‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 15 sur 37 · LES POÈTES · texte numérisé non relu

LES POÈTES

J'étais l'autre soir en une compagnie où se trouvaient assemblés d'honnêtes gens, curieux des choses de Tart et de la littérature. Il y avait là plusieurs poètes, un symboRste instrumentiste, trois éphèbes initiés aux mystères du verbe déliquescent et un brave homme de critique que le Mercure de France tourne volontiers en dérision en l'appelant « épicier de lettres ». L'entretien, après avoir effleuré les romans du jour, s'égara vers les ouvrages de M. Stéphane Mallarmé. Ces ouvrages sont considérables, si l'on mesure leur mérite au bruit qu'ils font dans le monde. M. Stéphane Mallarmé n'a publié jusqu'ici qu'un volume, luxueusement imprimé, et dont les rares exemplaires sont entre les mains d'amis fidèles. Mais son nom est connu de tout l'uni-» vers. Lorsque Verlaine mourut, M. Stéphane Mallarmé le remplaça dans la confiance des rédacteurs du Mercure^ qui représentent, comme on sait,

Télite de Fesprit humain. Il fut élu « Prince de la jeunesse » par cent cinquante suffrages. M. Sully Prudhomme n'en obtint que douze, et son prestige fut gravement diminué par cet échec. Celui de M. Mallarmé rayonna d'un éclat prodigieux. Les grammairiens d'Europe et d'Amérique étudièrent ses vers, la loupe en main; les obscurités qu'ils y rencontrèrent, au lieu de les rebuter, les remplirent d'admiration. C'est le propre des grands génies, de ne pas se laisser pénétrer du premier coup.

M. Stéphane Mallarmé est assurément un grand génie, car il est impénétrable. Le vulgaire ne saurait aspirer à le comprendre. Il faut recourir, pour déchiffrer sa pensée, à la sagacité des artistes subtils, experts aux jeux de l'analyse et de l'exégèse. Et c'est pourquoi j'ai prêté l'oreille aux discours qui se sont tenus devant moi, et que je transcris exactement...

L'ÉPICIER DE LETTRES, dans Une intention perfide. Avez-vous lu le dernier sonnet de Stéphane Mallarmé, intitulé Tombeau et consacré à la louange de Verlaine? Je suppose que ce morceau est élogieux. Mais je n'ose rien affirmer. Je me suis creusé la cervelle à en découvrir le sens...

Le symboliste, avec ironie. Votre cervelle n'a pas éclaté?

L'ÉPICIER DE LETTRES. Je me suis arrêté à temps.

Le SYMBOLISTE. Et VOUS avez felu, pour vous remettre, la Grève des forgerons!

L'ÉPiaER DE LETTRES. NoD I J'ai relu la Nuit de mai.

Le SYMBOUSTE4 Ça revient au môme.

L'ÉPiaER DE LETTRES. MoD Dieu, mou cher confrère, j'ai gardé, je Tavoue, une tendresse de cœur pour Musset. On aime toujours un peu ceux qu'on a beaucoup aimés» Mais je ne suis point absolu dans mes idées. Je ne demande qu'à tne convertir. Ouvrez-moi les yeux, j'y consens. Faites-moi toucher du doigt des beautés du « Prince de la jeunesse », et j'abjurerai mes erreurs, je baiserai la poussière, dans l'attitude d'un député musulman... Traduisez-moi un morceau de Stéphane Mallarmé, un tout petit morceau, le plus clair de tous ces morceaux...

Le SYMBOLISTE. Je vous vois venir, beau masque. Vous êtes décidé ^ ne rien admettre. 11 n'est pas de pire sourd...

L'ÉPICIER DE, LETTRES. Quo risqucz-vous d'essayer?

Le SYMBOLISTE4 Vous jurez .au moins de m'écouter en silence, de ne pas interrompre ma démonstration par des observations incongrues?.. •

L'ÉPICIER DE LETTRES. C'cst jurél

Le symbouste. Je commence donc et, pour éclairer votre ignorance, je vous dirai ce que vous sauriez jdéjà, si vous aviez pris la peine de. lire les lumineux commentaires de Francis Vielé-Griffin. Je vais vous formuler en deux mots la poétique .du prince et son esthétique.

L'ÉPiaER DE lettres. Je bois vos paroles. ••

Le symboliste. Le prince part de ce principe que

toute chose, fût-elle la plus mesquine, a une signification et est autre chose qu'elle ne nous paraît. Le Prince entre dans la vie quotidienne ainsi qu'en un monde vierge; il y marche à travers des forêts de •symboles dont la première tige est encore innommée; et, seul, en face des questions, il les prend une à une et se les pose... Si tel objet n'est pas ce qu'il vous semble être, mais autre chose^ et si le Prince découvre cette autre chose inconnue (qui est cet objet que vous croyez connaître); si, fort de sa certitude, il parle de cet objet que vous croyez connaître en termes se rapportant à ce qu'il est en réalité, c'est-àdire à cette autre chose que vous ignorez, vous rie vous entendrez avec le Prince qu'autant que vous irez comme lui jusqu'à l'essence, au lieu de vous arrêter à la surface des choses...

