LE TRAITÉ DE LA TRIPLE ALLIANCE
La comtesse n'avait jusqu'alors rencontré nos modernes Phrynés qu'au spectacle et à la promenade,
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et ne les connaissait que par le mal qu'elle en avait entendu dire par ceux-là précisément qui les ont faites ce qu'elles sont. Cela explique l'émotion qu'elle éprouvait en allant frapper h la porte de M'"' Angèle. En entrant, elle fit passer sa carte qui énonçait ses noms et qualités, et attendit dans un boudoir qui valait presque celui de son hôtel. A la vue de toutes les jolies choses qui garnissaient ce boudoir et qui rappelaient sans doute autant de gages d'amour, elle se prit à sourire ; [)uis, pensant qu'à Paris on pouvait compter par centaines des endroits aussi coquets et aussi tentateurs, elle entrevit, peut-être pour la première fois, toute l'étendue du mérite des époux qui ne violent pas la foi conjugale. Sa pensée alla même plus loin. Oubliant un instant qu'elle était comtesse, pour se supposer comte, elle se vit tout à coup exposée à une de ces tentations puissantes auxquelles la nature humaine ne sait pas résister.
En lisant sur la carte : Comtesse Pulchérie, Angèle devint radieuse et tout d'abord ne put soupçonner ce qui lui valait un tel honneur. Son étonnement s'accrut encore, lorsque sa camériste lui assura que c'était réellement une comtesse qui venait lui faire visite. Après quelques attouchements aux boucles de ses cheveux et aux pUs de ses jupes, elle gagna son boudoir.
En la voyant entrer, la comtesse, avec une cour-
toisie, apanage exclu&if des grandes dames, s'inclina humblement, comme si elle se fût trouvée en face d'une duchesse ou d'une ambassadrice.
Angèle, de son côté, fit appel à son plus gracieux sourire.
— Mademoiselle, dit alors la comtesse, je n'ai pas l'honneur d'être connue de vous, et si vous ajoutez à ce premier embarras l'étrangeté du motif qui m'amène, vous comprendrez tout ce qu'il y a de faux, dans ma position.
— Madame, reprit Angèle, j'ignore en effet le motif (jui vous amène, mais ce que je sais déjà, c'est que j'ai l'honneur de parler à une femme supérieure que son esprit place au-dessus des préjugés vulgaires. En voyant une belle comtesse comme voiis chez une pauvre courtisane comme moi, cela rappelle vraiment Jésus chez le publicain.
— Je n'accepte pas ce compliment, qui n'est point mérité. Du reste, si le monde place entre nous des barrières infranchissables, nous allons prier Dieu dans le même temple, et à l'église il n'y a ni comtesse ni courtisane, mais deux femmes qui réclament la miséricorde de Dieu, dont elles ont sans doute un égal Itesoin.
Cet assaut de politesse, élal)li entre deux puissances certainement faites pour se haïr, fut réellement sincère. L'une oubliant sa noblesse, l'autre sa galanterie,
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se tendirent cordialement la main. Elles touchaient à une de ces situations de la vie qui, ramenant les êtres à l'égalité primitive, inspirant au cœur les mêmes sentiments, à l'esprit les mêmes pensées, rendent pour ainsi dire la parole inutile. Déjà Angèle pénétrait l'intention de la comtesse.
— En effet, madame, reprit Angèle, ce matin, pour la seconde fois, je me suis trouvée près de nous à Sainî-Roch, et, comme vous, j'ai été distraite dans mes prières par un jeune fat entré à l'église par désœuvrement.
— Un fat, c'est le mot, dit la comtesse, auquel je n'aurais pas daigné faire attention, s'il n'avait pas mis le comble à l'importunité. La première fois, il s'est contenlé de me dévorer des yeux, mais ce matin, il a eu l'audace de me faire suivre.
— 11 paraît qu'il professe pour moi la même admiration que pour vous, car, ce matin, il m'a fait également suivre. Je trouve ce procédé fort impertinent et fort maladroit ; si les hommages de ce jeune homme ne se fussent adressés qu'à moi, peut-être eussé-je clé indulgente pour lui; mais, puisqu'il encense plusieurs dieux à la fois, il me trouvera impitoyable. Pardon, madame la comtesse, de parler devant vous avec autant de franchise.
— J'aurais, en tout cas, reprit la comtesse souriante, été impitoyable pour lui, ce qui ne m'empêche
pas de regretter autant que vous une préférence dont je me croyais digne.
