M. EMILE BERGERAT
Il faudrait être un autre Bergerat pour parler congrûment de M. Emile Bergerat. Il est vrai d'ajouter qu'il n'a besoin de personne pour cet office, et qu'il y suffît parfaitement. Si l'on réunissait les chroniques, préfaces, manifestes, fantaisies en vers et en prose, qu'il a consacrés à son apologie, à ses haines, à ses malheurs, on aurait la matière de vingt volumes. On y trouverait des pages qui se répètent. M. Bergerat a publié cinquante fois sa catilinaire bien connue contre la Comédie-Française, et renouvelé cent fois pour le moins l'accusation de tripatouillage qu'il lança contre un directeur de l'Odéon. Mais on lui pardonne ses redites, en considération de sa belle humeur. Car M. Emile Bergerat a la colère extrêmement comique. Il n'est jamais si gai que quand il se fâche. C'est ce qui fait souhaiter à ses admirateurs qu'il continue d'avoir quelques mécomptes, et particulièrement au théâtre. Jusqu'ici, leur vœu s'est réalisé. M. Bergerat
n'a pu décrocher la timbale du succès, j'entends du succès pécuniaire, qui se chiiffre par de nombreuses représentations. Il n'a connu que les « insuccès d'estime.». On s'est récrié sur son talent; les artistes — ses pairs — l'ont congratulé; il s'est congratulé luimême. Mais la foule n'est pas venue. Et M. Bergerat continue de voir fuir devant lui, indéfiniment, son espérance suprême, qui est de palper les recettes du Tour du Monde en quatre-vingts jours.
En vérité, il a de quoi se consoler, et sa carrière a été brillante. Enfant prodige, il échoue à son baccalauréat, mais il broche une pièce en un acte qu'il envoie chez Molière, et qui est reçue sans coup férir. Par une étrange ironie, cet homme, qui poursuivit toute sa vie la chimère du théâtre, y débuta à dix- ^ept ans, et y fut plus précoce qu'Augier, Dumas fils et Pailleron..* Puis, il se tourne vers le journalisme : il publie au Figaro^ en 1864, des articles qu'il signe du pseudonyme de Jean Rouge; il collabore au Gaulois, au Paris- Journal, au Bien Public, au Voltaire, Il traite tous les sujets, il aborde tous les genres : le conté, le roman^ la critique d'art, la satire, l'étude de mœurs; il y déploie une vivacité, une verve funambulesque, et surtout une virtuosité de langage qui lui assignent une place au premier rang des humoristes. C'est un Sterne, avec moins de flegme, un Rabelais, avec moins de philosophie et de bon sens. Du bon sens^ M. Bergerat, dès celte époque, ne se pique guère d'en avoir. Il le méprise... Il est le paradoxe