Les trois initiés. Cela est limpide...

L'ÉPICIER DE lettres. Votrc explication est sans doute fort ingénieuse. Mais (excusez mon infirmité I) il me semble que quelques nuages flottent encore autour de la vérité et la dérobent à ma faible intelligence. Ne pourriez- vous joindre la démonstration à la théorie et me citer au moins un exemple?

Le SYMBOLISTE. Il m'cst aisé de vous satisfaire. Quel poème voulez-vous que je vous dise?

Premier initié. ... La Pipe^ d'une évocation meurtrie et, en sa chute, d'une inouïe tendresse!...

Second initié. ... Le Phénomène futur où pleure un avenir qui est déjà le présent I...

Troisième initié. ... Le Nénuphar blanc ^ qui est la noble abstention de celui qui ignore à jamais.

L'ÉPICIER DE LETTRES. Ce Nénuphar^ qui est blanc comme presque tous les nénuphars, me séduit. La Pipe me plaît aussi. Je vote pour la Pipe ou le Nénu" phar.

Le symbouste. Vous n'aurez ni Tun ni Tautra.

Vous aurez le sonnet à Richard Wagner, qui est, j'ose le prétendre, un des chefs-d'œuvre immortels de notre langue.

Les TROIS initiés, extasiés et psalmodiant ensemble le premier vei*s du chef-d'œuvre :

Le silence déjà funèbre d'une moire...

L'ÉPICIER DE lettres, poursuivi par une fâcheuse réminiscence et se rappelant mal à propos son répertoire classique : ;

Je suis déjà ravi de ce petit morceau !

Le SYMBOLISTE. De grâce! soyez sérieux, ou je quitte la partie I Nous ne sommes pas ici pour nous amuser!

L'épicier de lettres. Vous avez raison. J'offre au Prince mes excuses^

Le symboliste. Voici le sonnet à Richard Wagner (il le scande lentement d'une voix mélancolique et les . yeux levés au ciel) :

Le silence déjà funèbre d'une' moire Dispose plus qu'un pli deuil sur le mobilier Que doit un tassement du principal pilier . Précipiter avec le manque de Mémoire.

Notre si vieil ébat triomphal du grimoire.

Hiéroglyphes dont s'exalte le millier A propager de l'aile un frisson familier, » Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire!

.• Du souriant fracas original haï

Entre elles, de clartés maîtresses a jailli Jusque vers un parvis né pour leur simulacre,

Trompettes tout haut d'or pâmé sur lés vélins. • Le dieu Richard Wagner, irradiant un* sacre Mal tu par l'encre môme en sanglots sibyllins,

Les trois initiés, jouissant de la stupeur de Vépicier de lettres. Ehhïen?

L'épicier de lettresi. Superbe 1 1 Le sonnet est d'une ampleur, d'une harmonie, d'une richesse de rimes 1... Maintenant, je né serais pas fâché d'apprendre au juste ce qu'il signifie.

-Le symboliste. Comment I vous n'avez pas compris?

L'épicier de lettres. Pas un traître mot!...

Le symboliste. Non! ce n'est pas possible! Vous vous moquez de moi ! Ces vers sont si simples!

Les trois initiés. D'une simplicité enfantine!

Le symboliste. Et d'abord le début ne peut prêter à l'équivoque. Il s'agit de l'antagonisme de la poésie et de la musique. Les poètes ont préparé l'avenir et s'imaginent qu'ils régneront sans partage. Mais leur outillage est imparfait {tassement du principal pilier). Et la musique, plus savante, plus complète {dispose un pli deuil sur le mobilier) et s'installe à sa place et règne désormais, se suffisant à soi-même.

Le mobilier Séculaire de la poésie et des belleslettres {vieil ébat triomphant du grimoire) est enfoui dans une armoire et détrôné par un art plus neuf, par Tartde la symphonie, du drame lyrique, par l'art de Richard Wagner...

L'ÉPICIER DE LETTRES. Cette interprétation ne me. paraît point déraisonnable...

Le premier initié. Permettez, messieurs I Elle me parait, à moi, tout à fait contraire aux intentions (}e l'auteur!

Le symboliste. Et en quoi donc, s'il vous plaît?

Premier initié. Vous coûjmettez un énorme contresens! Vous alléguez que Richard Wagner a supprimé la poésie, quand au contraire il l'a exaltée, quand il en a magnifié l'auréole. Bien loin de l'abolir, il l'a élargie, vivifiée, il lui a ouvert des horizons que l'on ne soupçonnait pas. Ce qu'il a détruit,* ce sont les formes surannées de la musique, l'opéra mélodramatique et l'opéra-comique, ce vieil ébat du grimoire^ ces hideux hiéroglyphes^ ces œuvres sans Boblesse, propres tout au plus à propager de Vaile un frisson familier,.. Ce vers, à lui seul, éclaire le texte. Je suis surpris qu'un critique sagace, comme vous l'êtes, ait pu s'y tromper...

