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POINTES SÈCHES. H

Adam est une « femme de ménage » à la façon de George Sand, qui passait ses nuits à composer des romans, à boire du café, à fumer des cigarettes, et qui, le lendemain, s'amusait à vérifier le compte de sa blanchisseuse. M"* Adam ne peut être, comme on dit, au four et^au moulin, surveiller en même temps les agissements de sa cuisinière et ceux de Tempereur d'Allemagne. Sachons-lui gré de ses intentions excellentes. On peut contester le génie politique de M™® Adam et douter que sa voix soit entendue au sein du concert européen. On ne saurait, sans injustice, lui refuser deux traits de nature qui la rendent sympathique : elle aime Théroïsme et elle aime la beauté.

Des confidences qui m'ont été faites par sa mère, M"'" Laure de Maupassant, et par son ami, M. Léon Fontaine, je voudrais essayer de dégager un profil ressemblant de Fauteur de Pierre et Jean et montrer ce que fut, à diverses époques de son évolution intellectuelle et psychique, cet être exceptionnel sur lequel tant de légendes mensongères ont couru...

Enfance^ adolescence. — Guy de Maupassant, né en pleine Normandie, au château de Miromesnil, élevé au bord de la mer, à Étretat, ressemble, selon le mot de sa mère, à un « poulain échappé ». Elle s'applique, avec le concours de M. le curé, à le nourrir du pain de la science. Il écoute leurs leçons, mais il aime, par-dessus tout, la libre existence, le commerce des pêcheurs, les dangers affrontés avec eux, les parties de bateau, les courses sur les falaises... Ses seuls compagnons, ce sont les gas du village; ils le traitent, tout ensemble, avec respect et familiarité.

comme un jeune gentilhomme qui daigne se mettre à leur niveau et est totalement dépourvu de prétention. A ce régime, il acquiert des poumons vigoureux et une assez maigre culture. M"*^ de Maupassant comprend la nécessité de l'arracher à ce milieu; elle l'envoie dans un pensionnat religieux d'Yvetot; Guy s'y trouve fort malheureux, et la mélancolie, qui s'empare de lui, le rend poète. Il exprime, en des vers naïfs, la nostalgie des biens qu'il a perdus, sa pensée s'envole au delà des murs maussades du couvent, vers le soleil, vers la joie... M™« de Maupassant a conservé quelques-unes de ces compositions enfantines, qui, à défaut d'autres mérites, ont celui d'une extrême simplicité :

11 faut quitter les charmants pâturages, Il faut quitter les bois et les ombrages.

Du monde, hélas ! nous verrons les orages.

Il s'est enfui, ce temps, cet heureux temps, Où nous courions, si joyeux, si contents, Dans les vergers, les vallons et les champs; Où nous suivions, dans les vastes prairies, Dans les jardins, dans les plaines fleuries, Cheveux au vent les brillants bataillons Des papillons.

Quelques peccadilles, un mot impertinent au professeur d'histoire, des strophes galantes improvisées en l'honneur d'une cousine, le firent expulser de la sainte maison. Il eut tout juste le temps de revoir son cher Ëtretat, d'embrasser sa mère, et il fut conduit au lycée de Rouen, pour y achever son instruction.

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Louis Bouilhet avait promis de veiller sur lui; il discerna les dispositions du rhétoricien, il les encouragea, les dirigea. Guy retira un grand profit de cette sollicitude; son humeur s'adoucit, il devint à peu près civilisé. Il se croyait, de bonne foi, un poète, et soumettait ses essais à l'excellent Bouilhet, qui les jugeait avec patience et sévérité. Les vers qu'il composa à cette époque ne valent ni mieux ni pis que ceux des écoliers bien doués qui se mêlent de taquiner la Muse. Tout homme de lettres, à ses débuts, et sans doute aussi plus d'un futur notaire, en ont produit de semblables. Ils sont pleins de réminiscences; l'influence de Musset s'y fait sentir. Musset était alors le dieu des amoureux. Et le cœur de Maupassant était un volcan constamment en éruption. Il chante tour à tour les grâces et les trahisons de ses « maîtresses ». Ce mot prend sous sa plume une amusante emphase. Maupassant est désespéré; sa peine s'exhale en des flots d'amertume; il lance au ciel de violents reproches — tel un Titan foudroyé par la colère divine. Lisez cette pièce datée de 1868 et intitulée Deimière Soirée avec sa maîtresse. C'est un modèle de ce genre, directement inspiré de la Nuit d'octobre :

Elle partait. Mon Dieu! c'était le dernier soir. Elle me laissait seul; cette femme cruelle Emportait mon amour et ma vie avec elle.

