‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 17 sur 37 · M. JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

M. JEAN RICHEPIN

soit très libre, elle glisse rarement dans la basse ordure. Sur tout ce qu'il a produit, sauf deux ou trois feuillets des Blasphèmes^ passe un souffle généreux et sain, comme une bonne odeur de farine, de foin coupé ou d'algues humides. On en eut l'impression très nette lors de la première représentation du Chemineau; et c'est ce parfum sylvestre qui assura le succès du drame et qui fit oublier ce qu'il avait de poncif.

Donc, M. Jean Richepin a, sous mille formes, revendiqué le droit qu'a la créature de n'obéir qu'à l'impulsion de son cœur et de son esprit, et de secouer le joug des contraintes sociales... Et, par une anomalie surprenante, ce révolutionnaire est, au point de vue de la technique de son art, respectueux des traditions. Rien de plus pur que ses sonnets, rien de plus correct que ses ballades et de plus classique que ses alexandrins. 11 rime honnêtement, il est très sage, il ne se permet tout au plus que les licences autorisées par Victor Hugo. Encore est-il, en bien des cas, plus timoré que son maître. Il s'est nettement séparé des écoles dissidentes et n'a pas caché le mépris que lui inspiraient les symbolistes, les décadents et autres instrumentistes. Il a cette opinion que la langue française, habilement maniée, suffit à tout dire, et qu'il est criminel de la torturer. Or, si M. Richepin est à ce point raisonnable, il faut l'attribuer à la solide culture qu'il a reçue. Il a été nourri de copieuses latinités, et il a puisé dans ses trois années

d'École normale des habitudes d'ordre et de clarté qu'il n'est pas parvenu à perdre. Toutefois, il est encore une cause, non moins efficace, qui Ta empêché de dévier, comme beaucoup de ses confrères, ver^ l'étrange. Il n'est pas tourmenté, comme eux, par la poursuite de l'insaisissable. Il n'est pas fiévreux, ni subtil, ni complexe. N'ayant à rendre que des choses simples, il n'emploie que des mots simples pour les exprimer. Il est aussi peu compliqué que possible: il n'est à aucun degré maladif. Il ne faut chercher dans son œuvre ni des dessous inquiétants, ni des « au delà » énigmatiques. Cet équilibre, qui en fait la force, en fait aussi la faiblesse. Les délicats préfèrent aux jeux de la virtuosité les subtilités où l'artiste a mis un peu de son âme et la pâleur tourmentée de Léonard de Vinci à la santé de Rubens!

La première fois que nous vîmes M. Jean Rameau, c'était au cours d'une représentation que Ton avait organisée en Fhôtel du Lion d'Or, à Paris. Des musiciens, des poètes y interprétaient leurs œuvres. Quelques chansonniers, accourus des brasseries de la rive gauche, y firent entendre leurs récentes productions. Puis ce fut une chanteuse « fin de siècle », gantée de noir, sur le modèle d'Yvette Guilbert; puis Yann Nibor, le barde des matelots. Yann Nibor venait d'entonner la complainte de VHella^ et de terroriser le public avec son tragique récit des Albatros^ quand un jeune homme à la. chevelure frisée parut sur l'estrade. Il avait laT démarche légèrement hésitante, des yeux bleus et un peu vagues, où luisait par instants comme un rayon de folie... 11 commença... Sa voix était harmonieuse et son geste caressant. Il ne déclamait pas ses vers, il les modulait; il trouvait des inflexions berceuses, qui son-

naient à Toreille délicieusement. Les femmes surtout paraissaient sensibles à cette douceur. Elles se pâmaient et laissaient échapper, à certains passages dont la suavité les ravissait, des murmures admiratifs dont le poète devait être chatouillé... Ce qu'il disait?... Il s'était gardé de choisir, pour plaire à cet auditoire, des morceaux sévères; il récitait de jolis contes, entremêlés de descriptions. Je ne saurais en indiquer le sujet, mais je crois bien qu'il y était question du printemps, de l'amour et des agnelets broutant Therbette, et des ruisselets qui cheminent sur leurs lits de cailloux blancs. Et en écoutant M. Jean Rameau, on croyait en effet entendre le bêlement des agneaux et le murmure des eaux cristallines...