L'ÉPICIER de lettres. Eh! mais cette version me donne à réfléchir. Il se pourrait qu'elle fût la bonne!

Le symboliste. La bonne! Vous êtes fou, je pense, avec votre opéra-comique! Pourquoi pas l'opérette, et les féeries du Châtelet? et les ballets des Folies-

Bergère? Le Prince est un trop haut esprit pour prêter à Wagner des préoccupations indignes de lui.' Wagner s'inquiétait bien vraiment des serinettes d'Auber! Il ne les apercevait môme, pas de son Olympe. Le vers que vous citez {à propager un frisson^ familier) s'applique uniquement et la poésie. .«

Premier initié. A la musique! :

Le symçoliste. a Alfred de Musset! .

Premier initié. A Adolphe Adam!

L'épicier de lettres. Messieurs, je vous en supplie,, tâchez de tomber d'accord!

Second initié. C'est moi qui vais vous y mettre...

L'ÉPICIER DE LETTRES, poussant un soupir de joie. ÇnfinI

, Second initié. Vous, cherchez l'un et l'autre midi à quatorze heures. La solution est bien plus naturelle.. Le prince ne s'est pas perdu dans ses spéculations, transcendantales. Il a visé un détail matériel, précis.. Lisons tranquillement ses vers, sans leur attribuer un sens figuré. Ils vont s'illuminer aussitôt. Quelle révolution a opérée au théâtre Richard Wagner! La révolution de la mise en scène. Il a retoiplacé le décor humain par le décor de rêve. Et c'est de cela que le poète le loue. Il lui rend grâpe d'avoir délivré le théâtre de ses accessoires surannés [enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire) et remplacé ces grotesques enluminures par d'héroïques pages de missel (Trompettes tout haut d'or pâmé sur les vélins)... Vous rendez-vous; â l'évidence?

SUR UN SONNET DE M. STÉPHANE MALLARMÉ 15i:

Le symboliste et le premier initié^ ensemble. Absurde II

L'ÉPICIER DE LETTRES. Celte troisième iùterprétatiou me plonge daris rincertitùde. ' - Le sfYiiBOListE, s' animant. Le Prince rirait bieix s'il vous entendait!

Premier initié, un peu nerveux. Il ne rirait pas, car ce travestissement rapetisse son chef-d'œuvre.

Second initié. Vous avez dit « travestissement »?

Premier initié. Je maintiens l'expression.

Second initié. Mais elle est injurieuse! Douteriezvous, par hasard, de ma bonne foi?

Premier initié. Peut-être!

Second initié. Monsieur!

L'épicier de lettres. Messieurs, ne vous fâchez pas, je vous en supplie. Nous sortons de carnaval, où tout peut se travestir, même le sens d'un sonnet. Mais j'y songe! Que n'allez-vous prier le Prince luimême de trancher votre différend? Il ne nous refuserait point ce léger service.

Le symboliste. Vous raillez! Ce serait lui faire injure! D'ailleurs on n'obtiendrait rien de lui.

L'épicier de lettres. Est-il donc si rebelle à l'interview?

Premier initié. Non, certes. Il ne déteste pas que les journaux s'occupent de lui. Mais il a besoin de mystère.

Second initié. Et que deviendrait-il le jour où le premier venu comprendrait la signification de ses vers?

Le symbouste. On ne les lirait plus!

Premier initié. Et il serait obligé d'en composer de nouveaux I

Second initié. Ce qui le gênerait fort!

L'épicier de lettres. Et ce qui vous gênerait davantage! II

Parmi les littérateurs contemporains, M. Armand Silvestre est, sinon un des plus compliqués, du moins celui qui a le plus souvent changé de physionomie. Cet écrivain est protéîforme. Il y a Fauteur des Sonnets païens, le parnassien impeccable et un peu mélancolique; il y a Fauteur des Contes gaulois qui épanche sa belle humeur dans les feuilles parisiennes; il y a Fauteur de' Griselidis et de Tristan de Léonais^ légendes de chevalerie en vers libres; il y a aussi Fauteur d'une dizaine de livrets d'opéra qui furent mis en musique par nos plus distingués compositeurs, et de plusieurs douzaines de ballets qui se jouent dans les Casinos, Olympias, Alhambras et Music-Halls de la France et de Fétranger. Voilà, sans doute, un bagage considérable. M. Armand Silvestre est doué d'une extraordinaire fécondité, qui s'affirme dans des genres très divers. Voyons s'il n'existe pas

un lien qui rattache les unes aux autres ces productions.