Moi, je voulus encor errer comme autrefois Dans les champs et Taimer pour la dernière fois. La nuit nous apportait son ombre et son silence,

Et pourtant j'entendais comme une voix immense ; Tout semblait animé par un souffle divin.

La nature tremblait. J'écoutais. Et soudain Un étrange frisson troubla toute mon âme.

Il n'y a guère, dans ces plaintes, que de la littérature. Guy de Maupassant qui devait, plus .lard, devenir misanthrope, était un joyeux garçon, épris de la vie et des joies positives qu'elle procure. Il fréquentait dans les endroits (dans tous les endroits sans exception) où Ton s'amuse. Il aimait les femmes, il aimait la poésie. Il était Imaginatif et sensuel. Il se servait de la poésie pour toucher les femmes. Peutêtre rêvait-il d'égaler la fortune de Louis Bouilhet et d'écrire pour l'Odéon un drame historique en cinq actes et en vers. Son ambition n'allait pas plus loin, La guerre de 1870 vint changer le cours de ses pensées. Il s'engagea dans un corps de mobiles; il vit de près les horreurs de l'invasion et de la débâcle; et les scènes auxquelles il assista et qu'il a retracées avec tant de force chassèreut de son esprit le vain fatras des fadeurs et des élégies et y jetèrent le premier gerrme de ce talent d'observer et de conter, où il devait acquérir tant de maîtrise.

A vingt-cinq ans. — La paix est rétablie. Guy de Maupassant, pourvu d'un emploi de quinze cents francs au ministère de la Marine, est le plus remarquable canotier de l'administration française. Les loisirs que lui laisse son bureau, il les consacre à explorer les rivages de la Seine, entre Argenteiril,

MaisoDs-Laffitte, Bougival et autres lieux. Quand il est absolument obligé de demeurer à Paris, pour son service, il organise de vastes et copieuses mystifications aux dépens de ses collègues. On montre encore, rue Royale, le trou qu'il avait percé dans une cloison, et par lequel, à Taide d'une seringue, il envoyait des gouttes d'une eau parfumée sur le crâne chauve d'un honorable chef de division, son supérieur hiérarchique. Entre temps, il brochait des proverbes de salon et des sonnets pessimistes. Cependant, sous l'influence de Flaubert qui lui donnait de sages conseils et le soumettait à de dures disciplines, il ne tarde pas à se transformer. Ses vers s'imprègnent d'une chaude sensualité; les pièces intitulées Au bord de Veau et la Vénus rustique, et qui sont d*une brutalité et d'une intensité surprenantes, datent de ces années de transition. Elles ont une éloquence irrésistible, mais elles émeuvent par des qualités qui sont plutôt des qualités de prosateur que de poète : une singulière netteté de vision, le don de suggérer la sensation de la vie et de créer une atmosphère autour du sujet. Cette solidité allait s'affirmer d'une façon définitive dans Boule de suif, Maupassant avait fixé, dans ce récit, ses- souvenirs de la guerre; l'héroïne qu'il mettait en scène n'était point imaginaire, il l'avait copiée au naturel; mais son art, élargissant la réalité, avait fait un type de cette figure vulgaire et donné une allure épique à ce qui n'eût été, sous une autre plume, qu'une anecdote. Gus-

tave Flaubert avait lu ce chef-d'œuvre. Et, tout aussitôt, il avait écrit à M'"*' de Maupassant, qui se trouvait malade en Corse, une lettre débordante d'enthousiasme, et qu'elle n'a pas livrée au public. Flaubert dit h sa « chère sœur Laure » le bien qu'il pense du « petit », la satisfaction que lui cause son début et l'heureux présage qu'il en augure pour l'avenir. C'est une révélation. Encore deux ou trois morceaux comme celui-là, et messieurs les critiques devront compter avec Guyl Son affaire est dans le sac! » On juge de la joie que la mère ressentit à ces nouvelles. Flaubert n'eut pas la satisfaction d'assister au triomphe de son disciple. Il mourut quelques semaines avant la publication des Soirées de Médan. On sait dans quelles circonstances ce recueil fut composé. Maupassant avait coutume de se réunir chaque semaine avec quelques littérateurs qu'il avait rencontrés chez Zola : Paul Alexis, Huysmans, Henri Céard, Hennique. Quand chacun eut achevé sa nouvelle, ils s'assemblèrent au logis de l'un d'eux; et il fut convenu qu'une lecture à haute voix serait faite de ces pages inédites. Maupassant commença Boule de suif. Ses amis l'écoutèrent en silence. Puis ils se levèrent et lui pressèrent les mains et déclarèrent unanimement que Boule de suif l'emportait, par la beauté de l'exécution, sur le reste du volume. Ce mouvement, aussi honorable pour eux que pour lui, montre qu'il est des cas où la sincérité est plus forte que tout autre sentiment. Ils avaient été pro-

fondement touchés, et ils éprouvaient un généreux et noble plaisir à proclamer leur admiration.