La fortune de M. Jean Rameau a été rapide. Il ne songeait pas tout d'abord à suivre la carrière des lettres. Il avait étudié poîir être pharmacien. Et c'est entre les bocaux d'une humble officine que sa vocation se dessina. Tout en composant des juleps, il réfléchissait aux beautés de l'univers; peut-être écrivit-il son premier sonnet au verso d'une ordonnance. Il consacrait aux Muses les loisirs que lui laissait Hippocrate. Il envoya des vers aux revues du quartier Latin ; il se faufila dans les cénacles qui font les réputations ou, tout au moins, les commencent. Il eut au café Vachette d'excellents camarades, qui l'aimèrent jusqu'au jour où il arriva à la renommée. Ils prônèrent le mérite de ses œuvres

tant qu'elles demeurèrent obscures. Mais dès qu'ils .reconnurent que la foule daignait les goûter, ils les proclamèrent exécrables. M. Jean Rameau eut le sort de tous les artistes qui arrivent, après des débuts pénibles, à conquérir le succès : ceux qu'ils ont laissés en route ne leur pardonnent par leur ascension. Nul n'a été attaqué avec plus de persistance et d'acharnement que M. Jean Rameau... M. Laurent Taiihade Ta injurié en des pages innombrables; et l'on ne peut ouvrir, encore aujourd'hui, le Mercure de France^ ou YHermitage^ sans y trouver à son adresse des épithètes déshonorantes. Quand les rédacteurs de ces organes veulent exprimer l'idée de médiocrité bourgeoise, le nom de Jean Rameau leur vient spontanément au bout de la plume. 11 est vrai d'ajouter qu'au nom de Jean Rameau ils joignent volontiers ceux de François Coppée, de Sully Prudhomme, d'Henri Fouquier et d'une douzaine d'autres « inintellectuels ».,. M. Jean Rameau n'est pas mis en mauvaise compagnie.

Je conçois que son talent ne plaise pas aux esthètes qui raffinent sur le sentiment. Mais ils commettent une injustice en lui refusant la qualité de poète... Poète, M.Jean Rameau l'est au sens primitif du terme. Ce n'est pas un philosophe, ni un psychologue, ni un observateur, ni un penseur. 11 n'aime et ne comprend que la nature, mais il en jouit avec un si sincère ravissement que son enthousiasme se communique au lecteur. Il la contemple avec des yeux éternelle-

ment épris, il Tembrasse d'une étreinte éperdue; il s'extasie sur ses splendeurs, il aspire ses parfums et s'en grise. Il divinise ce morceau de boue où le caprice de Dieu a jeté l'humanité. A ses yeux, le monde est un vaste corps dont toutes les parties sont animées; il se considère, lui chétif, comme un des rouages de cette immense machine; il se sent le frère du chêne qui domine la forêt, du brin d'herbe qui pousse dans la prairie. Il lui semble qu'une même âme palpite en eux et en lui et qu'un même sang circule dans ses veines et dans leurs tiges.

Nature! à cet instant solennel et béni

Je vibre à Tunisson de tes champs, de les plantes,

Et je sens, comme au fond de ton ciel infini,

De sourds levers d'étoile en mes chairs pantelantes!

Mon corps se ressouvient d'avoir été limon.

D'avoir été poussière, et mer, et sable, et marbra! Et mon cœur s'en va battre au sein de chaque mont, Mon sang va ruisseler aux veines de chaque arbre !

M. Jean Rameau est un impulsif. Et ceci nous explique les inégalités de ses ouvrages. Lorsqu'il est dominé par une forte impression, il arrive à l'énergie. Mais il a beaucoup lu les auteurs de la Pléiade, il s'est nourri de leurs vers et s'en souvient; une propension le porte à les imiter. Réunissez ces éléments divers, et vous aurez Jean Rameau, c'est-à-dire un singulier amalgame de vigueur et d'élégance, d'ampleur et de mignardise, d'éloquence et d'agaçante préciosité. Dans tous ses morceaux, nous relèverions cette combinaison de traits qui semblent s'exclure.