Vers 1865, M. Armand Silvestre, frais émoulu de Polytechnique, offrit à George Sand son premier recueil de poésies; la châtelaine de Nohant lui accorda son suffrage et voulut bien prendre sous son égide le jeune poète. Elle écrivit une préface élogieuse dont la première phrase était un alexandrin :

Voici de très beaux vers... Passant, arrête- toi.

Et elle poursuivait en ces termes : « C'est Thymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-à-dire l'enivrement de la matière chez un spiritualisle quand môme, qu'on pourrait appeler le spiritualiste: malgré lui; car, en étreignant cette beauté physique qu'il idolâtre, le poète crie et pleure. Il l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il donc? De n'avoir pas d'âme. Ceci est très curieux et continue, sans la faire déchoir; la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle. » En relisant, kl trente ans d'intervalle, les vers écrits à cette époque par M. Armand Silvestre, on conlprend qu'ils aient excité l'admiration de George Sand; ils ont gardé leur beauté; ils sont habiles, sonores, remplis de nobles images. A la vérité, ils ne sont pas dénuée de rhétorique ; mais il en est de la rhétorique comme dé la casse dont parle M. Purgon : de bonne rhétorique est bonne. Celle de M. Armand Silvestre avait de

quoi plaire, surtout dans la fleur de sa nouveauté. Après dîner, alors que la nuit tombait dans la campagne et qu'une douce tristesse montait des choses, Texcellente Sand, qui n'était plus alors qu'une grand'mère, fermait à demi les yeux et savourait ces rythmes berceurs :

Ainsi qu'un lac perdu dans une solitude, Ton front pâle, Rosa, rêve, éternellement.

Le jeune polytechnicien adressait à cette Rosa mystérieuse des prières frissonnantes comme des caresses. Il adorait en elle la forme idéale de son rêve; elle était Fautel devant lequel il s'agenouillait :

Je veux ceindre humblement de mes bras prosternés Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.

Déclamez ces vers : ils se déroulent comme une étoffe d'excellente qualité et que l'on a du plaisir à sentir passer entre ses doigts. Les dessins qui y sont marqués n'ont pas une grande variété ; ils se répètent. Ce sont des lis, des roses pourprées, des étoiles, beaucoup d'étoiles, toute une voix lactée; des ailes et des voiles, des levers et des couchers d'astres, couchers sanglants, levers triomphants; puis, c'est la symphonie de la chair, des embrassements éperdus et des extases, auxquels succèdent des accents désespérés...

Les serpents jetés aux fournaises Des lourds trépieds pythoniens, En des tourinents pareils aux miens Se tordaient vivants sur les braises.

156 POINTES SECMES .

. Les rimes sont soignées, les métaphores aussi'. S'il fallait dégager de l'œuvre poétique de M. Armand Silvestre une impression d'ensemble, oh éprouverait quelque embarras à la préciser.. Cela est élégant; cela est imprégné de platonicisme et de panthéisme; cela caresse et charme Tôreille. A notre goût d'aujourd'hui cela est un peu dépourvu de simplicité. .Un revirement s'est fait; nous n'avons plus la superstition de la consonne d'appui; nous ne sommes plus éblouis par les feux d'artifice du Parnasse. Un grain d'émotion nous touche davantage que dea phrases, fussent-elles ciselées dans l'or avec des diamants et des perles. Pour ma part, je préfère à la brillante joaillerie de M, Armand Silvestre certains morceaux qu'il a modestement intitulés Vers pour être chantés. Ce sont des chefs-d'œuvre de grâce, de délicatesse ; une sensibilité discrète s'y joue dans le caprice d'une forme toujours, pure*

Sur le grand lac au flot clair Où Taile du soir se penche, J'ai longtemps suivi dans Tair . La barque à la voile blanche^ Un fil d'argent la suivait Qu'avait tracé son passage :

C'est ton cher nom qu'écrivait Le caprice du sillage.

On en pourrait citer vingt qui figureront plus tard avec honneur dans les anthologies. Si M. Armand Silvestre devient, classique, je pense qu'il le devra non pas à ses morceaux descriptifs, qui sont pourtant remarquables, ni ù. ses drames sacrés ou profaneSi

mais à quelques-unes des chansons d'amour ou de jêve qu'il a laissées tomber de sa plume.

