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LA COMÉDIE EN VOYAGE

(profils du félibrige)

Je vais vous conter l'Odyssée des Félibres en Provence, vous dire leurs actes et leurs paroles, évoquer leurs physionomies imposantes ou sereines...

La descente du Rhône en galère.

Le vendredi matin 10 août, le Gladiateur est venu se ranger sur le quai du Rhône à Lyon, entre le pont du Midi et le viaduc du chemin de fer. Le Gladiateur est l'embarcation qui doit nous emporter vers le pays du soleil. C'est un robuste steamboat peint en noir, affecté ordinairement au transport des bestiaux, mais ennobli pour la circonstance et baptisé galère fleurie par M. Paul Mariéton, chancelier du Félibrige. Il est là, cet excellent chancelier, veillant à toutes choses»

criant, gesticulant, s^évertuant à rétablir Tordre et la discipline. Il a fort à faire... Vous pensez bien que le voyage des Félîbres a éveillé d^ardentes curiosités. Chacun voudrait en être, et se glisser sur le pont de la « galère », et goûter les délices de cette glorieuse traversée. Or le nombre des places est limité. Ceux-là seuls sont admis qui peuvent se recommander de la Cigale. M. Paul Mariéton, campé sur la passerelle, dévisage les postulants; son œil perspicace discerne, à des signes infaillibles, les consciences sans tache, et, nouveau saint Pierre, il entr'ouvre avec circonspection les portes du Paradis.

Enfin nous y voici... Nous pouvons visiter cette <( galère » à laquelle est liée notre fortune. Elle n*est pas très élégante; elle ne porte ni guirlandes de roses, ni tapis de pourpre, ni joueurs de viole, ni banderoles flottantes, ni rameurs éthiopiens tenant en main Taviron d'ivoire... Mais trois drapeaux (dont un russe) sont attachés à la proue, un piano à queue est roulé sur le pont, et partout de longues tables ont été dressées, où s'empilent les victuailles et les rafraîchissements. Il y a de quoi se distraire et se restaurer. L'esprit et le corps seront également nourris.

Un coup d'œil aux arrivants... Beaucoup de tètes célèbres... D'abord la Comédie-Française, représentée par les deux Mounet, Silvain, Baillet, M"« Hadamard, Mlle Leroù, quelques confrères, Jacques Normand, Niel, Félicien Champsaur, Edouard Petit, le poète

Emile Trolliet, Emile Berr, Charles Formentin, Chassaigne de Néronde; des hommes politiques, Edouard Lockrby, Maujan, et M™« Maujan qui eut Thonneur, autrefois, d'inaugurer le théâtre d'Orange en interprétant le principal rôle de V Empereur d Arles y d'Alexis Mouzin; l'architecte Camille Formigé et M"® Formigé, M. et M"' Adrian, et cent autres Félibres que je ne puis vous nommer, car il faudrait les nommer tous, depuis Sextius Michel jusqu'à Paul Arène, en passant par Maurice Faure et Albert Tournier.

Coup de sifflet... Le Gladiateur dérape... Et nous jetons, en un long cri, nos adieux à la ville de Lyon. Après quoi chacun s'installe pour supporter commodément ces douze heures de navigation. Les premiers moments qui suivent le départ comportent toujours un certain embarras. S'amusera- t-on? Telle est la question que l'on se pose... Ici la question est résolue.

Tout le monde est décidé à se divertir. Les Parisiens qui emplissent les flancs de notre « galère » ont déjà la cervelle très échauffée. Ils se sont juré d'être à la hauteur des méridionaux, d'égaler et même de surpasser leur exubérance. Et ma foil ils sont en train d'y réussir... Une jeune tragédienne de l'Odéon, M'*® Hartmann (qui n'est pas, à coup sûr, d'origine avignonnaise), commence par enlever son chapeau et, •ses beaux cheveux flottant aux vents, elle demande à danser la farandole. Paul Mariéton se met'au piano.

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Et zoul Ja farandole commence. Puis ce sont des quadrilles, des polkas, un bal improvisé, tandis que filent, dans un poudroiement de lumière, les rives du Rhône...

. Soudain, une voix tonitruante s'élève... Que dit cette voix? Elle chante une chanson montagnarde, une naïve complainte, mais elle y introduit des modu" iationsde grand opéra, des trilles, des points d'orgue, de formidables roulements, et des notes qui éclateat comme une fanfare. Le Gladiateur est secoué jusque dans ses fondements et nous sommes stupéfaits d'admiration. Nous regardons le chanteur. C'est un superbe gaillard, râblé, musclé, bistré, à la forte bedaine sanglée dans une chemise de flanelle dont la cordelière de soie est négligemment nouée; il a l'œil ardent et le poil noir. Et il se remue, et il pérore, et il déambule de bâbord à tribord, dans un flux de paroles et de rires. On l'aperçoit partout à la fois, à l'avant du bateau et sur la dunette, criant, buvant, raillant, dissertant, baisant la main aux dames, éblouissant les hommes par 'sa vaste érudition. Si celui-là n'est pas du Midil... Son nom, d'ailleurs, est célèbre : Eugène Lintilhac, professeur de rhétorique, critique ^et conférencier,, auteur d'une thèse sur Beaumarchais qui lui valut les honneurs du doctorat...

Cependant le temps s'écoule parmi ces honnêtes divertissements. Les villages riveraixis ,spnt en rumeur. Dès que notre « galère » ast annoncée, 1^

population accourt et se .presse sur les ponts. El nous recevons au passage des fleurs, des papiers multicolores et parfois des friandises. Un bouquet, en tombant sur la « galère », fait entendre un bruit sec. On se précipite, et Ton ramasse, précieusement empaquetée, non pas une bombe, rassurez- vous, mais une bouteille de quinquina. Quinquina préparé par Cuniinal, à Serrières, L'attention est délicate et nous envoyons, de loin, nos remerciements à cet ingénieux distillateur.

Est-ce la vertu du quinquina de Serrières ou l'excitation de la brise, ou Téloquence de Lintilhac, nous sentons poindre un formidable appétit, et nous saluons de joyeux vivats le clocher de la ville de Tournon, où nous devons déjeuner... Sur le ponton de débarquement, les autorités de Tournon sont réunies: un homme tricolore, c'est le maire; des casques luisants» ce sont les pompiers. Les suaves accents de la Marseillaise s'élèvent dans les airs. C'est la fanfare <c tournonnaise » qui nous donne un échantillon de ses talents. Et le Tout-Tournon fait la haie, tandis que nous défilons dans les rues étroites.

« La table (dit le programme) sera dressée sous les ombrages du parc du lycée. » Et le programme n'a pas menti. Les ombrages du lycée sont de vrais ombrages, des ombrages séculaires. Le couvert dressé est fort avenant. Les- nappes sont blanches, les pains dorés, les^ flacons arrondissent leurs panses où scintillent les rubis. Quant au menu, nous le

jugeons, à première vue, irréprochable. Voyez plutôt :

SAUMON, SAUCE ARDÉCHOISE

ANDOUILLES TOURNO.NNAISES

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