M. EMILE BERGERAT
fait homme; il se plaît aux raisonnements facétieux qui se tiennent en équilibre sur une pointe, comme les chapeaux de clowns.
Son irrévérence s'attaque à tout ce qui inspire aux hommes du respect et de la considération, à tout ce qui est assis et posé. S'il s'occupait de politique, il fronderait les corps de l'État, la magistrature, le clergé, les fonctionnaires et les ministres. Dans le domaine des lettres, il attaque les écrivains bien rentes, ceux qui séduisent les bourgeois et les gens du monde et qui possèdent un fauteuil sous la Coupole. L'Académie est sa bête noire. Tantôt il la transperce de sa flamberge, avec les gestes du spadassin Lampourde; tantôt, quittant le ton tragique, il accommode les Quarante à la sauce verte, il leur lance des nasardes et gambade autour d'eux, comme Arlequin, en leur allongeant des coups de batte, en les saluant d'un pied de nez. Si quelque confrère malavisé eût prédit, vers 1872, à M. Emile Bergerat qu'il aspirerait un jour à la succession de quelque immortel, un éclat de rire homérique eût accueilli cette prophétie. Et de même, il y a vingt ans, Caliban ou Bergerat (c'est tout un) eût repoussé avec horreur le ruban rouge, si on le lui avait offert. Sa mémorable philippique contre la Légion d'honneur restera comme un de ses morceaux les plus brillants. C'est un modèle du genre. L'ironie s'y allie à l'invective. Et il est très bien composé. M. Bergerat s'est souvenu, pour une fois, qu'il avait fait sa rhétorique. Je
TOUS assure que ces deux cents lignes valent qu'on les soumette à Tanalyse; On y découvre l'essence même du genre de M. Emile Bergerat.
Et, d'abord, pour ne pas désorienter ses lecteifrs, il se lance en pleine fantaisie. Il déclare que Napoléon I" est un faux grand homme; que les historiens ont exagéré son prestige ; qu'il ne fut ni grand capi* taine, ni grand diplomate, ni grand empereur; qu'il sut simplement profiter des circpnstances, et se servir d'une élite de guerriers incomparables et d'un étatmajor de généraux qui se dévouèrent à son ambition. Donc, Napoléon est surfait ; c'est un point établi pour M. Bergerat. Il n'eut, durant sa carrière, qu'une minute de génie : celle où il fonda son ordre, où il inventa ce prodigieux moyen de gouvernement que Ton nomme la Légion d'honneur : <( Avoir observé cela que plus on avance en Égalité, plus on éprouve le besoin d'en sortir, et avoir opposé à la grande utopie de la Révolution française cette « noblesse de poche » qu'on appelle la Légion d'honneur, grâc^ à laquelle nous sommes tous égaux sans Tétre, quelle trouvaille!... » Et il était temps de s'en aviser, car la nation devenait impatiente, elle menaçait de s'insurger. Ce. bout de moire, miroitant au soleil devant ses yeux, l'apaisa, la rendit joyeuse : « La mare aux grenouilles coassait affreusement et elle refusait tous les soliveaux. Il prit un bout de ruban rouge et il l'attacha à sa ligne. Toutes les rainettes entrèrent en danse. Elles avaient Un dieu, une patrie, des lois,
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une justice; une société et des mœurs. Le ruban rouge leur représentait tout cela. Leur vie, à présent, avait un but. » Napoléon disparut. Son œuvre ne mourut p^s. Elle est plus que jamais vivace. Les croix continuent de. pleuvoir. Sur quelles poitrines tombent-elles? Ici, M. Bergerat devient lyrique; ij fouaille à revers de bras;^ il se hausse au ton de Jur vénal. Écoutez-le : « Un bon chef d'État s'inquiéter^ moins de savoir pourquoi un citoyen est décoré que d'apprendre pourquoi un autre ne Test pas encore. » Et quelles conditions met-il à cette faveur? Caliban les énumère. Il passe sous silence le mérite; il n'admet pas que ce motif puisse entrer en ligne. L'âge,, à la bonne heure! « On est décoré pour cause de maturité. La France vous félicite d'avoir passé la quarantaine. On dirait qu'elle vous en indemnise... » D'autres titres ont leur importance, que le pamphlétaire dénombre' complaisamment. Un rond de cuir est décoré pour sa patience. Il a souffert. Un Français ne doit pas souffrir. « Ah! les belles mœurs! L'un des titres irrésistibles à la décoration, c'est dé l'avoir demandée plusieurs fois sans l'obtenir. » Et M. Bergerat conclut par cette phrase .charmante, où sa pensée se résume : « Demander la .Légion d'honneur au gouvernement, c'est une politesse à lui faire. ^. »