Aux environs de 1880, un journal boulevardier, cherchant à atteindre la vogue qui le fuyait, embaucha des chroniqueurs chargés de servir chaque matin au public des mets violemment assaisonnés. Ils s'acquittèrent en conscience de leur tâche; et l'on ne fut pas médiocrement surpris de retrouver parmi eux, je pourrais dire à leur tête, le poète des Sonnets païens. M. Armand Silvestre, qui n'avait jiisqu' alors publié, en fait de prose, que des études critiques et des ctironiques sentimentales, dépassa du premier coup Pigault-Lebrun, Paul de Kock et tous les maîtres es grivoiserie. Pour le fond, il s'inspira tantôt du spectacle de la vie moderne et tantôt des vieux conteurs, de Bonaventure des Perriers, de Marguerite de Navarre, mais il eut soin de rajeunir leurs fictions ; et il s'ingénia à baptiser ses personnages de noms retentissants et qui ne tardèrent pas à devenir populaires. On n'a pas oublié, je pense, le commandant Laripète, l'amiral Lekelpudubek, la famille Ducuron et le diplomate hellène Fépipimongropoulo. Il s'appropriait le procédé des anciens vaudevillistes qui appelaient les meuniers M. Dumoulin et M. Dugravier les marchands de sable. Ce sont des moyens d'un assez bas comique, mais dont l'action est irrésistible sur les lecteurs ingénus. M. Armand Silvestre versa dans ce moule une gaieté énorme. Phœbé continua d'inspirer ses extases, mais ce n'était plus la reine

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des nuits à laquelle il dédiait naguère de si jolis couplets. C'était une lune plus humaine, dont les grassouillettes rondeurs excitaient son appétit. Depuis bientôt vingt ans, les histoires de M. Armand Siivestre font les délices des tables d'hôte, des corps de garde et des mess d'officiers. Et, ce qui contribue à leur donner du crédit, c'est qu'elles ne sont pas mises en style vulgaire. L'auteur prend soin de les teinter de lyrisme; il retrace les mésaventures conjugales de M^^ de la Pétardière du même ton héroïque dont il traiterait des amours de Cléopâtre. Et ainsi, par cette tenue de la forme, d'une part, et, de l'autre, par l'extrême vivacité de ses anecdotes, il réussit tout ensemble à divertir ses clients ordinaires et à Jeur inspirer du respect. Vous voyez que M. Armand Siivestre occupe dans les lettres une situation exception nelle.

Comment cet artiste de grand talent s'est-il décidé à quitter les sommets sacrés de l'Olympe pour s'occuper à des besognes aussi ordinaires? Car, enfin, ce n'est pas un métier très récréatif que de composer à jour fixe des historiettes destinées à réveiller cet animal qui, dit-on, sommeille chez tous les hommes, jeunes et vieux. M. Armand Siivestre n'est pas toujours en disposition de rire; il doit y avoir des matins moroses, oix de sévères pensées hantent soo cerveau. Il est obligé de les chasser et de se consacrer tout entier à la gaudriole. Cette contrainte est douloureuse, M. Armand Siivestre la subit par nécessité

(les contes gaulois sont d'un placement plus avantageux que les sonnets). Et puis, Taccoutumance y a. plié'son esprit. Je suis sûr que, dès qu'il a devant lui sa feuille blanche, le fol essaim de ses maris cornards, de ses veuves impétueuses, de ses généraux podagres et de ses rentiers libidineux commence à danser la sarabande. Il n'a qu'à transcrire les tableaux qui se déroulent dans son imagination. Une ombre de sujet, un mot où une situation drolatique^ de la sauce autour, une sauce abondante et épicée, où se reconnaît le tour de main d'un maître-queux (c'est le cas de le dire), expert en ce genre dé cuisine : et les cent cinquante lignes réclamées par le journal sont, de la sorte, obtenues.

Maintenant, considérez, je vous prie, les deux Silvestre dont nous venons d'esquisser la physionomie. Analysez les vers loués par George Sand et les nouvelles de haulte graisse qui répandirent son nom dans la foule : vous y découvrirez un foyer de commune inspiration. Nouvelles et sonnets sont à la gloire de Vénus. Ses vers encensent Vénus Astarté, sa prose exalte de préférence Vénus Callipyge; mais c'est bien à Vénus, toujours à Vénus que s'adresse son hommage. Il célèbre les forces génératrices du monde, la fécondité universelle, les pièges que la nature tend aux -créatures pour les conduire à ses fins. Et, tour à tour, il aime la beauté pour ce qu'elle a d'harmonieux et pour ce qu'elle a de sensuel. Développez ces deux thèmes,poussez-les à leurs plus

extrêmes conséquences, et vous aurez Tœuvre, à peu près complet, de M. Armand Silvestre.

Persistera-t-il longtemps encore à suivre ces voies? Optera-t-il pour Tune ou pour l'autre? J'ai le pressentiment que, lorsque M. Armand Silvestre aura assuré le repos et la dignité de ses dernières années, il se bâtira une tour d'ivoire où la famille Ducuron n*aura pas le droit de pénétrer, non plus que Tamiral Lekelpudubek. Il nous étonnera par sa vertu.

