‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 34 sur 37 · VINS · texte numérisé non relu

VINS

Hermitage blanc, Hcrmitagc rougo, Mornas,

Saint-Péray mousseux.

Certes, ces plats sont dignes d'estime, et le beurre de Saint-Agrève vaut tous les beurres normands. Mais enfin, nous ne sommes pas venus à Tournon pour manger du beurre. J'aurais voulu, pour ma part, tâter de la cuisine provençale, goûter aux aïolis^ aux brandades, aux mets épîcés et parfumés qui font la délectation de Tartarin. M. Charles Formentin, qui naquit sur les confins de Marseille, partage ces regrets; il les exprime au garçon dans le dialecte de son pays. Et le garçon médusé lui apporte, dans le creux de sa main, un petit morceau de glace, ayant cru comprendre que notre vin avait besoin d'être rafraîchi.

Aussitôt après les haricots verts, commencent les dans et les toasts... Un ban pour les cuisiniers qui ont préparé ce déjeuner de Gamache. Un toast aux négociants de Tournon, qui ont offert leurs meilleurs vins. Un ban pour la municipalité, un toast aux belles filles de Tournon. Et là-dessus le chancelier

Mariéton, qui n'a pas encore pris» la parole, nous exhorte à regagner la « galère ». Nou^ nous pressons, tandis que Lintilhac-à-la-Voix-de-Bronze debout sur une chaise, le geste arrondi, Tœil inspiré, adresse une sublime apostrophe aux génies de la Provence.

Imaginez le bruit que peuvent faire sur une « galère » cent cinquante Félibres qui viennent de sabler avec entrain THermitage et le Saint-Péray mousseux... C'est à ne pas s'entendre. Seul Mounet- Sully conserve, au milieu de ces folies, sa majesté olympienne. Il songe à la journée de demain, aux triomphes qui lui sont promis/ et il s'enfonce avec M. Camille Formigé dans une savante dissertation sur l'architecture des théâtres grecs et romains.

Cependant une cérémonie nous attend à Valence, et même une double cérémonie. Il s'agit de poser deux premières pierres : la première pierre d'Emile Augier, la première pierre delMontalivet. Nous abordons sous les rayons d'un soleil de feu, et nous suivons le cortège. M. Claretie est là, solide au poste; Emile Augier lui appartient, c'est son mort^ selon l'expression académique. Et il tire un papier, où le mort est célébré en termes émus. A ce moment surgit un petit homme ganté de blanc, qui tire, lui aussi, son papier. Ce sont des vers... HélasI.Un poète du cru a voulu célébrer la gloire de l'auteur de Philiberte. Les strophes s'allongent et coulent. Les rimes succèdent aux rimes. Deux pages, trois pages, dix pages... Et ce n'est pas fini. Et nous

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courbons la tiête, anéantis. Enfin, le lecteur s'arrête... Il ruisselle... M. René Baschet s'approche de lui et sur le ton d'une exquise politesse :

« Très bien, votre sonnet », dit-il.

Vous pensez si le mot a eu du succès. C'est ainsi que Ton se fait des amis.

Qu'ajouterai-je sur les dernières heures de la traversée? C'est un enchantement... Les rives du Rhône sont merveilleusement pittoresques, elles ont gardé la physionomie qu'elles avaient autrefois ; les villages qui y sont semés semblent de vieilles forteresses sa rrasines, avec leurs murs crénelés, leurs tours carrées, leurs châteaux forts à demi ruinés, leurs toits couverts de tuiles noirâtres. Et, à mesure que tombe le crépuscule, la végétation prend des teintes féeriques. A un moment, nous poussons un cri d'étonnement : le Rhône s'est élargi; ses ondes rapides et les arbres qui s'élèvent au loin, de tous côtés, brillent d'un reflet surnaturel. Ce n'est plus la lumière du soleil; ce n'est pas encore la lumière de la lune, c'est une lumière irréelle,' infiniment douce et transparente. La Belle au Bois dormant, quand elle eut clos ses paupières, devait être illuminée de ces rayons argentins...

... Un coup de feu nous arrache à nos rêveries... Et nous apercevons au loin un homme qui nous acclame, en jetant son chapeau en l'air et en brandissant sa carabine... Ce brave garçon a quitté son village, il est venu saisir au passage notre « galère » et

il nous exprime sa bruyante joie. Voilà de Tenthousiasme, ou je ne m'y connais pas. Peut-être aussi est-ce un chasseur de casquettes échappé de Tariarin,

Autre détonation plus puissante... Est-ce encore Lintilhac?... Ce n'est que le canon d'Avignon qui annonce notre arrivée aux populations. Et, en effet, le Château des Papes dresse à l'horizon sa masse imposante. La nuit est venue, et, quand la « galère » aborde, nous avons peine à distinguer la foule qui grouille dans l'obscurité. Nous apercevons de vagues silhouettes, un homme à cheveux gris, que Ton nous dit être Félix Gras, capoulié du Félibrige, et qui prononce, en forme d'homélie, un compliment de bienvenue.