Je sais, bien que ce$ plaisanteries ne sont pas neuves^ et que M. Bergerat n'est pas le premier qui Jes ait couchées sur Iç papier. Il en a renouvelé la
saveur en la rendant plus violente, en Texaspérant. Nous saisissons en ce chapitre, comme en vingt autres que nous aurions pu choisir, le secret de sa manière. C'est Voutrance dans le fond et dans la forme, une plaisante déviation de la vérité. Les hommes et les choses qu'il raille apparaissent en son style, comme en une boule de jardin, grimaçant en long ou en large, selon son caprice. Il est doué, à un degré éminônt, du don caricatural. Mais ce n'est pas un caricaturiste indolent, ni indifférent. Il est passionné. Il ne rit que du bout des lèvres, il ricane ; il montre les dents. M. Bergerat n'est tout à fait excellent que lorsqu'il s'échauffe ; et comme il s'échauffe de préférence sur les questions qui mettent en jeu son intérêt personnel, il en résulte que les meilleures pages qu'il ait produites sont celles où il parle de lui-même.
Cet intransigeant, ce révolté s'.est adouci. On raconte que, rendant visite un jour à M. Lockroy, ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, il le pria d'interposer son autorité pour faire jouer, soit à la Comédie-Française, soit à l'Odéon, le Capitaine Fracasse. Le ministre se déroba à ces sollicitations; mais, voulant offrir à l'écrivain, qu'il aimait beaucoup, une compensation, il se déclara prêt à lui accorder n'importe quelle marque d'estime, de celles qui dépendaient de lui, exclusivement. M. Bergerat s'écria brusquement : « Décorez-moi! » Et le décret parut le lendemain à VOfficiel, Authentique ou non,
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rhistoriettp .est jolie; elle nous ouvre uû <;oin de rame du chroniqueur: Au moment où M. Bergerat sollicitait ce $( hochet », il n'oubliait pas les facéties qu'il lui aya^it prodiguées. Quand, un peu plus tard, il se soumettait à la corvée des visites académiques^ il se souvenait des brocards- impitoyables dont il accablait les candidats. Il savait à quel danger l'exposait ce revirement, et qu'un jeune Bergerat, frais éclos dans la presse, pouvait se servir de ses propres verges pour le fouailler. Que voulez- vous? M. Bergera se sentait las, las de ses pirouettes et de ses lazzis, las de ce métier de danseur de corde qui saute pour amuser la galerie, las de l'article à faire, las de cette pierre du journalisme qu'il était obligé, depuis tant d'années, de rouler chaque matin. S'il s'obstinait à chercher au théâtre le succès qui le fuyait, je veux bien admettre qu'il y fût poussé par un sincère amour de l'art dramatique, mais il espérait aussi, n'en doutez pas, y trouver la fortune matérielle et tous les avantages qui en découlent : le repos d'esprit, l'indépendance, le loisir de ne travailler qu'à ce qui vous plaît et que quand cela vous plaît. Il me dit une fois : « Il arrive un âge où l'on a besoin de gloire ! » Et il me sembla que cette parole était profonde et touchante. Oui! il est un âge où les ardeurs combattantes tombent avec les cheveux, où le marin aspire au port après les orageuses traversées. Les comédiens fatigués s'achètent, avec leurs économies, une maisonnette, et se retirent à Nemours, pour y
attendre la mort. Ils y vivent, tirailleurs, généralement jusqu'à un âge avancé. N'est-il pas naturel que M. Emile Berge rat, illustre comédien qui redoute la vieillesse, cherche à bâtir sa petite maison de Nemours?