. Les temps ont marché. Si Ton eût remis à M. Villemain, alors qu'il était grand maître de notre Université, les oeuvres de M. Henri de Régnier, il les eût rejetées avec mépris et se fût bien gardé de conférer la croix d'honneur au jeune écrivain. Aujourd'hui, nous avons le goût plus large; nous admettons qu'un poète s'affranchisse des règles classiques et cherche en dehors des traditions une voie nouvelle. M. Henri de Régnier incarne, avec distinction, les aspirations, Tes inquiétudes des hommes de son âge; Técole qu'il a contribué à fonder cherche à s'élever sur les ruines du romantisme et du Parnasse. Et si, jusqu'à présent, ses destinées semblent indécises,, on ne peut nier qu'elle ne réponde k un mouvement d'idées très sérieux. Depuis un demi-siècle, la poésie n'a cessé d'évoluer. De 1830 au début du second Empire, elle fut sentimentale et grandiloquente. Elle s'attachait à peindre la passion sous une

forme précise. Le poète se mettait dans ses vers, il racontait ses amours, ses joies, ses souffrances, les événements particuliers de sa vie. On lui reprocha de parler un peu trop de lui. Les Parnassiens, réagissant contre cet abus, affectèrent de ne s'occuper que de V « objet » et d'étouffer en eux toute émotion subjective. Ce fut Tépoque des vers impassibles. M. Leçon te de Lisle exalta la grandeur barbare, Théophile Gautier la beauté païenne, Théodore de Banville la grâce funambulesque. Ils poussèrent la technique de leur art à un degré de perfection inouï. Ils aimèrent les sonorités puissantes, les rimes riches, et formulèrent un code différent mais non moins tyrannique que celui de Boileau. Ils formèrent de nombreux disciples qui n'avaient pas leur génie et qui, néanmoins, s'assimilèrent leurs procédés. Il faut croire que la rime millionnaire n'est pas difficile à trouver lorsqu'on y apporte quelque application. La république des lettres se peupla de troubadours qui ciselaient, comme en se jouant, de jolis « vers à chanter » et des strophes impeccables. De 1870 à 1880, tous les bacheliers de France furent atteints' de la manie du sonnet. Et ils enchâssaient dans leurs compositions les diamants,' les perles, les béryls, le& chrysoprases, toutes les orfèvreries du Parnasse, Une réaction était inévitable. On se lassa de ces richesses, et aussi de cet excès de perfection, on prit en haine la « consonne d'appui » après l'avoir révérée. Les revues d'avant-garde, publiées aux brasseries du

quartier Latin, brandirent le drapeau de la révolte. Ils lapidèrent les maîtres de la veille; et comme il leur fallait un chef, ils élurent Paul Verlaine. Ce choix était inspiré par des considérations d'ordres divers. Paul Verlaine était un Parnassien converti ou négligé. Et Ton trouvait piquant d'opposer à Tennemi un soldat infidèle sorti de ses rangs. Il fallait, pour frapper un grand coup, saper à la fois toutes les forteresses du Parnasse. Les Parnassiens habitaient une tour d'ivoire. Paul Verlaine traînait sa muse souillée à l'hôpital et au cabaret. Les Parnassiens gardaient une sérénité olympienne. Paul Verlaine se confessait en pleurant. Les Parnassiens rimaient trop. Paul Verlaine ne rimait plus. Il fut convenu que Verlaine était un grand homme. Et tous les Parnassiens, sans exception, furent catalogués sous l'étiquette d* « épiciers de lettres ». Ce n'était là qu'une première étape. Les aèdes « modem style » ne devaient pas s'arrêter dans le chemin des réformes. Ils réfléchirent que Paul Verlaine n'était qu'un fau^ révolutionnaire, ils se tournèrent vers M. Stéphane Mallarmé. Celui-là, à la bonne heure! Il était inaccessible au vulgaire et ne se laissait pénétrer qu'après une longue initiation. Et, de toutes parts, s'élevèrent des cris d'enthousiasme en l'honneur du nouveau Prince. M. Stéphane Mallarmé élargissait l'horizon de la poésie, il faisait d'elle une synthèse de tous les arts humains réunis. Les vers de M. Mallarmé étaient l'équivalent de la musique de Ri-

chard Wagner... M. Henri de Régnier ne fut pas un des moins ardents à monter à Tassant des vieilles doctrines. Il fut un des « gilets rouges » du symbolisme. Mais tandis que la plupart de ses compagnons d'armes imitaient puérilement M. Mallarmé, il produisait des œuvres personnelles et s'affirmait par des qualités qui n'étaient qu'à lui. Nous allons tâcher de voir par où son talent est original.