Angèle reprit après un instant de silence :
— Je suis femme, madame, et, à ce titre, permettez-moi pour un instant de me mettre en parallèle avec vous. La vertu n'a rien à faire dans la question, l'amour propre seul est en jeu, et pour l'instant nos deux amours-propres également froissés aspirent à la vengeance. Eh bien ! puisque nous avons su mettre toute rivalité de côté, formons ensemble un pacte qui nous donnera satisfaction complète.
— J'y consens, interrompit la comtesse, et c'est précisément pour cela que je suis venue vous trouver. Ce désir est si fort, si irrésistible chez moi, qu'il m'a donné le courage de fouler aux pieds les convenances de l'étiquette que j'outrage affreusement.
— Affreusement, j'en conviens, si vos rivales du faubourg Saint-Germain l'apprenaient un jour; mais nous ferons en sorte de leur soustraire celte page de votre vie. Quant à la vengeance, j'accepte celle que vous me proposez. Permettez-moi seulement d'ajouter un mot, que je crois utile au succès de notre cause. 11 vous faut encore faire un petit sacrifice d'amourpropre, devant lequel vous ne reculerez certainement pas. Près de nous, à l'église, se trouvait une grisetle, rien que cela, j'en conviens, sans cachemire et sans dentelles, mais qui possède des couleurs et des yeux
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qui valent certainement les nôtres. Mon avis est de prévenir cette jeune fille, que je connais par hasard ; avec un peu d'adresse, nous en ferons notre alliée. Voulez-vous que je la fasse venir, elle travaille chez ma couturière ?
— Très- volontiers, dit la comtesse, et je promets de joindre tous mes efforts aux vôtres pour lui faire accepter la complicité.
Un message partit aussitôt pour la rue Tailbout.
Angèle, avec une nonchalance ^Taiment digne de la rue Saint-Dominique, agita un cordon de sonnette, et dit à un petit groom verni et galonné comme un carrosse de la cour :
— j.Ia porte est consignée. Je n'y suis pour personne, excepté pour ma couturière que j'attends.
Puis se tournant vers la comtesse :
— De cette façon-là, aucun importun ne viendra nous déranger dans notre conciliabule.
La griselte ne tarda pas à venir.
C'était toujours la belle jeune fille aux cheveux ondulés. Elle entra sans trop se troubler. Sa profession de couturière la mettait en contact assez fréquent avec les dames de haut parage, mais dès qu'elle reconnut lus deux dames de Saint-Roch, son petit amour-propre féminin semblait lui annoncer que, pour l'instant, on demandait la jolie fille et non la
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couturière. Pour la première fois peut-être, elle avait la conscience de sa propre valeur.
— Approchez, mademoiselle, dit la comtesse avec bienveillance; vous pouvez nous rendre un grand service. Nous n'avons pas hésité à vous le demander.
Léontine baissa les yeux et ne répondit pas.
Angèle, avec une rare perfidie, se chargea de lui expliquer pourquoi on l'avait appelée. Elle rappela leur présence à Saint-Rocli, et enfin le curieux qui les avait observées de si près.
— Je sais, dit alors Léontine, de qui vous voulez parler. Ce monsieur est d'une ténacité vraiment inquiétante. Ce matin, il m'a suivie au sortir de la messe, et s'est permis d'adresser à mon concierge des questions compromettantes pour ma réputation.
Angèle et la comtesse se regardèrent consternées, sans doute parce (^ue René les avait fait suivre par des butors, tandis qu'il avait fait l'honneur à la griselte de la suivre en personne. Cela forma un nouveau chef d'accusation.
— Oui, madame, reprit Léontine, ce monsieur m'a suivie ; mais il ne m'aime pas.
— Et comment le savez-vous ? dit Angèle.
— Léontine devint plus rouge ; puis, après un instant de silence, elle ajouta.
— Nous autres pauvres filles sans gardien, sans conseil, nous bravons tous les écueils de ce monde ;
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je suis bien coupable, je le sais, mais enfin je veux bien avouer que je suis allée hier au bal masqué de l'Opéra. J'ai rencontré ce jeune homme qui m'avait regardée, ou plutôt qui nous avait regardées toutes les trois à l'église. Je me suis donné le plaisir de l'intriguer, et, par ses réponses, j'ai acquis la certitude qu'il ne m'aimait pas.
