Énée pour soutenir son courage vacillant. Malgré ses promesses, malgré son talisman qu'il serrait convulsivement entreses mains, il ne put dissimuler l'émotion profonde qu'il ressentait.
Transporté, hors de lui, Mathieu tomba aux genoux de cette apparition et tendit vers elle ses bras suppliants.
— Juliette, s'écria-t-il, permets-moi de te serrer dans mes bras ; ne refuse pas cette faveur au pauvre infortuné qui, depuis deux ans qu'il souffre le martyre, croit l'avoir méritée.
— Je suis bien en effet la Juliette de tes désirs; mais, dussé-je passer pour une cruelle à tes yeux, je te défends de me toucher. Si tu avais cette audace, je disparaîtrais. Écoute-moi, et profite de la leçon que je vais te donner: j'apprécie tout ce que vaut ton culte insensé, et je l'apprécie d'autant plus que pour toi je suis l'inconnu; tu m'aimes parce qu'un poëte t'a dit que j'étais belle; tu as accepté ses illusions avec l'aveuglement d'un amoureux, et sans trop te rendre compte si la fiction qu'on offrait à tes rêves était bien au-dessus de la réalité dont est peuplé le monde. Tu as fait de moi ton idéal, c'està-dire cette terre promise que les poètes et les artistes ont besoin d'avoir devant eux, et à laquelle ils ne touchent pas plus que Moïse. Qui sait, lorsque ce voile qui couvre mon visage va tomber, si tu m'aimeras encore, et si la somme des charmes que je possède pourra suffire à tes grands entiiousiasmes ?
— Oli! fais-le tomber, ce voile! ne prolonge pas plus longtemps mon impatience et mon anxiété! au nom de tout ce que j'ai déjà souffert, ne refuse pas à mes yeux le ravissement qui les attend !
— Tes yeux doivent se résigner à attendre encore
un peu, et si je leur inflige cette rigueur, c'est afln de les punir de leur aveuglement. Tu es, j'en conviens, la victime d'un trop violent amour pour l'idéal; je veux te guérir de ce travers, et te prouver que la plupart de ces perfections, qu'en poésie et que dans les arts les académies ont à dessein placées dans les nuages, ne sont méconnues dans les rues ou elles passent, que parce que des esprits faux ont prétendu dogmatiquement qu'elles n'y pouvaient passer. L'idéal n'est qu'un mirage. En vain des règles sévères prétendent qu'elles seules peuvent le faire comprendre et le définir. Les artistes et les poètes ajoutent trop foi à cette imposture, qui a quelquefois consolé, mais le plus souvent découragé ces pauvres êtres mal organisés, traînant péniblement sur la terre une sorte de nostalgie de la patrie céleste, qu'ils rendent responsable de leur impuissance. Mon langage doit te surprendre: tu croyais, j'en suis sure, que, pendant un tête-à-tête avec moi, tu pourrais me couvrir de caresses et de baisers, et te consoler ainsi de tes longues continences. Hélas ! je ne suis pas la femme avec laquelle on peut agir ainsi : tu me sauras gré plus tard de t' avoir refusé l'extase et de t'avoir, ce qui valait mieux, fait présent d'une guérison radicale. En amour, l'idéal pour tout le monde, c'est la femme qu'on aime. Pourquoi es-tu venu gratuitement te soustraire au bénéfice de cet avantage ? Je
vais te le dire. C'est parce qu'en allant chercher une idole incertaine au fond dts livres, lu as négligé les idoles palpables qui s'agitaient auprès de toi.
Tu as cru les poètes sur parole. Hélas! combien sont fausses les idées que tous ces esprits malades se font de la beauté ! Ils ne savent donc pas, ces pauvres aveugles, que la beauté, à propos de laquelle ils font tant de bruit, n'a été pour la nature qu'un détail auquel elle a prêté fort peu d'attention : la nature ne s'est pas donné la peine d'imaginer plus de quarante physionomies charmantes ; ces quarante physionomies, depuis le jour de la création du monde, sont accordées à des filles qui en font un bon ou un mauvais usage ; elles en jouissent de dix-sept à trente ans ; à cet âge, la nature reprend ce qu'elle a donné, et le met en réserve jusqu'à ce que la fantaisie lui prenne d'en faire présent à une autre fille de la terre, qui n'en fera, elle-même, usage que de dix-sept à trente ans. Ainsi, en ce qui me concerne, moi, Juliette, ces perfections que Shakespeare m'attribuait comme une sorte d'apanage refusé à toutes celles qui avaient vécu avant moi, ou qui devaient vivre après, ne m'ont nullement appartenu en propre. Elles avaient été déjà portées deux fois, avant de m'avoirété confiées. Roméo ne s'est jamais douté qu'Esther, la femme d'Assuérus, qui s'évanouissait si bien, et qu'une petite Romaine appelée Symphronia, fille
d'un simple sénateur dont riiistoire n'a jamais parlé, avaient avant moi possédé tous les attraits qui lui ont fait tourner la tête, et qu'il supposait avoir élé inventés tout exprès pour moi. Les poêles el les amoureux qui croient à leurs exagérations, sont vraiment d'une suffisance adorable, de penser que la nature se donnera la peine d'inventer tout exprès une perle, une rose, pour servir de motifs à leurs images et à leurs soupirs. Les roses de ce matin, comme les vierges d'aujourd'iiui, sont les roses et les vierges d'autrefois. Si un amoureux tient à aimer ce qui n'a jamais élé aimé avant lui, il devrait demander à sa maîtresse une garantie plus sérieuse que sa jeunesse, et pour être, d'ailleurs, sûr de son fait, il aurait fallu qu'il naquîl dès le premier âge du monde, et qu'il épousât, soit Vénus à sa sortie de l'onde, soit iM"<^ Eve, le jour où sa mère cessa d'habiter le paradis terrestre. S'il n'en était pas ainsi, nous serions toutes immaculées. Les hommes ne sauraient exiger que nous fussions d'une origine plus pure et plus élhérée, puisque, dans l'aveuglement de leur passion , ils persistent toujours à prendre la copie pour l'original. Je n'ai pas besoin de te recommander de croire fermement ce que je viens de te dire, car je vais opérer en toi une révolution qui ne saurait laisser aucun doute dans ton esprit. Il me suffira de lever mon voile pour qu'une femme de-
vant laquelle tu es resté indifférent devienne pour toi le comble de l'idéal !
La jeune tille laissa voir son visage.
Mathieu, la regardant, reconnut sa cousine, qu'on lui destinait pour femme.
11 tomba la face contre terre en s'écriant :
— Yalenline ! Valentine !
,Et le lendemain de cette même nuit Mathieu se réveilla, vers neuf heures du matin, dans son lit, à riiôlel Christine.
La première personne qu'il vil fut le docteur Pétrus.
— Avez- vous bien dormi, mon cher amoureux? dit ironiquement le docteur.
Mathieu ne sut que répondre ; bien qu'éveillé, il y avait encore du songe dans son esprit. 11 s'aperçut que sa lampe brûlait.
— Est-ce que vous avez travaillé celle nuit? demanda le docleur.
Mathieu ne répondit pas davantage.