Le capoulié se retire. Nous sommes libres; — libres de coucher à la belle étoile. Avignon éclate en ses remparts, tant les étrangers y affluent. Les hôtels sont pleins... Bah! Nous comptons sur la Providence qui n'abandonne pas ses élus. Nous hélons un fiacre, et nous y grimpons avec nos bagages. Le fiacre trop chargé se renverse. C'est une affreuse marmelade de valises, de robes blanches, de parapluies et de vestons dégoulinant pêle-mêle. Les Avignonnais nous, réconfortent avec de bonnes paroles. Ils soutiennent la « robe blanche » qui s'est légèrement foulé le pied.

« Pauvre petite femme, dit un indigène à mine rougeaude. Elle défaille... je crois... Faites-la boire! faites-la boire!... »

El de sa bouche s'exhale un parfum d'ail et de via, à ressusciter un mort...

... Après mille détours, nous avons trouvé un gîte... Et nous mangeons — ou plutôt nous dévorons — une certaine poule au riz qui nous paraît succulente. Rien ne creuse comme le grand air. Et nous nous endormons du sommeil du juste, dans la vieille ville depuis longtemps assoupie... Ainsi s'achève notre première journée de pèlerinage...

D'Avignon à Orange.

... merveille! le ciel est d'azur! pas un nuage! Sommes-nous assez loin du triste ciel de Paris! Nous avons hâte de parcourir la ville des Papes et d'admirer ses beautés moyenâgeuses. A peine dehors, nous croisons des ligures de connaissance : c'est Sarcey tout ragaillardi par la nuit qu'il vient de passer en chemin de fer et suivi de son excellent ami et architecte M. Charles Reynaud; c'est M"^ Bartet,. qui est heureuse, quoiqu'un peu émue, d'essayer sa voix .sur l'immense scène du théâtre antique... Et nous prenons le train, tous ensemble, pour Orange, but suprême du voyage.

De bonnes âmes nous avaient avertis : « Vous ne trouverez à Orange ni une chambre, ni un lit, ni un matelas, ni un billard, ni quoi que ce soit où vous puissiez vous étendre. » Mais je vous ai dit que la

Providence nous protégeait. Elle nous envoie une gentille Orangeaise, avec qui nous pouvons nous accommoder, à des conditions honnêtes. Nous avons une vaste chambre, ornée de belles gravures, représentant le départ et le retour de TEnfant prodigue, et de beaux chapelets bénits par le pape de Rome ou par celui d'Avignon...

Il s'agit de savoir ce qui se passe... Nous allons flâner vers le café du Commerce où se colportent les nouvelles. Or les nouvelles sont graves, très graves... D'abord, le poète Paul Arène soulève un conflit. D'autre part, l'Anarchie relève la tête... C'est un double sujet d'inquiétude. Et d'une voix haletante un jeune reporter me met au courant :

Incident Paul Arène, — On doit jouer ce soir, avant Œdipe roi, r Ilote de Paul Arène et Monselet. Au dernier moment, M. Jules Claretie vient de décider que r Ilote ne sera joué que demain dimanche et qu'il sera remplacé aujourd'hui par la Revanche d'Iris de M. Paul Ferrier. Et Paul Arène proteste de toutes ses forcesl... Comment! la Provence tout entière se dérange pour écouter les vers d'un de ses enfants, et on lui fait l'affront de modifier l'ordre du spectacle!... On prive de r Ilote ces rudes bouviers de Camargue qui sont venus applaudir leur « petit Arène »... Je sais bien qu'il leur reste Œdipe roi. Mais Sophocle n'est pas Arène. Ils ignorent Sophocle, ils connaissent Arène qui a écrit Jean des Figues et qui, depuis vingt ans, exalte dans les journaux la

gloire des Arlésiennes... Conclusion : V Ilote sera représenté tout à F heure, c'est moi qui vous le dis!!!.,.

Les anarchistes, — Un complot vient d'être éventé, des émules de Ravachol doivent s'insinuer dans Tenceinte du théâtre et lancer une bombe à la tête du ministre. Le maire d'Orange épouvanté a contremandé la matinée gratuite qui devait être donnée k cinq heures, et il a supprimé du même coup le discours de M. Deiuns-Montaud et la conférence de M. Eugène Lintilhac... Enfer et damnation I

Pauvre maire d'Orange I II est houspillé par tout le monde. Et, au milieu de ces soucis, M. Capty est obligé de faire la bouche en cœur et de prononcer des harangues. Par bonheur les méridionaux ont l'éloquence facile. Ils parlent comme on respire...

La représentation d' « Œdipe roi ».

Huit heures... La foule emplit les rues et se dirige vers le théâtre. D'immenses queues s'allongent à toutes les portes. Nous pénétrons, après une forte bousculade dans Thémicyole. Le coup d'œil est grandiose... Sur les gradins, à demi remplis, grouillent déjà cinq ou six mille personnes, qui s'interpellent» gesticulent, se font passer des couvertures et des coussins. La nuit sera fraîche, le vent souffle avec fureur et il est bon de prendre ses précautions... De temps à autre le public se retourne et pousse des

clameurs enthousiastes; il accueille de la :sorte les têtes illustres ^qui apparaissent dans la tribune officielle... Vive Mistral I Vive Leyguesl Vive Sarceyî Vive Clovis Hugues I Chacun reçoit son ovation, et les cris sont ponctués par le bruit des bouchons qui sautent... Hourra! hourra! PanJ (On débouche une limonade.) La Marseillaisel clame une voix. Et la fanfare orangeaise entame la Marseillaise. Quelqu'un demande Y Hymme russel EtTorphéoQ, docile., .exécute rHymme russe. . . Chut ! chut î les murmures s'apaisent. . La représentation va commencer. Une déesse paraît sur la scène, soutenue par de suaves accords.