— Rassurez-vous, mon enfant, dit la comtesse, aller à l'Opéra, ce n'est pas un crime. J'y suis allée hier au soir, précisément dans le but d'intriguer M.René, car c'est le nom de ce jeune homme.
— Eh bien! interrompit Angèle, confidence pour confidence; j'étais aussi liier à l'Opéru, et M. René, me prenant pour vous, madame la comtesse, m'a fait une ciiarmante déclaration pleine d'impertinence pour moi.
— N'y ajoutez pas foi, madame, dit Léontine, car M. René, à moi, m'a dit mille impertinences sur les comtesses et sur les grisettes. Aussi, je ne le croirai jamais.
— Et vous ferez très-bien, ajouta la comtesse, quoiqu'il m'ait débité de bien jolies choses sur les grisettes.
Ceci porta le dernier coup au pauvre René. Chacune fut alors édifiée sur la foi qu'il fallait ajouter à ses paroles, el sur la perfidie de ses intentions. La comtesse exploita fort habilement la situation, et bat-
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tant, comme dit le proverbe, le fer tandis qu'il était cliaud, parvint sans peine à soulever chez ses rivales une indignation égale à la sienne.
Pais s'adressant à la grisette :
— Vous persistez, mademoiselle Léontine, dans votre désir de vengeance ?
— Oui, madame, plus que jamais. Tromper une pauvre fille comme moi, c'est horrible, et puis M. René m'a dit que la grisette était une illusion à laquelle il ne croyait pas. Ce mol-là, je ne l'oublierai jamais.
— Eh bien ! dit alors la comtesse avec la dignité d'un président qui lait le résumé des débats, formons un pacte ensemble, que nous pouvons appeler le traité de la triple alliance, et donnons une bonne leçon à ce présomptueux séducteur. Sans rappeler ni les contradictions de son langage, ni les faussetés de ses appréciations, je me rappelle parfaitement qu'il m'a dit à l'Opéra, avec une suffisance aréopagique : a Li comtesse ferait une lorette insipide, la grisette une comtesse ridicule, et la lorette une grisette révoltante. » Prouvons-lui qu'il s'est trompé, et pour cela changeons de rôle: grisette, deviens comtesse; comtesse, deviens lorette ; et loi lorette, fais-toi grisette ; accordons-lui un rendez-vous, soyons pour lui impitoyables, cruelles comme des tigresses d'Hyr-
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canie ; de cette façon nous vengeons nos amourspropres de femmes audacieusement outragées, sans nous rendre coupables, et nous apprenons à M. René qu'il ne faut pas courir après trois cœurs à la fois.
Les paroles de la comtesse furent couvertes d'applaudissements ; l'auditoire reconnut qu'elle avait parfaitement traduit sa pensée.
Séance tenante, on prépara, pour René, trois lettres indiquant, pour le lendemain, un triple rendezvous : chez la comtesse, à onze heures ; chez la lorette, à une heure 5 chez la grisetle, à quatre heures.
En se retirant, la comtesse dit à la grisette :
— Je vous confie mon honneur, sachez le conserver pur et sans tache.
De son côté, Léontine disait à Angèle :
— Je vous livre ma candeur et ma modestie, ménagez-les, je vous en conjure.
— Quant à vous, madame la comtesse, dit Angèle, je remets ma vertu entre vos mains, abusez-en tant que vous voudrez.
UN rOSTE PERILLEUX
Après une série innombrable de tergiversations qui avaient duré toute la journée, René était à la tin parvenu à classer par ordre d'attaque les trois cœurs dont il était épris. La comtesse devait être sa première viclime. La lettre pur laquelle il lui demandait un rendez-vous était prêle à partir. Inutile déparier de la circonspection qu'il avait apportée à la confection de celle épître embarrassante. U eût été chargé de répondre à un discours de la couronne, qu'il n'aurait pas pesé avec plus de soin les plirases, les mots, les ])oinl5 et les virgules.
Il achevait ce pénible travail, lorsque son domestique lui remit trois lettres. Si on devine d'où venaient ces trois lettres, René l'ignorait encore. Il procéda à l'ouverture de ce courrier avec d'autant plus d'empressement qu'il lui sembla reconnaître des écritures féminines.