Quand on lit un recueil de M. Henri de Régnier, on n'y saisit pas d'abord grand'chose. Ce sont de vagues méditations, des légendes lointaines et noyées de brouillards. Des figures y défilent, non pas des figures aux contours arrêtés, mais des silhouettes fuyantes, des ombres qui flottent entre ciel et terre, parmi des paysages irréels. S'il me fallait dire exactement le sens de certaines pièces, telles que la Vigile des Grèves ou YAlérion ou le Discours en face de la «mf^ j'en serais bien embarrassé. Non seulement la pensée s'y enveloppe de brumes, mais les images quï s'y succèdent n'ont entre elles aucun lien apparent. C'est proprement un chaos... Attendez toutefois... Ce chaos est harmonieux. De ces vers, dont la signifies^ tion est imprécise, s'exhale une douceur caressante. L'oreille est bercée, le cerveau s'engourdit; on croit écouter comme une mélodie qui vous pénètre; il semble qu'on glisse ài l'état d'hypnose et que l'on soit emporté, hors de ce monde, en une atmosphère idéale. Cette suggestion (qui n'est peut-être qu'une congestion) n'est pas sans charme, elle donne une

sensation comparable à celle (}ue procure Toplum, Le fumeur d'opium ne perd qu'à demi la consciencede son être; elle n'est qu'atténuée. Les objets qui l'entourent lui apparaissent sous des aspects lointains; sa mémoire lui rend présents des tableaux depuis longtemps abolis. Tel est le travail de transposition et de recul qu'accomplit M. Henri de Régnier. Il demeure dans le rêve ; car le rêve lui paraît être l'essence de la poésie. Et les songes qu'il retrace sont presque tous séduisants. Il évoque les mythologies primitives, il se joue parmi les dryades, les faunesses. Et il se garde bien de les dessiner, à la façon de M. William Bouguereau, en leur prêtant la sèche ressemblance d'un joli modèle de Montmartre; il les montre dans le mystère des crépuscules; on les devine plus qu'on ne les voit; l'imagination du lecteur les achève; elles rappellent plutôt ces blanches figures que le grand peintre Henner place au bord des lacs profonds, sur la lisière des bois sacrés. Écoulez :

Satyresses dont la main folâtre saccage

Les lys présomptueux qui frôlent leurs genoux,

Celles de qui le rire est un oiseau sans cage,

Celles qui marchent dans les ronces et les houx Et vont vers les vergers et les enclos des plaines Pour y voler le soir les fleurs et les fruits doux,

Les hanches et les seins, la lèvre et les haleines

Pures d'avoir humé le vent des soirs d'été,

Les yeux clairs et changeants comme Teau des fontaines.

. Il lui suffit d'un mot, d'une épithète, de deux alexandrins accouplés, pour éveiller ces visions :

Les grands chars sont entrés dans la forêt sonore...

Et soudain, rhumanité pastorale se lève devant vous,

... Et les talons légers foulent les herbes mûres...

C'est une bergère de Théocrite... Et voici, dans un paysage indéterminé, une frêle apparition. Quelle est cette femme qui s'avance, la chevelure dénouée, Vazur du ciel dans les yeux? Est-ce l'Amour? Tlnspiration? la Jeunesse?

L*aube pour t'accueillir se lève à Torient;

La terre en fleurs tressaille et hausse ses corolles

Jusqufà ta jeune main qui les plie en passant:

La branche te care&se et te touche l'épaule ; Le caillou se détourne et roule sous tes pas Et récho t'accompagne et la brise te frôle.

Le Printemps t'a fêtée, ô Divine î et, là-bas, • L'Été silencieux vers qui tu marches nue Entr'ouvre sa paupière et lève ses jeux las.

Toute la plaine est d'or de t'avoir reconnue;

La houle des blés mûrs s'enfle et déferle au vent ;

La source pour toujours rit que tu t'y sois vue.

Le flexible lierre et le pampre sanglant,

Les plantes de la mer, du fleuve et de la plaine

S'entrelacent autour de son thyrse indolent;

L'heure semble attentive à ta grâce sereine; • Pose ton pied charmant sur les mousses, et fais De ta coupft perler l'onde de la fontaine.

Ton geste gracieux Tépanche au gazon frais ;

Reste ainsi ; le soleil en sa gloire fleurie

Te sculpte une chair d'or dans un marbre de paix.

Mais' regarde, là-bas, venir sur la prairie Le Crépuscule lent et l'Automne qui tient Son sceptre rouge où pend une grappe pourrie.

L'un et l'autre, à leur tour, te prendront par la main.

Ils savent les sentiers de la forêt fatale

Où tes pieds saigneront aux ronces du chemin.

Les fleurs que tu cueillis, pétale par pétale,

S'effeuilleront alors au thyrse dévasté,

£t la pluie et la brume autour de ta chair pâle,

Haletante au vent dur qui gerce ta beauté, Tisseront lentement leurs voiles où frissonne Le sceptre de ta joië et de ta nudité.

Toi qui fus le Printemps que l'Été d'or couronne. Tu n'es qu'une ombre errante écoutant', à travers Les arbres nus hennir au Temps qui. les talonne, .

L'âpre déferlement des chevaux de la Mer.

• Tous les vers de M. Henri de Régnier n'ont pas la beauté plastique de ceux-ci. Il en est qui sont pénibles :

. ... Ah ! quand viendront vers Elles le bruit lent des rames !... ... A travers l'odeur chaude dont sa chair endort...

