UNE COMTESSE PRISE AU PIEGE
René, sortant de l'hôtel, consulta sa montre; elle marquait une heure moins un quart, c'est-à-dire qu'il lui restait à peine le temps de franchir la distance qui le séparait de la rue de Provence. Les événements se succédaient pour lui avec tant de rapidité, que sa pensée ne pouvait les suivre. 11 frémissait en songeant qu'il fallait qu'il trouvât encore en lui la force d'assister, dans celle môme journée, à deux rendez-vous qui promettaient d'être, sinon tendres, du moins fort orageux. Au milieu de l'anarchie de ses passions, il sentait son amour naissant pour Léontine se dresser en dictateur et décréler la proscription des affections rivales qui, depuis dix jours, se disputaient l'empire de son cœur. Malgré tous ses efforts pour combiner, .chemin faisanl, la tournure qu'il donnerait à son entretien avec la comtesse qui l'attendait sous l'enveloppe d'une lorelte, il atteignit la rue de Provence sans s'être arrêté à aucun système.
Il ne voulut pas reculer, semblable en cela à certains grands orateurs, qui tirent toutes leurs inspirations du marbre delà tribune.
La comtesse l'attendait de pied ferme.
Si Léonline avait éprouvé un certain plaisir à jouer accidentellement le rôle de comtesse, la comtesse, de son côté, n'en éprouvait pas un moins grand à profiter d'une occasion qui lui permettait, sans le moindre sacrifice, de donner à tous les cbarmes de sa personne ce degré de puissance et de tentation que ne comporte pas le programme de la femme vertueuse. Se sentir un instant affranchie des lois tyranniques de la pudeur, qui a décidé arbitrairement la portion d'épaule qu'une femme peut montrer sans rougir, dépasser un peu ses mesquines limites, et accorder les iiommages du jour à quelque signe délicieux qui vaut mieux qu'un diamant, mais enfoui jusque-là sous un odieux fichu ; au lieu d'une sévère bottine, chausser son pied d'une merveilleuse pantoufle orientale, brodée dans le harem par le caprice d'une femme esclave ; remplacer le vulgaire bandeau par de soyeux repentirs à la Charlotte Corday, combiner capricieusement les charmes de la toilette avec ceux du négligé, en un mot se faire belle pour un autre que son mari, quelle est la femme du monde qui n'a pas, une fois en sa vie, envié cet innocent plaisir ?
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Soyez franclie, belle dame, et convenez que plus d'une fois vous en avez voulu à la lorelte splendide qui a comme vous des diamants et des cachemires, des tapis et des chevaux fringants, des loges à l'Opéra et des laquais brodés, et qui fait votre salon désert quand il lui plaît de convier ceux qui l'animent à une de ces folles nuits de vin, de jeu et de gais propos. Soyez franche, je vous en conjure. On ne déroge point par la pensée, et l'aveu que je vous demande avec tout le respect que je vous dois, porte avec lui pardon de la faute.
Ces considérations avaient fortement influé à décider la comtesse Pulchérie à revêtir le costume périlleux de la lorette. Éblouir René et ne lui rien accorder, telle avait été son intention.
Impossible à une femme de se faire plus séduisante.
Sa toilette était cependant d'une extrême simplicité. Elle portait une sorte de peignoir blanc, qui laissait à découvert ses bras de marbre. Ses cheveux tombaient en cascades sur ses joues. Ses petits pieds, chaussés de pantoufles jaunes, s'agitaient sur un carreau de cachemire, comme pour réclamer la part d'hommages à laquelle ils avaient droit. Elle n'avait rien ménagé pour rendre l'illusion complète. Elle humectait de ses lèvres roses un cigare presque aussi noir que ses cheveux, qui l'obligeait de passer à
tout instant sur sa bouche un mouchoir bariolé de broderies autant qu'une rosace de cathédrale. A la voir renversée sur son fauteuil, elle rappelait l'attitude gracieuse et paresseuse de la chatte. Il semblait qu'elle voulût se venger par ce moment d'impudeur de l'austère contrainte de toute sa vie.