On laisse à penser la joie qu'il ressentit après avoir
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achevé sa lecture. Transporté, liors de lui, tout d'abord il se crut endormi et aux prises avec quelque beau songe qui allait s'évanouir ; mais se levant avec violence, passant ses mains sur ses yeux, il reconnut qu'il ne dormait pas, et que le bonheur qui le faisait tressaillir était bien une réalité. Dans le premier élan de son délire, il attribua cet étourdissant succès à l'adresse par lui déployée à l'Opéra. 11 reprit ses trois lettres et les couvrit de baisers, en songeant aux jolies petites mains tremblantes qui avaient couru à la place oli il posait ses lèvres. Bientôt, il les sut par cœur, et les réduisant, pour ainsi dire, à leur plus simple expression, il s'aperçut que la comtesse demandait un entretien, la iorette une exphcation, la grisette une justification. Il fit plus, il rapprocha ces trois mots, espérant, par cette confrontation, saisir la pensée intime qui avait dicté ce langage, et apprécier dès à présent le profit qu'il fallait en attendre.
Mallieureusement, il ne sut point pénétrer ce mystère, et ces trois rendez-vous si galamment offerts, précisément par celles auxquelles il se disposait aies demander humblement, égarèrent son esprit dans le champ des conjectures. 11 s'arrêta àcetteidée, que le hasard qui s'était plu à grouper ces trois femmes à Saint-Rocl) , pour les offrir en même temps à ses yeux, pouvait bien avoir fait naître simultanément en elles la fantaisie de lui écrire. La poste aux lettres avai t recueilli
ces pensées écloses çà et là, et les lui adressait par l'organe d'un facteur. C'est ainsi qu'il ne soupçonna pas un seul instant qu'elles émanassent de la même source. Ce qu'il ne put comprendre, c'est comment ses trois cruelles étaient parvenues à connaîtie son adresse.
Bien d'autres à sa place eussent partagé son aveuglement. Un des plus beaux privilèges de la femme est de nous tromper toutes les fois qu'elle le veut. Un couplet trivial, connu de tout le monde, et presque digne de Molière, donne à cette vérité l'évidence de l'axiome. C'est peut-être le seul principe ici-bas qui soit sans exception.
Le lendemain, à onze heures, René se présentait à l'hôtel de la rue Saint-Dominique, et demandait la comtesse Pulchérie. Tout lui tit présumer qu'il était attendu, car aussitôt un domestique le fit entrer dans un boudoir où se trouvait la comtesse.
Malgré la recommandation qu'il s'était faite, et le courage dont il avait fait provision, il éprouvait un certain embarras en songeant à la scène qui allait se passer.
La comtesse, au moment où il fut introduit, était assise près d'une petite table, et griffonnait nonchalamment sur une feuille de papier.
Quel fut son étonnement, lorsque, jetant les yeux sur elle, il reconnut la grisette de la rue Taitbout,
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qui avait, en effet, échangé sa robe d'indienne contre du satin, mais qui avait conservé ses belles joues roses et ses cheveux ondulés et blonds. Du reste, rien de plus frais, de plus joh, de plus charmant que cette comtesse improvisée. Son maintien était si fier, sa pose si majestueuse, ses mouvements si libres et si gracieux, que l'esprit se refusait à voir là une usurpation.
René, interdit et immobile, laissa inachevés révérences et comphments.
Tout à coup, par un de ces caprices inexplicables de l'esprit qui nous font aveugles ou clairvoyants, lui qui, jusque-là, avait été aveugle, sortit enfin de son erreur. Un éclair traversa son esprit, et sa pensée, rapide comme la foudre, déchirant le voile obscur qui l'enveloppait, pénétra bientôt jusque dans les moindres replis du complot tramé contre lui. La substitution de la grisette à la comtesse fut la clef de l'énigme. 11 comprit qu'on l'attirait dans un piège, mais que, par un retour subit sur lui-même, il n'était pas impossible de déjouer l'embûche de ses adversaires. 11 fallait, pour cela, trouver le moyen de fléchir celle qu'il trouvait sur la brèclie.
— Ou'avez-vous, dit la comtesse, qui feignait de ne pas voir de son trouble. Votre contenance est tellement extraordinaire, qu'on croirait vraiment que je vous fais peur.
— Oh ! ce n'est pas ce sentiment-là que j'éprouve, mais un autre bien plus étrange.
— Expliquez- vous.
— Cela me paraît si dil'ticile, que tout d'abord il me faut vous demander pardon du singulier langage que je vais tenir. Pour l'instant, j'éprouve comme une sorte d'hallucination qui me l'ait douter même de l'évidence. Je suis près d'une femme qui se fait appeler la comtesse Pulchérie , mais que moi je nomme tout autrement.