Cette déesse n'est autre que W^° Bréval de l'Opéra, qui doit chanter un hymne inédit à Pallas, dont les paroles sont de M. Croze et la musique de M. Saint- Saëns. La jeune artiste est très troublée, mais divinement belle. Sa tunique blanche, èecouée par la brise, dessine de sculpturales rondeurs. Elle ressemble ainsi, dans ses draperies flottantes, à quelque Victoire Ailée subitement animée par Pygmalion. Et nous comprenons soudain la grâce des statues grecques, modelées par l'artiste, non dans la froide immobilité de l'atelier, mais dans la réalité palpitante delà vie...

M"® Bréval applaudie, M. Saînt-Saëns traîné sur la -scène (le grand compositeur s'est prêté sans trop de répugnance à cette flatteuse manifestation), place est laissée à la Comédie. Vllote commence. Car Paul Arène a triomphé. Nous avons Vllote, C'est un badi-

nagé odéonien, agréablement rimé, et Silvain, le tumultueux Silvain, s'y taille un succès très personnel. Les hors-d'œuvre sont épuisés. Il est temps de nous servir la pièce de résistance.

Je voudrais pouvoir vous rendre exactement l'impression de cette grande soirée, vous dire notre émotion croissante, Tart prodigieux de Mounet-Sully, ses cris d'angoisse, ses frissons d'horreur et sa douleur surhumaine. Nos yeux étaient pleins de larmes. Nous eûmes, pendant une seconde, la vision des limites où peut atteindre la beauté tragique et nous comprîmes qu'il n'y avait rien au delà. Si' réellement, comme on l'a si souvent répété, le Bayreuth français est institué, si l'on donne à des intervalles réguliers sur le théâtre d'Orange des représentations classiques, j'exhorte ceux qui aiment les lettres à venir savourer ces pures jouissances. Je n'en sais pas de plus vives et qui laissent dans l'âme un plus noble souvenir...

... La représentation terminée, nous traversons la ville et nous nous dirigeons vers la demeure d'un aimable habitant d'Orange, M. de Falconnet, fin dilettante, qui adore le théâtre et qui nous a conviés à un petit souper littéraire. Nous y trouvons naturellement des poètes de passage et toute la Comédie assemblée. Mistral est là. le roi des Félibres, Mistral simple et majestueux, et silencieux, cachant sa timidité sous un calme imperturbable d'Idole. Lorsqu'il voit entrer Mounet-Sully encore tout bouillant de la bataille, ayant du rouge aux joues et dans l'œil l'éclair

radieux de la victoire, il s'approche du tragédien et, sans lui dire un mot, il lui donne l'accolade, muette étreinte plus éloquente que de longs discours.

Et Ton cause... Les langues se délient, sous l'influence du Champagne... On conte des anecdotes, on fait des mots...

« Les Félibres^ dit M"® Bartet, «ont en réalité des fébriles. Voilà le nom qu'ils devraient porter... » ' J'ai un furieux désir d'entendre Mistral chanter ses fameux couplets de la Coupo Santo et je m'en épanche à mon voisin :

« Mistral, me dit M. Jules Claretie^ ne chante cet air sacré que dans les circonstances solennelles, au banquet de la Sain te -Estelle, ou sous les ombrages dé la Berlhelasse, les soirs de banquets félibriens. » • Rien ne coûte d'essayer... Un cigalier de Marseille, M. Rondel, se détache en ambassadeur. Et je dois dire que sa prière est bien accueillie. Mistral s'exécute, et d'un organe légèrement chevrotant et fatigué, mais dont le timbre> est 1res doux, il exalte le saint mystère de la coupe fraternelle...

Nous levons nos verres. . . Paul Mounet déclame avec une farouche énergie quelques versets de la Reine Jeanne^ et le grand homme s'en ya, suivi dans sa retraite par son chancelier fidèle, Paul Mariéton...

Et quand nous sortons nous-même, le vent s'est calmé, des étoiles brillent au ciel, l'haleine des fleurs -nou§ caresse. Les dieux propices nous préparent pour demain une journée radieuse.

La représentatîoii d' « Antigone ».

Bonne nouvelle... Le mistral est tombé..»

Le soleil luit, un soleil implacable, terrible, le soleil d'août en Provence. Je ne sais pourquoi les méridionaux ont cette haine violente contre, le mistral. Ce vent du nord est fort agréable, il tempère la chaleur. Il Test moins, la nuit, quand il souffle dans le théâtre et gèle la figure des spectateurs. Et encore, hier, nous a-t-il procuré quelques émotions inattendues. J'ai dit son heureuse influence sur les draperies de M^'® Bréval. Mounet-Sully n'a pas eu à s'en plaindre, le mistral l'a merveilleusement secondé. Lorsque CEdipe est apparu, à la fin du drame, la face sanglante, les yeux crevés, une rafale a soulevé sa tunique et l'a jetée, comme un voile sur son visage. On eût dit que Jupiter voulait dérober aux mortels la vue de cette triste victime. Ce fut un coup de théâtre dont tout le monde fut secoué. Comme j'en parlais à Mounet-Sully :

« J'ai été sur le point d'écarter ma tunique, m'expliqua-t-il, et de lutter contre le mistral. Mais je me suis dit qu'OEdipe, étant aveugle, ne devait point remarquer ce voile dont sa tête était brusquement couverte »...