Le cas de M. Georges Ohnet est un des plus singuliers qui soient. C'est un exemple des ravages que peut causer la critique quand elle s'exerce avec unanimité dans un même sens. On peut dire que M. Ohnet a eu contre lui, pendant quinze ans, tous les écrivains qui ont mission de juger les productions de Tesprit. Et s'il n'y avait eu que ceux-là! Les chroniqueurs, les échotiers, les reporters, les tirailleurs du petit journalisme vinrent à la rescousse. Une sorte de consigne s'établit sans que l'on sût précisément de qui elle émanait. Elle n'émanait de personne. Ce courant de dénigrement s'institua de luimême, comme se forment d'autre part certains courants d'enthousiasme. 11 fut convenu, du haut en bas de la presse, que l'auteur du Maître de Forges devait être vilipendé. Et une guerre commença, féroce, excessive. Chacun emboîta le pas à IM. Jules Lemaître, qui, en composant son cruel article, avait
obéi à divers mobiles, d'où la malignité n'était pas exclue. Il était jeune; il aspirait à être célèbre : il pensa qu'un bel éreintement ne serait pas inutile à sa renommée, et il choisit comme victime M. Georges Ohnet. Cette campagne ne nuisit pas matériellement au romancier — du moins, tout de suite. Ses productions contin^uèreat de se vendre. Le Maître de /^o?'^es atteignit sa trois cent vingt-huitième édition, cent cinquante éditions,,de plus que les meilleurs ouvrages de Daudet et de Bourget. Serge Panine^ que de bons esprits préfèrent au Maître de Forges^ arriva à cent soixante-douze éditions. La Comtesse Sarah, Lise Fleuron^ la Grande Marnière, n'obtinrent pas une moindre faveur. Les derniers volumes ont un peu diminué : Dette de Haine^ Nemrody VAme de Pierre, la Dame en gris, n'ont atteint que quatrevingts éditions : symptôme inquiétant et qui semblerait indiquer que le public se refroidit. Mais, d'autre part, on assure que M. Ohnet, en baisse (ihez nous, est en pleine vogue dans l'Amérique du Sud. La gloire de ce littérateur est comme le soleil : lorsqu'elle se couche sur. un point de la terre, elle se lève aux antipodes. Peut-être reviendj?a-t-elle; luire à Paris,, quand elle aura accompli le tour du ihondel...
Quelles sont les Causes de Textrême sévérité dont on a accablé M. Ohnet? Il l'attribue, je suppose, à de bas sentiments, à la jalousie qu'aurait excitée l'étonnante diffusion de ses écrits. Et cependant, noua
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voyons d'autres pomanciers populaires que les journaux couvrent d'or et que la critique ne tourmente point. A-t-elle eu jamais l'idée de s'acharner sur les feuilletons de l'excellent Richebourgou de M. Xavier de Montépin? Elle considère que ces ouvrages, uniquement affectés à l'amusement du public, sont h côté de son domaine, et qu'ils sont dénués de prétention, et qu'ils échappent, par cela même, à ses rigueurs. Richebourg et M. Xavier de Montépin comptent des lecteurs et des lectrices dans la meilleure société; on dévore avec empressement, quelquefois avec passion, leurs récits : on n'y attache pas d'autre importance; on sait qu'ils ne comptent pas au point de vue de l'art pur. M. Georges Ohnet se présentait avec un appareil moins modeste. La bourgeoisie française adopta le Maître de Forges et ne fut pas loin de considérer ce livre comme un chefd'œuvre. Il répondait à ses besoins d'idéalisme et de sensibilité ; il s'élevait , comme une protestation contre le naturalisme triomphant. Beaucoup d'honnêtes gens exaltèrent le Maître de Forges pour rabaisser Nana et Pot-Bouille dont la grossièreté les révoltait. M. Georges Ohnet leur apparaissait comme le restaurateur du goût et le sauveur des bonnes mœurs. Il était donc assez naturel que la critiqua s'occupât de ses ouvrages; le soin qu'elle mit à les examiner prouvait l'importance qu'elle y attachait. Or, elle crut découvrir que le mérite de ces œuvres n'était pas en parfait accord avec leur fortune. De