— J'excuse voire erreur, et je vous demande la permission de ne la point partager, répondit la comtesse avec assez d'assurance. Puis, continua-t-elle, je vous ai prié de venir expliquer votre étrange conduite.
— Parlez, madame, je suis prêt a répondre à toutes les questions que vous me ferez l'honneur de m'adresser; je promets de le faire avec toute la sincérité que vous êtes en droit d'exiger. Ce désir est même si grand cliez moi, que je vous propose d'aborder tout de suite les points qu'il s'agit d'éclaircir. Nous avons des torts respectifs.
— Je connais les vôtres, mais j'ignore absolument les miens, interrompit la comtesse.
— Voulez-vous me permettre de les rappeler?
— Je fais plus que de le pcrn)etlre, je l'exige.
— Kh bien ! soit. Par votre lettre (pie j'ai là, vous
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rae demandez de m'expliquer sur l'assiduité que je mets à m'occuper de votre personne. Je reconnais, en effet, être allé hier à Saint-Rocli, dans Tespérance de vous y rencontrer. Je reconnais encore vous avoir fait suivre. Voilà, j'imagine, mes seuls torts. Je passe aux vôtres. A mon tour, je vous demanderai pourquoi à l'Opéra vous êtes venue à ma rencontre me torturer l'esprit et me forcer de dire des choses que je ne pensais pas.
— «Test vrai, au bal je suis allée volontairement à vous, mais j'usais i)ar là d'un droil vulgaire, et qui ne vous autorisait pas à venir le lendemain à l'église compromettre mon salut.
— J'usais par là d'un droit de représailles, et je voulais aussi vous faire expier, plus tard, dans l'autre monde, tout ce que vous m'avez fait souffrir dans celui-ci.
— Mais dans quel but, après tout, m'avez-vous fait suivre ? dit la comtesse avec impatience, et comme une femme qui se sent battue.
— Ce but, vous le devinez. J'ajouterai que je n'appartiens pas à la police. Du reste, vous m'avez fait également suivre, puisque vous connaissez mon adresse.
— J'en conviens; mais moi, en vous faisant suivre, j'avais un but légitime ; au besoin, je pourrais vous le dire.
— Ne me le dites yjas, madame , reprit René tendrement, car s'il différait du mien; je serais le plus malheureux des hommes.
La comtesse baissa les yeux et ne répondit pas. Ce silence fut éloquent. L'assurance qu'elle avait eue jusqu'alors sembla l'abandonner. René, au contraire, était plus calme ; alors jugeant le moment favorable à l'apparition de la vérité, il lui dit avec feu :
— A la fin il tombe, ce bandeau qui m'aveuglait. Pardon de l'avoir conservé si longtemps. Grisette à Saint-Roch, comtesse ici, je ne sais quoi à l'Opéra, mais charmante partout, écoutez-moi, je vous en conjure! Vous êtes liée par quelque pacte perfide avec deux autres femmes, qui pour l'instant se servent de vous comme d'un instrument de vengeance. Redoutant la puissance de vos charmes, elles ont fait alliance avec vous, croyant échapper par là à l'affront qui les attend. Je conçois une pareille tactique, car votre figure n'est certes pas laite pour les rassurer, et je ne puis vraiment imaginer rien de plus ingrat pour elles que l'espérance d'en pouvoir médire. Rappelez-vous ce regard d'envie qu'elles jetaient sur vous à l'église. Gomme elles ont dû souffrir lorsque vous examinant pour chercher des défauts que vous n'avez pas, elles ont rencontré les mille perfections que Dieu s'est plu à vous donner! C'est alors que, redoutant une rivale si puissante, et pour eu
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finir avec celle qui les humiliait, elles l'ont attirée dans un piège, attifée d'un costume de comtesse qui vous va à ravir, le tout dans le l'ol espoir que l'éclat de cet hôtel et le poids d'un diadème que vous n'avez jamais porté vous perdraient à mes yeux. Mais, vaines espérances, il me suffit d'un coup d'œil pour découvrir ce grossier artifice et reconnaître la jeune fille sous les haillons de la comtesse.