Vous reconnaissez, à ce trait ingénu, les scrupules du grand tragédien.

Nous profitons du beau temps pour faire en carriole le tour de la ville. Et nous pénétrons dans le théâtre où M"o Bartet est en train de répéter Antigone.,. Les ordres sont * sévères. N'entre pas qui veut... L'infortuné SU vain en a fait hier Texpérience... Il se présente au guichet. Le cerbère aposté par M. Capty lui oppose sa consigne. Et Silvain s'en retourne courroucé, et il rumine les termes d'une véhémente protestation. Un édile d'Orange a vent de ces choses et gourmande le portier...

« Gomment, malheureux, vous renvoyez M. Silvain, un des grands artistes de la Comédie-Française!... Triple imibécilel idiot que vous êtesl... »

Le portier reste ahuri de cette semonce. Sur ces entrefaites, arrive M. Charles Formentin, à qui Ton demande ses noms et qualités... « Je me nomme Silvain, dit en riant notre confrère. — Entrez, monsieur, entrez vite », s'écrie le concierge épouvanté...

Nous n'avons pas besoin d'avoir recours à ces subterfuges; nous suivons le sillage de M. Camille Formigé, l'éminent architecte, le restaurateur d'Orange (l'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux). Et nous voici dans la place. M'*® Bartet est en scène, avec les frères Mounet et Leitner et Boucher et toute la troupe. Sarcey, assis à l'ombre d'un figuier, se repose de ses tribulations officielles. Il vient de prononcer, du haut d'un balcon, une harangue où les beaux yeux des femmes d'Orange ont été célébrés sur le mode pindarique, et il a eu toutes les

peines du monde à se dérober à l'empressement des Orangeaises qui voulaient lui témoigner leur recon^ naissance. A tous les étages de& gradins sont braqués des objectifs. M. Clément Maurice, M. Mairet sont là» fidèles au poste, s'ingéniant à trouver des points de* vue. Et ils n'ont que l'embarras du choix.

Tout k coup, nous entendons un grand bruit... C'est M. Eugène Lintilhac... Il est beau comme le jour. Il a troqué sa flanelle contre un linge éblouissant, sa vareuse contre l'habit noir. A sa boutonnière est suspendue une croix toute neuve — en diamants.

« Venez », nous dit-il. r.

Nous le suivons, incapables de résister à sa voix impérieuse. Nous enjambons des crevasses, nous franchissons des murailles, nous passons par des échelles de ramoneurs. Au bout d'une demi-heure d'ascensions périlleuses, nous nous trouvons au faîte de l'édifice. Alors M. Lintilhac commence à parler... Juste ciell c'est sa conférence qu'il nous débite!... Il nous tient prisonniers, à trente-cinq mètres au-dessus du sol. Et devant nous s'ouvre un abîme... Un geste d'impatience, un faux mouvement : nous sommes perdus! Nous écoutons, avec respect, les périodes de l'orateur. Ajoutons que l'orateur n'est pas ennuyeux — bien au contraire. Ce diable de Lintilhac a tout vu, tout compulsé, tout annoté... Il nous montre,, avec une incroyable certitude, l'emplacement du toit, des couloirs, des coulisses, des poutres, des charpentes, des gouttières, la niche où se dressait la

statue de Marc-Aurèle. Et ne dites pas que cette statue n'était peut-être pas de Marc-Aurèle. Il est sûr de ce qu'il dit. Il voit Màrc-Aurèle, il le voit en bronze^ et n'ajoutez rien, car il le verrait en or. Grâce à Lintilhac, le théâtre d'Orange n'a plus pour nous de mystère. Et nous descendons éblouis, tout à la fois, par la splendeur de ces ruines imposantes et par la dialectique du conférencier...

Que prétendait-on que la représentation d'Antigone attirerait moins de monde que celle d'Œdipe i^oi? L'affluence y est énorme, surtout aux petites places, et le public paraît être en d'excellentes dispositions. A vrai dire, la pièce est un peu rude pour les bonnes gens qui sont venus l'écouter. Créon, ce tyran qui est toujours en colère, ce croquemitaine les effarouche. Mais M*^^ Barlet est infiniment touchante, et sa silhouette est adorable, quand elle embrasse l'autel de ses deux bras suppliants, et sa diction est si nette que l'on ne perd pas un mot du rôle. Ceci est le triomphe des théories de Sarcey. L'organe le plus sonore est insuffisant, s'il n'est pas secondé par une élocution limpide. Avant Antigone nous avons eu. la Revanche d'Iris. Et dans cette bluette, très étonnée à coup sûr de se trouver transplantée sur le théâtre d'Orange, M. Berr s'est fait furieusement applaudir, moins à cause des grâces spirituelles de son jeu qu'à cause de sa merveilleuse articulation. Au contraire, M"® Rachel Boyer... Mais ne chagrinons personne... La représentation est longue... Une comédie, une

tragédie, Y Hymne à Apollon retrouvé par M. Théodore Reinach, un prologue en vers de ce même M. Reinach. Les bons Orangeais éprouvent le besoin de s'amuser, et secouant Thorreur des fatalités antiques, ils- se mettent à jongler avec les coussins dont les gradins de pierre sont capitonnés. Les coussins pleuvent, ricochent, rebondissent sur le crâne des spectateurs et sur le chapeau des spectatrices. Ce sont des cris d'indignation et des rires fous... Ainsi se termine la soirée... Et chacun va se coucher, saturé de poésie et littéralement rompu de fatigue...