René s'approcha d'elle sans paraître trop remarquer les perfections étalées sous ses yeux. L'amour pur et suave de Léontine le rendait indifférent pour tout ce qui n'était pas elle ; aussi aborda-t-il cette sirène avec une froideur qui rappelait celle du philosophe grec devant Laïs.
La comtesse, qui avait compté sur un éblouissement, ne s'expliqua point celte indifférence. Elle se l'expUqua encore bien moins quand elle entendit le langage de René.
— Vraiment, madame, lui dit-il, vous êtes aussi bonne que belle, et jusqu'à présent du moins, je n'ai pas mérité la faveur que vous m'accordez pour l'instant.
— ^Jais de quelle faveur voulez-vous parler ?
— Dispensez-moi de répondre. Quelle serait le mortel qui n'envierait pas mon sort ? Je quitte mes amis ; il n'a été question ^ue de vous. Par discrétion, je n'ai pas dit en me retirant que je venais me prosternera vos pieds. Mais si l'un d'eux allait passer par la rue de Provence, et reconnaître ma voiture,
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qui stationne à la porte, jugez vous-même quel serait son dépit, en songeant que, tandis qu'il est là dans la rue sale et froide, je suis, moi, dans un délicieux téte-à-lête avec une charmante et adorable femme, que je tiens en mon pouvoir, et qui, à la fin, se décide à m'accorder le juste dédommagement réclamé par les persécutions de mille sortes qu'il lui a plu de me faire endurer. Pardonnez, Angèle, au trouble qui m'agite, et accordez-moi un baiser, rien qu'un baiser, ajouta- t-il en se rapprochant si près d'elle, qu'il put compter les battements de son cœur.
La comtesse, qui ne s'attendait pas à une demande aussi brusque, parut fort embarrassée et perdit bientôt toute son assurance. En effet, comment résister aux instances d'un amant aussi passionné? Invoquer les convenances, la pudeur, la vertu? Mais n'était- elle pas dans le boudoir d'une lorette, c'est-à-dire dans un lieu où toutes ces belles raisons n'ont aucune valeur? Et puis, se retrancher derrière un tel rempart, n'était-ce pas donner le droit à son adversaire de devenir plus pressant? Une autre pensée la faisait encore frémir. René jouait son rôle avec tant de naturel, qu'elle ne pouvait vraiment distinguer si son erreur était réelle ou feinte.
A tout hasard, elle se leva et se mit à circuler. René la suivit, et, s'approchant d'elle, il lui fit bientôt une ceinture avec son bras.
Révoltée par cette seconde tentative, elle se dégagea brusquement, et lui dit d'un air courroucé:
— Je vous supposais bien élevé, monsieur, et je ne pensais pas voir tomber sitôt le prestige que je m'étais plu à vous accorder. Vous êtes ici à peine depuis cinq minutes, et vous avez déjà trouvé le moyen de dépasser les bornes de toutes les convenances.
~ Non, madame, reprit René, et la façon plus que libre dont j'ai agi envers vous n'est, de ma part, qu'une ruse à l'aide de laquelle je savais bien remettre à sa place une femme qui s'est plu à changer un instant sa bonne renommée contre une ceinture dorée.
La comtesse, interdite, jeta sur René un regard suppliant.
— J'aurais pu, continua René, mieux exploiter la situation, prolonger l'erreur, faire pécher la comtesse sous le couvert de la lorette, ravir certains larcins qu'il aurait été fort difficile de refuser; je pouvais tout cela, je ne l'ai pas voulu. A présent, madame doutez-vous encore de mon savoir-vivre ?
— Oh non! je suis battue, j'en conviens, et je me suis prise au piège que je vous avais tendu.