II en est d'autres qu'eussent signés les plats tragiques du siècle dernier :

A fourbir et le casque, elle glaive et la lance... Mais la plupart sont suaves à Toreillé et coulent

comme du miel. M. Henri de Hégnier a l'instinct de Teuphonie :

... Les saphirs de nos yeux s'attristent en opales...

..." La vie étrange et douce, et lente va mourir

En vigne qui s'effeuille au temps des grappes mûres...

... Il filtre un air épais de flûte et de viole, Soupirs d'archet qui vibre aux grêles cordes d'or...

... Qu'au cours de l'eau passaient surnageantes des roses...

Je sais bien 1 Ces vers ne sont pas exempts de préciosité I Malgré son dédain pour les Parnassiens, M. H. de Régnier n'a pas oublié leur vocabulaire. Il remue à pleines mains les opales, les roses, les étoiles, et les « yeux de lacs », et les « vols de colombes », et toutes les « gemmes » qui dorment au sein de la terre. Cela est un peu affadissant. Racine atteint, sans taftt de recherche, à une égale harmonie. Les puristes fronceront le sourcil d'un air sévère. N'empêche que M. Henri de Régnier ne soit un gracieux poète, un bien joli .poète de décadence.

Les vers, que j'ai cités sont à peu près forgés selon le mode traditionnel. Il arrive souvent à M. de Régnier de s'émanciper. Il montre, à Tégard des règles, une extrême indépendance. Il remplace les rimes par des assonances, son vers est « polypode » et « polymorphe », s'il n'est tout à fait « amorphe ». Il ne s'embarrasse pas des hiatus. Il ne regarde point au nombre des pieds ; il en met quatorze, s'il estime que douze sont insuffisants :

De Tatitique tempête et des soirs morts sur des murs mornes, Par les routes où les bornes d'onyx marquent les carrefours...

M. HENRI D£ RÉGNIER i69

Et, à côté de ce distique, qui donne l'impression d'un long train de bois descendant le cours d'un fleuve, il place délibérément ces pépiements de fauvettes :

Bel oiseau!

vigilance!

Ferme la porte î

Je ne vois pas l'utilité de ces « licences » (selon la vieille expression). Ce sont des étrangetés de parti pris. Je n'approuve pas davantage l'usage immodéré de certains mots qui reviennent, sous la plume du poète, avec une persistance fastidieuse. Il n'est pas une page où je n'aie lu plusieurs foi le mot or et le mot mort. L'or et la mort hantent M. de Régnier. Il les amalgame, les oppose, il les superpose. Voiseau dor plane sur les lacs de mort, où nagent des cygnes d'or^ qui contemplent la mort des soleils, en regardant venir sur les routes d^or, la torche d'or du triomphe! Que d'ors et que de morts! Et remarquez que ce n'est pas sans dessein, peut-être, que l'auteur prodigue ainsi ces vocables. lis répondent à un pen^ chant secret de son esprit. L'or comporte une idée de splendeur, la mort une idée de tristesse. M. de Régnier est fastueux et mélancolique. Ce sont les traits saillants de sa personnalité, ceux qui ressortent de ses ouvrages et se fixent dans l'imagination du lecteur.

Ainsi donc M. Henri de Régnier a l'ambition de rénover la poésie française en l'entraînant du côté du rêve. Il estime qu'elle a trop écouté jusqu'ici la

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raison, le bon sens, Tesprit, trop observé l'élégance, la mesure et autres qualités gallo-romaines. Il voudrait qu'elle s'imprégnât de mystère et s'aventurât sur les frontières de l'inconnaissable. La tentative est pour le moins curieuse. De nobles esprits l'ont encouragée. M. de Vogué exprimait naguère le regret que notre poésie manquât de « vague » : « Les étrangers nous refusent l'épanchement intérieur du rêve. Ils disent : — Vous avez l'écrin le plus riche en diamants, en rubis, en saphirs, en gemmes de toutes sortes. Vous n'avez pas la perle du fond de la mer. » M. Henri de Régnier plonge pour pécher la perle, Il la rapporte, parfois, mêlée à beaucoup de coquillages. Voilà des années qu'il plonge. Et je crois reconnaître, à certains indices, qu'il commence à se lasser. Les vers qu'il a publiés en ces dernières années, sont d'une déplorable lucidité. Sauf quelques négligences affectées de rythmes et de rimes, on les prendrait pour des produits du Parnasse. Déjà les anciens amis de M. de Régnier l'accusent de félonie et le soupçonnent de ramper, par des détours tortueux, vers l'Académie. Et ils ont raison de se fâcher. M. de Régnier visiblement se relâche; — soit qu'il subisse, en effet, la pression de quelque sollicitude affectueuse, soit qu'il reconnaisse, à part lui, l'inanité de son effort et qu'il juge superflu de le poursuivre, M. de Régnier ne serait pas le premier révolutionnaire qui se serait mué en conservateur.

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