Trois jours d'école buissonnière.

Les Félibres sont exquis, mais on se lasse des meilleures choses. Et nous voudrions ressaisir notre indépendance. Je propose à mes compagnons une promenade qui m'a laissé de superbes souvenirs. Je l'ai faite Tan dernier, avec quelques artistes de la Comédie-Française. Il s'agit de franchir en voiture la chaîne de montagne qui sépare Valence de Grenoble en passant par le défilé des Grands-Goulets. C'est un des notables de Valence, M. Genest, architecte et conseiller municipal, qui avait organisé cette excursion et l'avait chaudement recommandée à M. Jules Claretie. Je vois encore Claretie réveillé à quatre heures du matin, grelottant dans la cour de l'hôtel de la Poste, et pestant tout bas contre cette

sotte manie des alpinistes qui ne savent pas rester en repos. Sa méchante humeur ne tarda pas à se dissiper et ne résista pas longtemps aux splendeurs des sites^ agrestes et à l'air pur des montagnes.

Malheureusement, M. Genest, retenu au rivage par une distribution de prix, ne saurait, cette fois, être des nôtres. Mais il nous délègue un de ses amis, M. Peyrouze, qui est un amateur photographe distingué, et, ne pouvant nous faire les honneurs des Grands- Goulets, il nous montre en détail sa bonne ville, qui possède cinq ou six monuments fort intéressantsr

Le lendemain, àTaube — et même avant Taube, — le garçon vient nous réveiller, et nous voilà trottinant le long des couloirs de notre hôtel. Nous devrons prendre le train à cinq heures, jusqu'à Saint-Hilairedu-Rosier... C'est à Saint-Hilaire que nous attendent nos équipages... Ils se composent d'un char à bancs, ou plus exactement d'une pauline, la meilleure des voitures pour fournir de longues courses. On y est bien assis et très haut perché; on domine le paysage et Ton n'avale pas trop de poussière...

Fouette, cocher!... Nous ne marchons pas depuis deux heures que déjà nos yeux sont charmés par le panorama de Pont-en-Royans, avec son pont hardiment jeté sur le torrent de la Bourne, qui mugit à 40 mètres de profondeur, et les maisons du village pittoresquement échafaudées... La voiture suit le lit du torrent, qui peu à peu se resserre; la route

serpente au flanc des rochers abrupts, contourne des blocs monstrueux, s'enfonce sous des tunnels. Et, à chaque minute, ce sont de nouveaux spectacles, de sublimes points de vue. La nature se montre sous tous ses aspects, riante et sauvage, avec des coins verdoyants et des coins farouches, Ici, une nappe d'eau, glissant sur des pierres moussues, nous fait songer aux gras paysages de Courbet; là, un bois de sapins, aux profondeurs infinies, évoque l'image des mystérieux dessins de Doré. Jetez sur tout cela une lumière éclatante, enveloppez tout cela d'air et de soleil, ajoutez-y le parfum des menthes sauvages qui croissent le long des sentiers, le mugissement des cascades, le gazouillis des sources, le bruissement du vent dans les feuilles, et vous comprendrez la divine ivresse dont nos cœurs de Parisiens sont gonflés. Positivement, nous avons perdu la tète; nous babillons, nous chantons, nous rions, sans savoir pourquoi ; nous savourons, à pleins poumons, la joie de vivre... Un ample déjeuner, servi aux Grands-Goulets et arrosé de saint-péray mousseux, achève de nous mettre en verve. Oh! ce déjeuner!... J'en ai presque honte, quand j'y réfléchis... Qu'avez-vous dû penser de ces étrangers bavards et intempérants, ô naïfs montagnards, et vous, notre guide, cher monsieur Peyrouze, digne et bienveillant Valentinois, quelle opinion avez-vous gardée de ces six Parisiens en goguette, de ces chroniqueurs, de ces architectes qui vous inspiraient peut-être quelque considéra-

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tionl... Consentirez-vous désormais à les prendre au sérieux?...

... Sept heures sonnent, quand nous débouchons à Grenoble, où Fhôtel Monnet nous tend les bras^ L'hôtel Monnetl... Encore un souvenir... Il y a juste un an, y y accompagnais Sarcey qui avait voulu revoir la ville où il avait passé quelques-unes de ses meilleures années. Le patron de Thôtel, Texcellent M. Trillat, avait mis pour le^ recevoir les petits plats dans les grands et avait, en «son honneur, confectionné certaines pommes de terre à la dauphinoise... Un délice ! ... M . Trillat était tout heureux de tendre la main à M. Francisque qu'il avait connu jadis quand M. Francisque était professeur. Et M. Francisque n était pas moins heureux de serrer la main de M. Trillat!.*.