Dès lors, un changement se produit dans Tallure de Guy de Maupassant. Son inconscience disparait. Il est mordu par le désir de la gloire. Il fuit les endroits tumultueux qu'il recherchait précédem-. ment; il loue avec Léon Fontaine un petit logement à Sartrouville, en face de Maisons-Laffitte ; et là, isolé du monde, il rêve à ses œuvres futures; il se met sérieusement au travail. L'ancien Maupassant, rhabitué de la Grenouillère, le pilote de la Feuillede-Rose^ fait place à l'homme de lettres. Il a, par moments, des réveils de gaieté où il se reprend à aimer la gaudriole. Mais un pli s'est creusé sur son front, pli d'ambition et d'inquiétude. A partir du moment où Maupassant deviendra célèbre, il cessera d'être heureux...

Ses dernières années. — Il a publié dix ouvrages qui ont répandu son nom dans l'univers; il est le roi des conteurs; ses romans ont eu des éditions innombrables. Sa conscience d'écrivain et son orgueil ont lieu d'être satisfaits, puisque la réputation qu'il a conquise est justifiée par laperfection de ses œuvres. Et une étrange tristesse s'empare de cet artiste privilégié. Des épreuves intimes l'ont affligé. Il a été douloureusement impressionné par la mort de son frère cadet, survenue à la suite d'une fièvre cérébrale. Il tombe dans un état maladif. Les traits saillants de son tempérament s'accentuent. Son amour

de Tindépendance se change en sauvagerie : il repousse avec violence les avances discrètes de TAcadémie. Un soir, dans une maison amie, M. Victorien Sardou, avec sa bonne grâce habituelle, l'engage à poser sa candidature. Maupassant s'y refuse, Sardou insiste; Maupassant se déchaîne alors, et traduit, en termes énergiques, Thorreur qu'il a pour les distinctions officielles. « Pourquoi voulez- vous que je m'impose des corvées qui me seraient très désagréables, pour obtenir un avantage qui me laisse indifférent? C'est un point résolu. Je ne serai ni académicien, ni décoré! » Il avait, dans les veines, du sang des Normands vagabonds et conquérants; et ce même instinct qui le poussait à s'embarquer sur son yacht et ài s'en aller à l'aventure, l'empêchait de subir aucune contrainte et de se plier à aucune règle. Ces répugnances sont traduites, avec une extraordinaire énergie, dans un billet que j'ai sous les yeux. On lui avait demandé son patronage pour une fête commémorative : « Vous me parlez de vers pour des cérémonies publiques. Je ne fais plus de vers, et la seule pensée d'une cérémonie littéraire me ferait fuir en Asie. J'ai toujours refusé de faire des morceaux de circonstance ; et, si vous apprenez jamais qu'on a dit des vers de moi dans une fête, je m'engage à faire tout ce que vous m'imposerez... Je ne pourrai même pas assister à la cérémonie comme spectateur, car je compte quitter la France... J'ai un impérieux besoin de ne plus entendre parler de litté-

rature, de n*en plus faire et d'aller respirer au loin un air moins artistique que le nôtre... » Qu'ajouterai-je à ces lignes? L'auteur de Bel- Ami s'y peint tout entier. Il s'exagérait les servitudes qu'il repoussait avec une si farouche énergie ; et par une singulière anomalie il s'en imposait d'autres qu'il aurait pu se dispenser de subir; il se laissait accaparer par le monde; il désirait y briller, non point par ses talents, ce qui eût été légitime, mais par ceux de son tailleur et de son bottier; il aspirait à égaler l'élégance des jeunes hommes inutiles qui se font, dit-on, blanchir à Londres. On ne peut s'empêcher de sourire en constatant ces contradictions d'un esprit supérieur, et aussi d'en être un peu peiné. L'âme de Maupassant était, comme son cœur, mobile et sensible ; il eut le malheur de les livrer en pâture aux curiosités égoïstes d'un joli petit animal, dont il a tracé l'effrayant portrait dans son dernier livre. Son cerveau, ébranlé par les excès d'une jeunesse tumultueuse et par le surmenage d'une énorme production, ne résista pas à cette secousse. Ne nous attardons pas à gémir sur cette fin lamentable. Il est des fleurs qui ne durent pas. Ce sont les plus odorantes. Si Maupassant avait été moins vulnérable aux blessures de la vie, son génie eût produit des œuvres moins émouvantea...