Ce rtains d'entre eux renferment des fers superbes, d'une sonorité, d'une amplitude, d'une sérénité magistrales. Lisez le début: de la pièce intitulée les Champs ;

Sous les coteaux rieurs, sur les plaines immenses, Couronnés de fruits mûrs ou grouillant de semences, Baisés par le soleil ou fouettés par les vents, Ils s'étendent, les champs féconds et magnifiques. Les bons champs paternels dont les flancs pacifiques Nourrissent les troupeaux affamés des vivants.

Le priû temps voit fumer leurs entrailles ouvertes. L'été les pare tous de larges robes vertes, Et l'automne leur tisse une chasuble d'or.

L'hiver les couvre enfin d'une hermine sévère Et tout flocon de neige en tombant semble y faire Un petit berceau blanc au grain de blé qui dort.

Déjà, dans ce dernier vers, perce un certain affadissement. Mais le ton se relève et redevient héroïque :

Et toi, qu'ombrage seul le sycomore austère, Champ des morts par lequel tout finit sur la terre, Fais-toi doux, oh! bien doux, quand tu nous recevras! Que ton sol plein d'amis nous prenne avec tendresse, Et que pos corps glacés y tressaillent d'ivresse Comme si nos aïeux nous serraient dans leurs bras!

Je ne sache pas qu'on ait jamais traduit dans une forme plus saisissante et plus pure un sentiment plus profond. Eh bien! à ces strophes superbes, l'auteur en mélange d'inférieures. 11 n'a pas produit un seul poème qui « se tienne » du commencement à la fin, sans défaillance. Quelquefois, il s'amuse à faire du réalisme; il montre, par exemple, le sinistre travail

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qui s'accomplit au fond des sépultures, le festiû des larves se repaissant de chairs mortes. £t il atteint à rhorreur de Baudelaire :

Quand ma cervelle aura fait pousser des verveines, Mes ongles des houx verts; lorsque je sentirai Les suçoirs acharnés des arbres dans mes veines, Et des coquelicots boire mon sang pourpré ;

Quand des cyprès croîtront sur ma vieille ossature, Noirs et fougueux, avec mes musclée dans leur tfonc, Quand j'aurai fécondé quelque progéniture De vers glabres et froids qui me tarauderont...

11 continue de la sorte pendant trente vers. Et il termine ce morceau macabre par un refrain de romance. « Ouvre ma bière, dit-il à sa bien-aimée, et tu retrouveras

Intact, saignant encor, mon cœur impérissable, Et, que ta main le touche, il repalpitera.

Cette conclusion ne présente à proprement parler aucun sens. Il Ta placée là pour l'effet, pour arracher un soupir aux dames ; — comme jadis les chanteurs à la mode ajoutaient des vocalises à leurs airs, afin de forcer rapplaudissemènt. Ces procédés sont regrettables. Et M. Rameau aurait avantage à n'y pas recourir aussi souvent... En général, il voit petit et x'est là son défaut capital. Il discerne les détails plutôt qu'il n'envisage l'ensemble. Quand il décrit les manifestations lilliputiennes de la vie des choses, il est exquis; il excelle à redire la chanson des sources; il sait observer les mœurs du grillon^ Il

s'intéresse et nous intéresse aux frissons des violettes sur la mousse et trouve des mots très tendres pour peindre Témoi des plantes que le vent incline et qui se donnent des baisers furtifs. Mais aussitôt qu'il s'attaque aux grands spectacles de la nature, il les féminise et les affaiblit. Dans ses poèmes, dans ses récits en prose, dans ses romans, qui se déroulent presque toujours entre la Garonne et les Pyrénées, aux alentours de son village natal, M. Jean Rameau se montre un peintre très remarquable; il est meilleur peintre de paysages que de portraits. C'est là, je pense, sa note, — une note bien à lui. Il doit, en somme, s'estimer heureux de ne pas ressembler à tout le monde. Si son verre n'est pas le hanap d'Hiigo, ni la coupe d'airain de Leconte de Lisle, il lui appartient en propre. Et il verse, dans ce joli verre bien taillé, un vin clairet, agréable à boire et doré par le soleil...

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