En arrivant, je cherche la cordiale figure de notre hôte, je m'apprête à lui demander une réédition de ses pommes de terre à la dauphinoise. M. Trillat n'est plus!... Lsu mort cruelle a clos son sourire hospitalier... Mais sa veuve, aidée de ses fils, continue son œuvre. M""® Trillat, qui est la complaisance même, nous conseille deux excursions également remarquables : l'une, en chemin de fer, à la Mure, l'autre en voiture^ à la Grande-Chartreuse* Et nous suivons son conseil. Et les deux derniers jours de notre voyage passent comme un rêve.

... Des gorges sauvages, des montagnes grandioses, un train qui s'élève à des hauteurs vertigineuses, dominant de 300 mètres le lit sablonneux du Drac;

un petit village aux maisons grises, un aubergiste de Montélimar, avenant et familier, nommé Marron, une courte visite au lac de Laffrey; un melon de Cavaillon aux chairs succulentes et fondantes, des aubergines à Tail, le retour au moment du crépuscule, le lit du Drac illuminé à une insondable profondeur, par les rayons du couchant... Voilà nos impressions de la Mure... Joignez-y Tombre auguste de M. Ghion du Collet, le maire à jamais célèbre, que nous avons eu rheur d'apercevoir...

... Une pluie diluvienne... De ravissants paysages entrevus dans le brouillard... Un déjeuner dévoré sur des coussins de voiture... Deux silhouettes de moines fuyant dans un corridor... Une horrible odeur de réfectoire... Des visiteurs gâteux ou grossiers, écoutant d'un air ahuri le boniment d'un jeune goitreux qui leur explique la vie des bons pères... Des sapins, des sapins, toujours des sapins... Coup de tonnerre... Nos chapeaux ruisselants... Nos couvertures trempées... Voilà comment nous avons vu la Grande-Chartreuse . . .

... Et maintenant nos vacances sont finies. Il faut rentrer au gîte et reprendre le collier, tandis que là-bas les cigales avignonnaises continuent de se chauffer au soleil et qu'Eugène Lintilhac, retiré en son castel d'Aurillac (car ce Provençal est un Provençal d'Auvergne), prépare de nouvelles conférences...

Pendant un mois, la Comédie Française a sillonné la France en tous sens, ballottée et cahotée entre des villes lointaines qui ne furent pas toutes hospitalières. Avant que le souvenir de ces tribulations s'évanouisse, laissez-moi vous les conter. Je dirai, non pas. toute la vérité comme au tribunal, mais rien que la vérité; d'abord ce que j'ai vu de mes yeux, puis ce qu'ont vu d'autres yeux dont le témoignage est digne de confiance.

Sur ce, j'entre en matière et je vous conduis d'abord à

LiUe.

Fâcheux début : accueil nuancé d'indifférence. Maigre recette. Horace et le Dépit sont annoncés et, à

six heures du soir, le caissier n'a que 1400 francs de location. Mounet se précipite au télégraphe et deux dépêches sont échangées.

MouNET A Administrateur général. — Faut-ii jouer quand même?

Administrateur général a Mounet. — Lorsque Comédie-Française est affichée^ elle joue.,.

Langage d'un chef d'armée qui ne recule jamais et qui peut dire comme François à Pavie : 7'out est perdu fors l'honneur,

La Rochelle.

A la bonne heure... Voilà des gens exquis, intelligents, galants et hospitaliers I Les turpitudes de Lille sont oubliées. Vive La Rochelle! C'a été une merveilleuse réception. D'abord le préfet, le maire, le Conseil, les autorités municipales se mettent à la disposition de nos artistes. Le théâtre est nettoyé et fleuri. Après les Femmes savantes, souper somptueux où le Champagne et l'éloqupnce coulent à flots. Le lendemain, l'archiviste de la ville va rendre visite à M. Boucher, qui s'occupe de régler les conditions matérielles de la tournée, et qui prête à M. Claretiele concours de sa vieille expérience.

« J'ai une demande à vous adresser, murmure l'honorable fonctionnaire.

— Nous sommes ài vos ordres, répond Boucher de sa voix la plus aimable.

— Ce serait de placer dans notre musée le buste de Molière qui figurait hier sur la scène au début de la représentation . »

Hélas I Boucher voudrait exaucer les vœux de M. Tarchiviste de La Rochelle, mais Molière ne peut quitter ses enfants, il doit les suivre au moins jusqu'à Pézenas... M. l'archiviste est inconsolable, il emporte la promesse d'un dédommagement ultérieur et un programme imprimé des Femmes savantes qu'il place sous verre entre un billet d'Henri IV et une lettre du cardinal de Richelieu.

Le buste de Molière regarde, non sans un soupçon de mélancolie, s'éloigner M. l'archiviste de La Rochelle. Songez que ce pauvre Molière revient de Londres, où il s'est ennuyé à périr. Songez aussi que la main brutale d'un camionneur lui a écorné le bout de l'oreille. Il lui serait doux de se reposer dans l'atmosphère paisible d'un musée provincial. Ce rêve est pour le moment irréalisable. Molière est emballé, entouré de foin, déposé à la gare et dirigé sur

Bordeaux.