Vhomme. — M. Paul Hervieu est un causeur fort attachant. Non qu'il se répande en saillies et qu'il jette en son discours des étincelles de feu d'artifice. Le charme qui s'exhale de sa personne est d'un ordre plus discret. Il est fait de distinction, de réserve, de finesse. La voix est douce et presque timide, Tœil, extraordinairement limpide, est méditatif et peutêtre un peu défiant. L'auteur des Tenailles n'est point de ceux qui se livrent aisément et de qui la familiarité vous met tout de suite à l'aise. Sa politesse est exquise et, par cela même, empreinte de froideur. Je ne me représente pas M. Paul Hervieu mêlé aux tumultueux félibres qui prennent d'assaut le théâtre d'Orange, chaque année. M. Paul Hervieu préfère à ces ébats la grâce des conversations entrecoupées de silences, murmurées sur des coins de canapés, dans des angles de salons. Il n'a fait qu'efûeurer la diplomatie, puisque, ayant été nommé

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secrétaire d'ambassade dans rAmérique du Sud, il n'a jamais pris possession de son poste, mais il semble qu'il ait gardé de son court séjour au quai d'Orsay comme un pli professionnel. La tenue de son langage, son effort pour trouver le mot qui exprime exactement sa pensée et pour n'en pas prononcer d'inutiles, tout en lui décèle Thomipe qui s'analyse et se surveille, et qui surveille les autres. M. Paul Hervieu fût devenu, s'il avait persévéré, un fort bon ministre plénipotentiaire. Ajoutons que, sous son flegme apparent, il dissimule une énergie rare, un légitime sentiment d'émulation, le désir d'arriver — et d'arriver vite — au premier rang de sa profession et de conquérir les dignités qui, aux yeux de la foule, consacrent la renommée.

Le romancier, — Depuis quelques années, la littérature se déchaîne contre ce coin du monde qu'on appelle le « grand monde » ou, familièrement, « la Haute ». On désigne par là cet ensemble d'hommes et de femmes, généralement désœuvrés, qui ne vivent que pour le plaisir. On y rencontre des gentilshommes ruinés qui vendent leurs noms aux filles de l'industrie et de la finance; des parvenus dont l'origine est suspecte, mais que l'on accueille à cause de leurs millions; des rastaquouères, des aventuriers... Le lien qui les unit est l'Argent. L'Argent leur tient lieu d'honneur et de considération; il les corrompt et les abaisse; il les pousse aux mariages sans amour

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et aux liaisoDs intéressées; il leur procure les seules jouissances qu'ils soient capables d'apprécier, les joies sensuelles du luxe, de la volupté, de la vanité. Ces personnages ont servi de modèles à la plupart des jeunes auteurs contemporains qui ont aiguisé contre eux leur malignité. M. Paul Bourget, un des premiers, les a introduits dans le plus populaire de ses livres, dans Mensonges. Avant lui. M"* Gyp les avait tournés en ridicule, et elle poursuit, sans se lasser, cette tâche vengeresse. Henri Lavedan et Maurice Donnay sont venus à la rescousse. De tous ces démolisseurs, le plus redoutable est peut-être M. Paul Hervieu, parce qu'il est le plus grave. Il y a quelque parti pris dans les ouvrages de Gyp, autant de fantaisie que de vérité dans les dialogues d'Henri Lavedan et de Maurice Donnay; ils ne craignent pas de grossir le trait caricatural. M. Paul Hervieu a l'allure d'un juge d'instruction qui groupe les éléments d'un réquisitoire; il ne badine point; il ouvre l'œil et l'oreille, il ausculte, il interroge, il scrute les reins et les consciences et présente au public, après de longs mois de méditation, un roman laborieux, documenté, qui a toutes les apparences de l'exactitude. Ne prenez pas, de grâce, ce mot en mauvaise part. Je ne veux pas dire que les volumes de M. Hervieu soient indigestes; mais ils sont très consciencieux. Une ironie sournoise y voir tige et allège ce que le pessimisme de l'écrivain pourrait avoir, çà et là, de pédantesque. Enfin, ils