— Par votre faute, madame, et il me suffira de peu de mots pour le prouver. Le stratagème des trois rendez-vous était passablement machiavélique, convenez-en; il pouvait me perdre de ridicule, si vous
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aviez mieux su combiner vos batteries? Ainsi, au lieu de me mettre d'abord aux prises avec une candide grisetle, sans naalice et sans perfidie, il fallait me décocher une adversaire plus redoutable. Qu'est-il arrivé? c'est que ce matin, dans votre hôtel, seul avec M'ie Léontine, je suis parvenu sans beaucoup de peine à subjuguer sa raison et à la détacher de votre cause. Par elle, j'ai appris jusqu'au dernier mot de ce conciliabule où vous aviez préparé la mystification qui devait vous venger toutes les trois de mon erreur à l'Opéra. Mais si, au lieu de ji^e Léontine, j'avais d'abord rencontré M^ie Angèle la vraie, mon triomphe eût été plus difticile.
— Allons, je le vois, dit la comtesse, Léontine a manqué d'assurance; elle a mal joué son rôle.
— Ah! comtesse, soyez indulgente! Un début est chose fort difficile; vous-même, à l'instant, est-ce que le rôle de lorette, que vous jouez également pour la première fois, ne vous paraissait pas fort embar lassant dans le tête-à-tète?
La comtesse ne put rétorquer cet argument.
— Du reste, madame, Léontine n'a pas à se plaindre. C'est à elle qu'on a fait la plus belle part. Le rôle qu'elle a joué aujourd'hui flattera toujours son amour-propre. Quant au vôtre, qu'à votre plus grande gloire vous avez joué avec une maladresse que je suis prêt à constater, nous ferons tout ce qu'il fau-
dra pour en erfacer la trace ; vous l'oublierez, et tout sera dit.
— De quelles traces parlez- vous? dit la comtesse étonnée.
— Elles sont nombreuses. D'abord votre première visite à M^e Angèle, les confidences que vous lui avez faites, la lettre que vous m'avez écrite. Savezvous bien que tous ces faits-là, groupés avec un peu d'art suftiraient, et que de reste, pour perdre la réputation d'une femme, ou tout au moins pour la faire soupçonner?
— Le jugement du monde m'importe fort peu, dit la comtesse. Je ne reconnais qu'un seul tribunal, ma conscience ; et ma conscience dira que la comtesse Pulcliérie a peut-être été légère, mais qu'elle n'a pas été coupable. La vertu, à mon avis, ne sert qu'à braver fièrement les apparences. Quant aux soupçons, je les dédaigne. Je ne suis pas si chatouilleuse que la femme de César.
La comtesse semblait avoir retrouvé toute sa dignité. Sous les oripeaux de la courtisane, on voyait reparaître la grande dame, avec son front majestueux qui n'avait pas à rougir. René le sentit si bien, qu'il ajouta presque aussitôt :
— Il me reste, madame, à vous demander pardon de mes premières paroles. Elles s'adressaient, vous n'en doutez plus, à ce boudoir et à votre costume.
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nullement à votre personne. A votre exemple, j'avais mis un instant de côté le respect dont je suis pénétré pour vous, atin d'échapper sans ridicule au piège que vous m'aviez tendu. Ce qui s'est passé entre nous, je l'oublie, je vous en donne ma parole d'honneur. Voici la lettre que vous m'avez écrite; elle n'est pas sortie de mes mains, et je l'anéantis devant vous. Je ne suis jamais allé à votre hôtel, vous n'êtes jamais venue ici, et siplus tard on mettait tout cela en doute, comptez sur moi pour convaincre ceux qui voudraient penser le contraire. Puis, quand vous songerez au curieux de Saint-Roch, pardonnez-lui sa maladresse.
— Je ferai mieux que cela, dit la comtesse, je n'oublierai jamais sa loyauté.
Le lendemain, la comtesse Pulcliérie partait pour la Bretagne, chasser le loup avec sonnaari.