Aimez-vous les Bordelaises? Elles sont jolies, encore que dédaigneuses. Aimez-vous les Bordelais? Ils ont des vins remarquables. Bordelais et Bordelaises se promènent durant la belle saison. Et du mois de juillet au mois de septembre les allées de Tourny

sont à peu près solitaires. Mauvaises conditions pour donner la comédie. Bah! on s'en tirera au petit bonheur. Gotest là... Et Got est Tâme de ce voyage. Cet homme de soixante-douze ans déploie une activité et une verve étonnantes. Il met de la coquetterie à jouer tous les soirs, et quels rôles! Poirier, Noël de la Joie fait peur^ le Flibustier, le père de Denise, Il ne mange pas, pour ne point fatiguer son estomac; il dort de bric et de broc, dans les salles d'attente et dans les coins des wagons, ilaToeil vif, le teint frais, le jarret souple. C'est à ne pas le reconnaître. Il ressemble aux vieux capitaines qui ne déploient jamais tant d'activité qu'au, cours de leur dernière campagne.

Donc, Got lutte contre Bordeaux et il lutte avec succès. Si le public est restreint, il est enthousiaste, il acclame nos acteurs. Et ce n'est pas un mince triomphe. Car les Bordelais passent à tort ou à raison pour être irascibles. Quand ils ont pris en grippe un comédien, rien au monde ne saurait dissiper leurs préventions. Got, qui a sa poche pleine d'anecdotes, me narrait l'autre jour l'histoire du Ténor récalcitrant. La connaissez-vous? Elle vaut la peine d'être reproduite :

Il y avait une fois un ténor qui se croyait du génie et qui le confessait à tout le monde. Ce ténor arrive à Bordeaux, où l'appelait un brillant engagement, et va prendre, selon son immuable coutume, un apéritif au café du Grand-Théâtre. Là, sa cervelle s'échauffe.

il verse dans Toreille de Tami qui raccompagne ces mots imprudents :

« Tu sais, je me f... des Bordelais I Ce sont de purs imbéciles. Ce soir, je les mets tous dans ma poche! »

Un Bordelais qui se trouvait là saisit au vol ces paroles, les répète à son voisin. Elles font le tour du café, puis des journaux, puis de la ville. Des groupes se forment, des colloques s'engagent. « Ahl il veut nous mettre dans sa poche. Attends, mon bon ! » A huit heures la salle était bondée et houleuse. Une effervescence inaccoutumée régnait aux fauteuils d'orchestre, des signes mystérieux s'échangeaient parmi les loges. Le rideau se lève sur les Huguenots, Les premières scènes sont écoutées avec bienveillance, Nevcrs est chaudement applaudi. Mais dès l'instant où paraît Raoul (c'est notre ténor), tous les spectateurs sans exception, femmes, enfants, adultes, amateurs vieillis sous le harnais et militaires de la garnison, se lèvent tranquillement, tournent le dos à la scène et affectent de causer à haute voix. Raoul chante son air et s'en va. Soudain chaque auditeur reprend sa place et redevient attentif. Raoul reparaît. Le même manège recommence. Que vouliez-vous que fît ce ténor contre une telle coalition? Qu'il démissionnât !... Il dut s'avouer vaincu, et courut cacher sa honte dans une autre ville.

Dieu merci, la Comédie-Française n'a pas eu à essuyer un pareil affront. Mais il n'eût pas fallu qu'un

de ses membres, fût-ce M. Joliet ou M. Falconnier, s'avisât de railler Tescalier du Grand-Théâtre ou d'affirmer la suprématie du vin de Bourgogne : on l'eût vertement reconduit à la frontière.

Ces Bordelais sont terribles...

... Cependant Molière, de plus en plus fatigué, pleurant la moitié de son oreille cassée, est, de nouveau, mis dans le foin, et prend le train de

Bayonne.

C'est la page néfaste de l'expédition... A Bayonne,. une main blanche a levé l'étendard de la révolte; ài Bayonne s'est accompli le fatal événement; à Bayonne M*'® Reichemberg a refusé de jouer l'Avare.

Mais non; n'en parlons plus... L'incident est clos et les journaux s'en sont occupés sous mille formes.

Je ne cacherai pas à la petite doyenne que ses camarades sont vivement émus contre elle, qu'ils la jugent sévèrement, et qu'elle va comparaître devant u» aréopage animé de dispositions hostiles. Peut-être saura-t-elle l'adoucir. Mais il faudra qu'elle témoigne d'un profond repentir et qu'elle baigne de larmes le buste de Molière en jurant de jouer cent fois de suite le rôle de Marianne...

Molière a besoin de cette compensation. 11 en veut beaucoup à M''*' Reichemberg, et il avait un air fort maussade en pénétrant dans les coulisses du principal théâtre de

Pau.

Molière ne se trompait pas. Les habitants de Pau, violemment Indignés, saluèrent d'une bordée de sifflets Tabsence de l'ingénue... L'Avare, le Médecin malgré lui se déroulèrent devant des banquettes frémissantes, et, le lendemain, la troupe se hâtait de déguerpir pour gagner les bords riants de

Toulouse.