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sont fort bien composés; ils renferment une idée générale qui jaillit naturellement de Tenchaînement des faits et du développement des caractères; ce sont de vrais romans et non des contes frivoles; ce ne sont pas non plus des dissertations; la psychologie s'y mêle, dans une sage proportion, aux péripéties; les personnages n'y apparaissent pas comme des sujets de laboratoire : ils agissent, ils donnent la sensation de la vie. Mais ceci ne veut pas dire qu'ils ne soient pas compliqués; ils le sont, au contraire, extrêmement. Soit que M. Hervieu redoute la banalité des sujets déjà traités et des types trop connus, la complexité l'attire. Il cherche, dans toutes choses, les nuances, et, comme disaient autrefois les précieuses, le fin du fin. Il excelle à le découvrir. A chaque pas de ses livres, on relève des détails ingénieux. Dans y Armature^ c'est Tarsul, un philosophe de salon, qui se rapproche, par Tinsolence du verbe, d'Olivier de Jalin, et qui traduit les propres senti* ments de M. Hervieu sur la société, — car ici M. Hervieu se confond avec son héros... Tarsul fait remarquer judicieusement « qu'on ne tient pas un homme d'honneur avec de l'argent, du moment qu'il n'en a plus besoin... » Ailleurs, M. Hervieu nous montre un individu à grosses moustaches et à fort acccent espagnol qui, malgré sa méchante mine, est reçu chez une douairière du faubourg Saint-Germain. Et il ajoute : « Nulle part, cet étranger n'avait été vu, des bruits fâcheux couraient sur son passé.

mais il était prétendant à un trône! et avec cette particularité, on est presque partout présentable. » €e parfum de moquerie n'est-il pas délicieux? L'esprit délié de M. Hervieu perçoit des images extraordinairement rapides et parvient à les fixer. Elles jaillissent des phrases avec netteté. On dirait des 4c instantanés » photographiques. Quelquefois aussi, cette subtilité, poussée trop loin, se change en défaut. A force de vouloir exprimer Tinexprimable, M. Hervieu tombe dans l'obscurité. Son style, si précis d'ordinaire, devient presque inintelligible. S'il veut caractériser l'atmosphère spéciale qui s'exhale des réunions mondaines, il y découvrira « la vaporisation, en quelque sorte, d'être entre soi, entre gens spirituellement unis pour rien du tout, et l'impalpable poudre de ce qui doit se pulvériser par les rencontres polies où tant de paires d'yeux heurtent leurs curiosités cérémonieuses et leurs indifférences distinguées ». L'observation est juste, mais combien alambiquée! Par bonheur, M. Hervieu use modérément de ce pathos... Flirt ^ Peints par eux-mêmes et P Armature sont, dans presque toutes leurs parties, des œuvres parfaitement claires et pondérées...

Le dramaturge. — 11 a fait jouer deux pièces : les Tenailles et la Loi de V Homme, qui n'ont pas été unanimement louées. On a déclaré qu'elles étaient sèches, pauvres en développements, vigoureusement cons-

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truites, il est vrai, mais sans agrément. On les a comparées, non sans justesse, à des squelettes dépouillés de leur chair. Ces critiques ne sont pas pour surprendre M. Hervieu, et c'est à dessein qu'il les affronte. Il a au théâtre une conception particulière qui vaut la peine d*être exposée. Jusqu'ici, ia foule s'est accoutumée à rencontrer dans les ouvrages dramatiques des figures antipathiques et des figures sympathiques qui s'opposent les unes aux autres. Elle cherche d'instinct ce contraste, et quand elle ne l'aperçoit pas, elle en est désorientée. Or, M. Hervieu considère que ces habitudes surannées ont assez duré et ne correspondent plus à notre goût actuel de précision. 11 consent à ce qu'un personnage inspire la pitié et soit aimable, pourvu qu'il reste vivant et logique avec soi-même. Mais le personnage de parti pris sympathique, et dont la fonction est d'être sympatique, et d'émouvoir béatement les spectatrices sentimentales, celui-là, il le réprouve, comme étant odieux et ridicule. Il déteste la puérilité de la comédie romanesque. Une pièce de théâtre n'existe à ses yeux que s'il en jaillit un enseignement ou, tout au moins, une indication psychologique. En d'autres termes, ce qu'il s'efforce de porter sur les planches, c'est une étude généralisée des passions humaines. Il ne garde à ses protagonistes que leurs traits essentiels et s'attache à faire de chacun d'eux le symbole d'un état d'âme ou d'un caractère. Son ambition est de composer, sous une forme moderne,

des tragédies. On peut incriminer la témérité de ce dessein, on ne saurait en contester la noblesse...

Telle est, je pense, envisagée sous ses aspects principaux, la physionomie littéraire de M. Paul Hervieu. Ce romancier, ce satiriste, cet anarchiste élégant aide dans sa besogne M"« Louise Michel... Mais il travaille avec des mains propres... et c'est pourquoi il est aimé des duchesses.

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