Ces paroles foudroyèrent Léontine, et à partir de cet instant elle ne se sentit plus la force de soutenir qu'elle fût comtesse. Elle se débattit sur son fauteuil comme pour se débarrasser des atours mensongers de sa toilette; son embarras la rendait encore plus charmante, et puis, grâce aux paroles de René, elle ne professait plus la même opinion à l'égard de ses alliées. Ce qui, jusqu'alors, avait passé à ses yeux pour la sincérité, n'était plus, de leur part, qu'une indigne perfidie.
— J'ai pu, reprit René, commettre à l'Opéra certaines maladresses qui me valent, sans doute, la mystification qu'on espérait m'infliger; pardonnez-moi, je vous prie, une faute que tout autre eût commise à ma place, et rappelez-vous qu'hier, au sortir de la messe, je vous ai suivie en personne. N'est-ce pas là une preuve irrécusable de la préférence que je vous ai toujours accordée, ajouta-l-il en jetant sur Léontine le plus passionné des regards.
Elle détourna la tèle comme pour cacher son embarras.
— Pourquoi ne pas me regarder en face?
— Je ne le puis, reprit-elle. Ce que veut dire votre regard, je le devine, et si je ne vous regarde pas, c'est dans la crainte que le mien ne vous en dise autant.
En achevant ces mots, elle rougit.
Sa position, en effet, était critique. A part l'émotion de voir René si près d'elle, sa conscience protestait contre cette flagrante violation du traité de la triple alliance. Que diraient ses rivales? Fort heureusement, elle entrevoyait déjà dans René un puissant auxiliaire qui saurait au besoin la défendre. Ce qu'elle aurait voulu par-dessus tout, c'eût été d'être hors de l'hôtel, quoique par un sentiment de défiance inhérent à l'amour, elle n'avait pas encore une entière foi dans les protestations de René. Elle s'imaginait que, redevenue grisette et rentrée dans sa mansarde, il ne lui adresserait plus les douces paroles d'amour (ju'elie venait d'entendre, et qu'à sa tendresse succéderaient peut-être la froideur et l'indifférence. Et puis, dans cette même journée, René n'avait-il pas un rendez-vous avec la comtesse, puis avec la loretle, et n'irait-il pas formuler à leurs pieds les mêmes serments? Toutes ces idées, se choquant
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à la fois dans cette jeune tête, la faisaient mourir d'impatience.
René s'approcha d'elle etla supplia de lui raconter, de la façon la plus circonstanciée, son alliance avec ses deux rivales; puis comme pour l'engager à la rancliise, il mit sous ses veux les trois lettres qu'il avait reçues.
Léontine se dispensa de les lire, et lui raconta tout ce qui avait été médité contre lui.
— Et pourquoi, dit René avez-vous accepté la complicité?
— Dispensez-moi de répondre à cette question.
— Jaserais désolé de vous contrarier ; cependant je voudrais bien le savoir. Mon insistance sur ce point ne saurait vous déplaire, puisqu'elle a pour but de connaître comment une idée perfide a pu naître dans votre esprit.
— Vous le voulez absolument. E!i bien ! j'ai voulu me venger, parce qu'à l'Opéra vous m'aviez dit que la grisette était une illusion.
— C'était à vous que je parlais! Oh! pardon! pardon ! m'en voulez-vous encore ?
— Non, plus du tout, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que vous n'irez pas aux deux autres rendez-vous. Ce n'est pas, je pense, être trop exigeante, car si vous alliez trouver une lorette et une grisette
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aussi faibles que moi, comment feriez-vous pour me rester fidèle?
Léontine était ravissante en exprimant celte pensée. Il y avait tant d'éclat dans ses yeux, de si vives couleurs sur ses joues, un sourire si pur sur ses lèvres, qu'il eût été impossible de songer à l'infidélité.
Son objection était sérieuse. René crut un instant ne pas pouvoir y répondre ; cependant il tenta de lui persuader qu'il importail à son honneur d'aller à ces rendez-vous.
— Après votre amour, dit-il, la chose la plus précieuse pour moi c'est la vengeance. C'est assez vous dire que je m'arrangerai de façon à laisser vertueuses celles qui m'attendent. Je pouvais choisir entre un hôtel somptueux, un boudoir tentateur et une modeste mansarde. Mon choix est fait, etrien au monde ne saurait le changer, ajouta-t-il en serrant la main de Léontine.
Ce contact la flt frémir ; cette fois ce fut réellement d'amour.
Après un instant de silence, elle leva ses grands yeux bleus sur René, et lui dit à voix basse et résignée :
— Allez! je crois en vous comme en Dieu.
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