Nous touchons ici la Terre promise. Les épreuves sont finies, et désormais le chariot de Thespis ne trouvera plus d'ornières ni de pierres sur la route. Il va rouler sur un lit de roses. Toulouse étant la patrie d'Armand Silvestre, il est décent de lui offrir Grisélidis. Tons les journaux ont publié le récit de ces ovations prodigieuses : les vers de Silvestre, scandés par Silvain et acclamés par une salle en délire; le banquet où tous les poètes du Midi s'étaient rendus pour trinquer avec le bon cigalier... Et l'émotion de Silvestre et l'émotion de Silvain! et les toasts, et les punchs, et les vins d'honneur!

Bouclons nos malles et précipitons-nous à

Perpigrnan.

Gracieuse population, mais pauvre théâtre. En vain la façade de ce monument est-elle décorée de bran-

ches de sapin et de feuilles de laurier. Il n'a pas été ouvert depuis de longs mois. On y respire une humidité de cave; des champignons poussent à Tabri des fauteuils d'orchestre. En pénétrant dans sa loge» W^^ Bartet dérange une famille de cancrelats qui semble y vivre en bonne harmonie. Et de cette loge, des couloirs qui y conduisent, des coulisses du théâtre s'exhale une odeur abominable que je n'oserai pas définir, l'odeur qui plane aux heures nocturnes sur les égouts de Paris, l'odeur qui nous arrive des plaines de Pantin sur les ailes delà brise... M"® Bartet avance à pas timides, comme une chatte qui craint de se salir le bout des pattes, et voilà tous nos comédiens qui cherchent avec ardeur le corps du délit. Ils le trouvent enfin... C'est un édicule, grossièrement établi, qu'une main peu délicate a installé en plein foyer des artistes. Fatale, fatale combinaison !

Autre contretemps. Le buste est introuvable, il a pris une fausse direction. Ce coquin de Molière se ballade sur la frontière d'Espagne, tandis qu'on Vespère à Perpignan. L'employé préposé à sa surveillance perd la tête^ prend le train et emporte le bulletin des bagages. Et l'heure avance, et les caisses sont à la consigne, et M"® Bartet attend sa robe, et M. Baille t sa redingote, et M. Le Bargy soupire après ses belles cravates.

M. Got, admirable de sang-froid, rallie ses soldats et sonne le boute-selle. Denise déroule ses grâces

mélancoliques aux yeux des Perpigùanais. La pièce^ interprétée en costumes de voyage, et jouée dans un décor contemporain du roi Louis- Philippe, soulève d'immenses acclamations. Ce succès est si flatteur que nos sociétaires en sont touchés aux larmes.

« Donnons-nous une seconde représentation? propose quelqu'un.

— Ah non I répond le chœur des voix féminines^ ça sent trop mauvais!.,. »

Et le soir même, on s'achemine vers la cité phocéenne, vers la ville lumière, vers la reine du Midi, vers

Marseille.

Je regrette que les adversaires systématiques de la Comédie-Française n'aient pu assister aux six représentations qui y ont été données. Ils auraient acquis cette conviction que la Comédie n'a pas perdu tout prestige. Elle a réalisé des recettes dont la moyenne est supérieure à cinq mille francs. Notez qu'en cette saison tous les riches Marseillais sont à la campagne. Et cependant la salle était comble, et les fauteuils d'orchestre coûtaient seize francs, deux fois et demie ce qu'ils coûtent à Paris.

Il faut dire que le passage de la troupe à Marseille avait été merveilleusement annoncé et préparé. La salle des Variétés, où elle a reçu l'hospitalité, a pour propriétaires deux personnages considérables, un

brillant avocat, M. Weil, et M. Rondel, qui est tout à la fois ingénieur de mérite, banquier richissime, fin lettré et amateur passionné de spectacles. Ces messieurs se sont littéralement multipliés, k leur appel, la haute société est revenue, quittant villas et châteaux, pour écouter le Gendre de M. Poirier et la Fille de Roland,,, Se joignant à cette élite, le peuple, le vrai peuple, est accouru, les petites places étaient bondées... Dès six heures du soir, une queue interminable s'allongeait sur la Canebière, attendant Touverture des bureaux... Décidément les Marseillais aiment le théâtre.

Et que n'aiment-ils pas? Ils aiment la bouillabaisse, la soupe au poisson, Tabsinthe glacée, la flânerie le long du vieux port, le bavardage à la porte des cafés; ils aiment la lutte à main plate, les parties de dominos; ils aiment la politique et Tagiotage — tout ce qui constitue la vie des pays civilisés.

Ils ont une façon d'aimer ces choses qui n'est pas vulgaire. Leur esprit s'égaye d'un rayon de soleil et de fantaisie. Ainsi que l'a si bien dit M. Horace Bertin dans son joli livre, les Marseillais sont des Grecs d'Athènes, qui devisent sur la Canebière comme leurs aïeux devisaient sur l'Agora. Ils restent volontiers hors de chez eux, et, si j'en crois un Phocéen bien informé, ils accomplissent assez souvent le pèlerinage de Corinthe. Les brunes Marseillaises se consolent des frivolités de leurs époux en filant la laine au

coin du foyer. Elles donnent aux Parisiennes un bel exemple de philosophie et de sagesse.

Arrêtons-nous I Les plus beaux voyages ont un terme, les plus longues chroniques doivent finir. Déposons la plume et reprenons le chemin de Paris, escortant avec respect le buste de Molière, qui, le nez cassé, l'œil poché, Toreille fendue, n'en est pas moins enchanté de sa glorieuse expédition...

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